‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 50 sur 141 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Si les hommes avaient seulement de la majesté de Dieu, l'idée que la foi devrait leur en donner, il serait inutile de venir ici justifier sa loi, et prouver que tout ce qui l'offense, ne peut être léger. La sainteté et l'excellence de sa nature, opposée à la profondeur de notre néant, donne aux outrages que nous lui faisons, quelque légers qu'ils nous paraissent, une énormité qui nous est inconnue, mais toujours qui croît à proportion de notre bassesse et de la grandeur de l'Etre que nous offensons. Aussi , mes Frères , lorsqu'un royaume frappé de plaies, des murmurateurs engloutis, des téméraires dévorés par le feu du ciel, et mille punitions soudaines et éclatantes, servaient comme d'appareil auprès d'un peuple charnel à la majesté du Dieu d'Abraham , sa loi paraissait terrible et vénérable dans ses plus légères circonstances. Un peu de bois, secrètement amassé pour secourir sa propre indigence, était un violement du sabbat et une prévarication digne de mort; une jalousie naissante, un seul murmure était puni de lèpre dans la sœur même du conducteur d'Israël, et vous rendait anathème au reste du peuple ; une simple défiance dans les plus cruelles perplexités vous fermait l'entrée de la terre de Chanaan, et ne laissait à Moïse même que la triste consolation de mourir après l'avoir saluée de loin; enfin un léger butin, réservé des dépouilles de Jéricho , livrait l'armée du Seigneur en proie aux nations, et vous rendait coupable d'un crime qui ne pouvait plus êti*e expié que dans votre sang.

Et certes, mes Frères, si nous ne considérions que la grandeur de l'Etre suprême, ce qui lui déplaît, ce qui l'offense, pourrait-il jamais paraître léger ? Si Dieu n'écoutait que

GRAND-CARÊME

le soin de sa gloire et ce qu'exige son infinie majesté, outragée par la créature, toutes les fois que, méprisant ses commandements,, nous lui désobéissons, même dans les choses les moins considéiables; que n'aurions- nous pas à craindre? Ce n'est pas que je veuille ici confondre les fautes vénielles avec les fautes mortelles ; la différence est bien grande. Les premières ne nous |»rivent |)as de l'amour de Dieu, quoiqu'elles l'atîaiblissent, les autres bannissent la charité de notre cœur; les [»remières ne font que conlrister l'Esprit-Saint dans nos âmes, les autres l'y éteignent tout à fait. Mais néanmoins, toute infidélité, quelque légère qu'elle puisse être, est, en un sens trèsvéritable, une préférence injuste que nous faisons de la vile créature au Créateur. En violant la loi de Dieu dans les points les moins essentiels, il est vrai de dire en un sens que nous préférons le plaisir injuste, qui nous revient de celte légère transgression à la loi de Dieu, à Dieu lui-même qui nous la défend. Or, la préférence de la créature à Dieu, dans quelque circonstance que ce soit, queUjue petite qu'elle soit, n'est-elle pas un outrage que nous lui faisons? Et un outrage fait à un Etre si grand, si saint, si digne de nos hommages, pourra-t-il jamais être regardé connue une bagatelle, surtout si nous faisons atlenliou que nous sommes dans l'impossibilité de trouver d;ms notre propre fonds de quoi expier une seule de ces fautes, et qu'elles ne peuvent être lavées que dans le sang du Fils de Dieu?

Mais ce n'est pas à ces considérations que je prétends m'arrèter aujourd'hui ; je ne veux point prendre hors de vous-même le danger de cet état qui vous paraît si sûr; et pour ne laisser ici aucune évasion à l'erreur que je combats, je veux les considérer, ces fautes, dans la disposition môme de votre cœur d'où elles partent ; et voici toutes les réflexions qui m'ont paru décisives sur celte vérité si imjiortanle; je vais vous les proposer simplement et sans art ; écoutez-les attentivement, je vous prie.

