SUR LES DÉGOÛTS QUI ACCOMPAGNENT LA PIÉTÉ EN CETTE VIE
UULTSK.
Division. — Les déyoûls qui accompagnent la vertu en cette vie ne doivent point être un prétexte , ou d'abandonner Dieu, quand on a commencé à le servir, ou de n'oser le servir, quand on a commencé à le connaître : !<> parce que les dégoûts sont inévitables en cette vie ; 2» parce que ceux de la piété ne sont pas si amers qu'on se les figure; 3» parce qu'ils le sont moins que ceux du monde ; 40 parce que, quand ils le seraient autant, ils ont des ressources que ceux du monde n'ont pas.
pREMiLnE RÉFLEXION. — Les dégoûts sont inévitables en cette vie. Ils sont une suite nécessaire de l'inquiétude du cœur, qui cherche à se fixer, et qui ne le saurait dans toutes les créatures qui l'environnent ; qui, dégoûté de toute le reste , s'attache k Dieu, mais qui ne pouvant le posséder en cette vie, autant qu'il en est capable, sent toujours qu'il manque quelque chose à son bonheur.
Nous sommes doue injustes de nous plaindre des dégoûts qui accompagnent la vertu. Si le monde faisait des heureux, nous
MERCREDI DE LA PASSION : DEGOUTS DE LA PIÉTÉ EN CETTE VIE. 287
aurions raison de trouver mauvais qu'on ne le fût pas en servant Dieu : mais consultez tour à tour les partisans des différents plaisirs que le monde promet ; vous verrez que nul n'est heureux ici-bas, que chacun se plaint, et que la terre est la patrie des mécontents. Ainsi les dégoûts de la vertu sont bien plus une suite de la condition de cette vie mortelle, que les défauts de la vertu même.
D'ailleurs, Dieu en laissant ici-bas les âmes les plus justes dans un état en quelque sorte toujours violent et désagréable à la nature, veut nous dégoûter de cette vie misérable, et nous faire soupirer après notre délivrance et cette patrie immortelle, où rien ne manquera plus à notre bonheur.
De plus, si la vertu était toujours accon.pagnée de consolations sensibles, elle deviendrait une récompense temporelle; on ne chercherait plus, en se donnant à Dieu, les biens de la foi, mais les consolations de l'amour-propre.
Les justes vivent de la loi ; or la foi espère et ne possède pas encore ; tout est à venir pour les chrétiens , leur patrie , leurs biens, leurs plaisirs, leur héritage ; le présent n'est point pour êùS : c'est ici le temps des tribulations et des amertumes ; c'est ici un exil et une terre étrangère, où tout nous retrace nos malheurs, où tout nous offre de nouveaux périls : or n'est-il pas injuste de chercher une félicité et des consolations humaines dans v.n séjour si triste et si désagréable aux enfants de Dieu ? Attendons patiemment les jours de paix et de joie qui viendront après cette vie, d'autant plus qu'en abandonnant Dieu pour le monde, nous ne serions pas plus heureux, nous ne ferions que changer de supplice.
Deuxième réflexion. — Les dégoûts de la piété ne sont pas si amers qu'on se les figure. Il y a des dégoûts à essuyer dans la vertu, on en convient ; mais, 1" du moins on y est à couvert des dégoûts du monde et dés passions ; et quand nous ne gagnerions en nous tournant à Dieu, que de secouer le joug du monde, la destinée d'une âme juste serait toujours digne d'envie, quelles que pussent être les amertumes de la vertu.
2° Si la vertu ne nous garantit pas des afflictions et des disgrâces inévitables sur la terre, du moins elle les adoucit en soumettant notre cœur à Dieu, en nous découvrant dans les coups dont le Seignenr nous afflige les remèdes de nos passions ou les justes peines de nos crimes.
S" Ces répugnances et ces dégoûts gui nous révoltent si fort contre la vertu, ne consistent au fond qu'à réprimer des passions qui nous rendent malheureux, et qui sont la source de toutes nos peines. Ce sont des remèdes un peu douloureux à la vérité , mais qui servent à guérir des maux qui le sont infiniment davantage. Ainsi les amertumes et les épines de la vertu ont toujours du moins une utilité présente qui en dédommage ; ce ne sont pas des dégoûts du monde, dont il ne reste jamais que l'amertume.
4" Je pourrais njouter que la source de nos dégoûts est dans nous-mêmes plutôt que dans la vertu; que ce sont nos passions qui forment nos répugnances ; que si notre cœur n'avait pas été dépravé par l'amour des créatures, nous ne trouverions de doux et de ccnsolant que les plaisirs de l'innocence, parce que nous sommes nés pour la justice et pour la vérité; que peut-être c'est le caractère particulier de notre cœur qui répand pour nous tant d'amertumes sur tout le détail de la vie chrétienne, parce qu'étant nés avec des passions plus vives, un cœur plus sensible au monde et aux plaisirs, et nous y étant livrés pendant longtemps, le sérieux de la piété nous paraît triste et insoutenable. Ce qui montre combien c'est un grand bonheur de porter à la vertu un cœur que le monde n'a pas encore gâté, et que plus nous diflerons de retourner à Dieu, plus nous rendons ce dégoût qui nous éloigne de lui invincible, parce que plus nous accoutumons notre cœur au monde, plus nous le rendons inhabile à la vertu.
Mais après tout, est-ce à vous à reprocher à Dieu qu'on s'ennuie dans son, service ? Si nos serviteurs osaient nous dire qu'.U s'ennuient en nous servant; quelque bien fondes qu'ils fussent à nous faire ce reproche, nous les regarderions comme des insensés ; nous les trouverions trop honorés d'être auprès de nous, trop heureux d'avoir à soutenir nos humeurs et nos caprices; nous dirions qu'ils sont payés pour s'ennuyer. Or Dieu ne paie-t-il pas assez bien ceux qui le servent ? ne les comble-t-il pas de bienfaits ; et ne doit-il pas trouver étrange que des vers de terre qui n'ont rien de grand que l'honneur de lui appartenir, osent se plaindre qu'ils n'ont point de goût pour lui, et qu'ils s'ennuient à son service ?
TROISIÈME RÉFLEXION. — Les dégoûts de la vertu ne sont pas si amers que ceux du monde. Je pourrais appeler le monde lui-même en témoignage. Qu'est-ce que la vie du monde, qu'un ennui continuel, qu'un vide éternel , qu'une circulation fastidieuse de devoirs , de bienséances, d'inutilités ; qu'un flux et reflux de haines , de désirs, de chagrins, de jalousies, d'espérances?... Quelle comparaison entre les fureurs des passions et les peines légères de la vertu ; entre les remords aflreux de la conscience et la tristesse aimable de la pénitence qui opère le salut ? Aussi on entend tous les jours des amateurs du monde décrier eux-mêmes le monde qu'ils servent ; mais trouvez , si vous le pouvez , des âmes vraiment justes , qui fai-senl des invectives contre la vertu, qui détestent leur sort de s'être embarquées dans une voie si remplie de chagrins et d'amertumes qui envient la destiuée du monde ? On a vu quelquefois des pécheurs prendre par désespoir et par déiioût do monde des partis extrêmes ; mais a-t-on jamais vu des justes que les dégoûts de la vertu aient jetés dans des extrémités si terribles ? Us se plaignent quekiucfois de leurs peines, à la vérité ; mais ils les aiment encore mieux que les plaisirs des passions. Ils sentent ce que le monde appelle la pesanteur du joug de Jésus-Christ ; mais en rappelant le poids de l'iniquité sous lequel ils ont gémi, ils trouvent leur sort heureux, et ce parallèle les calme et les console.
