PREMIÈRE PARTIE
Tout est mystère et instruction, dit saint Augustin, dans la conduite du Sauveur envers la femme de Samarie, et dans les oppositions que cette femme semble mettre à toutes les miséricordes du Sauveur sur elle. En effet, d'un côté Jésus-Christ voulant, ce semble, ménager la faiblesse et les passions de celte pécheresse, ne l'attaque pas d'abord à découvert. Il s'accommode à ses préjugés, pour les mieux combattre ; il parle le langage de ses erreurs, pour avoir occasion d'insinuer la vérité ; il dissimule quelque temps ses misères, pour la
' Jean, iv, 20.
tu jttdœua cum sit , 6t'6«re a me poscis qute sum tnuîier snmaritana?
La seconde excuse est celle de la difficulté des moyens. Le puils est profond et vous n'avez pas de quoi puiser de l'eau : l'ttleus altus est... neque in quo hauriai hahes.
toBo, la Iroisit'nie excuse est celle de la variété des opinions et des sentimculs sur le cuite, bile est imcrlaine s'il faulailorer ï Jérusalem, ou si elle doit a'iorer sur la montagne, sur le rsippnrt de cet étranpef ^iii lui pjrle : Paires nnsliiin monte hoc adoraverunt , et vos dicitis quia Jerosolymis est locus ubi adorare oportet.
Or, voilà les injustes résistance» que les pécheurs rebelles font encore tous les jours à la ri are de Jésus-lhrist qui veut les convertir, ils opposeui aux mouvements de cette grâce trois Itivoles eicuses.
préparer à les mieux connaître ; et, de peur que son cœur ne se révolte contre la main qui va la guérir, il use de précautions, et lui cache, pour ainsi dire, tout l'apiiareil et toute la rigueur des remèdes : Paulatim intrat in cor.
Mais, d'un autre côté, cette pécheresse en garde, ce semble, contre toutes les avances miséricordieuses de Jésus-Christ, n'oppose à la bonté et à la sagesse de ses précautions que des évasions et des artifices; et, aussi ingénieuse à échapper à la grâce que la grâce paraît attentive à la poursuivre, elle n'oublie rien ou pour colorer ses refus, ou pour différer le moment de sa délivrance.
La première excuse qu'elle oppose à Jésus- Christ, est celle que nous avons appelée l'excuse de l'état. Elle se persuade qu'étant femme samaritaine, il n'a pas droit d'exiger d'elle les offices qu'il en exige : Quomodà... bibere à me poscis, quœ sum mulier samaritana ? et que l'usage a de tout temps interdit à Samarie, et que cet inconnu semble vouloir aujourd'hui lui prescrire : Non enim coutuntur Judœi Samaritains '.
Or, voilà la première excuse qu'on nous oppose tous les jours pour justifier des mœurs profanes et toutes mondaines. Lorsque nous vous proposons le modèle d'une conduite chrétienne, que nous voulons entreprendre de réduire un jeu outré et éternel à un honnête délassement, de bannir les spectacles, d'occuper la mollesse et l'oisiveté, de ramener à la modestie le faste et l'indécence des usages , d'interdire certains plaisirs, de corriger certains abus; de conseiller l'usage de la prière, l'amour de la retraite, les lectures saintes, le travail des mains, les œuvres de miséricorde, la fréquentation des sacrements, les soins domesti(iues, les prières communes, en un mot tout le détail des mœurs chrétiennes: vous
* Jean, iv, 9.
L'excuse de l'état. On la fait consister à trouver dans ses engagements, dans ses dét>ordrcs, dans sa propre corruption, un prétexte pour ne point sortir de sa vie mondaine et ciimmcUe.
L'excuse des diificulios. On la trouve dans l'ulée qu'on se forme ées voies de la vertu , comme pénibles et impraticables.
L'excuse de la variété dos opinions dans le culte. On la fait consister dans une incertitude prétendue de motifs, et dans certains scrupules qui vous calment sur les dérèglements et les dangers de votre ét3t.
