‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 80 sur 141 · SECOND SERMON SUR LA PASSION DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

SECOND SERMON SUR LA PASSION DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST

NOTICE HISTORIQUE

Cette seconde Passion, quoique reléguée par l'éditeur de 1745 parmi les Mystères, fut évidemment prêchée à Versailles devant Louis XiV. 11 y est trop question des grands de !a cour et même du Roi, pour qu'il y ait le moindre doute à ce sujet. Au surpus, nous savons que Mussillon prononça deux fois la Passion devant Louis XIV. — Mais il faut reconnaîlre que l'orattur est moins religieux et moms brûlant dans ce sermon que dans le précédent. Celte œuvre parait appartenir par le fonds à la jeunesse de Massilion. Il y a quelques expressions surannées. Massillon l'aura retouchée pour la prê-her à la cour. — Cependant, ce sermon est d'une noble et sévère beauté Quelle magnifique idée de présenter Jésus-Christ en croix comme le grand témoin de la vérité et de montrer le monde crucifiant le Messie par haine de la vérité ! L" plan est très-soigneusement travaillé; dans chaque partie il y a cinq subdivisions, exactement pondérées et se correspondant entre elles avec une rigoureuse précision.

miTSK.

Division. — L'opposition à la vérité a toujours été le caractère le plus essentiel du monde ; mais la mort de Jésus- Christ est la jdus grande preuve de ropposition du monde pour la vérité', et en même temps le plus grand témoignage de In vérité contre le monde.

Première partie. — La mort de Jésus-Christ est la plus grande preuve de ropposition du monde pour la vérité, c'est-àdire pour la vérité de si doctrine, des Ecriuires, de ses miracles, de son innocence et de sa royauté.

1° Opposition à la vérité de sa doctrine : et c'est le respect humain qui la forme celte opposition, même dans ses disciples. Qu'était-ce que sa doctrine, sinon une prépaialion aux croix et aux souffrances? Cependant, dès que le monde se déclare contre lui, ses disciples chancèlent et sont découragés ; et voici jusqu'où le respect humain et la crainte du monde les aveugle sur la vérité de sa doctrine. Dans Judas, elle forme un perfide qui trahit son d vin Mailre, et qui se joint à ses ennemis pour le perdre. Le même respect humain est cause de la défection des autres disciples; et Pierre lui-même qui, loin des daiigers, se promettait tout de son courage, n'est pas à l'épreuve d'une si dangereuse leulalion : il n'ose s'avouer le disciple du Sauveur, et affecte d'ignorer jusqu'au nom de son divin Maître : Non novi hominfm.

2° Opposition à la vérité des Kcriiures : et c'est ce que produit la jalousie dans les prêtres et dans les docteurs. Jésus-Christ les avait souvent renvoyés aux Ecritures, comme au témoignage le moins suspect de la vérité de son ministère. Ce témoignage était clair ; puisque les prédictions des prophètes étaient accomplies ; mais l'envie qui les aveugle, l'emporte sur la vérité qui les éclaire ; et voici tous les caractères de celte injuste passion : Premièrement, la mauvaise foi : ils ne peuvent se dissimuler à eux-mêmes la vérité de ses prodiges; et au lieu de le reconnaître pour le Messie, ils se demandent à eux-mêmes : Que kToa%-mu5f Quid facimus^ quia hic homo mul fa signa /■««/? Secondement, la bassesse : ils cherchent eux-mêmes en. secret un faux témoignage contre Jésus-Christ. Troisièmement, la dureté : ces juges corrompus livrent le Sauveur à l'msolence et à la fureur de leurs serviteurs et de leurs ministres. Quatrièmement, enfin le sacrifice des intérêts de la patrie : eux qui détestaient le joug des incirconcis, qui se vantaient auparavant de n'avoir jamais été sujets ni esclaves de personne, protestent qu'ils n'ont point d'autre roi que César.

3« Opposition à la vérité des miracles du Sauveur : et c'est l'ingratitude poussée jusqu'à la fureur, qui la met dans le peuple. Témoins de tant de prodiges qu'il avait opérés à leurs yeux , i.s paraissaient en foule à sa suite avec ses disciples ; ils avaient voulu l'établir roi sur eux dans le désert, lorsqu'il les rassasiait d'une nourriture miraculeuse ; et ce même peuple en furie se déclare aujourd'hui contre Jésus-Christ, le suit comme un séditieux, et demande sa mort à Pilate.

