‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 25 sur 141 · LA SAMARITAINE · texte numérisé non relu

LA SAMARITAINE

NOr.CL

Ce beau sermon fut prêché à Versailles le vendredi 4 mars 1781. Louis XIV et Bossuet étaient parmi les auditeurs. Bos&uet, dit le journal de l'abbé Le Dieu, en fut très-conlent.

Cette homélie fut imprimée eu 1705, dans le recueil de Trévoux, avec ce titre : Sur les obstacles qu'opposent les pécheurs à la grâce. Nous donnons de longs fragments de cette imparfaite et incomplète version , à cause de l'importance de ce sermon.

INALISI.

Semblables à la femme de Samarie , nous opposons à la grâce de Jésus-Christ trois excuses : !• Celle de Vétat ; 2« Celle de la difficulté; 3» Celle de la voriété des opinions et des doctrines sur la règle des mœurs.

Première Partie. — Lorsqu'on nous propose le modèle d'une vie chrétienne, nous répondons qu'une vie si rég'ée est inalhable avec notre état, et que le monde a ses usages comme le cloilre. Mais, i» la religion ne diî^tingue que deux sortes de devoirs, dont les uns sont particuliers à chaque état ; les autres, sans distinction d'état, sont communs à tous ceux qui ont été baptisés. Etes-vous moins chrétiens que les solitaires? avcz-vous une autre espérance, un autre Evangile, un autre chef, nne autre patrie, d'autres obligations essentielles, on au moins des exceptions et des dispenses accordées par Jésus-Christ? ses maximes font les devoirs du monde, puisque c'est par elles que le monde sera jugé.

$• Cette distinction de ceux qui sont du monde, d'avec ceux qui n'en sont pas, ne provient que de la corruption des mœors.

94 GRAND-CAUÈME.

Elle était incoonue aax premiers fidèles ; ils avaient tous renoncé au monde : être chrétien et n'être plus du monde, c'était' pour eux la même chose ; vous êtes du monde, dites-vous, c'est votre crime, et vous en faites votre excuse.

S" De quoi piéteudez-vous être dispensés en disant que vous êtes du monde ? de la pénitence ? oui, si vous y vivez plus saintement ; de la prière ? oui, si vous y avez moins besoin du secours de la grâce ; de la retraite ? oui, si le commerce du monde vous porte à Dieu ; de la vigilance, ded efforts ? oui, si les passions sont moins vives dans le monde, les obstacles plus rares, les devoirs plus faciles à remplir.

4» La foi doit être plus ferme dans le monde que dans le cloître, la charité plus enracinée, la vigilance plus soutenue, la prière plus fervente, U résistance plus fidèle. Les pratiques du cloiire ne sont que des moyens paiticiiHers prescrits pour faire observer plus sikrement des devoirs communs ii tous les étals. Avec moins de secours et plus d'obstacles, vous avez les mêmes obligations à remplir; des vertus, sans la pratique desquelles vous êtes perdu , sont plus difiicili s à pratiquer dans le monde que dans le cloître. Les austérités que vous reléguez dans le clohre y sont donc moins nécessaires que dans le mo.de : cependant, les solitaires trouvent encore dans leurs asiles des sujets de crainte, des combats, des agitations ; et vous, au mdieu des périls, vous seriez dispensés de veiller?

5° Enfin, comparez votre vie passée avec celle des solitaires, les satisfactions que vous devez ï Dieu avec celles qu'ils lui doivent ; et vous verrez si les gérnisscnienls, les privations, les austérités sont leur partage plutôt que le vôtre. Si la femme de notre Evangile fut née à Jéiusulem, cet avantage aurait pu lui faire un motif de sécurité : vous pourriez en avoir un, si vous viviez dans la solitude. Vous êtes du monde, comme elle était de Samarie ; comme elle, vous nous opposez un état qui vous éloigne du salut.

DeddIme Pabtik. — On diffère sa conversion, parce qu'on se flatte que c'est une démarche facile ; lorsqu'il s'agit enfin de se convertir, on se rebute par la diflicuUé de l'entreprise. Le moyen, dit-on, de sonder les abîmes d'une conscience si longtemps souillée, de refondre un caractère fragile et opposé à la piété, de mener une vie chrétienne, dont le détail est effrayant.

Uais, 1» l'état déplorable de votre conscience devrait lui-même vous porter à l'entreprise qui vous fait peur. Est-ce donc la connaissance de vos maux qui vous éloigne du remède ? est-ce le sentiment de votre esclavage qui vous fait refuser votre liberté? souffrez-vous moins en cachant vos plaies? C'e^t votre soulagement qu'on vous propose, en vous invitant à les découvrir au ministre de Jésus-Christ ; vous avez tout à attendre de sa chanté ; dès que vous aurez ouvert votre cœur, la paix y renaîtra. Toute la difficulté que je trouve ici, est de vivre dans la situation où vous êtes.