Premièrement, dès là que vous ne vous disputez plus CCS infidélités légères, et que vous vous faites comme un état de la simple exemption du crime, c'est-à-dire de la tiédeur et de la négligence; dès lors vous renoncez au désir de votre perfection; vous n'êtes plus contristé des faiblesses et des chutes qui vous retardent sur votre route ; vous ne vous proposez plus d'avancer pour atteindre à ce point où Dieu

vous demande, et vers lequel sa grâce ne cesse de vous pousser en secret. Cependant il vous est ordonné d'être parfait, parce que le Père céleste que vous servez, est parfait. Je dis ordonné ; car quoique le degré de perfiction ne soit |)as renfermé dans le précepte, tendre à la perfection, travailler à la pei feclion, est néanmoins un commandement et un devoir indispensable à tout chréiicn. Donc dès laque vous vous bornez à ce que vous jugez Tessentiel de la loi, que vous vous pertnettez toutes les transgressions légères qui ne donnent pas la mort à l'âme, vous ne songez plus à devenir parfait; vous laissez là cet ouvrage auquel Jésus-Christ vous a ordonné de travailler. Or, je vous le demande, cette disposition toute seule, qui n'est autre chose qu'un mépris formel, une transgression certaine de ce grand commandement qui vous oblige d'être parfaits, c'est-àdire de travailler à le devenir, est-elle une preuve que votre âme soit vivante aux yeux de Dieu ; et ne doit-elle pas au moins vous inspirer des doutes sur votre état ?

Secondement, celte attention toute seule que vous apportez à examiner si une offense est vénielle ou si elle va plus loin, à disputer au Seigneur tout ce que pouvez lui refuser sans crime, à n'étudier la loi que pour connaître jusqu'à quel point il vous est permis de la violer; cette seule attention, dis-je, ne peut partir que d'un fonds d'amour-propre, d'un fonds où la foi et la charité sont au moins bien languissantes, d'un fonds ennemi de la croix de Josus-Chrisl, d'un fonds où i'Esitrilde Dieu ne paraît pas régner ' ; car il n'est que les enfants prodigues qui chicanent ainsi avec le Père céleste, qui veuillent user de leurs dioits à la rigueur, et prendre tout ce qui leurapi)artienl; il n'est que les vierges folles qui attendent ainsi l'exlrémilé pour obéir à l'époux.

Troisièmement, en ellet, celte disposition qui fait qu'on se permet tout ce qu'on ne ci oit pas digne d'une peine éternelle, est la disposition d'un esclave et d'un mercenaire ; c'està-dire que si l'on pouvait se promettre une pareille indulgence pour la transgression des points essentiels de la loi, on les violerait avec autant de facilité qu'on viole les moindres; c'est-à-dire que lorsqu'on est fidèle au commandement, ce n'est pas la justice que l'on

» L'édition de 1708 dit en termes plus vifs, mais moins justes : Cette attention ne vient que d'un fonds vide de rameur de Jésus- Chritt.

QUATRIÈME VENDREDI : SUR LES FAUTES LÉGÈRES

aime, c'est la peine que l'on craint ; ce n'est pas le Seigneur qu'on se propose, c'est soimôme ; car, tandis qne sa gloire seule y est intéressée, et qu'il ne doit nous revenir aucun dommage de nos infidélités, ah 1 nous ne craignons plus de lui déplaire ; nous excusons même ces fautes en disant qu'elles ne donnent pas la mort à l'âme ; c'est-à-dire qu'elles ne font que déplaire à Dieu, sans nous mériter une peine éternelle ; ce qui le regarde ne nous touche pas; son honneur n'entre pour rien dans le discernement que nous faisons des actions permises et défendues ; c'est notre pur intérêt qui règle là-dessus notre fidélité. Or, je vous demande, est-ce là la situation d'une âme qui aime encore? Et comment appeler une disposition si injurieuse à Dieu? Peut-on ne pas craindre qu'elle ne soit criminelle? La charité, que vous croyez pourtant avoir, cherche-t-elle ainsi ses propres intérêts ? Ah ! quand on aime véritablement, tout ce qui déplaît à ce qu'on aime, nous touche ; on ne s'avise pas de peser jusques à quel degré on peut lui déplaire sans mériter ses châtiments , pour prendre là-dessus ses mesures, et l'offenser dès lors qu'il n'y aura plus de supplice à craindre : cette supputation part d'un cœur qui n'aime point du tout. Vous voudriez savoir si ce jeu, ce spectacle, cette liberté, ce discours qui nuit à la réputation de votre frère, ces plaisirs, ce luxe, cette omission, cette inutilité de vie est une offense vénielle ou mortelle. Vous savez qu'elle déplaît au Seigneur ; car ce point n'est pas douteux; et cela ne suffit pas pour vous l'interdire? Et vous voudriez savoir encore si elle lui déplaît jusques à mériter une peine éternelle ? Et tout votre soin est d'éclaircir si c'est un crime digne de l'enfer ? Eh 1 vous voyez bien, mon cher auditeur, que cette recherche n'aboutit plus qu'à vous-même; que votre disposition va à ne compter pour rien le péché, en tant qu'il est offense de Dieu, et qu'il lui déplaît , (motif essentiel cependant qui doit vous le rendre haïssable) ; que vous ne servez pas le Seigneur dans la sincérité et dans la justice; que votre piété n'est qu'un naturel timide, qui n'ose s'exposer aux menaces terribles de la foi; que vous ressemblez à ce serviteur infidèle, qui avait caché son talent, parce que le maître était austère, mais qui hors de là l'eût dissipé en folles dépenses ; et que dans la préparation du cœur à laquelle seule le Seigneur regarde,

