PREMIÈRE PARTIE
Le monde n'a jamais aimé la vérité , parce que la vérité a toujours condamné le monde. Les hommes veulent jouir tranquillement de leurs erreurs et de leurs crimes ; et , comme celte fausse tranquillité ne peut durer qu'aussi longtemps qu'ils peuvent réussir à s'aveugler eux-mêmes , toute lumière qui ouvre leurs yeux à la vérité les blesse et les révolte.
De là les justes et les prophètes, que le Seigneur, dans sa miséricorde , suscita de siècle en siècle à la terre , pour être les témoins de la vérité, furent toujours odieux aux hommes, et réprouvés d'un monde dont ils venaient condamner les maximes. Isaïe, malgré le sang des rois dont il était issu , vit tout Jérusalem conspirer sa perte , et vouloir éteindre dans son sang la vérité qui ne meurt pas avec les justes qui meurent pour elle. Jérémie ne fut pas plus favorablement traité de son peuple ; et les chaînes et les prisons devinrent pour lui le prix de la vérité , dont les persécutions des méchants sont toujours ici-bas la récompense. Elle ne trouva dans Israël que des cœurs rebelles à la vérité , et les montagnes les plus inaccessibles purent à peine lui servir d'asile contre les embûches des impies. Enfin, le monde, toujours opposé à la vérité, s'est toujours élevé contre ceux qui venaient le troubler dans la possession paisible où il était de ses erreurs et de ses maximes.
Cependant, il est vrai que c'est par la condamnation et la mort de Jésus-Christ que le monde donne aujourd'hui la plus grande et la plus éclatante preuve de son opposition pour la vérité ; c'est-à-dire pour la vérité de sa doctrine , des écritures, de ses miracles, de son innocence et de sa royauté ; suivons toutes ces circonstances.
Je dis, premièrement, une opposition à la vérité de sa doctrine ; et c'est le respect humain qui la forme , cette opposition , même dans ses disciples. En vain le Sauveur les avait préparés au scandale de sa croix , en leur annonçant souvent qu'il fallait que le Christ souffrît , et qu'il entrât ainsi dans sa gloiçe ;
qu'ils ne devaient se promettre de part à son royaume , qu'autant qu'ils en auraient à l'amertume de son calice ; et que bienheureux ceux qui souffrent et qui sont persécutés. En vain toute sa doctrine n'était qu'une préparation aux croix et aux souffrances. Dès que le monde se déclare contre lui ; que les prêtres s'assemblent ; que les docteurs conspirent ; que le peuple nurmure; que tout Jérusalem le rejette ; ils chancellent, ils sont décourages, et voici jusqu'où le respect humain et la crainte du monde les aveugle sur la vérité de sa doctrine.
Dans Judas , elle forme un perfide , qui trahit son divin maître, et qui se joint à ses ennemis pour le perdre. Ce disciple infortuné, intimidé par le déchaînement des principaux de Jérusalem contre le Sauveur, ne se contente pas de l'abandonner; il s'adresse aux princes des prêtres, il devient le principal ministre de leur jalousie et de leur fureur : Que voulez-vous me donner^ leur dit-il , et je vous le livrerai^? Mais que peut vous donner le monde, disciple infidèle, qui puisse remplacer ce que vous allez perdre et ce que vous aviez reçu de Jésus-Christ? Quoi I la gloire et l'estime des hommes? Mais votre nom élait écrit dans le ciel ; et il va devenir à jamais l'opprobre et l'horreur de toute la terre ; le monde autorise le vice, mais au fond, il n'estime que la verlu. Quoi! des titres et des honneurs? Mais Jésus-Christ vous avait établi pasteur de son troupeau, colonne de son Eglise, prince d'un nouveau peuple ; et pour remplacer ces titres augustes , le monde va vous dégrader jusqu'aux ministères les plus vils et les plus inlâmes : qu'on est grand quand on est à Jésus-Christ ; et qu'on est méprisable et dévoué à tout ce qu'il y a de plus bas et de plus lâche, quand on est esclave du monde! Quoi! des biens et des richesses? Mais Jésus-Christ vous avait conflé les trésors du ciel; il vous avait donné toute la terre pour votre partage ; tout était à vous; et le monde ne vous paie en échange que d'un vil prix qu'il vous fait attendre longtemps , et dont le premier instant de possession vous dégoûte : le monde promet beaucoup, et ne donne rien ; Jésus -Christ donne toujours au-delà de ce que nous attendons, et ses dons surpassent toujours ses pro-
* Qaid vultis mihi dart, et... vobis eam tndam. Maith., UVI, 15.
messes. Quoi encore I des plaisirs réels et une félicité durable ? Mais Jésus-Christ vous aurait laissé la paix du cœur qui est l'héritage de ses disciples, et la seule source des vrais plaisirs ; et le monde ne va vous laisser que des remords cruels, un affreux désespoir, et tout le poids de votre crime : le monde mène par les plaisirs aux amertumes des passions ; Jésus-Christ mène par les croix à la paix du cœur et aux plaisirs tranquilles et solides de l'innocence. Que voulez -vous donc que vous donne le monde ? Comme on n'en peut rien espérer, on n'en devrait aussi rien craindre.
Mais la crainte des hommes, qui avait été la première source de la perfidie de Judas, devient celle de la défection des autres disciples. Le pasteur frappé , les brebis sont dispersées. Ils l'avaient suivi généreusement tandis qu'ils l'avaient vu maître de la mort et de la vie , et attirer après lui les grands et le peuple par l'éclat de ses prodi^^cs. 11 leur paraissait beau alors d'être de ce petit nombre de disciples qu'il avait choisis ; ils ne rougissaient pas de lui appartenir, et ils s'en faisaient même une gloire devant les hommes. Mais, dès qu'il est saisi, lié, méprisé, ils se cachent, ils ne le connaissent plus; sa faiblesse les scandalise; ses opprobres tant de fois annoncés les découragent. La vertu applaudie, honorée, favorisée, ne manque jamais de sectateurs; la verlu méprisée ou persécutée ne trouve plus personne qui ose se faire un honneur de se déclarer tout haut pour elle.
Pierre, lui-même, qui, loin des dangers, se promettait tout de son courage, n'est pas à l'épreuve d'une si dangereuse tentation. On lui demande s'il n'est pas disciple de cet homme : Numqidd et tu ex discipulis es hominis istivs^? c'est-à-dire s'il n'est pas du petit nombre de ces hommes heureux, à qui le Père céleste avait révélé le mystère du Christ; c'està-dire s'il n'est pas de ces dépositaires de sa puissance, auxquels il a confié les clefs du ciel et de l'enfer, le pouvoir de marcher sur les serpents et de disposer à leur gré de toute la nature ; c'est-à-dire s'il n'est pas de ces fondateurs de son Evangile , qui vont planter la foi au milieu des ténèbres de l'idolâtrie , conquérir tout l'univers, renverser tous les autels profanes , confondre toutes les sectes , éclairer toutes les nations, rendre muette toute la science
* Jean, xviii, 17.
VENDREDI-SAINÏ : SECONDE PASSION
des philosophes , soumettre les Césars , porter le salut à toute la terre , et qui doivent à la fin paraître au milieu des airs sur douze trônes de lumière, pour juger les douze tribus d'Israël; c'est-à-dire enfin s'il n'est pas de ces nouveaux ministres de son sacerdoce, qui vont être les premiers pasteurs de son Eglise, les pontifes des biens véritables, les Melchisédech d'un peuple saint, les médiateurs d'une alliance nouvelle, les conciliateurs des hommes avec Dieu , aux pieds desquels les princes et les rois delà terre viendront courber leurs têtes superbes, et mettre leurs sceptres et leurs couronnes: Numqidd et tu ex discipuUs es homini s is tins ? Est-ce donc d'avouer tant de grandeur, tant de gloire et de magnificence , que vous rougissez, faible disciple: Numqidd et tu ex discipuUs es hominis istiiis ? Quelle folie de se faire une honte devant les hommes du titre de disciple de Jésus-Christ! Le monde, avec toute sa gloire , a-t-il rien de si grand , de si haut , de si estimable , de si digne de la raison , que la vertu véritable?
Cependant , Pierre n'ose s'avouer disciple du Sauveur ; une lâche timidité l'aveugle; il déclare qu'il ne connaît point cet homme : Non novi hominem^; il alTecte d'ignorer jusqu'au nom de son divin maître. Lâche disciple! Mais c'est là ce Jésus, qui de pêcheur de poissons vous avait fait devenir pêcheur d'hommes, et qui , pour votre barque et vos filets, vous avait établi le chef et le principal ministre de son Eglise : Non novi hominem; il ne le connaît plus. Mais c'est là ce Fils du Dieu vivant que vous aviez confessé si généreusement, et pour qui vous aviez tant de fois protesté que vous étiez prêt de mourir : Non novi hominem; il ne veut plus le connaître. Mais c'est là ce bon maître qui vous avait honoré de sa plus tendre familiarité , qui vous avait admis à ses plus secrètes faveurs, et toujours préféré à tous les autres disciples; il affecte d'en ignorer jusqu'au nom : Non novi hominem. Mais c'est là ce Seigneur qui vous soutenait sur les flots, à qui les vents et la mer obéissaient , et que vous aviez vu sur le Thabor environné de tant de gloire et d'immortalité ; il ne le connaît plus : Non novi hominem. Mais enfin c'est là le Christ , à qui tous les prophètes ont rendu témoignage, cet Agneau de Dieu , que Jean-Baptiste vous a montré , que
*Matth.,xxvi,72.
tous les sacrifices avaient figuré, que tous vos pères avaient demandé , que les hommes appelaient , il n'y a qu'un moment , les uns Elie, et les autres Jean-Baptiste, ou quelqu'un d'entre les prophètes, et que vous aviez reconnu vous-même pour le Fils et l'envoyé de Dieu , qui seul avait les paroles de la vie éternelle ; il ne le connaît [)lus : Non jiovi hominem. Il oublie ses bienfaits, ses miracles, sa doctrine. Jusqu'où le respect humain n'aveugle-t-il pas un cœur faible et timide ; et quand on craint encore les hommes, de quoi peut- on répondre de soi-même à Jésus-Christ?
