SERMON POUR LE JEUDI DE LA PASSION
LA PÉCHERESSE DE l'ÉVANGILE.
NOTICE
Les spirituelles amies de madame de Sévig:né s'entretinrent de cet excellent sermon, qui doit compter parmi les pins belles œuvres un grand oialeur. La première partie est pleine des austérités et des sacrifices dont doit être accompagnée la vraie conversion ; la îcconde partie ne respire que la douceur, la consolation, la paix qui comble l'âme sincèrement pénitente. Cet admirable discours!, qui convenait si bien aux illustres et saintes pénitentes du faubourg Saint-Jacques, et où se trouvent discrètement voilées de touctiantes allusions, ne se trouve pas dans les éditions de Trévoux. Voici ce qu'écrit madame de Coulanges à madame de Grignan, le 30 juillet 1700 : « Je donuai à dîner à madame de Simiane en plein réfectoire, le jour de la Madeleine {22 juillet); nous avioiiS la comtesse de Grammonl à notre dîner, et ensuite il fut question (c'est-à-dire on alla l'entendre) d'un sermon tout neuf du P. Masfillon. — Il y a bien, parmi les panégyriques de l'édition posthume, un autre sermon, également noble et attendrissant^ sur la Pécheresse de l'Evangile et qui porte même pour titre : a Sermon pour la fête de sainte Madeleine ». Mais l'esquisse de ce discours se trouve dans le recueil de Trévoux, au jeudi de la semaine de la Passion ; et, de plus, on y lit ces mots significatifs : « Le mystère de la Passion dont nous développerons dans quelques jours la triste représentation.... » Ce qui semiile prouver que le sermon, rangé en 1745, entre les panégyriques, est bien le discours prêché à la cour, le jeudi de la Passion de 1704, et que le sermon qui suit, quoique le nom de la Madeleine n'y soit pas prononcé, est celui qu'entendit madame de Coulanges, le 22 juillet 1700. Au reste, suivant son usage, Massillun a dû donner plusieurs fois ce discours : ce qui expliquerait quelques difficultés.
Division. — Deux préjugés empêchent les hommes de se convertir. Premièrement , ils se figurent la conversion du coeur que Dieu demande de nous, comme la cessation du crime, et ils ne vont p/ts plus loin. Secondement, ils se représentent la pénitence chrétienne, comme un état affreux, un état sans doucur et sans consolations ; et rebutés pur l'erreur de colle triste image, les exemples de chang>ment les trouvent peu sensibles, parce qu'ils les trouvent toujours découragés. Or la conversion de notre pécheresse confond ces deux préjugés, l» Sa pénitence non-seulement finit ses ég(iremi:nts, mais Us expie elles répare. 2» Sa pénitence commence, il est vrai, ses larmes et sa douleur; mais elle commence aussi de nouveaux plaisirs p(,ur elle.
Pbf.mièhe partie, — La pénitence de la pécheresse twn-seulement finit ses égarements, mais les expie et les répare tow i et c'est eu quoi consiste la véritable conversion du cœur.
JEUDI DE LA PASSION: LA PÉCilERESSE DE L'ÉVANGILE. 290
1» Elle avait fait un injuste «sage de son cœur; il n'avait jamais été occupé que des créatures ; et née pour n'aimer que Dieu seul, il était le seul qu'elle n'eût jamais aimé. Mais à peine a-t-elle connu son Sauveur, ut cognovit , dit l'Evangile , que rougissant de l'indignité de ses premières passions, elle ne trouve plus que lui seul qui soit digne de son cœur : première réparation da sa pénitence, son amour. Ne dites donc pas lorsqu'on vous propose son exemple à suivre, que vous ne vous sentez point né pour la dévotion, et que vous avez une sorte de cœur à qui tout ce qui s'appelle piété , répugne. C'est l'amour qui fait les véritables pénitents. Eh quoi ! votre cœur ne serait pas fait pour aimer son Dieu ? vous seriez donc né pour la vanité et pour le mensonge ?