En eil'et, premièrement, les violences de la vertu sont volontaires, et en cela infiniment plus douces ; mais les dégoûts du monde sont des croix forcées. Secondement , les répugnances de la vertu ne sont amères qu'aux sens ; mais les dégoûts du monde mortifient toutes les passions, et il n'est rien de nous qui ne sente leur tristesse et leur amertume. Troisièmement, les dégoûts de la vertu ne sont sensibles que dans les premières démarches, parce que plus on réprime les passions, plus elles deviennent dociles ; mais les dégoûts du monde trouvant toujours en nous les mêmes passions , nous laissent toujours les mêmes amertumes. Quatrièmement, les dégoûts du monde arrivent à ceux qui servent le monde avec plus de fidélité ; mais les dégoûts de la vertu n'ont d'ordinaire pour principe que notre relâchement et notre paresse ; plus notre vivacité pour le Seigneur s'augmente, plus nos dégoûts diminuent.
Quatrième réflexion. — Les dégoûts de la vertu ont des ressources que ceux du monde n'ont pas. Le monde fait des plaies au cœur , et il ne fournit point de remèdes ; mais dans la vertu il n'est point de peine qui n'ait sa consolation. Premièrement, la paix du cœur et le témoignage de la conscience. Secondement, la certitude que nos peines ne sont pas perdues. Troisièmement, la soumission aux ordres de Dieu, qui en nous refusant les consolations sensibles de la vertu, consulte plus nos intérêts que nos penchants. Quatrièmement, les j;ràct's dont il accompagne nos dégoûts, qui soutiennent notre foi, en même temps que nos violences abatlunt l'amour-propre. Cinquièmement, les secours extérieurs de la pitié qui sont pour nous autant de nouvelles ressources dansfaliattcmunt et dans la sécheresse. Sixièmement, la tranquillité de la vie et l'uniformité des devoirs qui ont succédé aux fureurs des passions. Septièmement, la foi qui nous rapproche l'éiernité , et nous découvre le néant de tout ce qui se [lasse. Que de ressources pour un cœur fidèle ; et par conséquent quelle disproportion entre les peines de la vertu et celles duciime!
CUAND-CARÊME.
Après tont, nons nous plaignons de quelques dégoûts légers qui accompagnent la yertn ; et les premiers fidèles qui sacrifiaient pour Jésus-Christ leurs biens, leur réputation, leur fortune, leur vie, ne se plaignaient pas de l'amertume de son service, et ne croyaient pas acheter as»ez cher la gloire d'être, de ses disciples, et la cousolatiou de prétendre à ses promesses : ne devrions-nous pas en rougir ?
Cessons donc de nous plaindre de Dieu ; servons-le comme il veut être servi de nous. S'il nous adonrit le joug, bénissons sa bonté qui ménage ces consolations à notre faiblesse ; s'il nous en fait sentir toute la pesanteur, estimons-nous heureux encore qu'à ce prix il veuille bien accepter nos cœurs et nos hommages.
Sostulenint ergo lapides Judai i ut lapidaront Jesum.
Alort lot Juifs prirent des pierres pour lapider Jésus.
Jeaa, x, 31,
Voilà donc les marques de gratitude que Jésus-Christ reçoit des hommes ; Yoilà les consolations que le ciel lui ménage dans l'exercice pénible de son ministère. Là on le traite de Samaritain et de possédé du démon : ici on prend des pierres pour le lapider : Sustiderunt lapides^ ut lapidarent eum. C'est ainsi que le Fils de Dieu a passé tout le temps de sa vie mortelle, toujours en butte à la contradiction la plus opiniâtre, ne trouvant que des cœurs insensibles à ses bienfaits, et rebelles aux vérités qu'il leur annonçait, sans qu'il ait jamais laissé échapper le moindre signe d'impatience, ni la moindre plainte.
Et nous, mes Frères, nous ses membres et ses disciples, hélas 1 les plus petits dégoiils, les plus petites répugnances que nous éprouvons dans la pratique de la vertu, révoltent notre délicatesse; ce ne sont que plaintes, que murmures, dès que nous cessons de goûter ces attraits, cette sensibilité qui adoucit tout ce que le devoir peut avoir de pénible; troublés, découragés, nous sommes presque tentés d'abandonner Dieu, et de retourner au monde, comme à un maître plus doux et plus commode ; en un mot, nous ne voudrions trouver au service de Dieu que des douceurs et des consolations-
Mais notre divin Maître , en nous appelant à sa suite, ne nous l'a-t-il pas déclaré en termes exprès que le royaume des cieux ne se donne qu'à titre de conquête, et qu'il n'y a que ceux qui se font violence qui le ravissent ? Et ces paroles que signifient-elles, sinon qu'entrant au service de Dieu, on ne doit point se promettre qu'on y trouvera toujours une certaine douceur, un certain goût sensible, qui en ôte toute la peine, ou qui la fait aimer ; qu'au con-
traire, il est presque certain qu'on y éprouvera des dégoijts, des amertumes, des répugnances, qui exerceront notre patience, et qui mettront notre fidélité à de fréquentes épreuves; qu'on sentira souvent la pesanteur du joug, sans sentir l'onction de la grâce qui le rend léger, parce que la piété contrarie essentiellement nos anciens gofils et nos premiers penchants, pour lesquels nous conservons toujours un reste malheureux de tendresse, et qu'on ne mortifie point sans que le cœur en souffre ; que d'ailleurs nous aurons à essuyer les caprices éternels d'un cœur inconstant et léger, si difficile à fixer, qui, à propos de rien et sans aucun sujet, se dégoûte de ce qu'il a le [dus aimé? Voilà, mes Frères, à quoi nous avons dû nous attendre, lorsque nous avons embrassé le parti de la vertu; c'est ici le temps des combats et des épreuves; la paix et la félicité ne sont que pour le ciel. Mais, malgré cela, je dis qu'il est injuste de prendre, dans ces dégoûts qui accompagnent la vertu en cette vie, un prétexte, ou d'abandonner Dieu, quand on a commencé à le servir, ou de n'oser le servir, quand on a commenté à le connaître. En voici les raisons : premièrement, parce que les dégoûts sont inévitables en celte vie ; secondement, parce que ceux de la piété ne sont pas si amers qu'on se les figure; troisièmement, parce qu'ils le sont moins que ceux du monde; quatrièmement, parce que quand ils le seraient autant, ils ont des ressources que ceux du monde n'ont pas. Suivons ces vérités édifiantes, après que nous aurons imploré, etc. Ave^ Maria.