Quelle faiblesse, mes Frères! craindre les yeux du monde, quand on obéit à Dieu! se glorifier de servir les rois de la terre, et avoir honte de servir celui que les rois euxmêmes servent, et par qui seul ils ont droit de régner! avoir eu la force de vieillir dans le service d'un monde misérable; d'en soutenir les amertumes, les caprices, les assujétissenients, les dégoûts; et n'avoir pas le courage de consacrer publiquement à Jésus-Cbrist les restes d'une vie mondaine, et de remplir, à la vue des hommes, la grandeur des devoirs qu'il nous impose , et la noblesse de ses maximes \ Quelle faiblesse ! s'être fait honneur de sacrifier au monde, et souvent à des maîtres injustes et bizarres, son repos, sa santé, sa conscience, et n'oser pas même sacrifier du monde à Jésus-Christ ses discours frivoles et ses vaines censures! 0 mon Dieu, le monde aura-t-il toujours des partisans déclarés de ses illusions puériles; et la sublime sagesse de votre doctrine ne trouvera-t-elle jamais que des disciples tremblants et timides? Faiblesse et timidité dans les disciples, qui les aveugle sur la vérité de la doctrine de Jésus- Christ.
En second lieu , jalousie dans les prêtres et les docteurs, qui les aveugle sur la vérité des Ecritures. C'est là que Jésus-Christ les avait souvent renvoyés , comme au témoignage le moins suspect de la vérité de son ministère : Lisez les Ecritures^ leur disait il souvent; ce sont elles qui rendent témoignage de moi^. Le sceptre de Juda entre les mains d'un étranger ne leur permettait plus de douter que les temps marqués ne fussent arrivés; et que celui qui devait être envoyé , ne dût enfin
' Scrutamini scripturas... et illie sunt quœ teilimouium perhibent de me. Jean, v, 30.
GRAND-CARÊME
paraître : les aveugles éclairés , les boiteux redressés, les pauvres évangélisés, et mille autres traits de son ministère, leur disaient assez que c'était de lui dont Isaïe et les autres prophètes avaient parlé, lorsqu'ils avaient annoncé le Christ. Mais l'envie qui les aveugle l'emporte sur la vérité qui les éclaire; la grande réputation de Jésus-Christ, et son zèle contre leur hypocrisie, forme en eux un aveuglement de jalousie, qui ferme leurs yeux à tout ce qu'ils doivent à la vérité : plus la sainteté de Jésus-Christ éclate, plus leur injuste passion s'aigrit et s'allume ; et en voici toutes les démarches et tous les caractères.
Premièrement , la mauvaise foi : Que ferons-nous, disent-ils , c«r cet homme fait plusieurs prodiges , et tout le peuple court après lui ? Ils ne peuvent se dissimuler à eux-mêmes la vérité de ses miracles : Quia hic homo milita signa facit^ : ils en conviennent ensemble; mais c'est cela même qui les aigrit et les aveugle; ils se sentent diminuer dans l'estime du peuple , à mesure que la réputation de Jésus- Christ s'établit et s'augmente : que feronsnous, disent-ils? Quid facimus? Aveugles et conducteurs d'aveugles! ce que vous ferez? c'est de vous écrier avec le peuple : Que le Seigneur a visité Jsj'aël , et qu'un grand pj'ophèle a été suscité parmi vous*; c'est de lui dire avec le Scribe instruit dans le royaume des cieux : Maître, ?wîts savons que vous êtes envoyé de Dieu; car personne ne peut faire les œuvres que vous faites, si Dieu n'est avec lui^. Quid facimus? ce que vous ferez? c'est de dire avec l'aveuglc-né : Seigneur, nous croyons que vous êtes le Fils de Dieu''; avec un femme Ty rien ne : Fils de David, ayez pitié de nous^ ; avec le juste Siméon : Nous mourrons en paix maintenaiit , puisque nos yeux ont vu le salut de Dieu %• avec les disciples : A qui pourrions-nous aller désormais, puisque vous avez les paroles de lavie éternelle'^? enlin du moins avec les dénions : Nous savons qui
' Jean, xi, 47.
' Ouia propheta magnus surrcxit iti nobis, et quia Dcus visitavit (ilebetu suam. Luc, vu, IG.
* Rabbi, scitnus quia a Deo venisti magisler; nemo enim potest hxc signa facere, quœ lu facis , uisi fuerit Deus cum eo. Jeun, III, 2
* Credo, Domine. Jean, ix, 38.
» Miserere mei, Domine, fiii David. Maith., xv, 22.
* Nunc dimitlis servum luum, Domine... quia viderunt oculi mei salutare tuum. Luc, ii, 29, 30.
"> Ad quem ibimus ? verba vile stero» habeg. Jean, vi, 69.
vo?is êtes, ô saint de Dieu ' .' Quid facimus? ce que vous ferez ? Ah ! Tyr et Sidon , où il n'a jamais opéré des prodiges , pourraient dire : Que ferons-nous ; et qui nous montrera 1 salut promis à la terre? Les nations qui le desiraient depuis tant de siècles auraient eu le droit de dire : Que ferons-nous? nous avons attendu la lumière , et nous voici encore dans les ténèbres. Les rois et les prophètes, qui avaient tant souhaité de le voir, auraient pu s'écrier : Que ferons-nous , puisqu'il tarde tant de venir; et qui nous apprendra le jour de son arrivée ? Mais vous, à qui la grâce de Dieu, notre Sauveur, a apparu ; vous dont les yeux ont été assez heureux , pour voir ce que tant de prophètes avaient prédit, ce que tant de justes avaient désiré , ce que tant de nations avaient attendu , ce que le ciel avait promis depuis tant de siècles à la terre; vous à qui le Père céleste a montré son Fils bien-aimé, que pourriez-vous avoir à faire que de l'écouter, et recevoir le salut depuis longtemps promis à vos pères?
Et voilà le premier caractère d'une injuste jalousie, la mauvaise foi. On dispute tout haut à ceux dont on regarde l'élévation avec des yeux d'envie, des talents et des qualités louables, qu'on est forcé de leur accorder en secret ; on trouve à leurs vertus mêmes un mauvais côté, quand on ne peut les travestir en vices. La même jalousie nous éclaire sur ce qu'ils ont d'estimable, et nous le fait mépriser; on est ravi de mettre le public contre eux, tandis que notre conscience mieux instruite les justifie. Ainsi le plaisir qu'on a de tromper les autres à leur égard, n'est jamais parfait, parce qu'on ne saurait réussir à se tromper soi-même.
Secondement, la bassesse. Ils cherchent euxmêmes en secret un faux témoignage contre Jésus-Christ, et ils n'en sauraient trouver : Et... quœrebant falsum testimonium contra Jesum. . . et non invenerunt *. S'ils en eussent cherché de véritable, ahl tout eût répondu en faveui de l'innocent ; le peuple se lût écrié : Que Dieu n'avait jaiïiais donné une telle puissance aux hommes *. Tant de morts ressuscites, tant de malades guéris auraient protesté qu'il est
> Scio qui sis, sanctus Dei. Marc, l, 24. 2 Matlh., XXVI, 59, 60.
> Videntes autem turbse timuerunt et gloriQcaverunt Deum, qui dédit potestalem talem bomiuibus. MaUh., ix, 9.
VENDREDI-SAINT : SECONDE PASSION
la résurrection et la vie ^ Tant de pécheresses converties auraient publié qu'on ne peut résister aux paroles de grâce et de salut qui sortent de sa bouche^. Les pierres elles-mêmes du temple auraient crié à leur manière que le zèle de la maison de son Père le dévore ^. Que de lumière s'ils avaient voulu voir ! Et sur combien de vérités faut-il s'aveugler, et à combien de bassesses est-on réduit à se livrer, quand on s'est une fois livré à cette passion injuste I
Et c'en est le second caractère. Les voies que prend la jalousie pour nuire , sont toujours secrètes, parce qu'elles sont toujours basses et rampantes. On se glorifie des autres passions : un ambitieux se fait honneur de ses prétentions et de ses espérances; un vindicatif met sa gloire à faire éclater son ressentiment ; un voluptueux se vante de ses excès et de ses débauches. Mais il y a je ne sais quoi de bas dans la jalousie, qui fait qu'on se la cache à soimême : c'est la passion des âmes lâches ; c'est un aveu secret qu'on se fait à soi-même de sa propre médiocrité; c'est un aveuglement, qui nous ferme les yeux sur tout ce qu'il y a de plus bas et de plus indigne. On est capable de tout, dès qu'on peut être ennemi du mérite et de l'innocence.
Troisièmement, la dureté. Ces juges corrompus livrent le Sauveur à l'insolence et à la fureur de leurs serviteurs et de leurs ministres; et la jalousie, toujours cruelle, leur fait voir avec un plaisir inhumain les opprobres et les crachats dont on le couvre. Le sanctuaire même de la justice, et la majesté du tribunal sur lequel ils sont assis, ne peut servir d'asile à un innocent, contre les indignités et les outrages. Ahî l'arche d'Israël fut en sûreté dans le temple même de Dagon ; et l'idole elle-même respecta, en tombant à ses pieds, la majesté et la gloire de celui qui résidait en elle : et Jésus-Christ, l'arche du Nouveau Testament, est aujourd'hui outragé au milieu même de son sanctuaire et de ses ministres ; et si l'on tombe à ses pieds, en se prosternant devant lui, ce sont des hommages de dérision qui insultent à ses douleurs et à ses ignominies.
