‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 32 sur 141 · QUATRIEME LUNDI : SUK LA MÉDISANCE · texte numérisé non relu

QUATRIEME LUNDI : SUK LA MÉDISANCE

et s'il vous arrive quelquefois de médire de vos frères, c'est en vous pure indiscrétion et légèreté de langue. Mais est-ce donc par là que vous vous croyez plus innocent ? La légèreté et l'indiscrélion, ce vice si indigne de la gravité du chrétien, si éloigné du sérieux et de la solidité de la foi, si souvent condannné dans les livres saints, peut-il justifier un autre vice ? Eh I qu'importe à votre frère que vous déchirez, que ce soit en vous indiscrétion ou malice ? Un dard décoché imprudemment fait-il une plaie moins dangereuse et moins profonde que celui qu'on a tiré à dessein ? Le coup mortel que vous portez à votre frère, estil plus léger, parce que c'est l'imprudence et la légèreté quij'ont lancé ? Et que fait l'innocence de l'intention où l'action est un crime ? Mais d'ailleurs, n'en est-ce pas un, d'être capable d'indiscrétion sur la réputation de vos frères ? Y a-t-il rien qui demande plus de circonspection et de prudence ? Tous les devoirs du christianisme ne sont-ils pas renfermés dans celui de la charité ? N'est-ce pas là, pour ainsi dire, toute la religion ; et n'être pas capable d'attention sur un point aussi essentiel, n'estce pas regarder comme un jeu tout le reste ? Ah ! c'est ici où il faut mettre une garde de circonspection sur sa langue ; peser toutes ses paroles *, les lier dans son cœur, comme dit le Sage, et les laisser mûrir dans sa bouche. Vous échappe-t-il jamais de ces discours indiscrets contre vous-même? Manquez -vous quelquefois d'attention sur ce qui intéresse votre honneur et votre gloire ? Quels soins infatigables I quelles mesures ! quelle industrie ! dans quel détail vous voit-on descendre pour la ménager et l'accroître 1 S'il vous arrive de vous blâmer, c'est toujours avec des circonstances qui font votre éloge ; vous ne censurez en vous que des défauts qui vous font honneur ; et en avouant vos vices, vous ne voulez que raconter vos vertus ; l'amour de vous-même ramène tout à vous. Aimez votre frère comme vous vous aimez, et tout vous ramènera à lui ; et vous serez incapable d'indiscrétion sur ses intérêts, et vous n'aurez plus besoin de nos instructions sur ce que vous devez à sa réputation et à sa gloire.

Mais si ces médisances que vous appelez

* Verbis luis facito stateram et frœnos on tuo rectos. Eccli., xxviii, 29.

légères, sont criminelles dans leurs motifs, elles ne le sont pas moins dans leurs circonstances.

Je pourrais d'abord vous faire remarquer que le monde, familiarisé avec le crime, et qui, à force de voir les vices les plus criants devenus les vices de la multitude, n'en est presque plus touché, appelle légères les médisances qui roulent sur les faiblesses les plus criminelles et les plus honteuses. Lessou[içons d'infidélité dans le lien sacré du mariage , ne sont plus un décri formel et une flétrissure essentielle ; ce sont des discours de dérision et de plaisanterie. Accuser un courtisan de perfidie et de mauvaise foi, ce n'est plus attaquer son honneur, c'est donner du ridicule aux protestations de sincérité dont il nous amuse. Rendre suspecte d'hypocrisie la piété la plus sincère, ce n'est pas outrager Dieu dans ses saints, c'est un langage de dérision que l'usage a rendu commun. En un mot, hors les crimes que l'autotité publique punit, et qui nous attirent, ou la disgrâce du maître, ou la perte dt^s biens et de la fortune, tout le reste paraît léger, et devient le sujet ordinaire des entretiens et des censures publiques.

Mais ne poussons pas plus loin cette réflexion. Je veux que les défauts que vous publiez de votre frère soient légers : plus ils sont légers , plus vous êtes injustes de les relever, plus il mérite que vous usiez d'indulgence à son égard, plus il faut supposer en vous une malignité d'attention à qui rien n'échappe, une dureté de naturel, qui ne saurait rien excuser. Si les défauts de votre frère étoient essentiels, vous l'épargneriez; vous le trouveriez digne de votre indulgence ; la politesse et la religion vous feraient un devoir de vous taire. Eh quoi 1 p irce qu'il n'a que de légères faiblesses, vous le trouverez moins digne de vos égards ? Ce qui devrait vous le rendre respectable, vous autorise à le décrier ? N'êtes-vous pas devenu au dedans de vous, dit l'Apôtre, un juge de penses injustes? Et votre œil n'est il donc méchant que parce que votre frère est bon ?