PREMIÈRE RÉFLEXION
J*ai dit, premièrement, parce que les dégoûts sont inévitables en cette vie. Hélas, mon Dieu 1 nous nous plaignons que le service de Dieu nous dégoûte; mais telle est la condition de
MERCREDI DE LA PASSION {' DEGOUTS DE LA PIÉTÉ EN CETTE VIE
celle vie misérable. L'homme, né pour jouir pleinement de Dieu, ne saurait être heureux ici- bas, où nous ne le possédons jamais qu'imparfaitement ; les dégoûts sont une suite nécessaire de l'inquiétude d'un cœur qui n'est point à sa place, et qui ne peut la trouver sur la terre ; qui cherche à se fixer, et qui ne le saurait dans toutes les créatures qui l'environnent; qui, dégoûté de tout le reste, s'attache à Dieu ; mais qui ne pouvant le posséder autant qu'il en est capable, sent toujours qu'il manque quelque chose à son bonheur, s'agite pour y parvenir, et n'y parvient jamais pleinement ici-bas, trouvant presque dans la vertu le môme vide et les mêmes dégoûts qu'il avait trouvés dans le crime; parce que, à quelque degré de grâce qu'il soit élevé, il lui reste toujours bien du chemin à faire pour arriver à cette plénitude de justice et d'amour, qui possédera tout notre cœur, qui remplira tous nos désirs, qui éteindra toutes nos passions, qui occupera toutes nos pensées, et que nous ne saurions jamais trouver que dans le ciel K
S'il était possible d'être heureux sur la terre, on le serait sans doute en servant Dieu, parce que la grâce calme nos passions , modère nos désirs, console nos peines, et met en nous un commencement de ce bonheur parlait que nous attendons, et dont nous ne jouirons que dans la bienheureuse immortalité. De toutes les situations où l'homme peut se trouver en celte vie, celle de la justice l'approche sans doute le plus près de sa félicité ; mais comme elle le laisse toujours dans la voie qui y conduit, elle le laisse aussi encore inquiet et en un sens misérable.
Nous sommes donc injustes de nous plaindre des dégoûts qui accompagnent la vertu. Si le monde faisait des heureux, nous aurions raison de trouver mauvais qu'on ne le fût pas en servant Dieu. Nous pourrions, ce semble, lui reprocher qu'il maltraite ses serviteurs ; qu'il les prive d'un bonheur qui n'est dû qu'à eux seuls; qu'il les rebute, loin de les attirer; et
* Massillon a vraiment l'art d'élever et de féconder les sujets qui sembleraient, au premier abord, les plus stériles ou les moins nobles. Ce sermon , comme on le verra , est admirable et par la justesse des observations morales, et parla mélancolie des léflexious, et par la vérité des sentiments, et surtout par la générosité des idées qu'il communique au lecteur ou à l'auditeur. « S'il était possible d'être heureux sur la terre, on le serait sans doute en servant Dieu ». Et cependant, même la vie juste et chrétienne laisse l'homme « encore inquiet et en un sens misérable ». Voilà comme ce grand orateur sait être sincère et profond.
AIass, — Tome II.
que le monde a par -dessus lui d'être un maître plus consolant et plus fidèle. Mais parcourez tous les états; interrogez tous les pécheurs; consultez tour à tour les partis;ms des différents plaisirs que le monde promet, et les différentes passions qu'il inspire; l'envieux, l'ambitieux, le voluptueux, l'oiseux, le vindicatif; nul n'est heureux ici-bas ; chacun se plaint; nul n'est à sa place; chaque condition a ses dégoûts ; à chaque état sont attachées des amertumes ; la terre est la patrie des mécontents \ et les dégoûts de la vertu sont bien plus une suite de la condition de cette vie mortelle que les défauts de la vertu même. D'ailleurs, Dieu a ses raisons pour laisser icibas les âmes les plus justes dans un état , en quelque sorte, toujours violent et désagréable à la nature ; il veut par là nous dégoûter de celte vie misérable ; nous faire soupirer après notre délivrance et cette patrie immortelle, où rien ne manquera plus à notre bonheur. Je sens en moi, disait l'Apôtre, une loi funeste toujours opposée à la loi de Dieu : je ne fais pas le bien que j'aime et que je voudrais faire; et je fais le mal que je hais, et que je souhaiterais d'éviter. Mon homme intérieur trouve la loi de Dieu juste et sainte ; et cependant mon homme charnel et extérieur, qui est en moi, se révolte sans cesse contre elle. Infortuné que je suis! qui me délivrera donc de ce corps de mort, qui est la source de tous mes malheurs et de toutes mes peines ? Infelix ego homoï guis me liber abit de corpore mords hu' jus * ? Voilà l'effet le plus naturel que doivent opérer les dégoûts de la vertu dans un cœur chrétien : la haine de nous-mêmes ; le mépris de la vie présente; le désir des biens éternels; l'empressement d'aller jouir de Dieu, et d'être délivré de toutes les misères inséparables de cette vie mortelle.
De plus, si la vertu était toujours accompagnée de consolations sensibles ; si elle formait toujours ici-bas pour l'homme un état heureux et tranquille, elle deviendrait une récompense temporelle ; on ne chercherait plus, en se donnant à Dieu, les biens de la foi , mais les consolations de l'amour-propre; on se chercherait soi-même en faisant semblant de chercher Dieu ; on pourrait ne se proposer dans la vertu que ce repos sensible, où elle mettrait le cœur,
1 Cette réflexion est aussi juste qu'heureusement exprimée* * Rom., vu, 24,
GRAND-CARÉAIE,
en le délivrant de ces passions violentes et inquiètes, qui le déchirent sans cesse, plutôt que l'observance des règles et des devoirs que la loi de Dieu nous impose. Le Seigneur n'aurait p!us que des adorateurs mercenaires et intéressés, qui viendraient, non pas porter son joug, mais se reposer à l'ombre de sa voix*; des ouvriers qui se présenteraient, non pas tant l)0ur travailler à la vigne et porter le poids du jour et de la chaleur, que pour en goûter tranquillement les fruits, des serviteurs, qui, loin de faire valoir son talent pour le profit de leur maître, le tourneraient à leur propre utilité, et n'en feraient usage que pour eux-mêmes.
Les justes vivent de la foi ; or, la foi espère et ne possède pas encore; tout est avenir pour les chrétiens, leur patrie, leurs biens, leurs plaisirs, leur héritage, leur royaume; le présent n'est point pour eux. C'est ici le temps des tribulations et des amertumes ; c'est ici un exil et une terre étrangère, où les larmes et les soupirs deviennent la seule consolation du fidèle. Il est injuste de chercher des douceurs dans un lieu où tout nous retrace nos malheurs, où tout nous offre de nouveaux périls , où tout réveille le sentiment de nos misères, où nous vivons environnés d'écueils, où nous sommes en proie à mille ennemis, où tous nos pas peuvent devenir des chutes , où tous nos jours sont marqués de quelque infidélité nouvelle, où, livrés à nous-mêmes, et sans le secours du ciel, nous ne faisons que le mal , où nous répandons même la corruption de notre cœur sur le peu de bien que la grâce nous fait faire. Il est, dis je, injuste de chercher une félicité et des consolations humaines dans un séjour si triste et si désagréable aux enfants de Dieu. Ce sont ici les jours de notre deuil et de notre tristesse; les jours de paix et de joie viendront ensuite. Si, en abandonnant Dieu, nous pouvions être vraiment heureux, notre inconstance semblerait du moins avoir une excuse. Mais, je l'ai déjà dit, le monde a ses dégoûts comme la vertu; en changeant de maître, nous ne faisons que changer de supplice; en diversifiant nos passions, nous ne faisons que diversifier nos amertumes. Le monde a des dehors plus riants que la vertu, je l'avoue ; mais partout le fond n'est que travail et affliction d'esprit; et, puisque les peines sont inévitables en cette vie, et qu'il faut es-
* Croix?
suyer des dégoûts ou du côté du monde ou du côté de la vertu, y a-t-il à balancer? Ne vautil pas encore mieux souffrir avec mérite que souffrir en vain, et ne pouvoir mettre nos peines qu'au nombre de nos crimes? Première vérité : les dégoûts sont inévitables en cette vie.
DEUXIÈME RÉFLEXION
Mais j'ai dit, en second lieu, que ceux de la piété ne sont pas si amers qu'on se les figure.