Qu'il reste peu de sentiment d'humanité
* Ego sum resurrectio et vita. Jean, xi, 25.
* Et mirabantur in verbis gratiae, quae procedebant de ore ipsius. Luc, IV, 22.
3 Zelus domus tuae comedit me. Jean, ti, 17 et Ps, lxvjii, 10.
dans un cœur, lequel, après avoir regardé d'un œil d'envie et de tristesse la prospérité de son frère, voit ses malheurs d'un œil d'allégresse et de complaisance ! Troisième caractère de cette injuste passion : la dureté. Elle endurcit le cœur, et le ferme à tout sentiment de pitié * et de tendresse ; on voit avec une joie secrète les malheurs et la décadence de ses frères; on ne peut être heureux que par leur infortune. Un air de jubilation et de réjouissance était répandu dans la maison d'Aman, au seul spectacle des malheurs et du supplice de Mardochée. C'est la passion d'un mauvais cœur; et c'est pourtant ce qui se passe tous les jours à nos yeux, et la passion dominante des cours ; celte passion cruelle fait de la société un théâtre affreux, où les hommes ne semblent paraître ensemble que pour se dévorer et se détruire, et où la décadence des uns fait toujours le triomphe et la victoire des autres. Quel aveuglement pour des chrétiens, qui doivent se regarder comme frères et comme héritiers des mêmes biens et des mêmes promesses !
Quatrièmement enfln, le sacrifice des intérêts de la patrie. Nous n'avons point d'autre roi que César, s'écrient-ils : Nos regem non habemiis nisi Cœsarem ^ Eux qui se vantaient auparavant de n'avoir jamais été sujets ni esclaves de personne : Nemini servivimus unquam ^ ; qui détestaient le joug des incirconcis ; qui avaient l'avantage d'être le peuple de Dieu, et de n'avoir que le Seigneur pour roi et pour père; eux qui regardaient le sceptre des nations comme une tyrannie , et qui croyaient que tous les rois et tous les peuples deviendraient tributaires de Jérusalem, ils sacrifient cette gloire, ces avantages qui les distinguaient de tous les autres peuples de la terre, au plaisir affreux de voir périr celui, avec la réputation duquel une secrète jalousie les rendait irréconciliables : Nos regem non habemus^ nisi Cœsarem; ils renoncent à la gloire d'être le royaume du Seigneur, à l'espérance d'Israël, et aux promesses faites à leurs pères, pourvu que l'innocent périsse. 0 passion détestable , comment êtes-vous née dans le cœur de l'homme; et faul-il que la ruine du peuple et de la patrie vous touche moins que le plaisir affreux de vous satisfaire ?
* Piété, 1745. — 2 Non habemus regem, nisi Cœsarem. Jean, XIX, .15 — 3 Ibid.t VIII, 33.
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Oui, mes Frères, c'est ici son dernier caractère. On sacrifie tout, la religion, l'Etat, les intérêts publics, la gloire de la patrie, à la bassesse de son ressentiment. Tout ce qui favorise les personnes que la jalousie nous rend odieuses, nous devient odieux. S'ils proposent des avis utiles aux peuples et à lEtat, nous les rejetons ; s'ils en rejettent d'injustes et de pernicieux, nous les approuvons. Celle passion aveugle se glisse jusque dans le sanctuaire des rois et dans le conseil des princes ; divise ceux que l'intérêt commun, le bien public, Tamour du prince et de la pairie devraient réunir. On cherche à se détruire aux dépens des affaires et des nccessilés publiques. Les malheurs publics ont pris mille fois leur source dans les jalousies parliculières. On oublie tout ce qu'on doit à la patrie et à soi-même, et il n'est i»lus rien de sacré pour un cœur que la jalousie aigrit et infecte. Telle est l'opposition que la jalousie des prêtres met dans leur cœur aux promesses et à la vérité des Ecritures.
En troisième lieu, l'ingratitude, poussée jusqu'à la fureur, met dans le peuple une opposition insensée à la vérité des miracles du Sauveur. Témoins de tant de prodiges qu'il avait opérés à leurs yeux, ils paraissaient en foule à sa suite avec ses disciples; ils l'avaient même accompagné depuis peu dans son entrée triomphante à Jérusalem, faisant retentir les airs d'acclamations et de louanges, et couvrant le chemin de branches d'olivier , comme pour en faire un trophée au roi pacifique, qui venait porter la paix et le salut dans Sion. Cependant, ce même peu[>le en furie se déclare aujourd'hui contre Jésus-Clirist, le suit comme un séditieux, et demande sa mort à Pilale. Qu'il soit crucifié, s'écrient-ils : Nous ne voulons pas que celui-ci règne sur nous *. Quelle ingratitude î ils voulaient l'établir roi sur eux dans le désert, lorsqu'il les rassasiait d'une nourriture miraculeuse; et au milieu de Jérusalem, ils ne le connaissent plus, et regardent son joug comme une indigue servitude.
C'est l'ingratitude , mes Frères, qui forme toutes nos inconstances dans les voies de Dieu. Touchés (juelquefois de sa grâce et des bienfaits singuliers dont il nous a comblés en particulier, en nous ménageant mille événements heureux pour notre salut, nous avons
* Nolumus hune regnare luper nos. Lue, ziz, 14.
voulu le faire régner sur notre cœur ; nous l'avons suivi quelque temps; nous avons été touchés de reconnaissance sur le-î aUenlions de préférence et de bonté qu'il avait eues pour nous. Mais le monde , mais notre faiblesse, mais des occasions pas assez évitées, ont bientôt effacé ces sentiments de notre cœur ; nous avons oublié ses bienfaits et nos promesses ; et comme l'ingratitude et l'abus des grâces en va toujours tarir la source dans le sein de Dieu, il nous a livrés à toute la corruption de notre cœur; nous nous sommes déclarés sans ménagement contre lui ; nous n'avons plus gardé de mesure dans le désordre; et, pour étouffer les restes de nos anciens sentiments de vertu, nous avons montré une nouvelle audace dan le crime.
Ainsi, mes Frères, Tinconstance dans les voies (lu salut est le plus grand obstacle que la grâce trouve à combattre dans nos cœurs. Nous ne sommes jamais un instant les mêmes tantôt touchés de Dieu , tantôt enivrés du monde, tantôt formant des projets de retraite, et tantôt d'ambition ; tantôt fatigués des plai sirs, tantôt sentant renaître un nouveau goût pour eux. Noire cœur nous échappe à chaque instant : rien ne l'arrête, rien ne le fixe ; notr^ inconstance nous devient à charge à nous mêmes. Nous voudrions pouvoir fixer nutr( cœur, et lui faire pren(;Jre une consistance durable dans le vice ou dans la vertu ; et le premier objet le saisit et l'entraîne. Nous vivons dans une variation perpétuelle , sans règle, sans maxime, sans principe; ne pouvant nous répondre de nous-mêmes p(tur un moment, et ne prenant que dans les inégalités de l'humeur et de l'imagination les règles de notre conduite.
El Vdilà ce qui nous rend si peu capables de vérité et de vertu; c'est que la vertu demande une vie uniforme, et sacrifie constamment à l'ordre et au devoir les inconstances d'une imagination légère et variable. Nous avons beau nous lasser de notre propre inconstance; nous nous lassons encore bien plus de l'uniformité de la vertu. Une vie toujours la même; toujours assujétie aux mêmes lois; toujours soumise aux mêmes règles; toujours gênée par les mêmes devoirs, nous décourage et nous rebute. Ah! s'il ne fallait pour être saint que faire une action héroïque de vertu, un sacrifice éclatant , une démarche généreuse, il en coûterait moins à la démarche
VENDREDI-SAINT : SECONDE PASSION
des hommes. On trouve en soi assez de résolution pour se faire une grande violence d'un moment : toutes les forces de l'àme semblent se réunir alors; et la courte durée du combat en adoucit et en soulage la douleur. Mais ce qui lasse dans la vertu, c'est qu'un sacrifice fait, il s'en offre un autre qu'il faut faire; c'est qu'une passion vaincue renaît aussitôt, et qu'il faut encore de nouveaux efforts pour la vaincre. Pierre aujourd'hui trouve en lui assez de générosité pour tirer le glaive, et défendre son maître contre les sacrilèges qui l'insultent ; mais dès que la tentation recommence, il se décourage et succombe : il est aisé d'être en certains moments héroïque et généreux; ce qui coûte , c'est d'être partout constant et fidèle. Aveuglement d'ingratitude et d'inconstance dans le peuple, qui résiste à la vérité des miracles du Sauveur.
En quatrième lieu, aveuglement d'ambition dans Pilate, qui résiste à la vérité de son innocence.
Le Sauveur du monde est traîné devant ce I magistrat infidèle : tout prouve à Pilate son ' innocence ; il avoue lui-même qu'il ne trouve j pas cet homme digne de mort ; mais on le I menace de César : Non es amicus Cœsaris \ Et voici tous les obstacles qu'une lâche amjbition met dans son cœur à la vérité qu'il I connaît, et qu'il ne peut se cacher à lui-même : j Premièrement, un obstacle de dissimulation |et de mauvaise foi. Ne pouvant s'aveugler sur I l'innocence du Sauveur à laquelle son silence, ses réponses, les accusations des Juifs, les songes mêmes de sa propre femme, tout enfin rendait témoignage ; mais d'un autre côté ne voulant pas se mettre en danger d'exciter une sédition dans Jérusalem, qui aurait pu déplaire à César et lui attirer sa disgrâce ; il propose des expédients pour sauver Jésus- Christ ; il veut se servir de la circonstance de la pâque, où c'était la coutume d'accorder au peuple la vie d'un criminel ; et par là il leur l'ait entendre, contre les lumières de sa conscience, que Jésus de Nazareth a besoin de grâce ; et qu'il est digne de mort, si les suffrages du peuple ne font tomber sur lui l'indulgence toujours accordée au temps de la pâque.
