DEUXIÈME PARTIE
D'où vient, mes Frères, que la plupart des préceptes sont violés par ceux mêmes qui s'en disent observateurs, et que nous avons presque plus de peine à faire convenir le n)onde de ses transgressions, qu'à l'en corriger? C'est qu'on ne prend jamais les idées des devoirs dans le fond de la religion ; qu'on n'entre jamais dans l'esprit pour décider sur la leUre ; et que (leu de gens remontent au principe, pour éclaircir les doutes que la corruption forme sur le dûLail des conséquences.
Or, pour appliquer cette maxime à mon sujet : quelles sont les règles de l'Evangile qui font aux disciples de Jésus-Cbrist un crime de la médisance ? C'est premièrement le précepte de rimmilité chrétienne, qui, devant nous établir dans un profond mépris de nousmêmes, et ouvrir nos yeux sur la multitude infinie de nos misères, doit les fermer en même temps à celles de nos frères ; c'est en second lieu le devoir de la charité, cette charité si recommandée dans l'Evangile, le grand précepte de la loi, qui couvre les fautes qu'elle ne peut corriger, qui excuse celles qu'elle ne peut couvrir, qui ne se réjouit point du mal, et qui le croit diffici'ement, parce qu'elle ne le souhaite jamais ; enfin, c'est la règle inviolable de la justice, laquelle ne permettant ja-
* « Mais les princes et les grands , Sire , sont de tous les siècles ; leur vie, liée avec les événemi uls publics, passe avec eux (l'âge en âge ; leurs passion-, ou conservées dans des monuments publics, ou immortalisées dans nos histoires, ou chantées par une piié>ie lascive, iront encore préparer des pièges à la dernière postérité. Le monde est encore plein d'écrits pernicieux qui ont transmis jusqu'à nous les désordres des cours précédentes » — pptH-Corême, t ), p. 20.
mais qu'on fasse à autrui ce qu'on ne voudrait pas souffrir soi-même, crn ^nmne tout ce qui sort de ces bornas équitables. Or, les discours de médisance, (| i loulent sur les fautes que vous appelez publi(jues, blessent essentiellement ces trois règle? ; jugez par là de leur innocence.
Premièrement, ils blessent la règle de l'humilité chrétienne. En effet, mon cher auditeur, si vous é-iez vivement touché de vos propres misères, dit saint Chrysostome; si vous aviez sans cesse votre péché devant vos yeux, comme ce roi pénitent, il ne vous resterait, ni assez de loisir, ni assez d'attention, pour re marquer les fautes de vos frères. Plus elles seraient publiques, plus vous béniriez en secret le Seigneur d'avoir détourné de vous cette infamie, plus vous sentiriez votre reconnaissance se réveiller sur ce qu'étant tombé peutêtre dans les mêmes égarements, il n'a pas permis qu'ils fussent publiés sur les toits comme ceux de votre frère; sur ce qu'il a laissé dans l'obscurité vos œuvres de ténèbres; qu'il les a, pour ainsi dire, couvertes de ses ailes ; et ménagé devant les hommes un honneur et une innocence, que vous aviez tant de fois perdus devant lui ; vous trembleriez en vous disant à vous-même que peut-être il n'a épargné votre confusion en ce monde, que pour la rendre plus amère et plus durable dans l'autre.
Telles sont les dispositions de l'humilité chrétienne sur les chutes publiques de nos frères : nous devons en parler beaucoup à nous-mêmes et presque jamais aux autres. Aussi lorsque les scribes et les pharisiens viennent présenter au Sauveur une femme surprise en adultère, et qu'ils veulent le presser d'en dire son sentiment ; quoique la faute de cette pécheresse fût publique, Jésus-Christ garde un profond silence ; et à leurs malignes et pressantes instances de s'expliquer, il se contente de répondre : Que celui d entre vous qui est sans péché, jette contre elle la première pierre * ; comme s'il voulait leur faire entendre par là que ce n'était pas à des pécheurs, comme eux, à condamner si hautement le crime de cette femme ; et que pour avoir droit de jeter contre elle une seule pierre, il fallait être soi-même exempt de tout reproche. Et voilà ce que je voudrais vous dire aujour-
1 Jean, vui, 7
lu
GRAND-CAItÉME.