Car, mes Frères, quoique nous convenions que le royaume de Dieu souffre violence, que Jésus-Christ est venu porter le glaive dans nos cœurs pour faire des séparations et des reretranchements qui coûtent à la nature, que le temps de la vie présente est le temps de l'enfantement du nouvel homme, toujours suivi de peines et de douleurs, et que pour nous réconcilier avec Dieu il faut commencer par nous faire une guerre cruelle à nousmêmes ; il ne s'ensuit pas cependant que la destinée d'une âme qui sert le Seigneur, soit fort à plaindre, et que les dégoûts de la vertu soient aussi amers que le monde se les figure. La vertu n'a contre elle que les préjugés des sens et des passions ; elle n'a de triste que le premier coup d'œil ; et ses amertumes ne vont pas si loin qu'on doive la fuir comme une condition insoutenable et malheureuse.
Car, premièrement, on y est du moins à couvert des dégoûts du monde et des passions; et, quand la vertu n'aurait que cet a\anlage de nous mettre à l'abri de toutes les tempêtes des passions, des fureurs, des jalousies, des soupçons, des amertumes, du vide de la vie mondaine; quand nous ne gagnerions, en nous tournant à Dieu, que de secouer le joug du monde ; que de nous mettre au-dessus de ses espérances, de ses événements, de ses agitations et de ses vicissitudes éternelles; que de devenir maîtres de notre cœur ; que de ne dépendre que de nous-mêmes ; que de n'avoir plus à compter qu'avec Dieu ; que de ne plus nous lasser en vain en courant après des fantômes qui nous échappent sans cesse; hélas! la destinée d'une âme juste serait toujours digne d'envie; quelles que pussent être les amertumes de la vertu, elles seraient mille fois plus souhaitables que les plaisirs du monde; et il vaudrait toujours mieux s'affliger avec le peuple de Dieu que participer aux joies fades et puériles des enfants du siècle.
MERCREDI DE LA PASSIONS DÉGOÛTS DE LA PIÉTÉ EN CETTE VIE
Secondement, si la vertu ne nous garantit pas des afflictions, et des disgrâces inévitables sur la terre, du moins elle les adoucit ; elle soumet notre cœur à Dieu ; elle nous fait baiser la main qui nous frappe ; elle nous découvre dans les coups dont le Seigneur nous afflige , les remèdes de nos passions ou les justes peines de nos crimes. Et quand la vertu n'aurait encore que le privilège de diminuer nos douleurs en diminuant nos attachements ; de nous rendre moins sensibles à nos pertes, en nous détachant peu à peu de tous les objets que nous pouvons perdre un jour ; de préparer notre âme aux afflictions en la tenant sans cesse soumise à Dieu ; quand la vertu n'aurait que cette consolation, hélas 1 devraiton se plaindre de toutes les amertumes qui l'accompagnent ? Et qu'y a-t-il de plus à désirer dans cette vie misérable, où tous nos jours ne sont presque marqués que par des afflictions et des contre-temps ; où tout nous échappe ; où nos proches, nos amis, nos protecteurs, nous sont à tous moments enlevés, et tombent sans cesse à nos côtés ; où notre fortune ne tient à rien, et change tous les jours de face : hélas I qu'y a-t-il de plus à désirer qu'une situation qui nous console dans ces événements ; qui nous soutienne dans ces orages; qui nous calme dans ces agitations; et qui, dans les changements éternels qui se passent ici-bas autour de nous, nous laisse du moins toujours les mêmes ?
Troisièmement, ces répugnances et ces dégoûts, qui nous révoltent si fort contre la vertu, ne consistent au fond qu'à réprimer des passions qui nous rendent malheureux, et qui sont la source de toutes nos peines. Ce sont des remèdes un peu douloureux, à la vérité ; mais ils servent à guérir des maux qui le sont infiniment davantage. C'est une contrainte qui nous gêne; mais qui, en nous gênant, nous délivre d'une servitude qui nous accablait. C'est une amertume qui mortifie les passions; mais qui, en les mortifiant, les affaiblit et les calme. C'est un glaive qui perce le cœur jusqu'au vif; mais qui en fait sortir la corruption cl la pourriture ; de sorte que dans la douleur même de la plaie nous trouvons la douceur et la consolation d'un remède. Ce sont des maximes qui révoltent toutes nos inclinations; mais qui, en les révoltant, les rapprochent de l'ordre et de la règle. Ainsi les amertumes et les épines de la vertu ont toujours du moins
une utilité présente qui en dédommage. En nous dégoûtant, elles nous purifient ; en nous piquant, elles nous guérissent ; en nous troublant, elles nous calment. Ce ne sont pas ici des dégoûts du monde dont il ne nous reste jamais que l'amertume, de ces gênes, de ces contraintes que nos passions nous imposent, et qui n'ont pour tout fruit que d'augmenter nos malheurs en fortifiant nos passions injustes. Ce ne sont pas de ces violences mondaines, qui n'aboutissent jamais à rien, qui ne nous valent rien, qui ne servent souvent qu'à nous rendre odieux à ceux à qui nous voulons plaire , qui éloignent de nous les grâces et les faveurs que nous voulons mériter par elles, qui nous laissent toujours nos haines , nos désirs , nos inquiétudes et nos peines. Ce sont des violences qui avancent l'ouvrage de notre sanctification, qui détruisent peu à peu en nous l'ouvrage du péché, qui nous perfectionnent, qui nous embellissent, qui ajoutent tous les jours un nouvel éclat à notre âme, une nouvelle solidité à nos vertus, une nouvelle force à notre foi, une nouvelle facilité à nos démarches de salut, une nouvelle fermeté à nos bons désirs, et qui portent avec elles le fruit qui nous paie et qui nous console.
Je n'ajoute pas que la source de nos dégoûts est dans nous-mêmes, plutôt que dans la vertu ; que ce sont nos passions qui forment nos répugnances ; que la vertu n'a rien que d'aimable en elle-même; que si notre cœur n'avait point été dépravé par l'amour des créatures, nous ne trouverions de doux et de consolant que les plaisirs de l'innocence ; que nous sommes nés pour la justice et pour la vérité ; que ce devrait être là notre premier goût, comme c'est notre première destinée; et que si nous trouvons en nous des penchants opposés, du moins il ne faut pas en accuser la vertu ; il ne faut nous en prendre qu'à nousmêmes. Je pourrais ajouter encore que peutêtre c'est le caractère particulier de notre cœur qui répand pour nous tant d'amertume sur tout le détail de la vie chrétienne ; qu'étant peut-être nés avec des passions plus vives, et un cœur plus sensible au monde et aux plaisirs, la vertu nous paraît plus triste et plus insoutenable; que ne trouvant pas dans le service de Dieu le même attrait que nous avons trouvé dans le monde, notre cœur, accoutumé aux plaisirs vifs et piquants, ne saurait plus
GRAND-CARËMEj
s'accommoder de la prétendue tristesse d'une vie chrétienne ; que la dissipation infinie où nous avons vécu, nous rend runiformité des devoirs plus ennuyeuse; l'agitation des parties et des plaisirs, la retraite plus dégoûtante; l'abandonnement aux passions, la prière plus pénible ; les maximes frivoles dont nous nous sommes toujours occupés, les vérités de la foi plus insipides et plus étrangères ; que notre esprit ne s'étant jamais rempli que de choses vaines, que de lectures fabuleuses, pour ne rien dire de plus , que d'aventures chimériques, que des fantômes du théâtre, ne saurait plus goûter rien de solide ; que n'ayant jamais mêlé rien de sérieux dans toute notre vie, il est difficile que le sérieux de la piété ne nous dégoûte, et que nous trouvions Dieu de notre goût, si j'ose parler ainsi, nous qui n'avons jamais goûté que le monde et sa fumée.