Premier obstacle que l'ambition met dans un cœur ; elle nous rend faux, lâches, timides,
' Jean, xix, 12,
Mass. — Tome II.
quand il faut soutenir les intérêts de la justice et de la vérité. On craint toujours de déplaire ; on veut toujours tout concilier, tout accommoder; on n'est pas capable de droiture, de candeur, d'une certaine noblesse, qui inspire l'amour de l'équité, et qui seule fait les grands hommes, les bons sujets, les ministres fidèles, les magistrats illustres, les héros chrétiens ; on met en parallèle Jésus et Barabbas, toujours prêt à sacrifier l'un ou l'autre, selon que le temps et les occasions peuvent le demander. Ainsi on ne saurait compter sur un cœur en qui l'ambition domine : il n'a rien de sûr, rien de fixe, rien de grand ; sans principe, sans maxime, sans sentiments, il prend toutes les formes, il se plie sans cesse au gré des passions d'autrui, il dit sans cesse, comme Pilate : Quem vuliis voMs de duobus dimitti * ? Lequel voulez-vous que je délivre ou que je perde ? prêt à tout également, selon que le vent tourne, ou à soutenir l'équité, ou à prêter sa protection à l'injustice. On a beau dire que l'ambition est la passion des grandes âmes ; on n'est grand que par l'amour de la vérité, et lorsqu'on ne veut plaire que par elle.
Secondement, un obstacle de haine pour la vérité, qui fait qu'elle nous est à charge. La préférence que les Juifs donnent à Barabbas sur Jésus-Christ, embarrasse Pilate : Que feraije donc de Jésus, qiCon appelle le Christ^, leur disait-il ? Le Sauveur est pour lui un embarras : son innocence lui pèse ; il voudrait bien que les Juifs en fissent tout seuls leur affaire : Tollite eum vos, et secundùm legem vestram judicate » ; la cause de l'innocent lui est odieuse.
Second obstacle que l'ambition met dans un cœur : elle nous rend la justice et la vérité odieuse. On est embarrassé du bon droit ; on voudrait que ceux qu'il faut perdre, pour plaire , eussent toujours tort ; on regarde comme un malheur d'être chargé de leur cause ; on cherche les moyens de s'en débarrasser, et, loin d'embrasser avec joie l'occasion de prêter son ministère à l'innocent, on fuit la gloire d'une belle action, comme on devrait fuir rinfamie d'une bassesse.
Troisièmement, un obstacle d'hypocrisie
' Mallh , XXVII, 21.
« Quid igilur faciam de Jesii , qui dicitur Chrislus, Matth xxvu, 22. — 3 Accipite eum vos, el secundùm legem veslranî judicate eum ; Jean, xviii, 31.
GRAND-CARÈME.
qui lait servir la vérité même aux vues de l'ambition. Pilate, ayant appris que Jésus était Galiléen, le renvoie à Hérode , sous prétexte que la Galilée obéissant à ce prince, c'était à lui à juger de la cause de Jésus-Christ. Ce n'est pas le désir de conserver la vie à un innocent, qui détermine Pilate à cette démarche; c'est pour recouvrer l'amitié d'Hérode qu'il avait perdue. 11 fait servir Jésus-Christ à ses fins, et le met à profit pouj' sa propre utilité.
Troisième obstacle : un cœur ambitieux est d'autant plus éloigné de la vérité qu'il semble faire plus d'ostentation de l'aimer et de la suivre. C'est ce vice qui fait toutes les fausses vertus, et sous ce règne surtout, où la vertu est devenue la route sûre des faveurs et des grâces on se sert, comme Pilate , de Jésus- Christ pour gagner la bienveillance du prince '. Après avoir tenté toutes les autres voies, c'est la dernière ressource que l'ambition inspire ; elle emploie tout ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré, les apparences du zèle et de la vertu. Quel malheur, quand on est assez corrompu pour tourner Jésus-Christ même à sa propre perte; pour faire de la vertu la voie des passions et l'attrait du vice ; pour employer la religion à favoriser les désirs du siècle qu'elle condamne ; pour changer les ressources mêmes de la piété en des motifs de cupidité ; et les armes mêmes de la vérité en des instruments de duplicité et de mensonge ! Qu'il reste peu d'espérance de salut à une âme qui peut abuser du don de Dieu, et ne faire point d'autre usage de Jésus-Christ, le juge et l'ennemi du monde, que de l'employer à parvenir aux honneurs et à la bienveillance du monde même !
Enfin dernier obstacle, un obstacle de fausse conscience, qui fait qu'en sacrifiant la vérité à des intérêts humains, on croit encore n'avoir rien à se reprocher. Pilate, voyant que ses délais et ses tempéraments ne servent qu'à aigrir et allumer de plus en plus la fureur des Juifs, livre enfin le Sauveur à leur vengeance ; Tradidit voluntati eorum *; mais en même temps il lave ses mains ; il consent qu'on le fasse mourir, et il déclare qu'il n'est pas coupable de la mort de ce juste : Inriocens ego sum à sanguine justi hujus '.
' Grande leçon à la cour présentée sous le manteau d'un compliment à Louis XIV.
* Luc, xxiil,23.
» Matlh.,xxvn, 24.
Dernier obstacle que l'ambition oppose à la vérité : on se fait une fausse conscience sur la plupart des démarches les plus opposées au devoir et à la règle ; on se persuade que la nécessité , les conjonctures , les intérêts publics , les raisons d'état , les bienséances du nom, le devoir des places , en rendant certaines transgressions comme inévitables, les rendent en même temps innocentes. Ainsi les complaisances qu'on a contre sa conscience et son devoir sont toujours nécessaires , dès là qu'elles nous sont utiles; elles ont toujours certains côtés, par où elles ne nous offrent que les dehors de la sagesse et de la prudence ; enfin, tout ce qui sert à nos projets est bientôt innocent : Innocens ego sum.
Aussi l'ambition ce vice qui forme tant de haines, de jalousies, de bassesses, d'injustices; ce vice qui se glisse jusque dans nos vertus, et dont les plus justes sont à peine exempts; ce vice qui infecte toutes les cours, et qui en est comme l'âme, et le grand ressort qui donne le mouvement à tout : ce vice, dis-je, est celui sur lequel on a le moins de remords, et qu'on ne s'avise jamais de porter aux pieds du tribunal de la pénitence. Les succès de Tambition nous rassurent contre l'injustice de ses voies ; et il suffît d'avoir été heureux pour se persuader qu'on n'est pas coupable.
J'ai dit, en dernier lieu, un aveuglement d'impiété dans Hérode, qui tourne en risée la royauté de Jésus-Christ. Il ne peut se dissimuler à lui-même qu'il ne soit usurpateur du trône de David, et étranger dans l'héritage de Sion. Les frayeurs de son prédécesseur, sur la naissance du nouveau roi des Juifs, que les mages venaient adorer, n'étaient ni si anciennes, ni si oubliées, et avaient été même marquées par des traits trop publics et trop sanglants, pour qu'elles ne fussent pas venues jusqu'à lui. Mais l'impiété traite toujours la vérité de superstition et de crédulité ; et voici ce qu'elle produit en Hérode :
D'abord , un mouvement de curiosité : il souhaitait de voir cet homme, dont la renommée publiait des choses si merveilleuses ; il 1 se promettait d'en être lui-même le témoin, et de voir quelqu'un des prodiges que le Sauveur avait opérés dans la Judée : Sperabat signum aliquod videre ab eo fieri * ; il ne cherche pas des instructions ; il ne veut qu'un spectacle.
' Luc, xxiii, 8.
VENDREDI-SAINT : SECONDE PASSION
11 fait à Jésus-Christ mille questions inutiles sur sa doctrine et sur son ministère : Interrogabat autem eum multis sermonibus ^ ; mais ce n'est pas pour connaître la vérité, c'est pour en faire des dérisions, et se confirmer dans son incrédulité. Démarches ordinaires de l'impiété ! On voudrait des miracles pour croire ; on ne se rend point à la voix de tous les siècles, et de tous les peuples qui publient les prodiges éclatants, auxquels l'Eglise doit sa naissance et son progrès ; on ne veut pas voir que l'Evangile reçu et subsistant dans Tunivers est le plus grand miracle que Dieu ait pu opérer sur la terre ; on veut être chrétien par les sens ; et on ne peut l'être que par la foi. On souhaite de voir, comme Hérode, des hommes célèbres par la singularité de leurs lumières et par une réputation publique de zèle et de vertu : mais ce n'est pas pour s'instruire; c'est pour proposer, comme Hérode, des doutes sans fin et des questions vaines et frivoles : Interrogabat autem eum multis sermonibus. On se fait un bon air d'avoir des difficultés sur la croyance commune; on cherche à discourir sur la vérité, mais on ne cherche pas la vérité ; on parle toujours de religion, et on n'en a point : Interrogabat autem eum multis sermonibus.
Ceux qui interrogeaient Jésus-Christ pour s'instruire, se contentaient de lui demander : Maître^ que faut-il faire pour mériter la vie éternelle ^ ? Ils en venaient d'abord aux devoirs , ils couraient au remède de leurs maux les plus pressés; ils voulaient qu'il leur apprît d'abord à vaincre leurs passions, à pratiquer les préceptes de la loi, et à trouver la voie qui conduit à la vie : Quid faciendo^ vitam œfernam possidebo ? Ils voulaient aller à la vérité par les devoirs, et non pas douter de la vérité, pour se dispenser des devoirs. Ceux-ci, au contraire, ne se proposent, dans leurs questions et dans leurs doutes, que de se dire à eux-mêmes qu'au fond tout est incertain ; qu'on n'a rien de satisfaisant à leur répondre * ; et avoir l'audace de douter de la vérité, est pour eux une preuve décisive contre elle. C'est ainsi, ô mon Dieu ! que votre justice punit l'orgueil d'une faible raison, en la livrant à ses propres ténèbres.
