QUATRIÈME LUNDI : SUR LA MÉDISANCE
cette liaison, le public, qui en murmure déjà, éclatera enfin, et qu'il ne sera plus temps de remédier au scandale ; que si vous ne revenez de ces excès, où l'emportement de l'âge et une mauvaise éducation vous ont jeté, vos affaires et votre fortune vont tomber sans ressource ? C'est ici où il faudrait exercer votre art des conjectures. Quelle folie d'être soi-même environné de précipices, et de regarder au loin ceux qui menacent nos frères!
D'ailleurs, plus les chutes de votre frère sont publiques, plus vous devez être touché du scandale qu'elles causent à l'Eglise ; de l'avantage que les impies et les libertins en tireront pour blasphémer le nom du Seigneur, s'affermir dans le libertinage, se persuader que ce sont là les faiblesses de tous les hommes, et que les plus vertueux sont ceux qui savent mieux les cacher; plus vous devez être affligé de l'occasion que ces exemples publics de dérèglement donnent aux âmes faibles de tomber dans les mêmes désordres ; plus la charité vous oblige de gémir, plus vous devez souhaiter que le souvenir de ces fautes périsse ; que le jour et les lieux où elles ont éclaté soient effacés de la mémoire des hommes ; plus enfin par votre silence vous devez contribuer à les assoupir. Mais tout le monde en parle, dites-vous; votre silence n'empêchera pas les discours publics; ainsi vous pouvez bien en parler à votre tour. La conséquence est barbare. Parce que vous ne pouvez pas remédier au scandale, il vous sera permis de l'augmenter? Parce que vous ne pouvez pas sau^ er votre frère de l'opprobre, vous achèverez de le couvrir de boue et d'infamie ? Parce que tous presque lui jettent la pierre, il sera moins cruel de la jeter à votre tour, et de vous joindre à ceux qui le lapident et qui l'écrasent ? Il est si beau, la religion même à part, de se déclarer pour les malheureuxl II y a tant de dignité et de grandeur d'âme à prendre sous sa protection ceux que tout le monde abandonne? Et, quand les règles de la charité ne nous en feraient pas un devoir, les sentiments seuls de la gloire et de l'humanité devraient ici suffire *.
Aussi, en troisième lieu , non-seulement
* Cet appel aux sentimenis de la gloire et de l'humanité sent bien le xviiie siècle. On lit sim|)lement dans l'éililion de 1705 : « Il et si beau , même selon la nature, de prendre le parti de celui qu'on accable ; et , quand la religion ne vous on ferait pas un devoir, la seule politesse devrait vous en faire une loi )).
iÎASS. — • TOJIE H.
vous violez les règles saintes de charité, la mais, de plus, vous êtes infracteur de celles de la justice. Car les fautes de votre frère sont publiques, je le veux ; mais placez-vous dans la même situation :exigeriez-vous de lui moins d'égards et moins d'humanité, parce que votre chute ne serait plus un mystère? Croiriez-vous que l'exemple public donnât à votre frère, contre vous, un droit que vous en prenez contre lui-même? Recevriez-vous, pour justifier sa malignité, une excuse qui vous la rendrait encore plus odieuse et plus cruelle? D'ailleurs, que savez-vous si le premier auteur de ces discours publics n'est point un imposteur? Il court tant de faux bruits dans le monde, et la malice des hommes les rend si crédules sur les défauts d'autrui. Que savezvous si ce n'est pas un ennemi, un concurrent, un envieux, qui a répandu cette calomnie par des voies secrètes, pour détruire celui qui traversait ou ses passions ou sa fortune? — Ces exemples sont-ils fort rares? — Si ce n'est pas un imprudent, qui a donné lieu à tous ces discours par l'indiscrétion d'une parole lâchée sans attention et recueillie avec malice? — Ces méprises sont-elles impossibles? — Si ce n'est pas une conjecture débitée d'abord comme telle, et donnée ensuite comme une vérité? — Ces altérations ne sont-elles pas du caractère des bruits publics ? — Qu'y avait-il de plus vraisemblable, parmi les enfants de la captivité, que le dérèglement prétendu de Susanne? Les juges du peuple de Dieu, vénérables par leur âge et par leur dignité, déposaient contre elle ; tout le peuple en parlait comme d'une épouse infidèle ; on la regardait comme l'opprobre d'Israël. Cependant, c'était sa pudeur même qui lui attirait ces outrages; et, s'il ne se fût trouvé de son temps un Daniel, qui osât douter d'un bruit public, le sang de cette innocente allait souiller tout le peuple. Et, sans sortir de notre Evangile, les discours sacrilèges, qui traitaient Jésus-Christ d'imposteur et de Samaritain, n'élaient-ils pas devenus les discours publics de toute la Judée? Les prêtres et les pharisiens, gens à qui la dignité de leur caractère et la régulaiité de leurs mœurs, attiraient le respect et la confiance des peuples, les appuyaient de leur autorité. Cependant, voud riez-vous excuser ceux d'entre les Juifs, qui, sur des bruits si communs, parlaient du Sauveur du monde comme d'un séducteur, qui imposait à la crédulité des peu-
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GRAiND-CAUÉME.
pies ? Vous vous exposez donc à la calomnie envers votre frère; quelque répandues que soient les censures qu'on fait de lui, sa faute dont vous n'avez pas été témoin , est toujours douteuse pour vous; et c'est une injustice que vous lui faites, d'aller publiant comme vrai, ce que vous ne savez que par des bruits publics, souvent faux, et toujours téméraires.
