‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 38 sur 141 · DES DOUTES SUR LA RELIGION · texte numérisé non relu

DES DOUTES SUR LA RELIGION

NOTICE

Le siècle de Louis XIV, il faut le reconnaître, eut ses incrédules. L'Angleterre donna comme le signal ; le continent l'écouta : Hobbes, Spinosa, Vanini, Bayle, sont comme les premiers anneaux de cette longue chaîne. Mais il y eut surtout l'irréligion, ou, comme dit Massillon , la religion de la table , des plaisirs , des excès. C'était celle des Vendôme , des La Fare ; ce fut celle du Régent. L'impiété devint aussi uu raffinement ou une singularité qui plûi, et la religion parut à quelques esprits faibles une sorte de roture. M. Sainte-Beuve, qui a si parfaitement parlé de ce sermon, et qui a très-jndiciensement opposé le temps et la savante manière de M. Frayssinous au temps et à la dédaigneuse éloquence de Massillon,- remarque que sous le grand et vrai siècle de Louis XIV, sous le siècle majestueux et chrétien , le siècle des Bossuet et des Racine, il y avait comme un autre siècle ijui coulait, ainsi qu'un fleuve coulerait sous un large pont, et qui réunissait les deux régences, celle de la Reine-.Mère et celle de Philippe d'Orléans. Cependant, bien des traits de ce discours, surtout vers la fin, semblent appartenir à la Régence ou au règne de Louis XV. Au reste, il est à remarquer que ce sermon ne se trouve pas dans les éditions de Trévoux. On peut encore observer que le style a cet air de finesse et comme de curieuse délicatesse dont s'éprit Massillon avec le xyiii^ siècle.

ANALYSE

Division. — La plupart de ceux gui se disent incrédules , ne le sont pas en effet. 1» Cest le dérèglement gui propose les doutes , sans oser les croire ; 2» C^est Vignorance qui les adopte , sans les comprendre ; 3» C^est ta vcnité qui s'en fait honneur, sans pouvoir s'en faire une ressource.

Premièbe partie. — Trois réflexions montrent que les doutes des prétendus incrédules sont des doutes de dérèglement. Premièrement, c'est le dérèglement qui a formé leurs doutes, et non pas leurs doutes le dérèglement. Secondement, c'est à leurs passions qu'ils tiennent, et non à leurs doutes. Troisièmement, ils n'attaquent que les vérités incommodes aux passions.

1° On n'a encore vu personne commencer par des doutes sur la foi ; et des doutes, tomber dans la débauche ; on se livre d'abord au plaisir, ensuite on croit qu'il est impossible de se faire violence ; enfin, ou conclut que cette violence eal inutile. Que pensait-on avant que d'avoir renoncé à la pudeur ? alors , le cœur n'étant point gâté , la foi paraissait respectable , la raison était soumise , on ne se formait pas même de difficultés ; dès que les mœurs ont changé , on a eu des doutes ; ce n'est donc pas la force de la raison qui les a enfantés , c'est la corruption du cœur ; c'est même une lâcheté de courage : on ne peut soutenir les terreurs de la religion ; on tâche de s'étourdir en les traitant de frayeurs puériles ; on cache sa peur sous une ostentation de bravoure. D'ailleurs, quel besoin n'ont pas les passions du secours des doutes? combattues au dedans et au dehors, elles sont trop faibles, il faut les soutenir ; elles sont trop chères, il faut les justifier ; les vérités de la religion les troublent, il faut tâcher de se persuader qu'on ne les croit pas : c'est-à-dire que le grand effort du dérèglement est de nous conduire au désir de l'incrédulité. Si donc l'insensé dit qu'il n'y a point de Dieu, c'est dans son cœur qu'il le dit ; ce langage en est le désir ; il voudrait qu'il n'y eût point de vengeur du vice. Il l'anéantit donc par ses souhaits ; mais ses souhaits sont aussi stérils qu'ils sont impies ; l'idée d'une puissance infinie et d'une justice redoutable demeure toujours au fond de son être, et ramène ses remords. Les calmerait-il en se disant qu'il est trop livré à la débauche pour en sortir? c'est bien plutôt fait de se dire que n'y ayant rien après la vie, il est inutile de mieux vivre. Cette idée le délivre de toute contrainte , l'entretient dans l'indolence, l'empêche de s'approfondir lui-même ; elle éniousse au moins la sensibilité de sa conscience, et en faisant qu'il se prend pour ce qu'il n'est pas, elle fait qu'il vit comme s'il était ce qu'il voudrait être : trop dissolu pour consentir à mener une vie chrétienne, trop faible pour braver un vengeur qu'il reconnaîtrait sans répugnance, il se tient dans une espèce de neutralité entre la foi et l'irréligion, et vit sans vouloir savoir ce qu'il est en effet.