1 Luc, xxrn, 9.
2 Ibid., X, 25.
* Sans parler de la jeune Champrond, Massillon avait rencontré quelques-uns de ces esprits avides du doute et de l'incertilude, et désirant ignorer, comme d'autres veulent savoir.
A la curiosité Hérode mêle la dérision ; n'ayant pu même tirer de Jésus-Christ une seule parole, il le méprise, et toute sa cour suit son exemple : Sprevit autem illum Herodes eum exercitu suo ^ Le silence du Sauveur, sa modestie, sa patience dans les humiliations dont il est couvert, son humilité qui lui fait cacher ses talents divins et ses œuvres admirables devant Hérode ; tout cela qui aurait dû être auprès de ce prince autant de preuves éclatantes de la sainteté de Jésus- Christ, ne sert qu'à le faire passer pour un homme d'un esprit faible et d'une raison égarée : on le revêt d'une robe blanche, comme un insensé, et on le renvoie à Pilate : Et illusit indutum veste alba ^.
Et voilà, mes Frères, comme Jésus-Christ, dans ses serviteurs, est tous les jours traité dans le monde, et surtout à la cour des rois. Si les gens de bien s'y dispensent de certains plaisirs ; s'ils se taisent à certains discours ; s'ils ne se conforment pas à certains usages; s'ils se font un scrupule de certains abus que l'exemple commun autorise ; loin d'admirer en eux la force de la grâce et la grandeur de la foi, qui peut résister au torrent des plaisirs et des exemples, on traite leur piété et la magnanimité de leur vertu de petitesse d'esprit. On les regarde comme des hommes oiseux et bornés, qui manquent d'élévation et de courage, et incapables de suivre des routes plus brillantes. On croit qu'il faut laisser un certain détail de dévotion à ceux qui, par la médiocrité de leurs talents, n'ont rien de mieux à faire ; on s'applaudit de ne pas leur ressembler , on s'estime trop soi-même pour se croire propre à remplir les devoirs sublimes de la religion ; on se croit né pour de plus grandes choses que pour servir Dieu, que pour sauver son âme, que pour mériter un royaume immortel, que pour être reçu dans cette cité éternelle , où tous les citoyens seront rois, et où, toute grandeur anéantie, ils jouiront seuls de l'immortalité et de la gloire.
Monde profane I vous mépriserez toujours Jésus-Christ, parce que Jésus-Christ vous condamnera toujours ; sa croix vous paraîtra toujours une folie, parce qu'elle confondra toujours votre fausse sagesse. Monde réprouvé i vous rejetterez toujours Jésus-Christ, parce
• Luc, xxiii, 11.
» Ibid.
GRAND-CARÉME.
que Jésus-CLrist vous a rejeté lui-même de sou héritage ; vous traiterez toujours ses disciples d'insensés, parce que leur conduite vous fait sans cesse sentir que vous l'êtes vousmême. Monde misérable ! vous livrerez toujours Jésus-Christ , parce que Jésus-Christ vous incommode et vous embarrasse ; vous sacrifierez toujours la conscience et le devoir à des intérêts vils et rampants, parce que vous ne connaissez pas Dieu, et que vous n'aurez jamais d'autre divinité qu'une fortune de boue, qui vous coûte beaucoup, et qui ne peut jamais réussir à remplir vos désirs et votre attente. Monde injuste ! vous persécuterez toujours Jésus-Christ, parce que Jésus- Christ n'est venu que pour détruire votre empire ; vous soupçonnerez toujours l'innocence, la vertu, la droiture de ses serviteurs, parce qu'il vous importera toujours de vous persuader que la vertu n'est qu'une feinte, et que les plus gens de bien vous ressemblent. Monde insensé ! vous rougirez toujours de Jésus- Christ, vous vous cacherez toujours de la piété comme d'une faiblesse, parce que vous préférerez toujours la gloire des hommes à celle de Dieu. La vérité ne vous délivrera jamais, parce que vous la retiendrez toujours dans l'injustice ; et Jésus-Christ trouvera jusqu'à la fin au milieu de vous, comme aujourd'hui à Jérusalem, un aveuglement de respect humain qui résistera à la vérité de sa doctrine ; un aveuglement de jalousie, qui résistera à la vérité des Ecritures ; un aveuglement de légèreté et d'ingratitude, qui résistera à la vérité de ses miracles; un aveuglement d'ambition, qui résistera à la vérité de son innocence ; enfin, un aveuglement d'impiété, qui résistera à la vérité de sa royauté. C'est ainsi que le monde fait éclater aujourd'hui toute son opposition pour la vérité, en condamnant Jésus-Christ ; il fautvoircommenl Jésus-Christ sur la croix devient aujourd'hui le grand témoin de la vérité, pour condamner le monde par elle.
La mort de Jésus-Christ est le grand témoignage de la vérité contre les erreurs et les préjugés des passions humaines ; et c'est aujourd'hui pro|)rement que le Père a établi son Fils, comme il est dit dans Isaïe, le témoin de la vérité pour conJunincr le, monde qui
la rejette : Ecce testem populis dedi eum '.
Or, nous avons vu que le monde, en rejetant aujourd'hui Jésus-Christ, s'aveugle sur la vérité des Ecritures, qui rendaient témoignage de lui ; sur la vprité de sa doctrine, qu'il lui avait tant de fois annoncée ; sur la vérité de ses miracles, dont il avait été témoin ; sur la vérité de son innocence, dont il était convaincu ; et enfin, sur la vérité de sa royauté, qu'il avait auparavant reconnue. Jésus-Christ sur la croix condamne aujourd'hui le monde, rendant* un grand témoignage à toutes ces vérités ; à la vérité des Ecritures, en les accomplissant par sa mort ; à la vérité de sa doctrine, en la confirmant par ses souffrances; à la vérité de ses miracles, en les renouvelant sur le Calvaire ; à la vérité de son innocence, en priant pour ses bourreaux ; enfin, à la vérité de sa royauté, en établissant sa puissance et conquérant le monde par la croix. Et c'est ainsi qu'il n'était venu dans le monde que rendre témoignage à la vérité : Ego in hoc natiis siim, et ad hoc ve7ii,... ut testimonium perhibeam veritati \
En premier lieu, à la vérité des Ecritures, en les accomplissant par sa mort. Oui, mes Frères, la mort de Jésus-Christ devient aujourd'hui la grande preuve de la vérité des Ecritures. C'est elle seule qui en justifie les prophéties; qui en développe les prédictions ; qui en éclaircitles obscurités; qui en explique les figures. C'est la clef sacrée qui ouvre les sept sceaux de ce livre fermé. Sans le dénouement de ce grand sacrifice, les livres saints sont incompréhensibles ; les ténèbres des pro- [diéties deviennent impénétrables ; le détail du culte et des cérémonies de la loi paraît puéril ; une nuit épaisse est répandue sur ce livre divin. Mais la mort de Jésus-Christ y répand un nouveau jour ; à la faveur de ce mystère préordonné avant tous les siècles, on voit clair dans toutes ses figures; on découvre l'esprit de toutes ses cérémonies ; on entre dans le sens de toutes ses prophéties ; on sent la vérité et la divinité de nos livres saints. C'est ici cet Agneau occis ' depuis l'origine du monde ;
* Isalc, LV, 4. — * Rendant, 1764 ; En rendant, 1745.
* Jean, xviii, 37.
* Occis ; on est étonné de trouver cette expression vieillie dans MaSïillon. Au reste, ce sermon porte ainsi plusieurs marques qui me font penser que c'est une des premières compositions de l'orateur, lelouchées sans doute et remaniées plus tard, surtout pour la cour, mais où se voient encore les traces de la jeun(s.-e et comme du provincialisme, d'ailleurs si vile disparu de l'enfant d'Hyèrts et du prédicateur de Montpellier.
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cet Abel, qui expire sous les coups d'une indigne jalousie; cet Isaac, obéissant jusqu'à la mort, et prêt à être immolé sur la montagne sainte ; ce Joseph, livré par ses propres frères, et devenu le sauveur de l'Egypte; ce Job, l'homme de douleur, et méritant, par sa patience et par ses afflictions, de rentrer en possession de ses biens et de sa gloire ; ce David chassé de Jérusalem, montant sur la montagne couvert de honte et d'ignominie, accompagné des anathèmes et des dérisions de son peuple qui Toutrage et qui l'insulte ; ce Jonas enseveli durant trois jours dans le sein de l'abîme, et ressuscité pour sauver Ninive. Enfin, depuis le commencement des choses, il semble que Dieu n'est attentif qu'à préparer les hommes à ce mystère sanglant, et en tracer de loin dans les livres saints les symboles et les figures. L'alliance de Sinai, confirmée par le sang, nous annonçait que le sang de Jésus-Christ ratifierait l'alliance nouvelle que le Seigneur devait contracter avec les hommes. L'amertume des eaux de Mara, adoucie par le bois mystérieux, nous figurait la corruption des nations purifiée par le bois sacré de la croix. Le serpent d'airain, élevé et devenu le remède des plaies du peuple, n'était que le symbole de Jésus-Christ élevé en croix, et devenu le remède de nos plaies et de nos souillures. Enfin, on trouve que jusqu'aux moindres circonstances de la mort de Jésus-Christ, tout est prédit dans les livres saints et dès le commencement annoncé aux hommes : le fiel dont il devait être abreuvé ; les crachats dont on le couvre ; les clous qui percent ses mains et ses piedssacrés ; le sort, qui partage ses vêtements ; la perfidie du disciple qui le livre et qui déchoit de son apostolat ; les deux malfaiteurs au milieu desquels il expire ; la lance qui ouvre son côté ; ses os qui ne sont pas brisés ; la forte clameur qu'il pousse vers son Père ; de sorte que les prophéties ne paraissent plus qu'une histoire claire et anticipée des douleurs et des opprobres de la croix.
