QUATRIÈME LUNDI : SUR LA MÉDISANCE
c'est-à-dire ne les fermons pas seulement à ces paroles de sang et d'amertume, mais rejetons-les sur leur auteur d'une manière aigre et piquante. Si la médisance trouvait moins d'approbateurs, le royaume de Jésus-Christ serait bientôt purgé de ce scandale. On plaît en médisant, et un vice qui plaît, devient bientôt un talent aimable. Nous animons la médisance par nos applaudissements ; et comme il n'est personne qui ne veuille être applaudi, il n'en est presque aucun aussi qui ne se fasse un art et un mérite de médire.
Mais ce qu'il y a ici de surprenant, c'est que la piété elle-même sert souvent de prétexte à ce vice que la pieté sincère déteste, et qui sape les premiers fondements de la piété. Ce devait être la dernière partie de ce discours * ; mais je n'en dirai qu'un mot. Oui, mes Frères, la médisance trouve souvent dans la piété même, des couleurs qui la justifient : elle se revêt tous les jours des apparences du zèle^. La haine du vice semble autoriser la censure des pécheurs ; ceux qui font profession de vertu croient souvent honorer Dieu et lui rendre gloire , en deshonorant et décriant ceux qui l'offensent; comme si le privilège de la piété, dont l'âme est la charité , était de nous dispenser de la charité même. Ce n'est pas que je veuille ici justifier les discours du monde, et lui fournir de nouveaux traits contre le zèle des gens de bien ; mais je ne dois pas aussi dissimuler que la liberté qu'on se donne de censurer la conduite de ses frères, est un des abus les plus ordinaires de la piété.
Or, mon cher auditeur , vous que ce discours regarde , écoutez les règles que l'Evangile prescrit sur le zèle véritable, et ne les oubliez jamais. Souvenez-vous premièrement que le zèle qui nous fait gémir des scandales
* C'est en effet la troisième partie de ce discours dans les éditions de Trévoux.
2 Voilà un des abus de notre siècle. On a trouvé le moyen de consacrer la médisance, de la changer en vertu... Il faut humilier ces gens là, dit-on, et il est du bien de l'Eglise de fléirir leur réputation et de diminuer leur crédit. Cela s'élablil comme un principe. Là dessus on se fait une conscience, et il n'y a rien qu'on ne se croie permis par un si beau moiif. On invente, on exagère, on empoisonne les choses, on ne les rapporte qu'à demi ; on fait valoir ses préjugés comme des vériiés incontestables, on débite cent faussetés, on confond le général avec le particulier; ce qu'un a mal dit, on le fait dire à tous, et ce que plusieurs ont bien dit, on ne le fait dire à personne ; et tout cela, encore une fois, pour la gloire de Dieu. — Bour- DALOUE, troisième dimanche après la Pentecôte, sermon sur la Médisance.
qui déshonorent l'Eglise, se contente d'en gémir devant Dieu ; de le prier qu'il se souvienne de ses miséricordes anciennes; qu'il jette des regards propices sur son peuple ; qu'il établisse son règne dans tous les cœurs ; et qu'il ramène les pécheurs de leurs voies égarées. Voilà une manière sainte de gémir sur les chutes de vos frères : parlez-en souvent à Dieu, et oubliez-les devant les hommes.
Souvenez-vous secondement que la piété ne vous donne pas un droit d'empire et d'autorité sur vos frères; que si vous n'êtes pas établi sur eux et responsable de leur conduite ; s'ils tombent ou s'ils demeurent fermes, c'est l'affaire du Seigneur et non pas la vôtre ; qu'ainsi vos plaintes publiques et éternelles sur leurs désordres partent d'un fonds d'orgueil, de malignité, de légèreté, d'inquiétude ; que l'Eglise a ses pasteurs pour veiller sur le troupeau ; que l'arche a ses ministres qui la soutiennent, sans qu'un secours étranger et téméraire s'en mêle ; et qu'enfin, loin de corriger par là vos frères, vous déshonorez la piété; vous justifiez les discours des impics contre l'homme de bien ; et vous les autorisez à dire, comme autrefois dans la sagesse : Pourquoi celui-ci croit-il avoir droit de remplir les rues et les places publiques de plaintes et de clameurs contre notre conduite ; et se fait-il un point de vertu de nous diffamer dans l'esprit de nos frères? Improperat nobis peccata legis , et diffamât in nos peccata disciplinée nostrœ *.
