‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 33 sur 141 · IH · texte numérisé non relu

IH

adoptons souvent les mœurs, le fasle, l'indolence, roisiveté, les plaisirs du monde, que nous aurions dû combattre ; que nous montrons aux fidèles plus d'exemples d'orgueil et de négligence que de vertu ; que nous sommes plus jaloux des prééminences que des devoirs de notre état ; et qu'il est difficile que le monde honore un caractère, que nous déî<honorons nous-mêmes. Mais je vous l'ai dit souvent, mes Frères, nos infidélités devraient faire le sujet de vos larmes, plutôt que de votre joie et de vos censures '. Dieu punit d'ordinaire les dérèglements des peuples par la corruption des prêtres ; et le plus terrible fléau dont il frappe les royaumes et les em[»ires, c'est de n'y point susciter des pasteurs vénérables et des ministres zélés, qui s'opposent au torrent des dissolutions ; c'est de permettre que la foi et la religion s'affaiblissent jusqu'au milieu de ceux qui en sont les défenseurs et les dépositaires ; c'est que la lumière qui était destinée à vous éclairer, se change en ténèbres ; que les coopérateurs de votre salut aident par leurs exemples à votre perte ; que du sancluiire même d'où ne devrait sortir que la bonne odeur de Jésus-Christ, il en sorte une odeur de mort et de scandale ; et qu'enfin l'abomination entre jusque dans le lieu saint. Mais d'ailleurs, que change le relâchement de nos mœurs à la sainteté du caractère qui nous consacre ? Les vases sacrés qui servent à l'autel, pour être d'un métal vil , sont-ils moins dignes de votre respect ; et quand le ministre mériterait vos mépris, seriez-vous moins sacrilège de ne pas respecter son ministèie*? Que dirai-je enfin ? vos détractions et vos censures attaquent peut-être des persoimes qui font une profession publique de piété, et

* Le cœur de Massillon, atteint, sinon blessé par la flèche de la calomnie, s'épanche de la façon la plus touchante et la plus digne. Ainsi Boiirdloue, dans son sermon A'wr /a Médisance, défend sa compagnie contre ses envieux et ses ennemis. « On est sévère, mais en même temps on ne manque pas une occasion de déchirer le prochain et de déclamer contie lui. La loi de Dieu nous défend d'attaquer même la réputation d'un particuher; mais, par un secret que l'Evangile ne nous a point appris, on prétend, sans se départir de l'étroite morale qu'on professe, avoir droit de s'élever contre des corps entiers, de leur imputer des intentions, des vues, des sentiments qu'ils n'ont jamais eus ; de les faire passer pour ce qu'ils ne sont point, et de ne vouloir jamais les reconnaître pour ce qu'ils sontj de recueillir de toutes parts tout ce qu'il peut y avoir de mémoires scandaleux qui les déshonorent, et de les mettre sons les yeux du public, avec des altérations, des explications, des exagérations qui changent tous les faits et les présentent sous d'affieuses images».

' C'est peut-être un des ministres du Seigneur contre qui

dont ceux qui vous écoutent respectaient la vertu. Vous leur persuadez donc qu'ils en avaient trop cru ; vous les autorisez à penser qu'il y a peu de véritables gens de bien sur la terre ; que tous ceux qu'on donne pour tels , examinés de près , ressemblent au reste des hommes ; vous confirmez les préjugés du monde contre la vertu, et donnez un nouveau crédit à ces discours si ordinaires et si injurieux à la religion, sur la piété des serviteurs de Jésus-Christ. Or, tout cela vous paraît-il fort léger ? Ah ! mes Frères, les justes sont ici-bas comme des arches saintes, au milieu desquelles le Seigneur réside, et dont il venge rigoureusement les mépris et les outrages ; ils peuvent chanceler quelquefois dans la voie , comme l'arche d'Israël, conduite en triomphe dans Jérusalem ; car la vertu la plus pure et la plus brillante a ses taches et ses éclipses ; et la plus solide ne se soutient pas partout également. Mais le Seigneur s'indigne, que des téméraires, semblables à Oza, se mêlent de les redresser ; et à peine y touchent-ils , qu'il les frappe d'analhème. Il prend sur lui les plus légers mépris dont on déshonore ses serviteurs ; et ne peut soufîrir que la vertu, qui a pu trouver des admirateurs parmi les tyrans mêmes et les peuples les plus barbares, ne trouve souvent que des censureset des dérisions parmi les fidèles. Aussi les enfants d'Israël furent dévorés sur l'heure, pour avoir insulté par des railleries le petit nombre de cheveux de l'homme de Dieu ; et cependant ce n'étaient là que des indiscrétions puériles si pardonnables à cet âge. Le feu du ciel descendit sur l'officier de l'impie Ochozias, et le consuma à l'instant , pour avoir appelé par dérision Elle, l'homme de Dieu ; et cependant c'était un courtisan de

vous lancez vos traits, et dont la réputation est flétrie de ce qui ne ferait pas la moindre impression sur d'autres. En effet le Seigneur maudit ceux qui ne feront que toucher de loin à ses minisires ; si le crime de la médisance empoisonne tous ceux sur qui elle tombe sans distinction d'Etat et de condition ; ou peut dire qu'elle n'est jamais plus envenimée, que lorsqu'elle se tourne contre les ecclésiastiques. Il est vrai, ô mon Uicu, que vos ministres traînent quelquefois après eux certains vices qui les rendent dignes de blâme, et qu'il est diflicile qne le monde honore un caractère qu'ils déshonorent eux-mêmes. Mais je vous l'ai dit, mes Frères; un ministre en qui vous reconnaissez des faiblesses, devrait êlre plulôt le sujet de vos larmes que de vos dérisions. Le plus terrib'e fléau dont Dieu châtie les peuples corrompus, c'est le relâchement des prêtres ; mais en sommes-nous moins les ministres du Seigneur, à quelques chutes près? En un mot, le caractère est également saint et également respectable dans le prêtre le plus digne de louange ou le plus digne de blâme ». — 1705.