40 Opposition à la vérité de son innocence : et c'est ce que produit dans Pilate une ambition aveugle. Le Sauveur du monde est traîné devant ce magistrat infidèle ; tout prouve à Pilate son innocence ; il la reconnaît lui-même ; mais on le menace de la disgrâce de César ; et voici tous les obstacles qu'une lâcte ambition met dans son cœur à la vérité qu'il ne peut se cacher à luimême : Premièrement, un obstacle de dissimulation et de mauvaise foi : au lieu de renvoyer absolument Jésus-Christ, il propose des expédients pour le sauver, et fait entendre contre sa conscience, qu'il a besoin de grâce. Secondement, un obstacle de haine contre la vérité, qui fait qu'elle lui est à charge : embarrassé de la préférence que les Juifs donnent à Barabbas , il demande ce qu'il fera donc de ce Jésus qu'on appelle le Christ. Troisièmement, un obstacle d'hypocrisie, qui fait servir' la vérilé même aux vues de l'ambition : il renvoie Jésus à Hérode, non pour conserver la vie à un innocent, mais pour recouvrer l'amitié de ce prince, qu'il avait perdue. Quatrièmement, un obstacle de fausse conscience, qui fait qu'en sacrifiant la vérilé à dM intérêts humains, on croit encore n'avoir rien à s« reprocher : Pilate voyant que les tempéraments ne senent qu'à allumer

de plus en plus la fureur des Juifs, livre enfin le Sauveur à leur vengeance ; mais en même temps il lave ses mains ; il consent qu'on le fasse mourir, et il déclare qu'il n'est pas coupable de la mort de ce juste.

5° Opposition à la vérité de sa royauté ; et c'est ce que produit dans Hérode son impiété : d'abord par un mouvement de curiosilé, il souhaite de voir cet homme dont la renommée publiait des choses si merveilleuses ; il se promet d'en être luimême le témoin ; il fait à Jésus-Christ mille questions mutiles ; mais ensuite, ne voyant aucun miracle, et n'en pouvant même tirer une seule parole, il le méprise, et toute sa cour suit son exemple.

Deuxième partie. — La mort de Jésus-Christ est le plus grand témoignage de la vérité contre le monde.

1» La mort de Jésus-Christ rend témoignage à la vérité des Ecritures. C'est ta clef sacrée qui ouvre les sept sceaux de ce livre fermé ; car, sans le dénouement de ce grand sacrifice, les livres saints sont incompréhensibles ; mais la mort de Jésus-Christ y répand un nouveau jour. A la faveur de ce mystère, on voit clair dans toutes les figures, on découvre l'esprit de toutes les cérémonies, on entre dans le sens de toutes les prophéties, on sent la vérité et la divinité de nos livres saints.

2° Elle rend témoignage à la vérité de sa doctrine en la conhrmanl par ses opprobres et par ses souffrances. Toute la doctrine du Sauveur semblait se réduire à humilier l'esprit et à mortifier les sens : or, comme nul philosophe jusqu'à lui n'avait annoncé aux hommes qu'il f.illait aller à la félicité par les humiliations et par les souff^rances, il fallait que l'exemple du Sauveur confirmât la nouveauté de ses préceptes; et c'est ce qu'il a fait par les humiliations et les douleurs de sa mort. Aussi notre impénilence n'a-t-elle rien à opposer au grand exemple qu'il nous donne aujourd'hui.

3» Jésus-Christ rend témoignage sur la croix à la vérité de ses miracles, en les renouvelant. Et ce n'est pas tant en ouvrant les tombeaux, en brisant les rochers, en obscurcissant le soleil, etc., c'est en convertissant un scélérat qui expire à ses côtés; c'est en changeant le cœur du centenier même qui préside à son supplice, et le forçant de confesser tout haut sa puissance et sa divinité ; c'est en touchant les spectateurs de sa mort. Voilà le grand miracle de la mort de Jésus-Christ : la conversion des grands pécheurs.

40 Jésus-Christ rend témoignage sur la croix à la vérité de sou inDOCënce et de sa sainteté, en priant pour ses ennemis. En effet, le caractère le moins équivoque de la sainteté, c'est d'aimer ceux qui nous outragent, et de prier pour le salut de ceux qui veulent nous perdre : or voilà le grand témoignage que Jésus-Christ rend aujourd'hui à son innocence ; il meurt pour ceux qui le crucifient, et il meurt eu demandant grâce à son Père pour ses ennemis : Père, pardonnez-leur, parce qu'ils ne savent ce qu^ils font.

5» Jésus-Christ rend témoignage à la vérité de sa royauté, en conquérant le monde par sa croix. Le monde lui avait disputé l'éclat et la réalité de sa royauté ; il ne l'avait traité de roi que par dérision ; toutes Ifs i::;irques de sa royauté avaient été de nouveaux opprobres ; mais aujourd'hui ces marques honteuses d'une royauté si humiliante deviennent les signes glorieux de sa puissance et de son empire. Mais au lieu que la puissance et le règne des rois de la terre finissent avec eux, le règne de Jésus-Christ ne commence à éclater que par sa mort ; et ses opprobres sont la première source de ses grandeurs et de sa gloire. En effet, depuis qu'il est mort, tout reconnaît sa souveraineté : sa croix triomphe du ciel et de l'enfer, de l'aveuglement des Juifs, de l'incrédulité des gentils, de la barbarie des bourreaux, de l'endurcissement même d'un pécheur mourant.