TOUS êtes peut-être un enfant de mort et un transgresseur déclaré de la loi.

En quatrième lieu , cet état de relâchement et d'infidélité, sans avoir même égard aux dispositions qui vous y ont conduit; cet état en lui-même est un état fort douteux, dont nul docteur ne voudrait vous garantir la sûreté ; et qui du moins est plus voisin du crime que de la vertu. En effet, qui peut vous assurer que dans ces recherches secrètes et éternelles de vous-même ; dans celte mollesse de mœurs qui fait tout le fond de votre vie ; dans cette attention à vous ménager tout ce qui flatte vos sens ; à éloigner tout ce qui vous gêne, même aux dépens de vos moindres obligations, l'amour-propre n'y est pas entré jusqu'à ce point fatal qui suffit pour le faire dominer dans un cœur et en bannir la charité? Qui pourrait vous dire si dans ces pensées, où votre esprit oiseux a rappelé mille fois des objets ou des événements périlleux à la pudeur, votre leur teur à les combattre n'a pas été criminelle ; et si les efforts que vous avez faits ensuite n'ont pas été un artifice de l'amour- propre, qui a voulu vous déguiser à vous-même votre crime, et vous calmer sur la complaisance que vous leur aviez déjà accordée ? Qui oserait décider, si dans ces aigreurs et dans ces refroidissements secrets sur lesquels vous ne vous gênez que faiblement, et souvent par bienséance plus que par piété, vous vous en êtes toujours tenu à ce pas glissant, au-delà duquel se trouve la haine et la mort de l'âme? Qui sait si dans la sensibilité qui accompagne d'ordinaire vos afflictions , vos contre-temps et vos pertes, ce que vous appelez sentiments inévitables à la nature, ne sont pas un dérèglement de votre cœur, un affaiblissement criminel de la foi et une révolte contre la Providence ; si dans tous ces soins, où l'on vous voit descendre pour ménager les intérêts de votre fortune, pour relever les grâces d'une vaine beauté, il n'y entre pas autant de vivacité qu'il en faut pour former le crime ou de l'avarice, ou de l'ambition, ou de la volupté ; si dans l'usage de vos sens et dans cette délicatesse qui ne se refuse rien, et qui ne cherche qu'à réveiller le dégoût par de nouveaux artifices, le plaisir que vous goûtez au-delà de la nécessité n'est pas le vice d'intempérance?

Grand Dieu ! qui a bien compris les progrès et les diminutions insensibles de votre grâce dans les âmes? qui a bien discerné ces bornes

GRAND-CARÉME.

fatales qui séparent dans un cœur la -vie de la mort et la lumière des ténèbres, comme disait le saint liomme Job? Un peu plus ou un peu moins de complaisance; un mouvement du cœur plus délibéré ou plus prompt; un acte de la volonté plus achevé ou plus imparfait ; une omission où il entre plus ou moins de mépris; une pensée arrivée seulement jusques au degré qui précède le crime ou poussée un peu au delà : ah I ce sont des abîmes sur lesquels l'homme peu instruit ne peut que trembler, et dont vous réservez la manifestation au jour terrible de vos vengeances. Cependant, mon cher auditeur, vous êtes tranquille dans un état où il n'est pas une seule de vos actions, qui, à votre insu, ne puisse être un crime de- Tant Dieu.