2" Une seconde raison , qui n'est qu'une suite de la première, c'est que les prétendus incrédules, s'ils ne changent pas actuelle»ment de vie, tiennent à leurs passions, et non à leurs doutes. Font-ils quelque retour sur eux-mêmes? Leur embarras n'est plus de savoir comment ils pourront croire des choses qui révoltent leur raison, mais de savoir comment ils pourront mener une vis

contre liiquelle leurs inclinations sont révoltées. D'ailleurs ils vivent pour la plupart dans des variations continuelles sur leur iticrédiilité même : en certains moments ils sont touchés des vérités de la religion, en d'autres ils s'en moquent ; tantôt ils cherchent des serviteurs de Dieu pour s'instruire , tantôt ils les traitent avec dérision. D'où vient cette vicissitude ? c'est que leurs passions n'étant pas toujours é;.'a émeut vives, leurs doutes qui en naissent doivent changer comme elles ; si leur incrédulité prétendue venait dincerlituiles réelles sur la religion, ces incertitudes subsistant, l'mciéduliié serait toujours la même. De plus, répondez aux difficultés d'un prétendu incrédule, rédnisez-le à ne pouvoir répliquer : il ne se rend pas encore ; son air mystérieux et décidé vous fait gémir de son enlétement ; gémissez plutôt de sa mauva se f<)i : qu'au sortir de là une maladie mortelle le frappe, vous le trouverez convaincu, confus, repentant, tremblant, et deman iaat, non pas des preuves, muis des consolations Son esptil vient-il doncd'èlre éclairci? non ; ses passions vont s'éteindre, ses doutes s'éteignent avec elles ; appelez-en avec Tertullii-n à ce pécheur mourant, il avouera qu'il en avait imposé au public par une fausse ostentation d'impiété.

30 Enlin, ce qui achève de prouver que les doutes ne viennent que du dé églcment, c'est qu'ils n'ont pour objet hxe que les vérités incommodes aux passions. Si la religion ne proposait que des uij^tères, que des vérités spéculatives, les incrédules seraient rares; elle propose des maximes qui gênent, des vérités qui menacent; c'est sur celles-là qu'on a des doutes, ou c'est à cause d'elles qu'on se vanîe d'en avoir sur les autres. Eu vain croiriez-vous que c'est par amour pour la vérité que l'incrédule oe se rend point à des mystères que la raison rejette : ces vérités ne l'intéres-ént point ; ce qui l'inléiesse est de vivre au gré de ses désirs, et de n'avoir rien à craindre après cette vie : passez-lui ce point , il conviLiidra de tout. Aussi les maîtres de l'impiété se soTit attachés à prouver que tout mourait avec le corps, que les peines éternelles étaient des fables ; et ce n'a été que pour en venir là qu'ils ont attaqué les autres points de la foi. Voilà pourquoi les impies dans la Sagesse, et les Saducéens dans l'i'^angiie, n'attaquent que la résurrection des morts et l'immortalité de l'âme ; voilà le poiut décisif: on ne secoue le joug de la foi que pour secouer celui des devoirs ; la religion n'aurait point d'ennemis, si elle n'était pas ennemie du vice.

Deuxième partie — Cest l'ignorance qui adopte les doutes sans les comprendre. Les prétendus incrédules blâment ce qu'ils n'ont point examiné; ils blaspiièmenl ce qu'ils i^noient; ils haïssent la reli^iion, et ci lie haine est la seule science qui forme leurs doutes : Mulunt nescire, quia jam oderunt. En effet, pour combattre des vérités reçues dans tous les siècles par les plus grands hommes, par les génies les p'us élevés, il faudrait des raisons bien décisives, des lumières bien rares et bien nouvelles. Cependant, approfondissez ces esprits forts ; ils n'ont pour toute science que des doutes usés et vulgaires ; ils ne savent qu'un certain jargon de hberlinage ; ils n'ont ni fond , ni principes , ni suite : ce sont des hommes légers, superficiels, en qui peut-être la débauche a éteint toute pénétration ; ce sont des hommes frivoles, dissipés, ignorants, qui ne savent que répéter ce qu'ils ont enleidu : échos de l'incrédulité, sans être inciédules, ils savent ce qu'il faut dire pour douter; mais ils n'en savent pas assez pour douter eux-mêmes : ils ne doutent pas pour s'éclaircir ; ils n'achèteraient pas si clier le plaisir de se dire incrédules ; ils en seraient même incapables : ne les appelez ni sociuieus, ni déistes, ni athées ; ce serait encore les honorer : ils ne sont rien ; du moins ils ne savent eux-mêmes ce qu'ils sont.