C'est ainsi que la mort de Jésus-Christ confirme tout, comme dit l'Apôtre, accomplit tout, justifie tout. C'est ainsi que ce mystère, qui révolte si fort la raison, et qui est la folie du gentil, et le scandale du Juif, est pourtant lui-même la preuve de notre foi, la certitude de nos livres saints, et la confusion de l'incrédulité. C'est ainsi qu'il fallait que le Christ souffrît et mourût, afin que les Ec. itures fus-
sent accomplies ; que les peuples, témoins de cet accomplissement, se soumissent à leur autorité ; que ce livre divin se répandît dans toutes les nations, et qu'il fût jusqu'à la fin des siècles, le garant de notre foi, le fondement de nos espérances, la règle immuable de notre culte, le rocher mystérieux, où tous les efforts de l'orgueil humain, et toute la violence des superstitions et des sectes , viennent se briser; et enfin le monument éternel des miséricordes du Seigneur sur les hommes. Que de grandeur dans la bassesse de nos mystères I C'est ainsi, ô mon Dieu , que vous avez toujours voulu confondre l'orgueil de la raison, et vous jouer de la vaine sagesse des hommes, en cachant la sagesse et la sublimité de vos voies, sous des apparences viles et insensées, en nous conduisant à la vérité par l'humilité , et révoltant les faibles lumières d'une vaine raison, pour en éclaircir les ténèbres. Premier témoignage que Jésus -Christ rend aujourd'hui à la vérité des Ecritures, en les accomplissant par sa mort.
Il rend, en second lieu, un témoignage à la vérité de sa doctrine, en la confirmant par ses opprobres et par ses souffrances. Il nous avait appris que bienheureux ceux qui souffrent, et que la violence qu'on se fait à soi-même était l'unique ressource du salut : toute sa doctrine semblait se réduire à humilier l'esprit et à mortifier les sens. Or, nul philosophe jusqu'à lui n'avait annoncé aux hommes qu'il fallût aller à la félicité par les humiliations et par les souffrances : c'était là ce secret du royaume des Cieux, jusque-là inconnu aux enfants du siècle. Il fallait donc que son exemple confirmât la nouveauté de ses préceptes; qu'il ne ressemblât point à ces faux sages qui l'avaient précédé, lesquels, en prêchant pompeusement le mépris de tout, jouissaient avec plaisir de tout, et que les humiliations et les douleurs de sa mort devinssent le grand témoignage de la vérité de sa doctrine.
Je dis les douleurs de sa mort; et quelles douleurs! le fiel et l'absinthe, dont on l'abreuve , l'infection des crachats ' , dont on couvre son visage adorable; les coups de fouet, qui déchirent son corps sacré ; les soufflets
1 Dans sa première passion, d'une si touchante éloquence, Massillon avait dit : « Ah ! dérobons à notre douleur les indignités que la suite de son histoire offre à notre souvenir. Détournons les yeux des soufflets sacrilèges dont on le charge, des
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barbares, qui le meurtrissent; la couronne d'épines, qui le perce ; la pesanteur de la croix, qui l'accable ; les clous, qui l'y attachent; les efforts inhumains, qui le crucifient. Quelles douleurs 1 son esprit affligé par l'horreur de nos crimes, son cœur contristé par l'inutilité de ses souffrances ; son amour accablé par ringralilude de son peuple, et par les malheurs qui vont fondre sur cette nation si chérie. Voilà le grand modèle qu'on nous montre aujourd'hui, du haut de la montagne sainte, et la réponse décisive à tous nos vains prétextes.
Car, mes Frères, que peut opposer notre impénitence à ce grand exemple? Quoi! notre innocence ? une vie régulière, exempte de certains excès, et qui semble nous dispenser de cette vie de larmes et de mortification, qui ne paraît destinée qu'à punir les grands crimes? Mais Jésus-Christ, saint, innocent, séparé des pécheurs, ne remplit son ministère que par les souffrances; n'opère notre salut que par la croix ; ne devient homme que pour devenir l'homme de douleur : ne suffitil pas d'être son disciple, pour ne pouvoir se dispenser de marcher sur ses traces?
Mais d'ailleurs , votre innocence ? Grand Dieu! vous nous connaissez; vous avez compté nos pas dès le sein de nos mères ; vous avez suivi les routes les plus secrètes de nos passions; vous avez pVévu nos chutes, avant même que nous fussions tombés ; nos premières mœurs et nos dernières voies, tout est également présent à vos yeux : Tu cognovisti omnia novissima et antiqua * ; et vous savez , grand Dieu, quelle vie nous offrirons un jour à votre justice, quand le voile sera tiré, et que ce fantôme de vertu qui nous abuse , tombera et s'évanouira devant la lumière et l'éclat terrible de vos jugements et de votre justice.
Quoi encore? notre rang et l'élévation oii la Providence nous a fait naître? Mais Jésus- Christ, le successeur de tanf de rois, le roi immortel des siècles, a-t-il cherché, dans la grandeur de ses titres, des raisons qui le dispensassent de la croix et de la violence? Au
cractiats infâmes dont on couvre ce visage glorieux que les anges ne regardent qu'en tremblant, et que tant de rois et de prophètes avaient souhaité de voir, l'ère juste ! c'est ici où il fallait glorifier votre Fils, comme sur le Thabor, et l'environner d'une nuée de gloire pour le dérober à de » indignes outrages ». 1 Fg. cxxxviil, 5.
contraire, il veut souffrir avec toutes les marques de sa grandeur, son sceptre, sa pourpre, sa couronne ; connue pour nous apprendre que la pénitence est encore plus nécessaire aux grands qu'au peuple, parce qu'ils ont plus de crimes à pleurer, plus de passions à vaincre, plus de scandales à réparer, plus de voluptés à expier ' ; que les marques mêmes de leur grandeur ne sont que les sources et les instruments de leurs souffrances ; et que le privilège de leur état n'est pas de jouir de plus de plaisirs, mais d'en avoir plus à sacrifier que le commun des fidèles.
Quoi encore ? la faiblesse de la santé, et la délicatesse du tempérament? Mais le corps de Jésus-Christ, formé par l'Esprit-Saint, et le plus sensible à la douleur qui eût jamais paru sur la terre, est meurtri et brisé pour nous. Mais d'ailleurs quelle est celte faiblesse de tempérament , qui a tant de force pour soutenir la fatigue des passions et pour courir dans les voies de l'iniquité, et qui n'est faible et sans courage que lorsqu'il faut aller à Dieu, et faire un seul pas dans les voies de la justice?
Quoi donc? la bonté de Dieu, qui n'est pas un maître si cruel, et qui nous aime trop pour exiger que nous nous rendions malheureux pour lui plaire ? Mais nous aime-t-il plus qu'il n'a aimé son Fils unique, et dans lequel seul nous sommes dignes de son amour? Et cependant, quel calice lui a-t-il ordonné de boire? parquettes tribulations l'a-t-il fait passer? Si le Juste est traité avec tant de rigueur, réservera-t- il toute son indulgence pour les coupables ?
Quoi enfin ? les rigueurs et les difficultés de la pénitence? Mais, mes Frères, comparons la violence que la religion nous impose, aux souffrances de Jésus-Christ; et soutenons, si nous pouvons, ce parallèle. Hélas! nos violences consistent plutôt à nous priver de quelque plaisir qu'à souffrir quelque peine, à retrancher quelques superfluités qu'à nous imposer des privations douloureuses, à ne pas tout accorder aux sens qu'à les mortifier : et encore ces privations légères , par combien d'endroits sont-elles adoucies? la grandeur qui nous environne, l'abondance qui nous suit, l'é-
* N'oublions jamais quel est l'auditoire de Massillon, Louis XIV et sa cour; et rappelons-nous que si le ministre de l'Evangile a le droit de parler avec liberté aux grands, c'est surtout le vendredisaint, en prêchant la passion de Jésus-Christ.
VENDREDI-SAINT : SECONDE PASSION
lévation qui nous flatte, la magnificence qui nous éblouit, tous les avantages au milieu des quels nous sommes nés. Que souffrons-nous, mes Frères ; et si nous ne souffrons pas , que pouvons-nous prétendre aux promesses qui ne sont faites qu'à ceux qui souffrent ? Second témoignage que Jésus - Ctirist sur la croix rend à la vérité de sa doctrine, en la confirmant par ses humiliations et par ses souffrances.
Il rend en troisième lieu, sur la croix, témoignage à la vérité de ses miracles, en les renouvelant. Mais ce n'est pas tant en ouvrant les tombeaux, en brisant les rochers, en obscurcissant le soleil, et couvrant toute la terre de ténèbres, qu'il confirme aujourd'hui sa puissance, et qu'il rend témoignage à la vérité de tous ses miracles ; c'est en convertissant un scélérat, qui expire à ses côtés ; c'est en changeant le cœur du centenier même, qui préside à son supplice, et le forçant de confesser tout haut sa puissance et sa divinité ; c'est en touchant les spectateurs de sa mort, et les obligeant de s'en retourner, en frappant leur poitrine, et répandant des larmes de componction et de pénitence : Et revertebantur percutientes pectora sua ^ Voilà le grand miracle de la mort de Jésus-Christ ; la conversion des grands pécheurs ; et remarquez en effet, dans le caractère des pécheurs qu'il convertit sur la croix, la grandeur de sa puissance dans sa faiblesse.