D'ailleurs, les défauts que vous censuiez sont légers : mais en auriez-vous la même idée, si l'on vous les reprochait à vous-même? Quand il vous est revenu certains discours tenus en votre absence, lesquels, à la vérité, n'attaquaient pas essentiellement votre honneur et votre probité ; mais qui répandaient dans le public quelques-unes de vos faiblesses,

quelles ont été vos dispositions ? Mon Dieu I c'est alors que l'on grossit tout; que tout nous paraît essentiel ; que peu content d'exagérer la malice des paroles, on fouille dans le secret de l'intention, et qu'on veut trouver des motifs encore plus odieux que les discours mêmes. On a beau nous dire alors que ce sont là des reproches qui n'intéressent pas l'essentiel, et qui au fond ne sauraient nous faire tort. On croit avoir clé insulté ; on en parle ; on s'en plaint ; on éclate ; on n'est plus maître de son ressentiment ; et, tandis que tout le monde blâme l'excès de notre sensibilité, seuls nous nousobstinons à croire que rafîaire est sérieuse, et que notre honneur y est intéressé. Servezvous donc de cette règle dans les défauts que vous publiez de vo're frère ; appliquez-vous l'offense à vous-même ; tout est léger contre lui ; et sur ce qui vous touche, tout paraît essentiel à votre orgueil, et digne de vengeance.

Enfin, les vices que vous censurez sont légers : mais n'y ajoutez-vous rien du vôtre ? les donnez-vous pour ce qu'ils sont? ne mêlezvous pas au récit que vous en faites, la malignité de vos conjectures ? ne les mettez-vous pas en un certain point de vue, qui les tire de leur état naturel ? n'embellissez-vous pas votre histoire ; et pour faire un héros ridicule qui plaise, ne le faites-vous pas tel qu'on le souhaite, et non pas tel qu'il est en effet ? n'accompagnez-vous pas vos discours de certains gestes qui laissent tout entendre ; de certaines expressions qui ouvrent l'esprit de ceux qui vous écoutent à mille soupçons téméraires et flétrissants ; de certain silence môme qui donne plus à penser que tout ce que vous auriez pu dire ? Car, qu'il est difficile de se tenir dans les bornes de la vérité , quand on n'est plus dans celles de la charité I Plus ce qu'on censure est léger, plus l'imposture est à craindre ; il faut embellir pour se faire écouter ; et l'on devient calomniateur , oii l'on n'avait pas cru même être médisant.

Voilà les circonstances qui vous regardent ; mais si à cet égard les médisances que vous croyez légères sont très-criminelles, le serontelles moins par rapport aux personnes qu'elles attaquent ?

Premièrement, elle est peut-être d'un sexe , où sur certains points principalement les taches les [)lus légères sont essentielles ; où tout bruit est un déshonneur public; où toute raillerie est un outrage ; où tout soupçon est

une accusation ; en un mot , où n'être pas loué, est presque un affront et une infamie. Aussi saint Paul veut que les femmes chrétiennes soient ornées de pudeur et de modestie ; c'est-à-dire il veut que ces vertus soient aussi visibles en elles, que les ornements qui les couvrent ; et le plus bel éloge que l'Espril- Saint fasse de Judith, a[>rès avoir parlé de sa beauté, de sa jeunesse et de ses grands biens, est qu'il ne s'était jamais trouvé personne dans tout Israël qui eût mal parlé de sa conduite , et que sa réputation répondait à sa vertu.

Secondement, vos censures s'en prennent peut-cire à vos maîtres ; à ceux que la Providence a établis sur vos têtes, et auxquels la loi de Dieu vous ordonne de rendre le respect et la soumission qui leur est due. Car l'orgueil qui n'aime pas la dépendance, se dédommage toujours en trouvant des faiblesses et des défauts dans ceux auxquels il est forcé d'obéir. Plus ils sont élevés, plus ils sont exposés à nos censures;la malignité mêmeestbienpluséclairéeàleurégard;onneleurpardontie rien. Ceux quelquefois qui sont le plus accablés de leurs bienfaits, ou le plus honorés de leur familiarité, sont ceux qui publient avec plus de témérité leurs imperfections et leurs vices; et, outre le devoir sacré du respect qu'on viole, on se rend encore coupable du crime lâche et honteux de l'ingratitude.

Troisièmement , c'est peut-être une personne consacrée à Dieu, établie en dignité dans l'Eglise, que vous censurez ; laquelle, engagée par la sainteté de son état à des mœurs plus irrépréhensibles, plus exemplaires et plus pures, se trouve déshonorée et flétrie par des censures, qui ne feraient pas le même tort à des personnes engagées dans le monde. Aussi le Seigneur, dans l'Ecriture, maudit ceux qui ne feront même que toucher à ses oints. Cependant, les traits de la médisance ne sont jamais plus vifs S plus brillants, plus applaudis dans le monde, que lorsqu'ils portent sur les ministres des saints autels. Le monde si indulgent pour lui-même, semble n'avoir conservé de sévérité qu'à leur égard ; et il a pour eux des yeux plus censeurs, et une langue plus empoisonnée que pour le reste des hommes. Il est vrai, ô mon Dieu I que notre conversation parmi les peuples n'est pas toujours sainte et à couvert de tout reproche ; que nous

* Plus vifs, mots omia pu M. de Stcy.

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