Et ce qui est bien remarquable, c'est qu'eux, qui nous traitent d'esprits crédules de nous rendre à la plus grande autorité qui ait paru sur la terre, défèrent à l'autorité d'un libertin qui, dans un moment de débauche, a dit qu'il n'y avait point de Dieu, quoique peut-être il ne le crût pas lui-même. Ils décèlent assez leur ignorance, lorsqu'ils cherchent des impies véritables et intrépides dans l'incrédulité : Spinosa le fut, et il ne chercha personne qui l'affermit dans l'irréligion ; ceux qui s'empressèrent de le consulter, attestèrent par cet empressement même leur peu de fermçté et leurs remords ; ils tirent voir que leur incrédulité prétendue n'était en effet qu'un désir formel de devenir impies.

Troisième partie. — C'est la vanité qui se fait honneur des doutes, sans pouvoir s'en faire une ressource. Les prétendus incrédules sont de faux braves qui se donnent pour ce qu'ils ne soni pas, et qui, à fon e de dire qu'ils ne croient rien, croient ne rien croire , et en ont meilleure opinion d'eux-mêmes. Premièrement, parce que celte profession d'incrédulité suppose une supériorité d'esprit, au lieu que les passions ne supposent que du dérégli ment. Secondement, parce qu'aujourd'nui cer.x qui se piquent d'un peu plus de connaissance que les autres, se permeitant des doutes sur la religion, et certains prétendus grands hommes, qui nous ont précédés, ayant fait profession de ne pas croire, on s'imagine parlas^er la réputation des uns et des autres en adoptant leur langage, et se faire honneur en les prenant pour modèles. Troisièmement, parce que ceux avec qui on est lié par la débauche, paraissant ne pas croiie, il serait honteux de paraître croire, et d'être dissolu comme eux ; être débauché, et admetire un en''er, c'est être débauché en novice, c'est se sentir encore de l'enfance et du collège ; la débauche est de bon air, quand on a pu persuader aux autres (|u'on s'est mis au-dessus de ces faiblesses vulgaires ; on se moque de ceux qui paraissent encore craindie, et on insulte à leur simplicité : Adhuc pennanes in siviplicitale tua!

Mais quelle ressource trouve-t-on dans ces doutes dont on se fait honneur? aucune. L'impie brave Dieu tout haut, et il le craint en secret : c'est un imposteur qui ne peut s'en imposer à lui-même, un furieux qui fait taire la pudeur parce qu'il ne peut faire taire sa conscience, un homme ivre et emporté qui sacrifie tout à la. déplorable vanité de paraître incrédule. Ah ! comprenons ce qu'une te'le prof^ ssion cache de tout ce qu'il y a de plus bas et de filus honteux selon le monde même : 1° de déié|:lcmenl, 2» de bassesse, 3" de mauvaise foi et d'imposture, 4» d'ostentation et d'indigne vanité, 5» de témérité, 6° d'extra vagmce, 7» enfin de superstition ; je dis de superstition, puisque nous avons vu ces prétendus espiits forts consulter les devins, donner dans des crédulités puériles, attendre d'un oracle imposteur leur élévation et leur f(»i-lune, et ne croyant point en Dieu, croire ridiculement aux démons. Souvenons-nous que ces hommes pervers sont presque sans ressource pour le salut ; s'ils étaient absolument aveugles, leur péché serait moindre ; maiuleuant tis voient, et lear crime est un blasphème contre le Saint-Esprit, qui demeure à jamais sur leurs tètes.

