‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 92 sur 141 · SEKMON POUR LA FÊTE DE L'INCARNATION · texte numérisé non relu

SEKMON POUR LA FÊTE DE L'INCARNATION

Rond,

Ce sermon n'appartient pas aux deux stations quadragésimales prêchées par Massillon devant le roi Louis XIV. Car ni en 1701 ni en 1704 la fêle de ^Incarnation de Notre-Seigneur JésusCfirist et de {'Annonciation de In Sai7de Vierge , qui tombe le 25 mars, ne fut célébrée durant le Carême. Les recueils de Trévoux ne contiennent pas ce discours. Il semble même, par la troisième partie, où l'orateur se plaint avec quelque détail des progrès de la philosophie incrédule, et où il déplore les attaques contre les Livres Saints, qu'il appartient à la Régence ou plutôt peut-être au règne de Louis XV.

^ ANALYSE

Division. — Le monde ne connaît de véritable grandeur que celle qui frappe les sens ; de vrai bonheur que celui de vitre dans les plaisirs ; de raison que la sienne. Ce sont là les (rois erreurs principales , qui forment proprement toute la sagesse humaine, et que confond la sagesse de Dieu cachée dans le mystère de ihicarnation. 1» Un Dieu anéanti rend les humiliations honorables ; 2° Un Dieu chargé de nos douleurs rend les souffrances aimables ; 3» Un Dieu uni à Vhomme fait taire lu raison et rend la foi même raisonnable.

PbeuièRE partie. — Un Dieu anéanti rend les humiliations honorables. Pour le comprendre , remarquons quels sont les principaux caractères de l'orgueil humain ; voyons ensuite l'opposition qu'ils ont avec l'anéantissement du Fils de Dieu dans son union avec notre nature.

1» Le premier caractère de l'orgueil est celte erreur qui fait que nous sortons, pour ainsi dire, denous-même;!, et que, pour nous étourdir sur le sentiment intérieur et humiliant de notre misère, nous cherchons avec complaisance dans les choses qui sont hors de nous, les biens, les titres, la naissance.. u:ie gloire dont la source ne devrait être que dans nous-mêmes. Or les circonstances (xtérieures de l'incarnalion du Verbe corrigent les hommes de cette première erreur. De tous les mystères, celui de l'Incarnation avait été annoncé de la manière la plus éclatante et la plus pompeuse ; cependant, rien de plus obscur aux yeux des sens que ce qui .se passe aujourd'hui à Nazareth. C'est un seul ange qui est envoyé, et encore sous la simplicité de la figure humaine ; il est envoyé à une tille qui n'a rien qui la distingue dans sa tribu que sa pudeur et son innocence ; Nazareth, où ce mystère s'accomplit, est la ville de Juda la plus méprisable ; personne, Joseph lui-même, l'époux de Marie, n'est informé de l'ambassade céleste. Dans tons les autres mystères, les abaissements du Verbe sont mêlés d'éclat et de grandeur ; ici tout est obscur ; rien ne parle au sens ; parce qu'ici le dessein de la sagesse divine est d'en corriger les erreurs, et de substituer les nouvelles vues de la foi aux anciennes illusions de la sagesse humaine. En effet , dans ce mystère nous apprenons que l'innocence et la vertu sont les seules richesses de l'homme ; que tout le mérite de l'âme fidèle est caché dans son cœur ; en un mot, que la grandeur qui n'est que hors de nous, n'est qu'un prestige qui nous joue ; et qu'ofl n'est grand qu'autant (ju'on est saint. Mais plût à Dieu que ce ne fût pas là encore aujourd'hui une sagesse inconnue au siècle !