Le premier est un scélérat qui expirp, lequel jusque-là avait vécu sans Dieu dans ce monde, et n'avait point apporté d'autre disposition à la mort que les horreurs de la vie la plus criminelle. Cependant, cet heureux pécheur, dans ce dernier moment où la conversion est presque toujours désespérée, où les marques de repentir qu'on donne, on les donne plutôt à la punition qu'on craint qu'aux crimes qu'on déteste, où le pécheur est effrayé, mais où le cœur n'est presque jamais changé; dans ce dernier moment où Dieu, jusque-là méprisé, méprise à son tour et se retire; où la mesure est comblée, où les grâces de repentir sont d'ordinaire refusées ^ ; dans ce dernier moment où le pécheur est déjà jugé, et où la
* Et... percutientes pectora sua revertebantur. Luc, xxiir, 48.
* Quelle désespérante doctrine ! Massillon, aGn de mieux persuader à ses auditeurs qu'il ne faut pas compter sur la dernière heure pour se convertir, outre l'enseignement c' rétien et méconnaît la miséricorde divine.
surprise de sa mort est d'ordinaire la juste punition de l'impénitence et du désordre de toute sa vie ; dans ce dernier moment , cet heureux pécheur trouve la grâce et le salut. La première aspersion du sang de Jésus-Christ, qui coule de la croix, purifie en un instant toutes les souillures de sa vie ; il reconnaît la gloire et la divinité de son Libérateur, tout chargé d'opprobres qu'il le voit; après une vie toute de crimes, il reçoit en mourant, de la bouche même de Jésus-Christ, l'assurance du pardon ; et le dernier moment où il expire, devient le prix de son salut éternel.
Voilà, mes Frères, le grand miracle de la mort de Jésus-Christ, la conversion d'un pécheur mourant; et cependant il n'est point de pécheur qui ne se promette le même prodige en ce dernier moment. On croirait être insensé d'attendre que le soleil s'éclipsât encore ; qu'on vît encore les tombeaux s'ouvrir, les morts ressusciter, le voile du temple se déchirer; que tous les miracles qui s'opérèrent alors, se renouvelassent encore. Quelle folie donc de se promettre le miracle de la conversion opéré sur un pécheur mourant; prodige plus grand et plus merveilleux que tous les autres miracles qui se passent sur le Calvaire! Il fallait que ce grand sacrifice , prédit dans tous les siècles et si nécessaire au genre humain, fût marqué par des circonstances uniques, et jusque-là inouïes ; que tout y fût singulier; que tout y rendît témoignage par sa nouveauté à la gloire et à la divinité du Fils de l'Homme. Mais Jésus-Christ mort une fois, il ne meurt plus % dit l'Apôtre; les rochers ne se brisent plus, les morts ne ressuscitent plus, toute la terre ne se couvre plus de ténèbres, le voile du temple ne se déchire plus, les pécheurs mourants ne se convertissent plus ; et les conversions au lit de la mort n'ont que cet exemple et ce prodige pour elle.
Le second pécheur, dont Jésus-Christ sur la croix opère la conversion, est un pécheur incrédule, un centenier gentil, qui jusque-là n'avait regardé Jésus-Christ qu'avec dérision , et sa doctrine connue une imposture. Cependant, l'incrédulité, qui ferme le cœur à toutes les grâces, qui rend inutiles tous les secours de la religion, et change en poison les remèdes mêmes, l'incrédulité devient aujour-
' Christus, resurgens ex mortuis, jam non morilur. Rom., VI, 9.
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d'hui le triomphe de Jésus-Christ mourant. Ce centenier est frappé des merveilles de sa mort. Ce n'est pas en demandant des miracles, comme quelques-uns des spectateurs, qu'il arrive à la connaissance de la vérité, c'est en considérant Jésus-Christ, sa puissance dans ses opprobres, sa douceur envers ses ennemis, sa patience et sa majesté dans les tourments, son iimour pour les hommes, l'innocence de ses mœurs, la sainteté et la divinité de ses maximes : voilà le grand miracle qui le touche. 11 comprend que l'imposture n'aurait pas eu recours à un moyen si triste et si rebutant, pour séduire les hommes; qu'elle aurait flatté ou leurs passions ou leur orgueil ; qu'elle leur aurait proposé, comme les autres philosophes, une doctrine agréable aux sens , ou flatteuse à l'esprit et à la curiosité : mais qu'il n'y avait que le Fils de Dieu qui pût se faire des disciples par la croix; attirer les hommes, en ne leur proposant que des persécutions et des souffrances; en leur interdisant tous les plaisirs, et ne leur promettant ici-bas point d'autre récompense de leur attachement à sa doctrine, que les larmes, les croix et les violences : mais qu'il n'y avait que le maître des coeurs qui pût prétendre d'attirer tous les hommes par une loi sévère et humiliante, qui les allait tous révolter, et venir établir un nouveau culte, par les voies les plus propres à le renverser et à l'éteindre : Vere Filius Dei erat iste \
Enfin, la troisième sorte de pécheurs, que Jésus-Christ convertit sur la croix, est une troupe inutile de spectateurs que la seule curiosité avait attirés sur le Calvaire. Libres des passions qui animaient les scribes et les pharisiens, et n'opposant point d'autre obstacle à la grâce qu'une indifférence coupable pour le salut, presque toujours plus difficile à surmonter que les passions les plus criminelles ; touchés du spectacle des souffrances du Sauveur, et des grâces abondantes qui coulent avec son sang , ils sentent tout d'un coup leur cœur changé et brisé d'une sainte componction : Et revertebantur percutientes pectora sua *.
L'oserai-je dire, mes Frères ? Dans le caractère de ces trois sortes de pécheurs, ne retrouvons-nous pas l'image de ceux qui viennent
« Malth., XXVII, 54.
« El... percalienles pectora sua revertebantur. Luc, xini, 48.
assister au récit et au spectacle des souffrances du Sauveur? Des pécheurs scandalenx, et chargés de crimes , comme les deux scélérats qu'on attache à la croix à côté de Jésus-Christ, qui ne viennent aujourd'hui sur le calvaire, et à ce saint spectacle renouvelé dans nos temples, que comme à un supplice, qui regardent ces saints jours, ces jours heureux que l'Eglise consacre aux mystères douloureux de Jésus-Christ , et où la liberté des plaisirs publics est suspendue, comme un joug odieux qu'une vaine religion leur impose, qui en murmurent et en comptent tous les moments, comme s'ils étaient sur la croix euxmêmes ; des pécheurs incrédules, et qui n'assistent, comme le centenier, à ce spectacle de religion, que pour satisfaire aux devoirs d'une charge, pour remplir les bienséances de leur rang, pour ne pas manquer à tout ce que le monde lui-même exige d'eux, mais qui en secret regardent la croix comme une folie, et insultent peut-être aux souffrances de Jésus- Christ, et à la piété et au deuil public des fidèles; enfin, des pécheurs mondains et oiseux, que la seule curiosité attire au récit de la mort du Sauveur, qui n'y apportent ni foi, ni componction, ni désir d'une vie plus sainte, qui suivent la multitude et ne viennent sur le Calvaire que comme spectateurs, que parce que la foule y court, et que le monde luimême les y entraîne.
Renouvelez donc aujourd'hui à leur égard, ô mon Sauveur, les miracles du Calvaire; le moment où vous expirez est le moment des grâces et des miséricordes. 11 sort de votre côté ouvert des sources de bénédictions capables de purifier les âmes les plus souillées et les plus rebelles. Tout est favorable aux pécheurs au pied de votre croix : vos mains étendues pour les recevoir ; votre cœur ouvert et prêt à leur pardonner ; la soif extrême que vous avez de leur salut ; la forte clameur que vous poussez pour eux vers le trône de votre Père. C'est aujourd'hui, ô mon Dieu, le jour de vos miséricordes. Du haut de ce bois sacré, jetez encore quelques-uns de ces regards puissants sur les pécheurs qui vous environnent; et consacrez la mémoire de ce grand jour par quelques-unes de ces conversions éclatantes, qui fassent sentir la vertu de votre sang et la perpétuité de votre sacrifice. Troisième témoignage que Jésus-Christ sur la croix rend à la vérité de ses miracles, en les renouvelant.
VENDREDI-SAINT : SECONDE PASSION
Il rend, en quatrième lieu, témoignage à la vérité de son innocence et de sa sainteté, en priant pour ses ennemis. En effet, mes Frères, le caractère le moins équivoque de la sainteté, c'est d'aimer ceux qui nous outragent, de prier pour le salut de ceux qui veulent nous perdre, et de combler de biens ceux qui nous chargent de malédictions et d'opprobres. Or, voilà le grand témoignage que Jésus-Christ rend aujourd'hui à son innocence : il meurt pour ceux qui le crucifient; il meurt en demandant grâce à son Père pour ses ennemis. Il ne méprise pas leur fureur et leurs outrages : c'eût été souffrir en philosophe; il ne leur reproche pas ses bienfaits et leur ingratitude : c'eût été souffrir en homme faible ; il ne les menace pas de sa puissance : c'eût été souffrir en homme vain ; il ne se console pas par l'espérance de leur punition : c'eût été souffrir en homme piqué et sensible ; il ne se plaint pas même de l'excès de leur barbarie : c'eût été souffrir en homme vulgaire. Il prie pour eux; il n'est occupé que de leur salut ; il semble oublier dans ce dernier moment ses disciples les plus fidèles ; il ne demande rien pour eux à son Père ; il ne pense qu'à ses ennemis ; il ne prie, il ne parle que pour eux; il ne demande que pour eux des grâces à son Père ; et c'est souffrir en Homme-Dieu. Us le maudissent , et il les bénit ; ils demandent sa mort, et il demande leur grâce; ils veulent prendre sur eux et sur leurs enfants le crime de son sang répandu , et il ne veut pas qu'on le leur impute.