Sed hune «cimui unde »it ; ChristuR autem cum venent, nemo scit JcSUS-ChriSt : deS dOOtCS SUF la Véritc de Sa

mission. « Nous savons qui vous êtes, et d ou

Nou* Mvom d'oH celui-ci vi prit ; mai» pour le Christ , lorsou'il 1 • !• • •, • 1 r^t • l

paraîtra, perMonne ne saura d'où il vient. Jean, vii^ 27. VOUS VenCZ, lui dlSait'nl-llS ; maiS IC Clinst qUC

nous attendons, quand il paraîtra, nous ne

saurons d'où il vient. Il n'est donc pas clair

Voilà le grand prétexte que l'incrédulité des que vous soyez le Me^sie promis à nos pères ;

Juifs opi osait à la doclrine et au ministère de peut-ctre est-ce un esi>rit imposteur, qui opère

QUATRIÈME MARDI : DES DOUTES SLR LA RtUGION.

par vous des prestiges à nos yeux, et qui impose à la crédulité du vulgaire : tant de séducteurs ont déjà paru dans la Judée, lesquels, en se disant le grand prophète qui doit venir, ont trompé les peuples, et se sont enfin attiré la punition due à leur imposture. Ne tenez plus nos esprits en suspend : Quousque animam nostram tollis * ? Et si vous voulez que nous vous croyons le Christ, montrez-nous que vous l'êtes, d'une manière qui ne laisse plus de lieu au doule et à la méprise ».

Je n'oserais le dire ici, mes Frères, si le langage des doutes sur la foi n'était devenu si commun parmi nous , que nous n'avons plus besoin de précaution pour entreprendre de le combattre : voilà le prétexte presque le plus universel dont on se sert tous les jours dans le monde, pour s'autoriser dans une vie toute criminelle. Tout est plein aujourd'hui de ces pécheurs, qui nous disent froidement qu'ils se convertiraient, s'ils étaient bien sûr que tout ce que nous leur disons de la religion fût véritable ; que peut-être il n'y a rien après cette vie; qu'ils ont des doutes, et des difficultés sur nos mystères, auxquelles ils ne trouvent point de réponse qui les satisfassent ; qu'au fond , tout paraît assez incertain ; et qu'avant de s'embarquer à suivre toutes les maximes sévères de l'Evangile , il faudrait être bien assuré que nos peines ne seront pas perdues.

Or, je ne veux pas aujourd'hui confondre l'incrédulité par les grandes preuves qui établissent la vérité de la foi chrétienne. Outre que nous les avons déjà établies ailleurs, c'est un sujet trop vaste pour un discours, et qui n'est pas même souvent à la portée de la plupart de ceux qui nous écoutent ; c'est faire souvent trop d'honneur aux objections frivoles de presque tous ceuxqui se donnent pour esprits forts dans le monde, que d'employer le sérieux de notre ministère à les réfuter et à les combattre.

Il faut donc aujourd'hui tenter une voie plus abrégée et plus facile. Mon dessein n'est pas d'entrer dans le fond des preuves qui rendent témoignage à la vérité de la foi ; je veux seulement vous découvrir le faux de l'incrédulité: je veux vous prouver que la plupart de ceux (lui se disent incrédules, ne le sont pas ; que presque tous les pécheurs, qui nous vantent , (lui nous allèguent sans cesse leurs doutes ,

*■ Jean, x , 24.

comme le seul obstacle à leur conversion , ne doutent point ; et que de tous les prétextes dont on se sert pour ne pas changer de vie, celui des doutes sur la religion, qui est devenu le plus commun, est le moins vrai et le moins sincère*.

Il paraît d'abord étonnant que j'entreprenne de prouver à ceux qui croient avoir des doutes sur la religion, et qui nous les opposent sans cesse, qu'ils ne doutent point en effet. Cependant, pour peu que l'on connaisse les hommes, et qu'on fasse attention surtout au caractère de ceux qui se vantent de douter, rien n'est plus aisé que de s'en convaincre. Je dis à leur caractère, où entre toujours le dérèglement , l'ignorance, et la vanité; etvoilà les trois sources les plus ordinaires de leurs doutes. Ils en font honneur à l'incrédulité qui n'y a presque point de part.

C'est premièrement le dérèglement qui les propose, sans oser les croire. Première réflexion.

C'est en second lieu l'ignorance qui les adopte, sans les comprendre. Seconde réflexion.

C'est enfin la vanité qui s'en fait honneur , sans pouvoir parvenir à s'en faire une ressource. Dernière réflexion.

C'est-à-dire que la plupart de ceux qui se disent incrédules dans le monde, sont assez déréglés pour désirer de l'être ; trop ignorants pour l'être en effet ; et assez vains cependant pour vouloir le paraître. Développons ces trois réflexions devenues parmi nous d'un si grand usage ; et confondons le libertinage plutôt que l'incrédulité, en le découvrant à lui-même. Ave, Maria.

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