GRAND-CAKÉME.

qui on devait exiger moins d'égards pour raiist«'irilé et la simplicité d'un prophète, et pour la vertu d'un homme rustique en apparence et odieux à son maître. Michel lut frappée de stérilité pour avoir trop aigrement censuré les saints excès de la joie et de la piété de David devant l'arche; et cependant ce n'était li qu'une délicatesse de femme. Biais toucher à ceux qui servent le Seigneur, c'est toucher, dit l'Ecriture, à la pruuelle de son œil : il maudit invisiblement ces censeurs téméraires de la piété ; et s'il ne les frappe pas de mort à l'instant, comme autrefois, il les marque sur le front dès cette vie d'un caractère de réprobation, et leur refuse pour eux-mêmes le don précieux de la grâce et de la sainteté qu'ils ont méprisé dans les autres : et cependant ce sont les gens de bien qui sont aujourd'hui le plus en butte à la malignité des discours publics; et l'on peut dire que la vertu fait dans le monde plus de censeurs que le vice. Je n'ajoute pas, mes Frères, que si ces médisances, que vous appelez légères, sont trèscriminelles dans leurs motifs et dans leurs circonstances , elles le sont encore plus dans leurs suites : je dis leurs suites, toujours irréparables, mes Frères. Vous pouvez expier le crime de la volupté par la mortification et la pénitence ; le crime de la haine, par l'amour de votre ennemi ; le crime de l'ambition, en renonçant aux honneurs et aux pompes du siècle ; le crime de l'injustice, en restituant ce que vous avez ravi à vos frères ; le crime même de l'impiété et du libertinage, par un respect religieux et public pour le cuite de vos pères: mais le crime de la détraclion, par quel remède, quelle vertu, peut-il se réparer? Vous n'avez révélé qu'à un seul les vices de votre frère ; je le veux : mais ce confident infortuné en aura bientôt à son tour plusieurs autres, qui de leur côté ne regardant plus comme un S( cret ce qu'ils viennent d'apprendre, en instruiront les premiers venus. Chacun en les redisant y ajoutera de nouvelles circonstances; chacun y mettra quelque trait envenimé de sa façon ; à mesure qu'on les publiera, ils croîtront, ils grossiront : semblable, dit saint Jacques, à une étincelle de feu, qui portée en ditrérenls lieux par un vent im|»éluoux, embrase les forêts et les campagnes ; telle est la destinée de la détraction. Ce que vous avez dit en secret, n'était rien d'abord, et périssait éloutré et enseveli sous la cendre ; mais ce (eu

ne couve que pour se rallumer avec plus de fureur ; mais ce rien va emprunter de la réalité en passant par différentes bouches ; chacun y ajoutera ce que sa passion, son intérêt, le caractère de son esprit et de sa malignité, lui représentera comme vraisemblable. La source sera presque imperceptible; mais grossie dans sa course par mille ruisseaux étrangers, le torrent qui s'en formera inondera la cour, la ville, la * province ; et ce qui n'était d'abord dans son origine qu'une plaisanterie secrète et imprudente, qu'une simple réflexion, qu'une conjecture maligne, deviendra une affaire sérieuse, un décri formel et public, le sujet de tous les entretiens, une flétrissure éternelle pour votre frère '. Et alors réparez, si vous pouvez, cette injustice et ce scandale ; rendez à votre frère l'honneur que vous lui avez ravi. Irez-vous vous opposer au déchaînement public, et chanter tout seul ses louanges? mais on vous prendra pour un nouveau venu, qui ignorez ce qui se passe dans le monde ; et vos louanges, venues trop tard, ne serviront qu'à lui attirer de nouvelles satires. Or, que de crimes dans un seul ! les péchés de tout un peuple deviennent les vôtres : vous médisez par toutes les bouches de vos citoyens ; vous êtes encore coupable du crime de ceux qui les écoutent. Quelle pénitence peut expier des maux auxcjuds elle ne saurait plus remédier ; et vos larmes pourront-elles effacer ce qui ne s'effacera jamais de la mémoire des houunes? Encore si le scandale finissait avec vous, votre mort, en le finissant, pourrait en être devant Dieu l'expiation et le remède. Mais c'est un scandale (lui vous survivra ; les histoires scandaleuses des cours ne meurent jamais avec leurs héros ; des écrivains lascifs ont fait passer jusqu'à nous les satires, les dérèglements des cours qui nous ont précédés ; et il se trouvera parmi nous des auteurs licencieux qui instruiront les âges à venir des bruits publics,

« Et la, Sacy.

* Cet éloquent tabtoao de la médisance n'est que trèi-légèremeut e.-qmsse dans les éditions de Trévoux :

Ce que vous avez dit d'abord de votre frère n'était rien ; mais aut.mt de personnes à qui vous lavez dit, y ajouteront q lelquc chose Ctiacun j joint ce que sa passion lui leprésente. Je veux bien que la source eu soit presque imperceptible ; mais le fleuve qui en provient, inonde toute la ville ; tout cela deviendra un inépris formel, une flétrissure pour la réputation de voire frère ;' l'huile de la veuve se mulnplicia, tanois qu'il y aura des vases prêts à la recevoir ; cette médisance légère croîtra à l'inlini, si l'on ne se lasse point de l'entendre.

Page 1