2° Vous désespérez de pouvoir réformer votre caractère. Mais quand cette réforme vous coûterait plus qu'à un antre, n'avez-vous point plus de crimes à expier ? d'ailleurs l'éternité ne mérite-t-elle pas que vous vous fassiez les violences que vous vous faites tous les jours pour le monde? N'êtes-vous pas obligé sans cesse de surmonter vos penchants, de gêner votre tempérament, de sacrifier vos inclinations, de vaincre vos passions ou de les contrefaire ? Ces contraintes vous ont disposé plus que vous ne croyez à celles de l'Evangile. De plus, cette réforme est peut-être moins diflicite maintenant; l'expérience vous a désabusé; la bienséance exige de vous des mœurs plus sérieuses ; mille contre-temps vous ont dégoûté du monde,, et vous ont appris qu'il vous goûtait moins. Au milieu de ses amusements vous ne trouvez plus qu'inquiétude et qu'ennui; tout cela vous prépare k l'o: blier, à le mépriser, Enfin la conversion est-elle l'ouvrage de l'homme? ce qu'il ne peut seul, ne le peut-il pas aidé de Dieu? Les cœurs les plus corrompus sont quelquefois ceux où la giâce opère de plus grandes ctioses; elle change les inclinations, elle forme un cœur nouveau, elle est plus forte que la nature.

3« Les rigueurs d'une vie chrétienne vous épouvantent, et il ne vous semble pas que des hommes puissent accomplir exactement l'Evangile. C'est une excuse injurieuse à Uieu; l'Evangile étant sa loi, est nécessairement une loi sage, conforme à nos besoins, propnrlii innée à notre faiblesse, utile à nos misères. Uieu en la donnant n'a point cherché son intérêt, mais le nôtre ; et rien en effet de si propre que cette loi à nous rendre heureux. Mais tel est l'anilice du démon, dit saint Augustin ; n'ayant pu anéantir l'Evangile en rendant Jésus-Christ méprisable, il a essayé de l'anéantir, en faisant passer cette loi pour impraticable : Lex illa divina, ineffabilis ; sed (juis iilar\ implet? D'ailleurs cette excuse est injuste dans la bouche de ceux qui l'allèguent ; ils se plaignent de l'impossibilité de la vie chrétienne, et ils n'en ont jamais fait l'épreuve : qu'ils prononcent sur les peines et les dégoûts de la vie du monde, leur jugement est recevable; n'ayant point essayé de la vertu, ils ne doivent pas décider de ce qu'ils ne connaissent point. Rebutés comme les Israélites, ils disent que la terre où on veut les faire entrer est couverte de monstres et de géants : Terra dévorât hubituiores suos. Témoins du contraire, nous leur disons comme Josué et Caleb, que celte terre est excellente : Terra quam circuwimus valde bona est. Oui, si vous connaissiez le don de Dieu, les ^consolations qu'on éprouve à son service, la tranquillité qu'on y f;oûte, les facilités que la grâce y ménage à notre faiblesse, vous ne différeriez pas un instant votre conversion : vous ne craignez la vertu que parce que vous ne la connaissez pas.

TnoisiÈMB Partie. — La dernière excuse qu'oppose le pécheur, c'est la variété des opinions sur le règlement des mœurs; de cette variété il conclut que l'Evangile ne renfermant rien de trop assuré, il peut vivre tranquille dans ses égarements.

Nais, 10 il n'y a que des âmes timorées qui puissent se plaindre que cette variété d'opinions les jette dans la perplexité : ne croyant jamais marcher par un chemin assez sûr, elles ont des doutes sur lesquels il n'est pas toujours facile de prononcer, et elles peuvent trouver dans le sanctuaire ici une indu'gencc qui ie-: rassure, ailleurs une sévérité qui les alarme Mais le dérèglement de la Samaritaine était clair pour elle ; il n'y avait ni â Jérusalem, ni k Garizim aucune loi qui pût l'autoriser : de même, pécheurs, il n'y a point de variété de sentiments par rapport à vos passions honteuses ; partout on vous condamne ; partout on vous dit que les fornirateurs, les adultères, les impudiques, les adorateurs d'idoles n'entreront point dans le royaume de Dieu. Cette uniformité d'opinions ne vous ramène point k la vérité. Commencez doi c par renoncer k des désordres qui n'ont pour eux aucun suffrage, pas même le vôtre ; adorez Dieu en esprit et en vérité ; alors ne cherchant que Dieu partout, partout vous le trouverez ; alors vous gémirez devant le Seigneur de la variété des décisions, et vous lui demanderez qu'il manifeste sa vérité.