20 Elle avait fait un abus criminel de tous les dons de la nature, dont elle avait fait les instruments de ses passions. La seconde réparation de sa pénitence est le relrancbement rigoureux de toutes les choses dont elle avait abu^é dans ses égarements. Car ce ne sont pas les sentiments qui prouvent la vérité de l'amour; ce sont les sacrifices. Oi- ces sacrifices, elle les pousse non-seulement jusqu'à renoncer aux choses visiblement criminelles ; elle en retranche même celles qui auraient pu passer pour innocentes; parce qu'elle croit devoir punir l'ubiis qu'elle en a fait, en se privant de la liberté qu'elle aurait pu avoir d'en user encore. Et en efl'et, comme le pécheur en abusant des créatures pQrd le droit qu'il avait sur elles ; tout ce qui est permis à une âme innocente, ne l'est plus à celle qui a été assez malheureuse que de s'égarer. Vous n'avez qu'à mesurer là-dessus la vérité de votre pénitence. En vain paraissez-vous revenu des égarements grossiers des passions; si vous ne pouvez vous déprendre de rien, vous retrancher sur rien, quand même tous les attachements conservés ne seraient pas des crimes marqués, votre cœur n'est pas pénitent.
3* Elle avait fait servir jusque-là, par un assujétissement indigne, tous ses sens à la volupté et à l'ignominie ; elle commence à réparer ces voluptés criminelles par l'humiliation et le dégoût des ministères les plus tristes, se prosternant aux pieds de Jésus- Christ, les arrosant d'un torrent de larmes, les essuyant de ses cheveux, les baisant : troisième réparation de sa pénitence. En effet, il ne suffit pas d'ôter aux passions les amorces qui les irritent ; il faut que les actes laborieux des vertus qui leur sont le plus opposées, les répriment insensiblement, et les rapprochent du devoir et de la règle. Autrement, en vous épargnant, vous deviendrez malheureux ; car dans la vertu, c'est abréger ses peines que d'augmenter et multiplier ses sacrifices, et tout ce qu'on épargne des passions, devient plutôt la peine et le dégoût que l'adoucissement de notre pénitence.
4» Le dernier désordre enfin qui avait accompagné son péché, était un scandale public dans le dérèglement de sa conduite : scandale de la loi qui se trouvait déshonorée dans l'esprit des païens répandus dans la Palestine ; parce que témoins des égarements de notre pécheresse, ils en prenaient occasion de blasphémer le nom du Seigneur et de mépriser la sainteté de sa loi : scandale du lieu, car ses égarements avaient éclaté dans Jérusalem, la capitale du pays, d'où le bruit do tels événemenis se répandait bientôt dans le reste de la Judée. Or elle répare tous ces scandales par sa pénitence. Le scandale de la loi : ne se contentant pas de la pratiquer extérieurement après sa conversion, et d'une manière pharisaïque , mais venant reconnaître Jésus-Christ qui en était la fin et l'accomplissement ; au lieu que souvent nous devenons superstitieux sans devenir pénitents, et nous remplaçons les abus du monde par les abus de la fausse dévotion. Le scandale du lieu : cette même cité qui avait été le théâtre de sa confusion et de ses crimes, le devient de sa pénitence ; et elle ne craint point d'avoir pour spectateurs de son changement, ceux qui l'avaient été de ses crimes ; elle n'est pas timide dans le bien , comme elle ne l'avait pas été dans le mal ; au lieu que nous, souvent après avoir méprisé les discours du monde dans le désordre, nous les craignons dans la vertu ; et les yeux du public qui ne paraissaient pas redoutables dans nos égarements, le deviennent dans notre pénitence.