Et cela étant, quel bonheur, quand on porte à la vertu un cœur que le monde n'avait pas encore gâté 1 Quel bonheur, quand on entre dans le service de Dieu avec des inclinations heureuses, et des restes de sa première innocence ! Quel bonheur , quand on commence de bonne heure à connaître le Seigneur ; qu'on revient à lui dans cette première saison de la vie, où le monde n'a pas encore fait sur le cœur des impressions si profondes et si désespérées ; où les passions encore naissantes se plient facilement vers le bien, et nous font de la vertu comme une inclination naturelle! Quel bonheur, quand on a pu mettre de bonne heure un frein à son cœur ; qu'on l'a accoutumé à porter le joug du Seigneur; et qu'on a arrêté presque dans leur naissance des passions qui nous rendent malheureux dans nos crimes, et qui font aussi toute l'amertume de nos vertus 1 Que de dégoûts, que de peines, que d'inquiétudes s'épargne- t-on ! que de facilités et de consolations se prépare-t-on 1 que de douceurs répandues sur le reste de la vie ; et quelle différence pour le repos môme et la seule tranquillité de nos années, entre des jours dont les prémices ont été pures, et ceux qui, infectés dans leur source, ont senti couler de là une amertume fatale qui a flétri toutes leurs joies, et s'est répandue sur tout le reste de la carrière 1 C'est donc nous seuls, dit saint Augustin, qui rendons la vertu désagréable; et nous avons tort de nous plaindre d'un malheur où nous avons tant de part, et d'attribuer
à la vertu des défauts qui sont notre seul ouvrage *.
Mais quand ces réflexions seraient moins solides; quand il serait vrai que nous ne sommes pas les premières causes de nos dégoûts pour la vertu ; du moins serait-il incontestable, que plus nous différons de retourner à Dieu, plus nous rendons ce dégoût, qui nous éloigne de lui, invincible; que plus nous reculons, plus nous fortifions en nous notre répugnance pour la vertu ; que si la vie chrétienne nous otîre maintenant des devoirs tristes et ennuyeux, ils nous paraîtront plus insupportables, à mesure que nous vieillirons dans le monde et dans le goût de ses plaisirs injustes. Si le délai de la conversion pouvait adoucir ce que la vertu a d'amer et de pénible ; si en tenant plus longtemps contre la grâce, nous pouvions obtenir, pour ainsi dire, une composition plus favorable, et gagner que la piété nous fût ensuite offerte avec plus de charmes et d'agréments, et à des conditions plus douces et plus flatteuses, hélas ! quelque risque que l'on coure en différant, l'espérance d'adoucir nos peines pourrait, en quel(}ue sorte, servir d'excuse à nos retardements. Mais le délai ne fait que nous préi)arer de nouvelles amertumes ; plus nous accoutumons notre cœur au monde, plus nous le rendons inhabile à la vertu ; ce n'est plus qu'un vase souillé, dit le Prophète, et à qui les passions, que nous avons laissé vieillir, ont imprimé un goût et une odeur de mort, qui demeure pour l'ordinaire tout le reste de la vie. Aussi, mes Frères, lorsqu'après un long cours de crimes et de passions invétérées , il faut revenir à Dieu , quels obstacles que ces dégoûts affreux 1 quelle insensibilité pour le bien ne trouve-t-on pas dans soi-même ! Ces cœurs que le monde a toujours occupés, et qui veulent aller consacrera Dieu les restes d'une vie toute mondaine, quel bouclier d'airain, dit le Prophète, n'opposent-ils pas à la grâce ! quelle dureté aux saintes consolations de la vertu ! lis jieuvent la trouver juste ; mais ils ne sauraient plus, disent-ils, la trouver aimable. Ils peuvent revenir à Dieu ; mais ils ne le goûtent plus. Us peuvent se nourrir de la vérité; mais ce n'est plus pour eux qu'un pain de tribu-
* Ce délicieux tableau d'une Ame innocenle, pure et pieuse depuis les prémices de la vie jusqu'aux jours les plus avancé», cette peiuture ravissante des joies des coeurs vertueux, a quelque chose de la poésie des t'éuelou et des Racine.
MERCREDI DE LA PASSION : DÉGOÛTS DE LA PIÉTÉ EN CETTE VIE
lation et d'amertume. Ils peuvent chercher le royaume de Dieu et le trésor de l'Evangile ; mais c'est comme des esclaves infortunés, condamnés à chercher l'or à travers la dureté des rochers dans des mines laborieuses. Ils peuvent puiser l'eau dans le puits de Jacob ; mais ils n'en ont jamais que le travail , ils n'en ont pas les douceurs et les consolations, qui portent la paix et le rafraîchissement dans l'âme. Ils voudraient aller à Dieu, et tout les en éloigne. Ils voudraient fuir le monde, et ils le portent partout dans leur cœur. Ils cherchent les gens de bien, et ils n'y trouvent qu'un ennui et une tristesse qui les dégoûte de la piété même. Ils tentent de vaquer à la prière; et leur cœur, fermé à la vérité, ne s'y repaît que de fantômes et de chimères. Ils s'appliquent aux œuvres saintes; hélas î et ce n'est qu'unebienséance ennuyeuse qui les y soutient. Il semble qu'ils jouent dans la vertu le personnage d'un autre , si peu la vertu leur convient, si fort ce caractère les contraint et les gêne ; et quoiqu'ils cherchent de bonne foi le salut, il y paraît je ne sais quoi de si contraint et de si étranger qu'on croit qu'ils n'en font que le semblant, et que ne se sentant point nés pour la vertu, ils veulent du moins s'en donner les apparences.
Les dégoûts et les ennuis ne doivent donc point nous éloigner de la vertu, puisqu'à mesure que nous nous en éloignons, nous les rendons tous les jours plus violents et plus insupportables. Mais après tout, mes Frères, de bonne foi, est-ce à nous à reprocher à Dieu qu'on s'ennuie dans son service? Ah ! si nos esclaves et nos domestiques nous faisaient le même reproche ; s'ils se plaignaient de l'ennui qu'ils trouvent en nous servant ; ils le pourraient, et ils auraient droit de s'en plaindre : nos humeurs éternelles dont ils souffrent tant ; nos bizarreries et nos caprices auxquels il faut qu'ils s'accommodent; nos heures et nos moments auxquels il faut qu'ils s'assujétissent; nos plaisirs et nos goûts auxquels il faut qu'ils sacrifient leur repos et leur liberté ; notre indolence toute seule qui leur coûte tant, qui leur fait dévorer tant d'ennui, passer des moments si tristes, sans que nous daignions même nous en apercevoir; sans doute ils auraient droit de se plaindre. Cependant , s'ils osaient le dire, qu'ils s'ennuient en nous servant ; qu'ils n'y trouvent aucun plaisir ; qu'ils n'ont aucun goût pour nous; et que
tous les services qu'ils nous rendent sont pour eux d'un dégoût qui leur paraît insoutenable ; hélas ! nous les regarderions comme des insensés; nous les trouverions trop heureux d'avoir à soutenir nos humeurs et nos caprices; nous les croirions trop honorés d'être auprès de nous ; nous dirions qu'ils sont payés pour s'ennuyer. Ah, mes Frères 1 et Dieu ne paie-t-il pas assez bien ceux qui le servent, pour qu'ils supportent les dégoûts et les ennuis qui peuvent se trouver dans son service ; et ne sommes-nous pas trop heureux encore qu'il veuille accepter nos services malgré nos dégoûts et nos répugnances qui les rendent tièdes et languissants? Ne nous comble-t-il pas assez de bienfaits, pour avoir droit d'exiger que nous souffrions pour lui quelques peines légères? ne nous en promet-il pas encore d'assez inestimables, pour adoucir les petits dégoûts attachés à ses ordonnances ? ne doit-il pas trouver étrange que de viles créatures qui tiennent tout de lui, qui ne sont que pour lui, qui attendent tout de lui, se plaignent qu'on s'ennuie dans son service; que des vers de terre, qui n'ont rien de grand que l'honneur de lui appartenir, osent se plaindre qu'ils n'ont point de goût pour lui, et qu'il est bien triste et ennuyeux d'entreprendre de le servir et de lui être fidèle? Est-il donc un maître semblable à nous, bizarre, inquiet, indolent, tout occupé de lui-même, et qui ne cherche qu'à se rendre heureux aux dépens du repos de ceux qui le servent? Injustes que nous sommes I nous osons faire à Dieu des reproches que nous regarderions comme des outrages pour nous dans la bouche de nos esclaves.