Souvenez-vous troisièmement que le zèle qui est selon la science, cherche le salut, et non la diffamation de son frère; qu'il veut édifier, mais qu'il n'aime pas à nuire; qu'il s'étudie à se rendre aimable , pour se rendre plus utile ; qu'il est plus touché du malheur et de la perle de son frère, qu'aigri et scandalisé de ses fautes; qu'il voudrait pouvoir se les cacher à soi-même, loin de les aller publier devant les autres; et que le zèle qui les censure, loin de diminuer le mal, ne fait qu'augmenter le scandale.
Souvenez-vous quatrièmement que ce zèle censeur que vous faites paraître contre votre frère lui est inutile, puisiju'il n'en est pas témoin; qu'il est même nuisible à sa conversion , que vous reculez en l'aigrissant par vos censures , s'il vient à les apprendre ;
« Sag., n, 12.
GRAND-CARÉME.
nuisible à sa réputation que vous blessez, à la piété que vous décriez ; nuisible enfin à ceux qui vous écoutent , qui, respectant votre prétendue vertu, ne croient pas qu'on puisse s'égarer en suivant vos traces, et ne mettent plus la médisance au nombre des vices. Le zèle est humble, et il n'a des yeux que pour ses propres misères ; il est simple , et il lui est plus ordinaire de croire trop facilement le bien que le mal ; il est miséricordieux, et les fautes d'autrui le trouvent toujours aussi indulgent que ses propres fautes le trouvent sévère ; il est délicat et timoré, et il aime souvent mieux manquer de blâmer le vice que de s'exposer à censurer le pécheur.
Ainsi, vous, mes Frères, qui, revenus des égarements du monde , servez le Seigneur, souffrez que je finisse en vous adressant les mêmes paroles que saint Cyprien adressait autrefois à des serviteurs de Jésus-Christ, lesquels, par un zèle indiscret, ne faisaient pas de scrupule de déchirer leurs frères. Une langue qui a confessé Jésus-Christ ; qui a renoncé aux erreurs et aux pompes du monde ; qui bénit tous les jours le Dieu de paix au pied des autels ; qui est souvent consacrée par la participation des mystères saints, ne doit plus être inquiète, dangereuse, pleine de fiel et d'amertume contre ses frères. C'est une ignominie pour la religion, que d'abord après avoir offert au Seigneur des prières pures et un sacrifice de louanges dans l'assemblée des fidèles, vous alliez lancer les traits venimeux du serpent contre ceux que l'union de la foi, de la charité, des sacrements ; que leurs propres
égarements même devraient vous rendre plus chers et plus respectables : Lingiia Chri stitm confessa non sit maledica^ jion turhnleiita ; non convlciis perstrepens audiatiir ; non contra fratres et Dei sacer dotes post vcrba laudis^ serpeiitis venenajaculetur^.
Olons, par la sagesse et la modération de nos discours, aux ennemis de la vertu, toute occasion de blasphémer contre elle; corrigeons nos frères plus par la sainteté de nos exemples que par l'aigreur de nos censures. Reprenons-les en vivant mieux qu'eux, et non pas en parlant contre eux ; rendons la vertu respectable par sa douceur encore plus que par sa sévérité ; attirons à nous les pécheurs, en compatissant à leurs fautes, et non en les censurant ; qu'ils ne s'aperçoivent de notre vertu, que par notre charité et notre indulgence; et que notre attention charitable à couvrir et excuser leurs vices, les porte à les condamner, et à s'en accuser plus sévèrement eux-mêmes. Par là nous gagnerons nos frères; nous honorerons la piété ; nous confondrons l'impiété et le libertinage ; nous ôterons au monde ces discours si communs et si injurieux à la véritable vertu ; et après avoir usé de miséricorde envers nos frères, nous irons avec plus de confiance nous présenter au Père de miséricorde et au Dieu de toute consolation, et la demander pour nous-mêmes. Ainsi soit-il.
' Saint Cyprien, liber de unitate Eccîesiœ, XXL— L'auteur ou l'éditeur a oublié le mot sit devant turbulenta^ et omis les mots et lUibus après conviciii.