Mon dessein est donc de combattre toutes ces frivoles excuses en suivjnt les demari lies de cette femme samaritaine ; c'e^t le dessein qui m'a p^iru le plus conforme à l'esprit de lËvangiio et qui nous donnera lieu d'en peser avec attention chaque c^, constance. Implorons les seeouis dont nous avons besoin, oar l'intercession de Marie. Ave, Maria.
TROISIÈME VENDREDI : LA SAMARITAINE
nous répondez que cette grande exactitude ne saurait convenir à des personnes attachées comme vous à la cour, et engagées dans le monde : Quomodà.,. bibere à me poscis, quœ siim mulier samaritana ? que nous confondons vos obligations avec celles des cloîtres et des déserts ; et qu'il n'est pas possible d'allier la vie que nous conseillons avec les mœurs que l'usage prescrit : Non enim coutuntur Judœi Samaritanis. On se plaint que nous condamnons le monde sans le connaître ; que l'idée que nous donnons de la vertu, est une singularité ridicule ; qu'il faut que chacun se sauve en vivant conformément à son état ; et qu'il serait peu raisonnable d'exiger de ceux qui ont à vivre à la cour et au milieu du monde, tout ce qu'on pourrait exiger de nousmêmes.
Mais, mes Frères, premièrement^ la religion ne distingue que deux sortes de devoirs. Les uns suivent l'état, il est vrai, et ne conviennent qu'à ceux qui l'ont embrassé. Ainsi les devoirs du prince, du sujet, de l'homme public, du père de famille , du ministre appliqué à l'autel saint, sont différents. Les autres sont inséparables du baptême, et communs à tous ceux qui ont été régénérés en Jésus-Christ, sans distinction de juif et de gentil, de prince et de sujet, de courtisan et de solitaire. Ce principe supposé, je vous demande, mes Frères, pour être du monde ou de la cour, en êtes-vous moins chrétiens? Y a-t-il une autre espérance, un autre Evangile, un autre baptême pour vous, que pour ceux qui habitent les déserts? En ôles-vous moins membres de Jésus-Christ, disciples de la croix, étrangers sur la terre? Que peut ajouter ou retrancher votre état de gens du monde ou de la cour aux obligations essentielles de la foi ? Jésus- Christ a-t-il donné un Evangile à part à la cour et au monde ? A-t-il marqué dans le sien des exceptions favorables au monde ? A-t-il déclaré qu'il ne prétendait pas comprendre le monde dans la rigueur de ses maximes? Il a dit, à la vérité , que le monde les combattrait , ces maximes saintes, et qu'il serait jugé par elles. Or, ce qui nous juge, c'est notre loi ; et nous ne serions pas jugés comme transgresseurs de ces maximes, si ces maximes n'étaient pas nos devoirs. Vous êtes du monde? Mais la pécheresse de l'Evangile était du monde; se crutelle dispensée de faire pénitence, et de pleurer le ri ste de ses jours les égarements du premier
Mass. — Tome II.
âge? David était du monde et assis sur le trône ; se persuada-t-il que ce titre dût modérer l'abondance de ses larmes et la rigueur de ses austérités'? Lisez-en le détail dansées cantiques divins, qui en furent les fruits, et qui en seront les monuments immortels. Les Judith, les Esther, lesPaule, les Marcelle, étaient du monde et sorties d'un sang illustre ; furentelles mondaines, voluptueuses, environnées de faste, de mollesse, d'indécence, déplaisirs'? Vous le savez ; et il est inutile de vous rapporter ici ce qui est venu jusqu'à nous de leurs mœurs et de leur conduite.