Seconde vérité : les dégoûts de la vertu ne sont pas si amers qu'on se les figure.
TROISIÈME RÉFLEXION
Mais quand ils le seraient, j'ai dit en troisième lieu qu'ils le sont infiniment moins que ceux du monde ; et c'est ici, mes Frères, où je pourrais appeler le monde lui-même en témoignage, et où la propre expérience des âmes mondaines me lient lieu de preuve. Car si vous suivez encore les voies du monde et des passions, qu'est-ce que votre vie toute entière, qu'un ennui continuel, où en diversifiant vos plaisirs, vous ne faites que diversifier vos dégoûts et vos inquiétudes? qu'est-ce
GRAND-CAREME.
que voire vie qu'un vide éternel, où vous êtes à charge à vous-mêmes? qu'est-ce que votre vie qu'une circulation fastidieuse de devoirs, de bienséances, d'amusements, d'inutilités, qui revenant sans cesse, n'ont rien de plus doux que de remplir désagréablement des moments qui vous pèsent, et dont vous ne savez que faire? qu'est-ce que votre vie qu'un flux et reflux de haines, de désirs, de chagrins, de jalousies, d'espérances, qui empoisonnent tous vos plaisirs, et qui font qu'au milieu de tout ce qui devrait vous rendre heureux, vous ne pouvez réussir à être contents de vous-mêmes?
Quelle comparaison entre les fureurs des passions, l'humiliation d'une préférence injuste, le chagrin d'un oubli éclatant, la sensibilité d'un mauvais office , et les peines légères de la vertu? quelle comparaison entre les assujétissements de l'ambition, les gênes et les travaux des prétentions et des espérances, les peines pour parvenir, les violences et les souplesses pour plaire, les soins, les inquiétudes, les agitations pour s'élever, et les violences légères qui nous assurent le royaume de Dieu, et les dégoûts presque insensibles de la vertu? quelle comparaison entre les amertumes d'une passion profane , les soupçons , les jalousies , les craintes , les dégoûts , les contradictions, les fureurs, et les amertumes consolantes du service de Dieu? quelle comparaison entre les remords affreux de la conscience , ce ver secret qui nous ronge sans cesse, cette tristesse du crime qui nous mine et qui nous abat , ce poids de l'iniquité qui nous accable, ce glaive intérieur qui nous perce, que nous ne saurions arracher, et que nous portons partout avec nous, et la tristesse aimable de la pénitence qui opère le salut? Mon Dieu ! peut-on se plaindre de vous, quand on a connu le monde? votre joug peutil paraître triste, au sortir du joug des passions ; et les épines de votre croix ne sont-elles pas des fleurs, comparées à celles dont les voies du monde et de l'iniquité sont semées?
Aussi nous entendons tous les jours, mes Frères, les amateurs du monde eux-mêmes décrier le monde qu'ils servent, se plaindre de lui ; se savoir mauvais gré de leur destinée ; faire des invectives piquantes contre ses injustices et ses abus; le censurer, le condamner, le mépriser, le trouver insupportable ; mais trouvez-moi, si vous le pouvez, des
âmes vraiment justes qui fassent des invectives contre la vertu ; quî la condamnent , qui la méprisent, qui détestent leur sort de s'être embarqué dans une voie si remplie de chagrins et d'amertumes. Nous entendons tous les jours le monde lui-même envier la destinée de la vertu, et convenir qu'il n'y a d'heureux que les gens de bien ; mais trouvez-moi, si vous le pouvez, une âme vraiment juste qui envie la destinée du monde; qui publie qu'il n'y a que les partisans du monde d'heureux; qui fasse l'éloge de leur sort et de leur sagesse ; qui regarde sa condition comme la plus malheureuse et la plus insensée. Que dirai-je? nous avons bien vu quelquefois des pécheurs prendre , par désespoir et par dégoût du monde, des partis extrêmes; perdre le repos, la santé, la raison , la vie ; s'abattre, se détruire, se désoler, tomber dans des étals de noirceur et de mélancolie, et ne plus regarder la vie que comme le plus affreux de leurs tourments. Mais oîi sont les justes que les dégoûts de la vertu aient jetés dans des extrémités si terribles ? ils se plaignent quelquefois de leurs peines, il est vrai ; mais ils les aiment encore mieux que les plaisirs des passions : la vertu leur paraît quelquefois triste et dégoûtante, je l'avoue; mais avec toute sa tristesse, elle leur plaît encore davantage que le crime : ils voudraient quelquefois un peu plus de consolations sensibles du côté de Dieu ; mais ils détestent celles du monde : ils souffrent; mais la même main qui les éprouve les soutient, et ils ne sont pas tentés au-delà de leurs forces : ils sentent ce que vous appelez la pesanteur du joug de Jésus- Christ; mais en rappelant le poids de l'iniquité sous lequel ils ont gémi si longtemps , ils trouvent leur sort heureux, et ce parallèle les calme et les console.
En effet, mes Frères, premièrement, les violences qu'on se fait à soi-même sont bien plus douces que celles qui nous viennent du dehors, et qui nous arrivent malgré nous. Or, les violences de la vertu sont du moins volontaires ; ce sont des croix que nous choisissons par raison, et que nous nous imposons à nous-mêmes par devoir : il s'y trouve des amertumes; mais du moins on est consolé par le [)laisir de les avoir choisies. Mais les dégoûts du monde sont des croix forcées, qui nous viennent sans nous consulter; c'est un joug odieux qu'on nous impose malgré nous.
MERCREDI DE LA PASSION : DÉGOÛTS DE LA PIÉTÉ EN CETTE VIE
Nous ne le voulons pas ; nous ne l'aimons pas ; nous le détestons , et cependant il faut boire toute l'amertume de ce calice. Dans la vertu, nous ne souffrons que parce que nous voulons bien soufi'rir ; dans le monde, nous souffrons d'autant plus que nous le voudrions moins, et que tous nos penchants se révoltent contre nos peines.
Secondement, les dégoûts de la vertu ne sont à charge qu'à la paresse et à l'indolence ; ce sont des répugnances qui ne sont amères qu'aux sens. Mais les dégoûts du monde, ah! ils coupent dans le vif, ils mortifient toutes les passions, ils humilient l'orgueil, ils abaissent la vanité, ils allument l'envie, ils écrasent la fierté, ils désolent l'ambition, et il n'est rien de nous qui ne sente leur tristesse et leur amertume.