Deuxième partie. — Les consolations et les nouveaux plaisirs que la pécheresse trouve dans sa pénitence. Elle est heureuse avec Jésus-Christ, par les mêmes endroits qui avaient fait ses malheurs dans le crime.
i* Un amour injuste avait fait son premier crime, et la première source de ses malheurs. La première consolation de sa pénitence, c'est une sainte dilection pour Jésus-Christ, et la différence de cet amour divin et nouveau d'avec cet amour profane qui jusque-là avait occupé son cœur. Premièrement, difi^érence dans l'objet : elle s'était attachée dans son dérèglement à des hommes corrompus, inconstants, perfides, etc.; sa pénitence l'attache à Jésus-Christ, le modèle de toutes les vertus, la source de toutes les grâces, le principe de toutes les lumières. Secondement, différence dans les démarches : l'excès de sa passion l'avait engagée à mille démarches opposées à son goût, à sa gloire, à sa raison ; et cela pour des hommes en qui elle ne trouvait d'ordinaire que de l'ingratitude ; au lieu que dans sa pénitence, tout lui est compté ; les plus légères démarches qu'elle fait pour Jésus-Christ, sont remarquées, sont louées, sont défendues par Jésus-Christ même. Troisièmement enfin , différence dans la certitude de la correspondance : l'amour de notre pécheresse pour les créatures avait toujours été suivi des plus cruelles incertitudes ; mais à peine a-t-elle commencé d'aimer Jésus-Christ, qu'elle est sûre d'en être aimée.
2" La seconde consolation de sa pénitence, c'est le sacrifice de ses passions : elle met aux pieds de Jésus-Christ tous les attachements de son cœur, tous les instruments déplorables de ses vanités et de ses crimes. iNe croyez pas qu'en cela elle sacrifie ses plaisirs ; elle ne sacrifie que ses inquiétudes et ses peines. On a beau dire que les soins des passions font la félicité de ceux qui en sont épris : c'est un langage dont le monde se fait honneur, et que l'expérience dément. Il est donc vrai que notre pécheresse, en sacrifiant ses passions, et tout ce qui les suit, met aux pieds de Jésus-Christ ses Uens, ses troubles, ses servitudes, les instruments de ses plaisirs en apparence, la source de toutes ses peines dans la vérité. Ur quand la vertu n'aurait point d'autre consolation, n'en est-ce pas une assez grande, que d'être délivré des inquiétudes les plus vives des passions, de ne faire plus dépendre son bonheur de l'inconstance, de la perfidie, de l'injustice des créatures ....? Votre foi vous a sauvée, dit le Seigneur à la pécheresse, allez en paix. Voilà le trésor qu'on lui rend pour les passions qu'elle sacrifie.
3» Enfin son péché l'avait avilie aux yeux des hommes ; car le monde qui autorise tout ce qui conduit au dérèglement, couvre toujours de honte le dérèglement lui-même. Mais sa pénitence lui rend encore plus d'honneur et de gloire que ses crimes ne lui en avaient ôté. Cette pécheresse si méprisée, si décriée dans le monde, trouve en Jésus-Christ un apologiste et un admi^ rateur ; il la loue par les endroits même les plus glorieux selon le monde : la bonté de cœur, la générosité des sentiments, la
fidélité d'un saint amour ; il l'élève au-dessus du pharisien Tel est le pouvoir admirable de la vertu; elle nous rend un
spectacle digne de Dieu, des anges et des hommes ; elle rétablit une réputation perdue ; elle efface des taches que la malignité des hommes eût rendues immortelles ; enfin elle nous attire plus de gloire que nos mœurs passées ne nous avaient altué de honte et de mépris.
A quoi tient-il donc que nous ne finissions notre honte et notre inquiétude avec nos crimes ? Sont-ce les réparations de la pénitence qui nous alarment ? mais plus nous différons, plus elles grossissent. Craignons-nous de ne pouvoir soutenir la sainte tristesse de la pénitence? puisque nous avons pu porter jusqu'à ce jour les troubles secrets, les amertumes, les dégoûts, les tristes agitations du désordre, ne craignons plus celles de la vertu ; d'autant plus que la grâce adoucit et rend aimables les peines de la piété, et que celles du crime n'ont point d'autre adoucissement que l'amertume du crime même.
GRAND-CARÉME.