D'ailleurs, mes Frères, d'où est venue dans l'Eglise cette distinction de ceux qui sont du monde, d'avec ceux qui n'en sont pas ? N'est-ce pas de la corruption des mœurs et du relâchement de la foi ? Distinguait-on , entre les premiers fidèles, ceux qui étaient du monde de ceux qui n'en étaient pas? Ahl ils avaient tous renoncé au monde. Les ministres de l'autel, les saints confesseurs, les vierges pures, les femmes partagées entre Jésus- Christ et les soins du mariage, les simples fidèles, ceux mêmes qui étaient de la maison de César, ils vivaient tous séparés du monde ; ils n'avaient rien de commun avec le monde; ils savaient tous que le salut n'était pas pour le monde; être chrétien et n'être plus du monde était alors la même chose, et sur ce point il n'y avait entre eux aucune différence ^ Vous êtes du monde, mon cher auditeur? Mais c'est là votre crime, et vous en faites votre excuse? Un chrétien n'est plus de ce monde ; c'est un citoyen du ciel; c'est un homme du siècle à venir; c'est le juge et l'ennemi du monde. Il n'y a plus de monde pour l'âme fidèle : tout ce qui passe, est déjà passé pour elle ; tout ce qui doit périr, n'est déjà plus à ses yeux*.
* David était du monde ; et cependant crut-il que sa pénitence devait être plus légère et sa saiisfaclion plus douce et plus modelée ? — 1705.
2 Les Eslher, les Judith, les Paule, les Madeleine, étaient du monde ; et cependant ont-elles cru pouvoir accorder avec les sentimenis de la pénitence les sentiments de vanité, de faste, de plaisir, de mollesse ? — 1705.
* Distilla uait-on parmi les premiers fidèles ceux qui étaient du monde et ceux qui n'en étaient pas? Alors on se regardait tous comme fièies de Jésiis-Clirist , comme serviteurs du même maitre ; les ministres, les vierges , les veuves , les plus simples fidèles qui vivaient tous séparés du monde, n'avaient rien de commun avec lui. Etre chrétien et n'être pas du monde était alors la même chose.
* Vous êtes du monde, ah ! c'est là votre crime, et vous en faites voire excuse. Votre patrie est dans le ciel, et vous voulez demeurer attachés à la terre. Vous êtes les citoyens des saints,
GRAND CARÊME
Vous n'êtes venu, ô mon Dieu, que pour condamner le monde; et nous prétendons que notre conformité avec lui deviendra le titre de notre innocence, et nous justifiera contre votre loi même !
De plus, quand vous nous dites que vous êtes du monde, que prétendez-vous dire? Que vous êtes dispensés de faire pénitence ? Mais si le monde est le séjour de l'innocence, l'asile de toutes les vertus, le protecteur fidèle de la pudeur, de la sainteté, delà tempérance ; vous avez raison. Que la prière est moins nécessaire? Mais si dans le monde les périls sont moins fréquents que dans les solitudes, les pièges moins à craindre, les séductions moins ordinaires, les chutes plus rares, et qu'il faille moins de grfice pour s'y soutenir, je suis pour vous. Que la retraite n'y saurait être un devoir? Mais si les entretiens y sont plus saints, les asseuihlées plus innocentes ; si tout ce qu'on y voit, qu'on y entend, élève à Dieu, nourrit la foi, réveille la piété, sert de soutien à la grâce ; je le veux. Qu'il en doit moins coûter pour se sauver? Mais si vous y avez moins de passions à combattre, moins d'obstacles à surmonter; si le monde vous facilite tous les devoirs de l'Evangile, l'humilité, l'oubli des injures, le mépris des grandeurs humaines , la joie dans les afflictions , l'usage chrétien des ricticsses ; vous dites vrai , et on vous l'accorde. 0 homme ! tel est votre aveuglement, de compter vos malheurs parmi vos privilèges; de vous persuader que ce qui multiplie vos chahies, augmente votre liberté ; et de faire votre sûreté de vos périls mêmes.
Mais au fond, direz-vous, il faut pourtant faire des différences ; et il sera toujours vrai que ceux qui vivent dans les cloîtres sont obligés à plus de perfection que ceux qui vivent dans le monde. El je vous dis que vous vous trompez, et qu'il faut être plus ferme dans la foi, plus solidement enraciné dans la charité, plus à l'épreuve des dangers, pour se soutenir dans le monde, que dans la solitude; et je vous dis que si vous ne veillez avec plus de soin sur tous les mouvements de votre cœur, que le solitaire et l'anachorète; si vous ne priez avec plus de ferveur; si vous ne résistez avec
et vous habitez dans la corruption. Le chrétien desliné pour le ciel ne doit vivre que pour le ciel ; son corps suit les mouvements de son âme et son cœur doit se trouver où est son esprit. Il est dans le monde , mm il ae doit pas vivre pour le mouJe.