Troisièmement, les dégoûts de la vertu ne sont sensibles que dans les premières démarches ; ce sont les premiers efforts qui coûtent, la suite les adoucit ; les passions, qui d'ordinaire sont la source des dégoûts de la vertu, ont cela de propre, que plus on les réprime, plus elles deviennent dociles; les violences calment peu à peu le cœur , et nous laissent bien moins à souffrir pour les suites. Mais les dégoûts du monde sont toujours nouveaux; comme ils trouvent toujours en nous les mêmes passions, ils nous laissent toujours les mêmes amertumes ; ceux qui ont précédé ne servent qu'à rendre ceux qui suivent plus insupportables. En un mot les dégoûts du monde allument nos passions, et par là augmentent nos peines; ceux de la vertu ne font que les réprimer, et par là établissent peu à peu la paix et la tranquillité dans notre âme.
Quatrièmement enfin , les dégoûts du monde arrivent à ceux qui servent le monde avec plus de fidélité. Il ne les traite pas mieux pour les voir plus dévoués à son parti, et plus zélés pour ses abus et pour ses espérances. Au contraire, les cœurs les plus vifs pour le monde sont presque toujours ceux qui y trouvent plus de désagréments et d'amertumes ; parce qu'ils sentent plus vivement ses oublis et ses injustices : leur vivacité est la source de toutes leurs inquiétudes. Mais avec Dieu nous ne devons craindre que notre tiédeur ; mais les dégoûts de la vertu n'ont d'ordinaire pour principes que notre relâchement et notre paresse. Plus notre vivacité pour le Seigneur
augmente, plus nos dégoûts diminuent ; plus le zèle s'allume, plus les répugnances s'affaiblissent; plus nous le servons avec fidélité, plus nous trouvons d'attraits et de consolations dans son service. C'est en nous relâchant, que nous rendons les devoirs désagréables ; c'est en rabattant de notre ferveur, que nous ajoutons un nouveau poids à la pesanteur de son joug; et si malgré notre fidélité les dégoûts continuent, alors ce sont des épreuves et non pas des punitions ; ce ne sont •pas des consolations qu'on nous refuse, c'est un nouveau mérite qu'on nous ménage; ce n'est pas un Dieu irrité qui nous ferme son cœur, c'est un Dieu miséricordieux qui purifie le nôtre ; ce n'est pas un Maître mécontent qui suspend ses grâces, c'est un Seigneur jaloux qui veut éprouver notre amour ; ce ne sont pas nos hommages qu'on rejette, ce sont nos complaisances qu'on prévient ; on ne veut pas nous rebuter, on veut seulement nous assurer le prix de nos peines, en éloignant tout ce qui pourrait encore mêler l'homme avec Dieu , nous-mêmes avec la grâce, les appuis humains avec les dons du ciel, et les richesses de la foi avec les consolations de l'amourpropre. Et voilà, mes Frères, la dernière vérité qui va finir cet entretien : non -seulement les dégoûts de la vertu ne sont pas si amers que ceux du monde ; mais encore ils ont des ressources que ceux du monde n'ont pas.
QUATRIÈME RÉFLEXION
Je dis des ressources. Hélas ! mes Frères , on n'en trouve que dans la vertu. Le monde fait des plaies au cœur ; mais il ne fournit point de remèdes : le monde a ses chagrins ; mais il n'a rien qui les console : le monde est plein de dégoûts et d'amertumes ; mais on n'y trouve point de ressources.
Mais dans la vertu , il n'est point de peine qui n'ait sa consolation ; et s'il s'y trouve des répugnances et des dégoûts , il s'y trouve aussi mille ressources qui les adoucissent.
Premièrement, la paix du cœur et le témoignage de la conscience. Quelle douceur de se sentir en paix avec soi-même; de ne plus porter enfin au dedans de soi ce ver importun qui nous suivait partout ; de n'être plus déchiré des remords éternels qui empoisonnaient toute la douceur de notre vie; d'être enfin délivré du poids de l'iniquité I Les sens peu-
GRAND-CAUÉ-ME.
vent encore souffrir des amertumes de la vertu , je l'avoue ; mais du moins le cœur est tranquille.
Secondement, la certitude que nos peines ne sont pas perdues, que nos dégoûts sont pour nous de nouveaux mérites, que nos répugnances , en nous ménageant de nouveaux sacrifices , nous assurent un nouveau droit aux promesses de la foi ; que si la vertu nous coûtait moins, elle aurait aussi moins de prix aux yeux de Dieu ; et qu'il ne nous rend la voie si difficile , que pour rendre notre couronne plus brillante et plus glorieuse.
Troisièmement, la soumission aux ordres de Dieu , qui a ses raisons pour nous refuser les consolations sensibles de la vertu ; dont la sagesse ne fait rien qui n'ait ses causes dans notre propre utilité ; qui consulte plus nos intérêts que nos penchants ; et qui a mieux aimé nous mener par une voie moins agréable, parce qu'elle devait être pour nous la plus sûre.
Quatrièmement , les grâces dont il accompagne nos dégoûts, qui soutiennent notre foi, en même temps que nos violences abattent l'amour- propre ; qui fortifient notre cœur dans la vérité ^ en même temps que nos sens en sont dégoûtés ; qui font que notre esprit est prompt et fervent, quoique la chair soit faible et languissante; de sorte qu'il rend notre vertu d'autant plus solide , qu'elle est pour nous , ce semble , plus triste et plus pénible.
Cinquièmement, les secours extérieurs de la piété , qui sont pour nous autant de nouvelles ressources dans l'abattement et dans la sécheresse : les mystères saints, où Jésus-Christ lui-même, le consolateur des âmes fidèles, vient consoler notre cœur ; les vérités des divines Ecritures , lesquelles ne promettent icibas que des larmes , des tribulations aux justes , calment nos terreurs en nous faisant comprendre que nos plaisirs sont à venir; et que les peines qui nous découragent , loin de nous faire défier de notre vertu , doivent rendre notre espérance plus vive et plus assurée; enfln, la lecture de l'histoire des saints que nous voyons avoir été exercés par les mômes dégoûts et par les mêmes épreuves; qu'ainsi nous avons d'autant moins sujet de nous en plaindre, que des âmes bien plus fidèles que nous ont eu le même sort ; que telle a presque toujours été la conduite de Dieu envers
ses serviteurs ; et que si quelque chose peut nous répondre en celte vie de son amour pour nous, c'est qu'il nous mène par la voie de ses saints, et qu'il nous traite ici-bas comme il a presque traité tous tes justes.
Sixièmement, la tranquillité de la vie et l'uniformité des devoirs , qui ont succédé aux fureurs des passions et au tumulte de la vie mondaine ; qui nous ont ménagé des jours bien plus heureux et plus paisibles que ceux que nous avions passés au milieu du plaisir, et qui en nous laissant encore quelque peine , nous ont fait du moins une destinée plus tranquille et plus supportable.