Ahl c'est pour cela que les plus grands saints, auxquels la conscience ne reproche rien, qui châtient leur corps et le réduisent en servitude, ces hommes toujours attentifs sur eux-mêmes, toujours en garde contre le péché, qui s'abstiennent même des œuvres les plus permises de peur de scandaliser leurs frères, qui opèrent leur salut dans une crainte et un tremblement continuel, ne savent cependant s'ils sont dignes d'amour ou de haine, s'ils portent encore au fond de leur cœur le trésor invisible de la charité ou s'ils l'ont perdu. Et vous , mon cher auditeur, dans des mœurs toutes sensuelles ; vous qui vous permettez tous les jours de propos délibéré des infidélités sur la malice desquelles vous ignorez le jugement que Dieu porte ; vous qui ne prenez aucun soin de conserver le trésor de la grâce, et qui vivez content au milieu des périls, où il est presque impossible de ne pas la perdre; vous qui éprouvez tous les jours ces moments douteux des passions , où, malgré toute votre indulgence pour vous-même, vous avez tant de peine à démêler si le consentement n'a pas suivi le plaisir, et si vous vous en êtes tenu à ce degré périlleux qui sépare l'offense vénielle de la mortelle; vous dont toutes les actions sont presque douteuses, qui êtes toujours à vous demander si vous n'avez pas été trop loin ; qui portez des embarras et des regrets sur la conscience, que vous n'éclaircissez jamais à fond ; vous qui jQottez éternellement entre le crime et les pures fautes, et qui tout au plus pouvez dire, comme David, que vous n'êtes jamais séparé que d'un petit degré de la mort : Uno tantùm... gradu

ego morsque dividimur* ; vous, malgré tant de justes sujets de crainte, vous croiriez conserver encore la charité et vous vous calmeriez sur vos infidélités visibles et journalières, par une prétendue habitude invisible de justice dont vous ne voyez au dehors que des marques équivoques. Jugez vous-même si votre confiance est bien fondée : je ne veux ici que vous seul pour arbitre. Vos ipsi judicate quod dico *.

Cinquièmement, quoiqu'il soit vrai que tous les péchés ne sont pas des péchés à la mort *, comme dit saint Jean , et que la morale chrétienne reconnaisse des fautes qui ne font que contrister l'Esprit-Saint, et d'autres qui le bannissent tout à fait de l'âme ; néanmoins les règles qu'elle nous fournit pour les distinguer, ne sauraient être ni sûres, ni universelles, du moment qu'on les applique ; il s'y trouve toujours par rapport à nous, des circonstances qui leur font changer de nature. C'est donc la disposition du cœur, qui décide de la mesure et de la qualité de nos fautes ; souvent ce qui n'est que fragilité ou surprise dans le juste, est malice et corruption dans le pécheur. En voulez-vous des exemples? Saûl, malgré les ordres du Seigneur, épargne le roi d'Amalec, et ce qu'il y a de plus précieux dans les dépouilles de ce prince infidèle ; la faute ne paraît pas considérable ; mais comme elle part d'un fonds d'orgueil, de révolte et de vaine complaisance en sa victoire, cette démarche commence sa réprobation, et l'Esprit de Dieu se retire de lui. Josuc, au contraire, épargne les Gabaonites que le Seigneur lui avait ordonné d'exterminer ; il ne va pas le consulter devant l'arche avant de faire alliance avec ces imposteurs ; mais comme cette infidélité est plutôt une surprise qu'une désobéissance, et que cette faute part d'un cœur encore soumis, religieux , fidèle , elle est légère aux yeux de Dieu, et le pardon suit de près l'offense.

Or, mon cher auditeur, si ce principe est incontestable, sur quoi vou§ fondez-vous, lorsque vous regardez vos infidélités comme des fautes légères? Connaissez-vous toute la corruption de votre cœur, d'où elles partent? Dieu la connaît, lui qui en est le scrutateur et le juge, et dont les yeux sont bien différents de ceux de l'homme. Mais s'il est permis de ju^er avant le temps , dites-nous si ce fonds

' I Rois, XX, 3. — * I Cor., x, 15. — • Peccatum non ad moTtem. / Jean^ v, 16.