plus de fidélité ; si vous n'attirez sur vous plus de secours d'en-haut; vous êtes perdu. Ce sont les dangers d'un état, qui décident de la mesure de la vertu qu'il demande de nous; les vertus faibles trouvent du moins un asile et des ressources dans la sûreté des cloîtres et dans les secours d'nne sainte discipline; au lieu que les vertus les plus solides ne trouvent dans le monde que des écueils où elles se brisent, ou des sédjictions qui les affaiblissent.
Et pour confondre ici une bonne fois une erreur si universelle et si injurieuse à la |>iété chrétienne; dites-moi, je vous prie, vous qui voulez qu'on mette une si grande différence entre les devoirs de votre état et ceux des cloîtres et des déserts; quelles furent les vues de ces saints fondateurs qui assemblèrent les hommes dans des solitudes, et les assujélirent aux lois d'une discipline sévère? Prétendirent- ils proposer à leurs disciples un nouvel Evangile , ou ajouter des rigueurs inutiles aux maximes que Jésus-Christ propose au commun des fidèles '?
Eeoutez-le, mes Frères. Tandis que les chrétiens formaient encore au milieu du monde une assemblée de saints, dont le monde luimême n'était pas digne; que les femmes annonçaient la piété par leur pudeur et leur modestie; que les fidèles brillaient comme dts aslres purs au milieu des nations corrompues; et que les païens eux-mêmes resj)ectaient, dans la pureté de leurs mœurs, la sainteté de leur morale; alors il eût été inutile de se retirer dans des solitudes; et l'assemblée des fidèles était encore l'asile de la vertu; et la vie commune, la voie qui conduisait au salut. Mais depuis que la foi commença à s'affaiblir, en commençant à s'étendre, et que le monde devenu chrétien porta avec lui dans l'Eglise sa corruption et ses maximes, alors ceux qui l'Esprit de Dieu voulut préserver, voyant les ini(iuités et les contradictions des villes; que la vie commune n'y était plus la vie chrétienne, et que les usages avaient prévalu sur la loi,
1 Et c'est ici que je veux vous dire à mon tour : Noti coutuntur Judœi Samnritant'i ; les eiifjnts du inonde n'ont point de commerce avic les véritables chrétiens. Et pour confondre encore plu-; la vanité de ce prétexte, dites-nous, vous qui mettez tant de difîérenre entre les obligations du monde et celles du cloître ; quelles furent les intentions de ces saints fondateurs qui assemblèrent par leur zèle et la bonne odeur de leurs vertus, ces hommes reli^'ieni dans la solitude, et les assujélirent à une discipline sévère ? Prétendirent-ils faire de nouvelles lois, on ajouter aux aiaxiœes de Jésua-Christ des rigueurs nouvelles ?
TROISIÈME VENDREDI : LA SAMARITAINE
cherchèrent un Rsile dans la retraite, élevèrent des lieux de sûreté au milieu des déserts, assemblèrent des hommes pour les y mettre à couvert de la corruption générale. Mais ils ne se proposèrent que d'y renouveler les anciennes mœurs des chrétiens fort altérées, et fort difficiles à pratiquer dans le monde; qu'à faciliter à leurs disciples l'observance de l'Evancrile, règle proposée à tous, et que tous sont obligés d'observer; de sorte que toutes les précautions de retraite, de silence, d'austérité, que nous regardons comme si éloignées de notre état, ne furent pourtant que des moyens, que ces saints pénitents crurent nécessaires pour observer des devoirs qui leur étaient communs avec nous *. Ils se prescrivirent des pratiques particulières, dont l'Evangile, je l'avoue, ne vous fait pas un précepte; mais ils ne voulurent, par le secours de ces pratiques particulières, qu'arriver plus sûrement à l'observance même des préceptes. Ainsi ils renoncèrent au lien sacré du mariage pour se faciliter la pudeur et la chasteté ordonnée à tous les fidèles ; ils se soumirent aux lois d'un silence rigoureux, pour éviter plus sûrement les discours de vanité, d'oisiveté, de malignité, de dissolution, interdits au reste des chrétiens; ils renoncèrent réellement aux biens et aux espérances du monde, pour en venir plus aisément à ce renoncement de cœur, à ce mépris de tout ce qui passe, commandé à chacun de nous dans l'Evangile; ils se renfermèrent dans l'enceinte d'une retraite austère, pour s'éloigner sans retour des plaisirs et des pompes du monde auxquels nous avons tous renoncé dans notre baptême; ils s'imposèrent le joug des jeûnes, des veilles, des macérations, pour dompter une chair que vous êtes tous obligés de crucitier sans cesse, et se faire comme une loi domestique de la pénitence, dont l'Evangile vous fait à tous une loi indispensable.