tl'hui, mes Frères; la mauvaise conduite de celte personne vient d'éclater : eh bien 1 que celui d'entre vous qui est sans péché, jette contre elle la première pierre : 0"^' *'^^ P<^ccato est vestnlm, primus in illam lapidem mittat. Si devant Dieu vous n'avez rien de plus criminel peut-être à vous reprocher, parlez librement, condamnez sévèrement sa faute, lancez contre elle les traits les plus piquants de la dérision et de la censure; on vous le permet. Ah ! vous qui en discourez si hardiment, vous êtes plus heureuse qu'elle ; mais rtos-vous plus innocente? On vous croit plus
H de vertu, plus d'amour du devoir ; mais Dieu, qui vous connaît, en juge-til comme les hommes*? Mais si les ténèbres qui cachent votre honte venaient à se dissiper, les pierres que vous jetez, ne se tourneraient-elles pas contre vous-même? Mais si un événement imprévu trahissait votre secret, l'audace et la joie maligne avec laquelle vous censurez, n'ajouterait-elle pas un nouveau ridicule à votre confusion et à votre opprobre? Ah ! vous ne devez ce fantôme de réputation, dont vous vous glorifiez, qu'à des artifices et à des ménagements, que la justice de Dieu peut confondre et déconcerter en un instant : vous touchez peut-être au moment où il va révéler votre honte ; et loin de rougir dans le secret et dans le silence, lorsqu'on publie des fautes qui sont les vôtres, vous en parlez, vous les racontez avec complaisance ; et vous fournissez au public des traits dont il fera peut-être usage un jour contre vous-même : c'est la menace et la prédiction du Sauveur : Tous cciia qui s'arment du glaive^ périront par le glaive * ; vous percez votre frère avec le glaive de la la langue; vous serez percé du même glaive à votre tour ; et quand vous seriez exempt des vices que vous blâmez si témérairement en autrui, le Dieu juste vous y livrera.
La honte est toujours la punition la plus
, ordinaire de l'orgueil. Pierre, le soir de la
cène, ne pouvait se lasser d'exagérer le crime »lu disci|)le qui devait trahir son maître; il était le plus ardent de tous à s'informer de son nom, et à détester sa perfidie ; et, au sortir de
* 0 TOUS qui parlez si librement et avec tant de p'ainr de la ehote de celte personne , vous èlis plus tieureux qu'elle de ce qu'on ne parle poiul des vôtres; mais ëtfS-vuus plus innocent ? Ou vous croit plus de vertu parmi le monde ; mais ëtes-vous pins innocem 1 — Trévoux.
* Oinnes euim qui acccperir' ^'«^lium, gladio peribunt. Mat., XXVI, 52.
là, il tombe lui-mêine dans l'infidélité qu'il venait de blâmer avec tant de hauteur et de confiance. Rien ne nous attire tant la colère et l'abandon de Dieu que le plaisir malin avec lequel nous relevons les fautes de nos frères; et sa miséricorde s'indigne que ces exemples afflii,^ranlp qu'il ne permet que pour nous rappeler à notre propre faiblesse et réveiller noire vigilance, llattcnt notre orgueil, et ne réveillent que nos dérisions et nos censures.
Vous sortez donc des règles de l'humilité chrétienne, en censurant les fautes de votre frère , quelque publiques qu'elles puissent être ; mais vous blessez encore essentiellement celles de la charité ; car la charité n'agit pas en vain ', dit rA[)ôlre. Or, si les vices de votre frère sont connus de ceux qui vous écoutent, il est donc inutile de venir de nouveau les raconter. En effet, que pourriez-vous vous proposer? de blâmer sa conduite? mais n'en portet-il pas déjà assez la confusion ? Voulez-vous accabler un malheureux, et achever de donner le dernier coup à un homme déjà percé de mille traits mortels? il y a déjà tant d'esprits noirs et malins, qui ont exagéré sa faute, et qui la répandent avec des couleurs capables de le noircir à jamais ; n'est-il pas assez puni? Il est digne de votre pitié ; il ne l'est plus de vos censures. Que vous proposeriez- vous donc? de plaindre son infortune? mais quelle manière de plaindre un malheureux que de rouvrir ses plairs? la compassion est-elle si barbare? Quoi encore ? de venir justifier vos prophéties et vos soupçons précédents sur sa conduite; de venir nous dire que vous aviez toujours cru que tôt ou tard il en viendrait là? mais vous venez donc triompher de son malheur ; vous venez vous applaudir de sa chute ; vous veni zvous faire honneur de la malignité de vos jiigt'meiits ! Quelle gloire pour un chrétien d'avoir pu soupçonner son frère ; de l'avoir ciu coupable avant qu'il le ()arût; et d'avoir pu lire témérairement ses chutes dans l'avenir, nous q-u ne devons pas môme les voir lorsqu'elles sont arrivées! Ah! vous prophétisez si juste sir la destinée d'autrui ; soyez prophète dans votre propre patrie ; prévoyez le malheurs qui vous menacent. Pourquoi ne vous prophétisez-vous pas à vous-même que si vous ne sortez de cette occasion et de ce péril, vous y périrez ; que si vous ne rompez
• Non agit perprram. / Cw., xiir, 4.