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d'indolence et de langueur habituelle qui est en vous , de persévérance volontaire dans un état qui déplaît à Dieu, de mépris délibéré des devoirs que vous ne croyez pas essentiels, d'attention à ne rien faire pour le Seigneur que lorsqu'il ouvre l'enfer sous vos pieds ; ditesnous si tout cela doit former à ses yeux un état fort digne d'un chrétien , et si les fautes qui partentd'un principe si corrompu, peuvent être devant lui fort légères et dignes d'indulgence? Mon Dieu, que vous nous découvrirez de choses nouvelles, lorsque vous viendrez juger les justices et manifester les secrets des cœurs 1

Sixièmement, ce qui doit encore plus vous faire trembler sur votre état de tiédeur et d'indolence, c'est que je ne vois rien en vous qui puisse même vous faire présumer que vous conservez encore cette grâce sanctifiante sur laquelle vous comptez tant, parce que vous vous abstenez des crimes grossiers ; car lorsque la charité est encore dans le cœur, elle se manifeste toujours par quelques signes ; c'est un arbre dont la racine est cachée dans l'âme, mais qu'on peut connaître par ses fruits. Or, en premier lieu, le caractère de la charité, c'est de grossir nos fautes à nos propres yeux, dit saint Bernard ; elle augmente, elle exagère tout : Sed aggravât^ sed exaggerat iiniversa. Elle nous fait regarder comme des crimes des actions qui devant Dieu ne sont que de pures faiblesses. Ce sont là de ces pieuses erreurs de la grâce qui ont leur source dans les lumières mêmes de la foi ; c'est ainsi que les justes se regardent toujours comme des pécheurs indignes des miséricordes du Seigneur, et se mettent dans leur esprit au-dessous de tous leurs frères. Et cependant, mon cher auditeur, c'est cette prétendue charité que vous croyez conserver encore au milieu de votre tiédeur et de toutes vos infidélités, qui vous les fait paraître légères; c'est parce que vous croyez qu'au fond vous aimez encore le Seigneur, et ne voudriez pas l'offenser dans les points essentiels, que ces fautes journalières vous trouvent si peu sensible ; que vous dites de vous-même qu'à la vérité vous n'êtes pas un saint, mais qu'aussi vous n'êtes pas bien mauvais. C'est votre charité elle-même qui vous rassure, qui diminue vos fautes à vos yeux, qui vous calme, qui vous endort. Eh ! dites-moi, je vous prie, si ce n'est pas là une contradiction ; si la charité se dément ainsi elle-même, et si vous devez

beaucoup compter sur un amour qui ressemble si fort à la haine ?

D'ailleurs, la charité est humble, timide, défiante, sans cesse agitée par ces pieuses perplexités qui la laissent dans le doute sur son état ; toujours alarmée par ces délicatesses de la grâce, qui la font trembler sur chaque action ; qui lui font de l'incertitude où elles la jettent, une espèce de martyre d'amour qui la purifie. Elle opère son salut avec crainte et tremblement. Cette voie a été dans tous les temps la voie des justes. Or, la charité sur laquelle vous comptez est tranquille, indolente, présomptueuse. C'est elle qui calme vos frayeurs ; qui bannit de votre cœur toutes ces alarmes toujours inséparables delà piété; qui vous établit dans un état de paix et de confiance; qui vous fait dire, comméàcetévêque de l'Apocalypse : Je suis riche, je n'ai besoin de personne *. Ah ! mon cher auditeur, la charité est-elle si différente d'elle-même ? Il faut que l'une des deux soit fausse, ou celle que vous croyez avoir, ou celle dont les justes, dans tous les siècles, ont été jusques ici favorisés. Or, je vous demande, décidez vous-même sur laquelle des deux ce terrible soupçon doit tomber.

Enfin, la charité opère partout où elle est; elle ne peut être oiseuse, disent les saints ; c'est un feu céleste dont rien ne peut empêcher l'activité ; il peut être, à la vérité, quelquefois couvert, et comme ralenti par la multitude de nos faiblesses ; mais tandis qu'il n'est pas encore éteint, ah ! il en sort toujours quelques étincelles, des vœux, des soupirs, des efforts, des œuvres. Les sacrements la renouvellent; les mystères saints la raniment ; les prières la réveillent; les lectures pieuses, les instructions de salut, les spectacles de religion *, les saintes inspirations, tout la rallume, lorsqu'elle n'est pas encore éteinte. Il est écrit, au second livre des Machabées, que le feu sacré que les Juifs avaient caché pendant la captivité dans les entrailles de la terre, se trouva au retour couvert d'une mousse épaisse, et parut comme éteint aux enfants des prêtres qui le retrouvèrent sous la conduite de Néhémias. Mais comme ce n'était que la surface seule qui était couverte, et qu'au dedans ce feu sacré conservait encore toute sa vertu ; à peine l'eut-on exposé aux rayons du soleil, à peine le ciel eut-

' Dives sum, et locupletatus et nullius egeo. Apoc, m, 17. ' Les pratiques de religion. 1708.