* Ecoulez-les ; ils vous diront , ces hommes dont le monde n'est pas digne, que, tandis que les fidèles brillaient au milieu des assemblées publiques, et que les païens mêmes respectaient la sainteté de leurs mœirs, il eût été inutile de se retirer dans la solitude ; l'on était encore jaloux de ses devoirs, et la voie qu'on suivait menait à la vie. Mais depuis que le monde devenu chiéiien porta dans l'Eglise sa corruption et ses fausses maximes, alors ces hommes, voyant que la vie commune n'était plus une vie chrétienne , cherclièrent un asile dans la retraite contre la corruption du monde. Mais i's ne proposèrent iiue d'y faire revivre cette ancienne rigueur des saints canons, d'y retracer la sévérité de l'Evangile si négligée dans le monde, et de faiie pratiquer à leurs disciples les lègles les plus austères de la rehgion chrétienne, que tous les chrétiens devraient pratiquer
C<nll;li; C.X.
Or, que conclure de là? qu'avec moins de secours qu'eux, nous avons pourtant les mêmes obligations à remplir qu'eux; que sans toutes les facilités que donne la pratitjue des conseils pour observer le fond de la loi, nous sommes pourtant obligés d'en accomplir tous les préceptes; que sans renoncer à tout comme eux, nous devons pourtant être pauvres de cœur comme eux, et user de ce monde comme si nous n'en usions pas; que vivant au milieu de tous les attraits de la chair, et dans le lion honorable des noces, nous devons pourtant posséder comme eux le vase de notre corps avec sainteté, et faire un pacte avec nos yeux pour ne pas même penser à des objets dangereux; que dans l'usage dos viandes et la lib»'rté des repas, nous devons user d'une censure rigoureuse envers nos sens, et conserver, comme l'anachot^ète le plus pénitent, toute la frugalité évaugelique; que sans le vœu et la religion du silence, nous devons mettre une garde de circonspection sur notre langue, afin qu'il ne nous échappe pas même une parole oiseuse, et que tous nos discours soient des discours de Dieu ; que dans une vie commune, il faut pourtant trouver le secret de porter sa croix, se renoncer sans cesse soi-même, être disciple de Jésus-Christ et le suivre; sans le secours d'une retraite extérieure, porter, au milieu des entretiens et des commerces, une solitude, un calme au fond de votre cœur où le Dieu de paix puisse habiter; sans sortir du monde, y renoncer en effet, le mépriser et le haïr; sans être revêtu de poil de chameau, comme le solitaire, porter, sous l'or et sous la soie, un homme pénitent, et un corps revêtu de la mortification de Jésus -Christ; et en un mot, que sans vous interdire tout ce qui peut flatter les sens, vous vous interdisiez pourtant toute complaisance sensuelle ^
* Or, que conclure de lii ? Que toutes ces pratiques de mortification, de pénitence, d'austérité, que vous regardez avec tant de mépris et d'indifi'éreace, ne furent que des moyens que les saints solitaiies crurent nécessaires au salut parmi la conuption du siècle , et qui doivent vous être communs avec eux. Que conclure de là ? Qu'ayant les mêmes moyens de vous sauver, vous avez par conséquent la même lacililé de le faiie; que sans remplir toute l'étendue des conseis, vous devez pourtant observer les préceptes ; que sans vous dépouiller de tous vos biens, vous devez pourtant êlre pauvres de cœur au milieu des richesses, comme ceux qui vivent dans l'indigence ; que quoique vous ne soyez pas obligés de conserver une parfaite sainteté au milieu des dangers qui vous environnent, vous devez pourtant être réglés dans l'usage de la vie , comme ceux qui vivent dans le cloître ; que sans avoir cette pureté et cette perfection que les solitaires trouvent dans le silence et le recueil-