2" On n'allè)îue celte frivole excuse, que parce qu'on ne veut point se convertir. A l'exemple des Samaritains, on ne sail ce qu'on adore. On veut retenir camme eux le fond de la religion ; mais comme eux on y \eut mêler des usages profanes et favorables aux passions. La conscience ne ratifiant point ce mélange, on n'est pas d'accord avec soi-même : pour se calmer, on suppose que les ministres eux-mêmes ne sont pas d'aicord entie eux ; on fonde sa sécurité sur leurs dissensions prétendues; et paice qu'on craint la véiité, on est bien ai.-e qu'elle soit obscurcie.

Telle était la disposition de la Sauiaiiiaine. Sollicitée au dedans et au dehors, elle voulait encore différer sa conversion. Quand le Mt'Sjie sera venu, dit elle, il nous annoncera toules ctioses; c'est moi-même, lui répond Jésus-Christ, et si vous laissez perdre l'Iieurcux moment où je vous parle, vous périssez sans ressource. Jésus-Chiist nous dit la même chose : Voici le don de Dieu ; ne difft-rcz plus une conversion que vous avez attendue en vain de l'âge, du loisir, de la rupture de vos engagements ; voici le moment favorable, regardez-le, ou comme le con;b!e de me» miséricordes sur votre âme, on comme le terme fatal de ma bonté et de ma patience.

TROISIEME VENDREDI : LA SAMARITAINE

Venit (Jésus in civitatem Samariae. quse dicitur Sichar.

Jésus vint en une ville de Samarie, nommée Sichar, Jean, iv, 5.

Les voies de la grâce dans la conversion des pécheurs ne sont pas toujours les mêmes, mes Frères. Tantôt c'est un rayon vif et perçant, qui,sortiduseindu Père des lumières, éclaire, frappe, abat, emporte le cœur; tanlôl c'est une clarté plus tempérée, qui a ses progrès et ses successions, qui semble disputer quelque temps de la victoire avec les nuages qu'elle veut dissiper, et qui ne prend enfin le dessus qu'après que mille alternatives ont fait douter à qui des deux demeurerait Thonneur du combat. C'est quelquefois un Dieu fort, qui d'un seul coup renverse les cèdres du Liban j quelquefois, c'est un Dieu patient, qui lutte avec un simple fils d'Abraham, et lui laisse faire assez longtemps un triste essai de ses forces, ou pour mieux dire de sa faiblesse.

Sous des conduites si différentes, vous êtes pourtant toujours le même, ô mon Dieu. Quoique vous nous laissiez toujours entre les mains de notre conseil, partout vous agissez comme le maître des cœurs ; et si les doutes et les délais d'un apôtre rendirent autrefois plus de gloire à la vérité de votre résurrection, que la jtrompte soumission des autres disciples, on peut dire que les résistances et les 0|)positions d'une femme de Samarie font presque plus éclater aujourd'hui la puissancede votre grâce, que les soudaines conversions des pécheresses et des Saul. Du moins, mes Frères, lorsque le Seigneur triomphe d'un cœur sans combattre, 11 semble qu'il ne triomphe que pour lui-

même : ce sont des prodiges, et il veut seulement qu'on admire sa puissance et l'empire qu'il a sur nos cœurs. Mais lorsque la conver-' sion d'une âme criminelle est le fruit des efforts réitérés de sa grâce, c'est pour nous alors qu'il triomphe, ce sont des leçons, et son dessein est de nous faire sentir qu'il ne fait rien en nous sans nous , et que la grâce ne lui ramènera jamais notre cœur, si notre cœur ne se donne lui-même. En effet, pourquoi celui qui n'eut besoin que d'une parole pour enlever les fils de Zébédée à leurs filets, Lévi à son bureau, Zachée à ses injustices, ménagerait-il si longtemps aujourd'hui les passions et les préjugés d'une femme étrangère, s'il n'avait voulu nous tracer, dans les défaites et les résistances dont elle use avant que de se rendre, l'image de celles que nous opposons tous les jours à sa grâce?

Or, je remarque trois excuses principales qui lui servent comme de rempart contre toutes les instances miséricordieuses de Jésus- Christ.