Septièmement, la foi qui nous rapproche l'éternité , qui nous découvre le néant de tout ce qui passe, qui nous fait voir que dans un clin-d'œil tout sera fini, que nous touchons au terme heureux, que toute la vie présente n'est qu'un instant rapide , et qu'ainsi nos violences ne sauraient durer longtemps; mais que ce moment léger de tribulations nous assure un avenir glorieux et immortel , qui durera autant que Dieu même. Que de ressources pour un cœur fidèle ! Quelle disproportion entre les peines de la vertu et celles du crime! C'est pour nous en faire sentir la différence , mes Frères , que Dieu permet souvent que le monde nous possède un certain temps, que nous nous livrions durant les premières années de l'âge aux égarements dis passions, afin que, nous rappelant ensuite à lui, nous connaissions, par notre propre expérience, combien son joug est |)lus doux que celui du monde, o Je permettrai, dit-il dans l'Ecriture, que mon peuple serve quelque temps les nations ; qu'il se laisse séduire à leurs superstitions profanes, et qu'il porte le joug des incirconcis , afin qu'il sache mieux faire la différence de mon service et du service des rois de la terre , et qu'il sente combien mon joug est plus doux et plus supportable que la servitude des hommes : Verumtamcn servioit ei, xU sciant distantiatn servilutis meœ et servi tut is rcgiù terrarum * ».
Heureuses les âmes qui n'ont pas eu besoin de cette expérience pour se détromper ellesmêmes , et à qui il n'a rien coûté pour connaître la vanité du monde, et la triste destinée des plaisirs et des passions injustes 1 Hélas 1 puisqu'il faut enfin le mépriser, l'abandonner,
» II Parai., xii , 8.
MERCREDI DE LA PASSION : DEGOUTS DE LA PIÉTÉ EN CETTE VIE
s'en désabuser ; puisque des jours viendront où nous le trouverons frivole , dégoûtant, insoutenable ; où il ne nous restera plus, de ces joies insensées, que les remords cruels de nous y être livrés, que la confusion de les avoir suivies, que les obstacles qu'elles auront laissés dans notre cœur pour le bien : pourquoi ne pas prévenir de si tristes regrets? Pourquoi ne pas faire aujourd'hui ce que nous comptons nous-mêmes qu'il faudra faire un jour? Pourquoi attendre que le monde ait fait des plaies profondes dans notre cœur, pour recourir ensuite à des remèdes qui ne nous rétablissent qu'avec plus de peine, et qui nous coûtent au double pour remplacer les pertes que nous avons eu le malheur de faire? Au fond , nous nous plaignons de quelques dégoûts légers qui accompagnent la vertu; mais hélas! les premiers fidèles qui sacrifiaient aux maximes de l'Evangile leurs biens, leur réputation , leur fortune , leur vie ; qui couraient sur les échafauds confesser Jésus- Christ ; qui passaient tous les jours dans les chaînes, dans les prisons, dans les opprobres et dans les souffrances, et à qui il en coûtait tant pour servir Jésus-Christ , se plaignaientils des amertumes de son service ? Lui reprochaient-ils qu'il rendait malheureux ceux qui le servaient? Ah ! ils se glorifiaient dans leurs tribulations ; ils préféraient l'opprobre de Jésus-Christ à tous les vains plaisirs de l'Egypte ; ils ne comptaient pour rien les roues , les feux et les gibets , dans l'attente de la bienheureuse espérance; ils chantaient des hymnes et des cantiques au milieu des tourments, et regardaient comme un gain la perte de tout pour les intérêts de leur Maître. Quelle vie que la vie de ces hommes infortunés aux yeux de la chair, proscrits , persécutés , chassés de leur patrie , n'ayant pour tout asile que des antres et des cavernes ; regardés partout comme l'horreur de l'univers ; devenus exécrables à leurs amis, à leurs citoyens, à leurs proches I Ils s'estimaient heureux d'appartenir à Jésus-Christ; ils croyaient ne pas acheter assez cher la gloire d'être de ses disciples, et la consolation de prétendre à ses promesses. Et nous, mes Frères, au milieu de trop de commodités de la vie ; environnés de trop d'abondance, de prospérité, de gloire; trouvant peut-être même pour notre malheur dans les applaudissements du monde , qui ne peut s'empêcher d'estimer les gens de bien , la ré-
compense de notre vertu ; au milieu de nos proches, de nos enfants, de nos amis , nous nous plaignons qu'il en coûte trop pour servir Jésus-Christ; nous murmurons contre les dégoûts elles amertumes légères que nous trouvons dans la vertu ; nous nous persuadons presque que Dieu demande trop de ses créatures. Ah ! quand on mettra un jour en parallèle ces petits dégoûts que nous exagérons tant, avec les croix, les roues , les feux et tous les supplices des martyrs , les austérités des anachorètes, les jeûnes, les larmes, les macérations de tant de saints pénitents : ah ! nous rougirons alors de nous trouver presque seuls devant Jésus-Christ ; qui * n'avons rien souffert pour lui ; à qui son royaume n'a rien coûté, et qui portant devant son tribunal plus d'iniquités nous seuls qu'une infinité de saints ensemble, ne pouvons pourtant, en rassemblant toutes nos œuvres de piété, les comparer à une seule de leurs violences.
Cessons donc de nous plaindre de Dieu, puisqu'il a tant de raisons de se plaindre de nous-mêmes ; servons-le comme il veut être servi de nous. S'il nous adoucit le joug , bénissons sa bonté qui ménage ces consolations à notre faiblesse ; s'il nous en fait sentir toute la pesanteur, estimons-nous heureux encore qu'à ce prix il veuille bien accepter nos œuvres et nos hommnges. Recevons de sa main également les consolations et les peines, puisque tout ce qui vient de lui nous conduit également à lui ; sachons être, comme l'Apôtre , dans la disette ou dans l'abondance , pourvu que nous soyons à Jésus-Christ : l'essentiel n'est pas de le servir avec plaisir, c'est de le servir avec fidélité. Au fond, mes Frères, malgré tous les dégoûts et toutes les répugnances de la vertu , il n'y a pourtant de vrai plaisir qu'à être fidèle à Dieu ; il n'y a de consolation solide qu'à s'attacher à lui. Non , dit le Sage , il vaut encore mieux ne se nourrir que d'un pain d'absinthe et d'amertume avec la crainte de Dieu, que vivre dans son indignation au milieu des plaisirs et des joies profanes. Hélas ! de quelle joie peut-on être capable, quand on est ennemi de Dieu? Quel plaisir peut-on goûter, quand on ne porte dans le cœur que le trouble et l'amertume du crime? Non encore une fois, dit le Sage, il n'y a que la crainte de Dieu toute seule qui
* Notw qyàf Renouard ; gwi, 1745 et 1764.
238 GRAND-CARÉME.
sache charmer nos ennuis , adoucir nos mo- mondaine : Non enim habet amaritudineni
me lits de tristesse, et nous faire trouver une conversât io illius , nec tœdium convictus il-
espèce de douceur à nous entretenir avec tius '.
nous-mêmes : Et erit allocutio cogitationis et Grand Dieu 1 que le monde fait d'honneur à
fa?</H»2e/*; c'est elle qui nous rend la retraite votre service! que la destinée des pécheurs
douce , l'intérieur de nos maisons agréable ; est un éloge bien touchant de celle des justes I
qui nous fait goûter un repos consolant , loin que vous savez bien , mon Dieu , tirer votre
du monde et de ses amusements : Intrans in gloireet votre louange de vos ennemis mômes;
domum meam ^ conquiescam cum illa* ; c'est et que vous laissez peu d'excuses aux âmes
elle qui fait passer rapidement les journées , qui s'éloignent de vous, puisque vous leur
qui occupe laisiblement tous les moments, et faites, pour les attirer à la vertu, une res-
qui en nous laissant plus de loisir, nous laisse source même de leurs crimes, et que vous
bien moins de temps et d'ennui que la vie vous servez de leurs misères pour les rappeler
à vos miséricordes éternelles 1 Ainsi soit-il.
1 Sag., vm, 9.
«i6«rf., 16. «Sag., vm, 16.