GRAND-CARÊME
Venez nous dire après cela, dit saint Cbrysostome : Il faut donc se retirer sur les montagnes, et déserter les villes. Est-ce que l'Evangile n'est plus que pour les solitaires? E^t-ce que la chasteté, la tempérance, la pauvreté du cœur, le mépris du monde, le renoncement à soi-même, ne sont plus que les vertus des cloîtres et des déserts? Quelle erreur donc des gens du monde de renvoyer aux solitaires et aux personnes retirées toutes les austérités de la vie chrétienne ! Ah 1 il en coûte bien plus au fidèle de se sauver au milieu du monde qu'au solitaire au fond de sa retraite. Il est bien plus difficile d'être chaste au milieu des dangers; humble dans les distinctions du rang et de la naissance ; tempérant dans la liberté des repas; pauvre dans Tabondance des biens de la terre ; pénitent dans des occasions éternelles de mollesse et de plaisir; doux et patient dans les concurrences infinies des intérêts et des passions ; et cependant si vous n'êtes tout cela, vous êtes perdu. Mon Dieu ! les saintes rigueurs d'une discipline sévère seraient bien plutôt inutiles au fond des déserts, où l'éloignement des dangers semble demander moins de précautions; au lieu qu'elles deviennent indispensables dans le monde, où la vertu plus exposée ne peut se soutenir qu'à la faveur des plus sévères attentions *,
leroent, tous devez pourtant mettre une garde de circonspection sur votre langue, afin qu'il ne vous écliappe aucune parole suspecte ou dangereuse ; que sans chauler continuellement les louanges du Seigneur comme les âmes religieuses , vous devez pourtant ne rien dire dans vos discours qui blesse la piélé , ni la réputation de vos frères ; que sans être chargés de haire et de cilice comme ces illustres pénitents, vous devez pourtant porter voire cron et faire pénitence de vos crimes («) ; que tans sortir du monde pour vous ensevelir comme eux djns une affreuse solitude, vous devez pourtant y vivre comme si vous n'y étiez pas, et jouir de ses biens comme si vous n'en jouissiez pas ; que sans condamner votre corps à un jeûne continuel, TOUS devez pourtant être sobres dans vos repas, et tempérants dans le boire et le manger ; que sans èlre revêtus comme eux de peaux de chameau, de bure et de Nélements pauvres et honteux (A), vous devez porter comme eux un habit simple et modeste, conforme à l'exemple de Jésus-Christ; enfin que sans vers interdire comme eux tout ce qui est le plus permis, vous vous interdisiez au moins tout ce qui flatte les sens et la chair.
» On trouve aussi dans l'édition de fîOj cette belle et sévère comparaison entre le monde, ou plutôt entre la cour de Louis XIV, •i les austères solitudes :
Venez nous dire après cela, comme autrefois on disait i saint Chrysoslome : l'our se sauver, il faut donc se retirer dans les déserts. Ah I est-ce donc que le renoncement à soi-même , le pardon des injures, la tempérance, la modestie, l'humiliié, le détachement de la terre ne sont plus que les veilui du cloître î
(a) La Tr«pp«,
(») Eocor* U Tr«pp« «t Seplfondi. On 1« ttot, Mattillon, qui couaalMait !• mondt, avait auMl «xpérimcnté la pliw auttir* retrait*.