L'excuse de l'état. Elle est femme samaritaine ; et par là elle se défend d'accorder au Sauveur ce que sa bonté demande d'elle. Quomodà... bibere à me poscis, qiiœ sum millier samaritana * ?

L'excuse de la difficulté. Le puits est profond, et on n'a pas de quoi [luiser l'eau : Puteus altus est..., neque in qiin haurias habes *.

Enfin, l'excuse de la variété des opinions et des doctrines , qui lui persuade qu'étant dou-

* Jean, iv, 9.

» Ibid., 11.

Les voies de la grâce dans la conversion du pécheur ne sont pas toujours les mêmes, mes Frères. Tantôt c'est un rayon vif et perçant qui, sorti du sein du Père des lumières, éclaire, frappe, abat, emporte ceux sur qui il tombe; tanlôl c'est une clarté plus tempérée , qui a son progrès et sa succession , qui semble dirpuler quelque temps de la victoire avec les nuages épais qu'elle veut dissiper, et ne prendre le dessus qu'après que mille attaques mille fois repoussées ont fait douter à qui des deux demeurera l'honneur du combat. Tantôt c'est un Dieu fort qui d'un seul coup renverse les cèdres du Liban; tantôt c'est un Dieu patient qui lutte avec son serviteur Jacob, et le laisse quelque temps douter de sa situation, afin de le faire pourtant entrer dans la voie où il l'invite.

C'est ainsi, ô mon Dieu, que partout vous agissez comme maître des cœurs ; et si le doute et la fausse délicatesse d'un a.ôtre incrédule fit plus d'honneur à votre résurrection, que i'tuimble Soumission de tous vos autres disciples, on peut dire aussi que les résistances île la ftr.me de Samarie à sa conversion font presque plus éclattr la gloire et le triomphe de la grâce, que les conversions subites des Madeleine el des Paul. Du moins, lorsque le Seigneur triomphe des cœurs fums comballre et qu'il les enlève tout d'un coup, il semble qu'il n'iigit

que pour lui-même : ce sont des prodiges de la grâce, et il veut , seulement qu'on les admire. Mais lorsque , voulant triompher d'une âme infidèle, il la ménage peu à peu, qu'il lui livre des attaques, et qu'il y trouve de la résistance, qu'il fait des efforts pour la gagner, et qu'elle en fait pour se perdre, il semble que c'est pour nous qu'il agit : son dessein est de nous instruire, et ce sont des modè'es qu'il faut imiter. En eflet , si la grâce n'enlevait les pécheurs que comme autrefois elle enleva Zachée ; à ses finances, Pierre à ses filets, Matthieu à sa banque, Paul à •. ses superstitions, l'Evangile garderait ici un silence éternel sur ces éclatantes conversions ; mais comme il a eu dessein de nous • instruire, il a bien voulu nous tracer dans ses Livres saints des exemples de quelques conversions plus lentes et plus ordinaires, afin de nous découvrir en même temps les excuses et les obslacles que les pécheurs opposent d'ordinaire aux efforts de la grâce.

Or j'en trouve trois principalement dans l'évangile de ce jour, qui servent comme de rempart à cette femme samaritaine, conire les poursuites ei les instances miséricordieuses de Jésus-Christ.

La première est l'excuse de l'état. Elle est femme samari- 1 taine ; et par là elle se veut défendre d'accorder au Sauveur cette eau qu'il semb'e lui demander avec instance : Quomodo .

oc

GHAND-CAKÉME.

{eux s'il faut adorer à Jérusalem ou àGarizim, elle peut se dispenser de croire cet étranger ^ui lui parle, et demeurer dans l'étal déplorable où elle se trouve. Patres Jiostri in ?ii07ite hoc adorauerunt, et vos dicitis quia Jerosolymis est locus ubi adorare oportet '.

Or, dans les excuses qu'oppose cette femme aux instances de Jésus-Christ, reconnaissons, dit saint Augustin, celles que nous opposons tous les joui*s à sa grâce. Audiamus ergd in illâ nos, et in illâ agnoscamns nos.

L'excuse de l'étal. On trouve dans l'étal où la Providence nous a fait naître, des prétextes pour autoriser une vie toute mondaine.

L'excuse de la difficulté. On en trouve dans l'idée impraticable qu'on se forme de la vertu.

Enfin^ l'excuse de la variété des opinions et des doctrines sur les règles des mœurs. On trouve dans ces incertitudes et ces contradictions prétendues des motifs de sécurité qui nous calment sur nos transgressions les plus manifestes.

Confondons ces trois excuses, en vous exposant l'histoire de notre Evangile. C'est ce que je me pro[)Ose, après avoir imploré, etc. Ave^ Maria.

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