Et Mce mulier, qos erat In civiUte peccatrix , ot cognovlt quod (Jésus) accubuisset in domo pharissi, attulit alabastrum unguenti ; et atans rétro lecus pedes ejus, lacrymia cœpit rigare pedes ejus, et capillii capUia au! tergebat , et oaculabatur pedea ejus , et uoguento uogebat.
En mime temps une femme de la ville, qui était de mauvaùe vie, ayant su que Jésus était à table chez un pharisien, y apporta un vase d'albâtre plein d'huile de parfum , et se tenant derrière lui à tes pieds en pleurant, elle commença à les arroser de ses larmes, elle les essuyait avec tes cheveux , les battait , et y répandait ce parfum, Luc, vu, 37.
A des larmes si abondantes, à une confusion si sincère, à des ministères si touchants, à une démarche si humiliante et si nouvelle, on comprend aisément et ce que les passions avaient pu sur le cœur de cette pécheresse et ce que la grâce vient d'opérer en elle. La Palestine la regardait depuis longtemps comme la honte et le scandale de la cité : Mulier in civitate peccatrix; la maison du pharisien la voit aujourd'hui comme la gloire de la grâce et un modèle de pénitence : Lacrymis cœpit rigare pedes ejus. Quel changement, et quel spectacle I
Cette âme liée, il n'y a qu'un moment, des chaînes les plus honteuses et les plus indissolubles, ne trouve plus rien qui l'arrête ; et sans hésiter elle court chercher aux pieds de Jésus- Christ son salut et sa délivrance. Cette âme jusqu'ici toute plongée dans les sens, et ne vivant plus que pour la volupté, en sacrifie en un instant les attraits les plus vifs et les attachements les plus chers. Celte âme enfin, jusquelà impatiente de tout joug, et dont le cœur n'avait jamais connu d'autre règle que le dérèglement de ses penchants, commence sa pénitence par les démarches les plus humiliantes et les assujélissements les plus tristes. Que les œuvres de votre grâce sont admirables, ô mon Dieu ! que la misère la plus désespérée est près de sa guérison, dès qu'elle devient l'objet de vos miséricordes infinies ; et que les voies par où vous menez vos élus, sont rapides et abrégées!
Mais d'où vient, mes Frères, que de si grands exemples font sur nous de si faibles impressions? De deux préjugés très-opposés en apparence, et qui cependant partent du môme principe et conduisent à la même erreur.
Le premier, c'est que nous nous figurons la conversion du cœur que Dieu demande de nous, comme la simple cessation du crime, le retranchement de certains désordres outrés, et que la bienséance seule commence à nous interdire. Et comme ou l'âge ou de nouvelles siluations ou des peuchants niêoie que le temps
tout seul a changés, nous ont menés là; nous n'allons pas plus loin ; nous croyons que tout est fait, et nous écoutons l'histoire des conversions les plus touchantes que l'Eglise nous propose, comme des leçons qui ne nous regardent plus.
Le second va dans un autre excès : nous nous représentons la pénitence chrétienne, comme un état affreux et le désespoir de la faiblesse humaine; un état sans douceur, sans consolation, suivi de mille devoirs tous plus désagréables au cœur; et rebutés par l'erreur de cette triste image, les exemples de changement nous trouvent peu sensibles, parce qu'ils nous trouvent toujours découragés.
Or la conversion de notre pécheresse confond ces deux préjugés, si dangereux pour le salut. Premièrement, sa pénitence non-seulement finit ses égarements, mais les expie et les répare. Secondement, sa pénitence commence, il est vrai, ses larmes et sa douleur; mais elle commence aussi de nouveaux plaisirs pour elle. Elle rend à Jésus-Christ dans sa pénitence tout ce qu'elle lui avait ravi dans ses égarements; en voilà les réparations. Mais la paix et les douceurs qu'elle n'avait jamais éprouvées dans ses égarements, elle les trouve avec Jésus-Christ dans sa pénitence; en voilà les consolations. Les réparations et les consolations de sa pénitence, c'est toute l'histoire de sa conversion et le sujet de ce discours.