Cependant, mes Frères, malgré toute la sûreté des cloîtres et des déserts, et toutes les précautions que le zèle et l'expérience des saints fondateurs a pu prendre pour préserver l'innocence, ceux qui habitent ces pieux asiles ne laissent pas de tout craindre de leur faiblesse, et d'être sans cesse attentifs, de peur que l'ennemi ne les surprenne. Ils ont de la peine à se défendre contre eux-mêmes, et trouvent, dans le lieu même de la paix et de la sûreté, des combats et des agitations, où ils se voient mille fois à la veille de perdre en un instant le fruit d'une vie entière de recueillement et de pénitence. Et vous, au milieu des périls, vous croiriez que votre privilège est de vivre avec plus de sécurité et d'indulgence pour vous-même? Vous, environné sans cesse de tout ce qui est le plus capable de corrompre le cœur, vous, dans un état où tout est piège et tentation, vous croiriez ' que l'avantage de cet état est une indolence profonde, une inutilité de vie dangereuse même à la plus austère retraite, une immortification qui, loin des périls, deviendrait un péril elle-même? Et depuis quand, ô mon Dieu ! ceux qui sont exposés au milieu des flots sont-ils moins obligés de veiller à leur salut, que ceux qui jouissent du calme et de la sûreté d'un saint asile *?
Lorsque David, caché dans les déserts et dans les montagnes de la Judée, pour se dérober à la fureur de Saûl, proposa à ceux qui l'accompagnaient, de sortir de leurs antres et de leurs bois, pour aller attaquer les Philis-
Ah ! il en coûte bien plus à l'âme fidèle de se sauver dans le monde, qu'aux solitaires de se sauver dans la retraite. 11 est bien plus diflicile d'être ferme daus les danjicrs, humble dans les giandeurs, tempérant dans l'usage des mets délicats, pauvre dans l'abondance, pénitent dans les occasions de mollesse, doux et patient daus les perles des biens , qu'au milieu des cloîtres où aucun de ces dangers ne se rencontre ; et cependant si vous ne pratiquez point tout cela dans le monde , vous êtes perdu. Mon Dieu ! les saintes austérités seraieut-elles plus nécessaires dans les cloîtres, où les occasions sont plus rares, les grâces plus fortes , les chutes moins fréquentes que dans le monde, où tout est plein de pièges, où tout est couvert d'écuuils, où tout excite au mal, où tout séduit, et où l'on ne peut se sauver qu'avec une attention toute singulière ?
' Vous croyez, Renouard. Vous croiriez, 1745 et 1764.
* Quelle illusion, quelle erreur, de croire que ces hommes, éloignés de tout danger, de toute occasion, aient plus besoin de mortification et d'austérités que les mondains qui sont exposés à toutes sortes de périls ; cl qu'il doive vous en cod er moins dais le monde, où la qualiié vous eng:ige à des occasions dangereuses , où la muhitudc des obstacles vous rend a voie du salut plus diflicile, et où par conséquent la prière doit être plus fréquente , le rccueilienicut plus parfait, l'altenlion plus vive, la garde des sens plus conlinuelle, les niortilications plus indispensables! Voilà tout l'avantage qui vous revient de vivre dans le monde.
TROISIÈME VENDREDI : LA SAMARITAINE
tins : Quoi î lui répondirent ils, nous ne sommes pas en sûreté retranchés dans ces forêts et sur ces montagnes; nous nous voyons à tous moments sur le point de tomber entre les mains de notre ennemi, et que sera-ce si nous en sortons, et que nous descendions dans la plaine pour aller attaquer les Philistins? Ecce nos hic in Judœa consistentes timemus; quanto magis si ierimus adversus agmina PhUistinorum '/Et voilà ce que je pourrais vous dire ici : Quoi ! nous craignons, nous au fond de nos retraites; nous nous sommes à nousmêmes une tentation continuelle dans la sûreté des asiles où la Providence nous a conduits depuis le premier âge ^; nous y opérons notre salut avec tremblement; nous prions, nous gémissons, nous sentons que la retraite ellemême deviendrait un écueil pour nous, si nous ne travaillions sans cesse au recueillement des sens et à la mortification des passions : Ecce nos hic in Judœa consistentes timemus. Et vous voudriez nous persuader que nous aurions moins à craindre ; que nous aurions besoin de moins de vigilance, de moins de précautions, de moins de prières, si nous vivions comme vous au milieu du monde, environnés de cette foule de pièges, de séductions, d'illusions, d'exemples; en un mot, d'ennemis qui vous environnent 1 Quanto magis si ierimus adversus agmina Philistinorum! La pénitence toute seule fait la sûreté de nos retraites; et vous croiriez que la mollesse et les plaisirs ne seraient plus un danger au milieu du monde même !