GRAND-CAHÉME.

il lancé dessus quelques traits de lumière, qu'on le vit se rallumer à l'instant, et offrir aux yeux le spectacle |)resque d'un grand incendie : Utque...tempusaffwtquosol refulsU, accennis est ignis magnus, ita ut omnes mirarentur^. Ah 1 voilà, mon cheraiiditeur, l'image de la tiédeur d'une âme véritablement juste ; voilà ce qui devrait vous arriver, si la multitude de vos infidélités, si la longueur de votre captivité et la durée de vos chaînes n'avait fait que couvrir et ralentir en vous le feu sacré de la charité sans l'éteindre; voilà, dis-je, ce qui devrait vous arriver lors(iue vous approchez des sacrements ; lorsque vous venez entendre la parole de salut; lorsque Jésus-Christ, le soleil de justice, lance sur vous quelques trails célestes de sa grâce. On devrait alors voir tout votre cœur se rallumer ; votre ferveur se renouveler; votre charité vous embraser ; vous devriez alors cire tout de feu dans la prati(|ue de vos obligations : Accemus est ignis magnus^ ita ut omnes mirarentur. Et cependant rien ne vous ranime ; les sacrements que vous fréquentez, vous laissent toute votre tiédeur ; la parole de l'Evangile que vous entendez, tombe sur votre cœur, comme sur une terre aride où elle produit quelques vains désirs, et est en même temps étouffée ; les mouvements de salut que la grâce opère au dedansde vous, n'ont jamais de suites pour le renouvellement de vos mœurs, et expirent presque en naissant. Vous traînez partout la même indolence et la même langueur; vous sortez du pied des autels aussi froid que vous y êtes venu ; on ne voit point en vous ces renouvellements de zèle et de ferveur si familiers aux justes, et dont ils prennent les niolifs dans leurs propres chules. Ce que vous étiez hier, vous l'êtes aujourd'hui : mêmes infidélités et mêmes faiblesses; vous n'avancez pas d'un seul degré dans la voie du salut, et tout le feu du ciel ne saurait rallumer celte prétendue charité, cachée au fond de voire cœur, sur laquelle vous vous rassurez. Ah I mon cher auditeur, que je crains qu'elle ne soit éteinte, et que vous ne soyez mort aux yeux du Seigneur ! Je ne veux point ici troubler votre conscience ; mais je vous dis que votre état n'est point sûr ; je vous dis seulement que, si l'on en juge par les règles de la foi, il est plus vraisemblable que vous êtes dans la disgrâce et dans la haine de Dieu.

■HMach., 1,81.

Hélas! peul-êlre le guide spirituel de votre conscience, à qui vous ne venez redire sans cesse que de légères infirmités, et qui ne saurait voir la corru[ttion du cœur d'où elles partent ; peut-être que persuadé que vous dormez, que vous vous relâchez seulement, il se contente d'animer votre vigilance et de réveiller votre ferveur ; il pense de vous ce que les disciples disent aujourd'hui de Lazare : Si dor- ?77il, salvus erit^ ; qu'au fond, ce sommeil, ces chutes légères, cette tiédeur, ne vous conduiront i)asà la mort, et ne vous excluront pas du salut. Mais Jésus-Christ qui vous voit tel que vous êtes ; Jésus-Christ qui ne juge pas comme l'homme ; Jésus-Christ déclare que vous êtes mort déjà de|)uis longtemps à ses yeux : Tune... Jésus dixit eis manifeste : Lazarus mnrttius est *. Celle vérité vous surprend , mes Frères; mais je serais bien plus surpris si le contraire arrivait ; car si vous voulez faire attention, en second lieu, aux sjiites que traînent infailliblement après soi la tiédeur et l'habitude dans les fautes légères, vous conviendrez que quand même il serait douteux si vous conservez encore la charité ou si vous l'avez perdue, il est certain que vous ne sauriez la conserver longtemps en cet état. Dernière rétlexion.

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