Ego in hoc natus sum, et ad hoc vetii in mundum, ut testimonium perhibeam veritati.

C'est pour cela que je suis ne', et que je suis venu dans le monde, afin de rendre témoignage à la vérité. Jean, x\m, 37.

L'opposition à la vérité a toujours été le caractère le plus essentiel du monde , et la peine la plus universelle du péché. Depuis que l'homme eut effacé de son cœur la loi éternelle, que la main du Seigneur, en le formant, y avait gravée pour l'éclairer et pour le conduire ; et qu'il eut substitué à cette lumière divine, née avec lui, ses passions et ses ténèbres ; il se forma entre lui et la vérité une opposition invincible , qui allait toujours croissant à mesure que le monde, tous les jours plus corrompu , s'éloignait de la pureté de sa source , et que la malice des hommes se multipliait sur la terre.

11 est vrai , mes Frères , qu'au milieu des ténèbres qui couvraient la face de l'univers, Dieu faisait luire encore de temps en temps sa vérité et sa lumière. De siècle en siècle parais-

saient des hommes justes suscités d'en-haut, 1 pour rendre témoignage à la vérité, et empê- ■ cher les erreurs et les passions de prescrire contre elle. Depuis le sang d'Abel jusqu'à Jean-Baptiste , le ciel avait fourni à la terre une tradition non interrompue de prophètes , de martyrs et de témoins de la vérité. Les uns avaient rendu témoignage à la vérité par leur sang comme Abel ; les autres par leur religion, comme Enos; quelques-uns parleur innocence , comme Noé ; d'autres par la foi , comme Abraham ; Isaac par son obéissance ; Job par sa patience ; Moïse par ses prodiges ; enfin, pour rendre le monde inexcusable , la vérité eut dans tous les siècles des témoins et des défenseurs , qui s'élevèrent contre le monde, et qui conservèrent parmi les hommes le dépôt de la doctrine et de la vérité, que le monde, malgré ses précautions, n'avait jamais pu éteindre tout à fait sur la terre. Cependant cette nuée de témoins ', comme

' Taalam babeoles imposilam nubem (eslium. Hébr.,xi\, 1.

VENDREDI-SAINT : SECONDE PASSION

parle l'Apôtre, qui de siècle en siècle avaient rendu témoignage à la Yérité, avaient bien pu, je l'avoue, condamner le monde par la vérité; mais ils n'avaient pas délivré le monde par elle. La vérité avait donc besoin d'un plus grand témoignage : il fallait que celui qui est la sagesse et la lumière du Père, vînt luimême nous rendre témoignage de ce qu'il avait vu ; qu'il coniirmât sa doctrine par son sang; que sa doctrine purgeât la terre des erreurs qui jusqu'alors l'avaient inondée ; et que Jésus-Christ crucifié fût jusqu'à la fin des siècles le grand témoin de la vérité contre l'aveuglement du monde et l'erreur de ses maximes.

Le mystère des douleurs et des ignominies du Sauveur nous offre donc aujourd'hui deux spectacles bien différents : d'un côté le monde si aveugle , et si opposé à la vérité, qu'après avoir rejeté , dans tous les siècles le témoignage des justes et des prophètes , il rejette encore aujourd'hui celui de Jésus-Christ luimême ; d'un autre côté , Jésus-Christ sur la croix devenu le grand témoin de la vérité , pour confondre jusqu'à la fin l'aveuglement du monde : c'est-à-dire la mort de Jésus-Christ devenue la plus grande preuve de l'opposition du monde pour la vérité , et le plus grand témoignage de la vérité contre le monde.

0 mon Sauveur, jusques ici nous avons offert, comme le monde, un cœur rebelle à la vérité de votre doctrine ; nous avons écouté votre parole sainte, durant ces jours de pénitence et de salut , avec la même insensibilité que Jérusalem vous écouta autrefois durant les jours de votre ministère. Mais aujourd'hui, Seigneur, où vous ne parlez plus que par vos douleurs et par vos opprobres, où vous ne faites plus entendre que la voix de votre sang ; aujourd'hui où , attaché à ce trône d'ignominie, vous êtes devenu le grand témoin de la vérité contre le monde , ne permettez pas qu'une instruction si nouvelle et si touchante nous trouve encore insensibles. Nous venons mettre , au pied de votre croix , des cœurs à la vérité encore pleins de passions et d'attachements injustes ; mais laissez couler sur nous une seule goutte de ce sang , que vous offrez aujourd'hui pour nous à votre Père , et nous serons purifiés ; jetez sur nous, comme sur ce pécheur heureux , qui expire à vos côtés, un regard de miséricorde , et nous serons sauvés ; délivrez-nous par la vérité ,

dont vous êtes aujourd'hui le grand témoin , et nous passerons de la servitude du monde et du péché à la sainte liberté des enfants de Dieu. C'est ce que nous vous demandons prosternés au pied de votre croix : 0 crux^ ave.

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