Mais après tout , mes Frères, ne comparez plus, si vous voulez, les dangers infinis que vous trouvez dans le monde , et les précautions de violence , de prière, de sacrifice, de vigilance, qu'ils exigent de vous , à la sûreté des cloîtres et des déserts , qui semblent en demander moins ; comparez seulement l'histoire de votre vie, les dissolutions de vos mœurs passées, avec celles des saints pénitents qui les habitent; les catisfactions que vous devez à Dieu , avec celles qu'ils lui doivent eux-mêmes. Quoi! vous prétendez que des âmes retirées et innocentes , qui portent le joug du Seigneur depuis une tendre jeunesse ; qui, élevées dans le secret de son tabernacle,
* I Rois, XXIII, 3.
' On sait que Massillon entra très-jeune en effet dans la compagnie de rOratoiie.
n'ont même jamais connu la corruption du monde, loin d'en avoir été infectées , et dont les fautes les plus criminelles seraient presque des vertus pour vous; vous prétendez que c'est leur partage de gémir toute leur vie sous la cendre et sous le cilice, de refuser tout à leurs sens, de ne vivre que pour mourir chaque jour ; tandis que vous, dont les crimes ont, pour ainsi dire, prévenu les années; Vous qui n'osez presque ouvrir les yeux sur les horreurs d'une vie passée, dont les abîmes et les embarras vous font tant balancer sur une première démarche de changement; vous, dis-je , vous nous soutiendrez que vos obligations sont moins austères; que les jeux, les plaisirs, les spectacles, les profusions, les sensualités, les excès de la table, vous sont moins interdits; que le ciel doit bien moins vous coûter qu'à ces âmes pures et innocentes; que les larmes, les jeûnes , les veilles , les macérations, sont leur affaire et non pas la vôtre ; que c'est à elles à souffrir, à prier, à gémir, à se mortifier, et à vous à vivre dans l'indolence et dans l'usage de tout ce qui fiatte les sens ! Grand Dieu ! que les hommes , rapprochés de la vérité, paraîtront un jour injustes, insensés et téméraires I
La femme de Samarie s'abusait donc, en opposant à la grâce de Jésus-Christ sa qualité de Samaritaine. Si elle eût été fille d'Abraham et née dans Jérusalem , le secours du temple et des sacrifices, les instructions de la loi et des prophètes, l'avantage d'être sortie d'un peuple saint, et à qui les promesses avaient été faites, tout cela aurait pu la porter à se fajfe de son état une excuse et une raison de sécurité. Mais que dit-elle , en disant qu'elle est Samaritaine, sinon qu'elle habite au milieu d'un peuple réprouvé , dans une terre où le culte du Seigneur est corrompu, où les usages sont des abus , les exemples des écueils , les maximes des erreurs ; en un mot , dans une condition qui l'éloigné du salut, et l'enveloppe dans la condamnation générale prononcée contre tous les adorateurs de Garizim? Et voilà quelle est votre illusion. Vous vous défendez sur ce que vous êtes du monde? Mais si vous viviez dans le fond d'une maison sainte et retirée, vous auriez bien plus de raison de vous faire de votre état un prétexte dé sécurité, et de croire qu'ainsi éloigné des périls, vous n'avez pas besoin de tant d'austérité et de vigilance ; mais d'alléguer que vous êtes
GRAND-CARÉME.
du monde, c'est regarder les difflcultés de salut allachées à votre état, comme des adoucissemenls qui vous l'aplanissent. Vous nous direz peut-être que ce sont ces dilficullés mêmes qui vous arrêtent ; et que nous faisons la voie fi difficile , que vous perdez courage': seconde excuse que la femme de Samarie oppose à Jésus-Christ , la difficulté de l'entreprise.