Père, pardonnez-leur, dit-il, parce qu'ils ne savent ce qu'ils font ^ Sou venez- vous , ô mon Père , que le sang de cette nouvelle alliance , qu'ils répandent aujourd'hui, les met au nombre de vos enfants ; que par le prix du sacrifice que je vous offre , mes bourreaux deviennent mes cohéritiers et mes frères ; que vous n'êtes plus un juge armé pour les perdre, mais un père toujours prêt à les sauver ; et qu'en m'attachant à la croix, ils se sont élevé un asile qui doit les mettre à couvert de vos foudres et de vos vengeances : Pater, dimitte illis. Ne regardez pas les mains qui m'ont percé ; ne regardez que le sang qui coule de mes plaies, pour apaiser votre justice, et effacer le crime de ceux qui m'immolent : Pater,
' Pater, dimitte illis ; non enira sciunt quid faciunt. Luc, XXIII, 34.
dimitte illis. Ils ignorent encore que c'est vous qui m'avez envoyé; pardonnez à des aveugles, qui croient rendre gloire à votre nom , en me mettant à mort. Ils ne savent pas que ce sang qu'ils répandent , va sanctifier tout l'univers ; que cette victime qu'ils immolent, est le prix du salut de tous les hommes ; que cette croix, où ils m'ont attaché, va devenir la vie et la résurrection de ceux qui dorment dans les ombres de la mort , le remède des maux du genre humain; qu'elle va répandre dans toute la terre la connaissance de votre nom , et vous former parmi tous les peuples des adorateurs en esprit et en vérité. Père saint! mais vous, qui voyez les grands avantages que le monde va retirer de ma croix, ne leur imputez pas une faute si heureuse ; et pardonnezleur le crime de ma mort, en faveur des biens inestimables qui vont en revenir à la terre : Non enim sciunt quid faciunt. Ils ne savent pas qu'en me faisant mourir, ils vont me rendre à moi-même la gloire de l'immortalité; qu'en effaçant mon nom de la terre des vivants, ils vont l'élever au-dessus des principautés et des puissances; qu'en me rejetant, ils vont me faire connaître de tous les peuples ; qu'en refusant de me faire reconnaître pour roi, ils vont m'établir prince du siècle à venir, juge de toutes les tribus, seigneur de toutes choses, et m'assurer toute puissance dans le ciel et sur la terre. Père saint ! mais vous, qui avez attaché la gloire que vous m'avez promise, à mes opprobres et à mes souffrances, pardonnez à des aveugles qui servent, sans le savoir, à l'exaltation de mon nom et à l'agrandissemenl de mon royaume : Non enim sciunt quid faciunt. Ils ne savent pas que le crime de ma mort va combler la mesure de leurs pères ; que vont venir des jours sur eux, où l'on appellera heureuses celles qui n'ont point enfanté ; où Jérusalem va devenir une affreuse solitude ; où son autel sera détruit, son temple abandonné, et devenu une triste masure ; ses citoyens, errants et fugitifs ; et votre héritage qu'ils ont souillé du sang innocent , livré à une malédiction éternelle. Père juste ! mais vous, qui leur préparez ces jours de visite et de colère, contentez-vous de ces calamités temporelles dont vous allez les affliger; sauvez les restes d'Israël; épargnez les branches d'une racine sainte ; sauvez un peuple que vous avez choisi; ne perdez pas pour toujours mes frères selon le sang, les os
GRAND-CARÊME
de mes os, et la chair de ma chair ; ne retirez pas votre salut de Juda, d'où le salut est sorti; • épargnez les enfants des saints ; rassemblez enfin un jour les dispersions d'Israël ; réunissez-les dans les derniers temps au tronc dont ils se sont séparés; rappelez-les dans l'enceinte de la véritable Jérusalem , afin qu'il n'y ait plus qu'un bercail et qu'un pasteur, et qu'ils vous offrent avec toutes les nations, non des boucs et des taureaux, mais le renouvellement et les signes mystiques du grand sacrifice, que j'oflVe aujourd'hui à votre gloire. Quatrième témoignage que Jésus-Christ, sur la croix, rend à la vérité de son innocence, en priant pour ses ennemis.
Enfin , il rend, en dernier lieu , témoignaf!;e à la vérité de sa royauté , en conquérant le monde par la croix. Le monde lui avait disputé la réalité et l'éclat de sa royauté ; il ne l'avait traité de roi que par dérision ; toutes les marques de sa royauté avaient été de nouveaux opprobres ; le sceptre , un» vil roseau ; la pourpre , une robe d'ignominie ; la couronne , une couronne de douleur ; le trône , un bois infâme , et le lit de ses opprobres et de ses souffrances. Mais aujourd'hui ces marques honteuses d'une royauté si humiliante deviennent les signes glorieux de sa puissance et de son empire. Ce faible roseau , qui lui sert de sceptre, va renverser tous les autels profanes, abattre toutes les idoles , confondre toutes les sectes , anéantir tous les empires , frapper les géants de la terre, et détruire toute science qui s'élève contre la science de Dieu. Cette couronne , qui le couvre de douleur et de confusion, va orner les têtes des Césars plus pompeusement que les lauriers et les diadèmes les plus superbes ; et un roi du premier trône du monde , et du sang le plus auguste de l'univers , ira exposer sa ^ie et sa liberté , ' pour en rapporter en triomphe les débris précieux dans sa patrie ; plus glorieux d'avoir enrichi son royaume de ce saint et précieux trésor, que s'il avait conquis un empire. Ce trône d'ignominie , où il est attaché , sera bientôt un trône de gloire , au pied duquel les princes et les souverains viendront courber leurs têtes superbes ; un trône de puissance et d'autorité , sur lequel il jugera toutes les nations de la terre; un trône de grâce et de miséricorde, au pied duquel tous les peuples trouveront la vie et le salut ; un trône de science et de doctrine , sur lequel
il instruira jusqu'à la fin tous les hommes , et leur apprendra les vérités de la vie éternelle ; enfin, un trône de sagesse et de conseil , d'où ce nouveau Salomon gouvernera tous les peuples dans la justice, dans la paix et dans l'abondance. La puissance et le règne des rois de la terre finissent avec eux ; le règne de Jésus-Christ ne commence à éclater que par sa mort, et ses opprobres sont la première source de ses grandeurs et de sa gloire. Père saint! votre Fils et véritable Joseph , que nous pleurons, vit donc encore ; la malice de ses frères, qui l'ont livré , n'a donc servi qu'à faire éclater sa grandeur et sa puissance ; il est sorti du puits fatal où l'envie l'avait enseveli ; et tous les peuples de l'Egypte, et l'univers entier, re- à connaît sa domination et son pouvoir suprême : Films tuus vivit , et ipse dominatur in omni terra Mgypti * .
Mais , mes Frères , tout reconnaît aujourd'hui la souveraiiicié de Jésus-Christ ; sa croix triomphe du ciel et de l'enfer, de l'aveuglement des Juifs et de l'incrédulité des gentils , de la barbarie des bourreaux, de l'endurcissement même d'un pécheur mourant. Toute la nature le confesse , toutes les créatures le reconnaissent ; et nous lui fermerions tout seuls notre cœur, et nous nous obstinerions tout seuls à dire : Nous ne voulons pas que celui-ci règne sur nous : Nolumus hune regnare super nos * ? Les morts entendent aujourd'hui sa voix , et sortent de leurs tombeaux ; et nous demeurerions encore ensevelis dans l'abîme de nos dissolutions, quoique sa voix puissante nous crie aujourd'hui au fond de nos cœurs , du haut de sa croix : a Levez-vous, ô vous qui dormez d'un sommeil de mort ; sortez de la profondeur de vos crimes et de vos ténèbres, et ce Jésus que vous voyez crucifié pour vous, vous rendra la vie et la lumière que vous avez perdue : Surge, qui dormis; et exurge à mortuis, et illuminabit te Christus ' » . Les rochers se brisent , et nos cœurs plus insensibles ne sauraient s'amollir? Le voile du temple se déchire ; et le voile impénétrable , qui est sur notre conscience, sur ce sanctuaire d'iniquité, et qui nous empêche depuis si longtemps d'en manifester au prêtre les souillures secrètes, ne peut s'ouvrir et se déchirer; et nous tenons encore cachés au dedans de nous ces
• Gen., XLV, 26.
• Luc, XIX, 14.
• Ephes., V, 14.
PREMIER SERMON POUR LE JOUR DE PAQUES. 379
mystères d'abomination , qui font de notre dre Jésus-Christ qui vient de mourir pour
cœur le temple des démons , l'asile des esprits nous , pour notre roi et notre seigneur véri-
immondes , et un théâtre affreux de remords, table ? 0 mon Sauveur! quelles ressources
de confusion et de trouble? Ne sortirons-nous peut-il rester à vos miséricordes infinies pour
pas enfin de ce royaume de ténèbres, où nous les pécheurs, si tout ce que vous faites aujour-
vivons , pour entrer dans un royaume de lu- d'hui pour eux n'excite pas leur amour, leur
mière? Ne nous lasserons-nous pas enfin d'à- componction et leur reconnaissance; et s'ils
voir été jusques ici des esclaves misérables s'obstinent encore à périr, malgré la voie que
d'un monde , qui n'a point de droit sur nous , vous leur ouvrez aujourd'hui par votre sang ,
qui n'est pas digne de nous , qui ne peiit rien pour arriver à la vie éternelle? Ainsi soit-il. faire pour nous? Et refuserons-nous de pren-