Mais je vais plus loin : quand môme la chute, de votre frère serait certaine, et que la malignité des discours n'y aurait rien ajouté, d'où pouvez-vous savoir si la honte même de voir sa faute publique ne l'a pas fait revenir à lui, et si un repentir sincère et des larmes abondantes ne Tont pas déjà effacée et expiée devant Dieu ? 11 ne faut pas toujours des années à la grâce pour triompher d'un cœur rebelle ; il est des victoires qu'elle ne veut pas devoir au temps * ; et une chute publique est souvent le moment de miséricorde qui décide de la conversion du pécheur. Or, si votre frère s'est repenti, n'étes-vous pas injuste et cruel, de faire revivre des fautes que sa pénitence vient d'effacer, et que le Seigneur a oubliées ? Souvenez-vous de la pécheresse de l'Evangile * ; ses désordres étaient publics, puisqu'elle avait été la pécheresse de la cité ; cependant, lorsque le pharisien les lui reproche, ses larmes et son amour les avaient effacés aux pieds du Sauveur ; la bonté de Dieu lui avait remis sa faute, et la malignité des hommes ne pouvait encore l'en absoudre.
Enfin, la chute de votre frère était publique : c'est-à-dire on savait confusément que sa conduite n'était pas exempte de reproche ; et vous venez en détailler les circonstances, en éclaircir les faits, en développer les motifs, en expliquer tout le mystère ; confirmer ce qu'on ne savait qu'à demi ; apprendre ce qu'on ne savait point du tout ; et \ous applaudir même d'avoir paru plus instruit que ceux qui vous écoutent, sur le malheur de votre frère. Il lui restait encore du moins une réputation chancelante ; il conservait encore du moins un reste d'honneur, une étincelle de vie , et vous
* n ne faut pas des années à la grâce pour une conversion ; il est des victoires qu'elle ne veut pas devoir au temps. — Ed. de 1705. — Massillon avait été le témoin et l'iiislrument de plus d'un de ces coups de la grâce ; et tout son auditoire avait vu de grands exemples de ces illustres conversions.
* Souvenez-vous de ce qui est écrit au sujet de la Madeleine. 1703. — Le XVII» siècle avait vu aux Carmélites d'illustres Madeleines expier leur» désordres par leurs larmes et leur amour.
achevez de l'éteindre. Je n'ajoute pas que peut-être on tenait ces bruits publics de certaines personnes sans aveu ; gens qui n'étaient ni d'un poids, ni d'un caractère à persuader ; on n'osait encore y ajouter foi sur des rapports si peu solides. Mais vous, qui par votre rang, votre naissance, vos dignités, vous êtes acquis de l'autorité sur les esprits, vous ne laissez plus de lieu au doute et à l'incertitude; votre nom seul va servir de preuve contre l'innocence de votre frère ; et l'on va vous citer désormais pour justifier la vérité des discours publics. Or, quoi de plus injuste et de plus dur, et par le tort que vous lui faites, et par le bien que vous manquez de lui faire? Votre silence seul sur sa faute, eût peut-être arrêté la ditfamation publique ; et l'on vous eût cité pour purifier son innocence, comme on vous cite pour la noircir. Et quel usage plus respectable auriez- vous pu faire de votre rang et de votre autorité ? Plus vous êtes élevé, plus vous devez être religieux et circonspect sur la réputation de vos frères; plus une noble décence doit vous rendre réservé sur leurs fautes. On oublie les discours du vulgaire ; ils meurent en naissant : les paroles des grands ne tombent jamais en vain, et le public est toujours l'écho fidèle, ou des louanges qu'ils donnent, ou des censures qui leur échappent. Mon Dieu! vous nous apprenez, en dissimulant vous-même les péchés des hommes, à les dissimuler à notre tour. Vous attendez avec une patience miséricordieuse, pour révéler nos fautes, le jour où les secrets des cœurs seront manifestés, et nous prévenons, par une téméraire malignité, le temps de vos vengeances, nous qui sommes si intéressés que vous ne découvriez pas encore les abîmes de nos cœurs et les mystères des consciences.
Ainsi, mes Frères, vous surtout que le rang et la naissance élève au-dessus des autres, ne vous contentez pas de mettre un frein à votre langue ; offrez encore aux discours de la médisance un visage triste et sévère, selon l'avis de l'Esprit-Saint, un silence de désaveu et d'indignation. Car le crime est ici éyal, et dans la malignité de celui qui parle, et dans la complaisance de ceux qui écoutent. Entourons nos oreilles d'épines * pour ne pas les laisser infecter par des discours empoisonnés;
* Sepi aures tuas spinis. Eccîi., xxvin, 28.