2» Le second caractère de l'orgueil humain est cette faiblesse qui ne compte pour rien le mérite de la vertu même, tandis qu'il est caché, et qui ne hait du vice que la confusion et l'opprobre ; comme si les hommes ne pouvaient être grands ou méprisables que dans l'idée des autres hommes. Or, l'anéanlissement du Verbe dans ce mystère confond cette vaine attention aux jugements humains. Le Fils de Dieu ne descendant sur la terre que pour glorifier son Père, et repren Ire dans le cœur des hommes les hommages que les créatures lui avaient ravis, ce dessein demandait, ce semble, qu'il se montrât à eux dans toute sa gloire. Cependant, ce n'est pas par l'éclat et la majesté (ju'il veut triompher de nos cœurs; c'est par les humiliations et les opprobres; il cache tout ce qu'il est ; efi un mot, il parait anéanti dans tous ses titres. D'où vient une conduite si surpienante ? Laissons les autres raisons de l'obscurité de son ministère ; ceilcs i|ui nous regardent, sont, premièrement, qu'il voulait apprendre aux ministres, chargés de la dispensalion de l'Iivangile, à ne rien changer à l'ordre de Dieu dans les émotions de leur ministère, sous prétexte de concilier plus facilement à sa parole les suffrages des hommes, et à ne pas croire que Dieu .soit plus glorifié par la gloire qui leur revient à eux-mêmes. Secondement, il voulait apprendre aux fidèles que les jugements des hommes ne doivent jamais décider (le leurs devoirs ; (ju'il ne faut pas s'en tenir dans le service de Dieu à ce que le monde approuve; mais à ce que Dieu demande du nous ; que l'obscurité est le plus sûr asile de la vertu. Cependant , prenons-y garde, les gens de bien mêmes comptent les honneurs pour beaucoup ; ce qu'ils sont à leurs yeux et aux yeux de Dieu, les intéresse peu ; ils ne paraissent touchés que de ce qu'ils sont aux yeux des hommes ; et ils sont souvent , hé'as ! plus Dattes des fausses vertus qu'on lear attribue, qu'ils ne sont humihés par la vérité qoi leur fait sentir leurs défauts et leurs m^res réelles.

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30 Le dernier caractère de l'orgueil est cette imposture de vanité qui cherche la gloire dans les humiliations mêmes : car il n'est presque point d'humilité réelle ; et rien n'est plus rare qu'une humiliation volontaire, qui ne conduit qu'à l'humilité. Or, voilà l'écueil que les anéantissements du Verbe dans ce mystère nous apprennent à éviter. 11 se revêt de la ressemblance du péché, mais c'est pour en porter toute la honte ; il se charge de nos iniquités , mais pour en être la victime ; il veut passer pour un Samaritain et pour un ennemi de la loi, mais c'est pour être puni comme un séducteur; enfin il se cache, lorsqu'on veut le reconnaître pour roi; mais c'est pour mourir comme un esclave. Pour nous, hélas! les œuvres humiliantes ne nous plaisent presque jamais que parce que nous espérons qu'elles tourneront à notre gloire ; cependant, depuis l'anéantissement d'un Dieu, est-il rien de plus injuste pour l'homme, que de vouloir s'élever de quelque manière que ce soit ?

Deuxième partie. — Un Dieu chargé de nos douleurs doit nous rendre les souffrances aimables. L'homme innocent devait mener une vie heureuse et tranquille ; mais l'homme pécheur est né pour souffrir. Cependant, le plaisir est encore le penchant dominant de cet homme criminel et condamné à souffrir ; il n'a jamais pu aimer les souffrances. Il fal'ait donc qu'un grand exemple lui rendît aimable ce qui lui était devenu nécessaire, et qu'un Dieu souffrit tout pour sauver l'homme, afin que l'homme apprit et aimât à souffrir pour apaiser son Dieu. Aussi le ministère du Verbe incarné est un ministère de croix et de souffrance ; il n'annonce que des croix et des tribulations ; il n'appelle heureux que ceux qui souffrent ; et de peur qu'on ne donnât un jour à ses maximes des interprétations favorables à l'amour-propre, il a voulu expirer entre les bras de la douleur, et sa doctrine n'est que le récit de ses exemples. Puis donc que le Verbe qui ne s'est incarné que pour nous montrer la voie du ciel et satisfaire pour nous à la justice divine, est venu mener ici-bas une vie triste et soulfrante, le chrétien ne peut plus se flatter d'arriver au salut par des roules douces et aisées ; car l'Homme-Dieu étant le chef des chrétiens, nous ne pouvons prétendre au salut que comme ses membres : et qu'est-ce qu'être membre de Jésus-Christ? c'est suivre la destinée du chef et lui être conforme. Or, languir toute sa vie dans des mœurs indolentes et sensuelles, et se livrer sans cesse à tous ses goûts, pourvu qu'ils n'offrent point de crime , est-ce être conforme à Jésus-Christ et vivre comme il a vécu ; est-ce être animé de son esprit? Ce n'est pas ainsi que ces hommes apostoliques, qui les premiers vinrent annoncer Jésus-Christ à nos pères, leur en parlèrent. L'esprit de Jésus-Christ est une sainte avidité de souffrances, une attention continuelle à mortifier l'amour-propre, et à retrancher à ses sens tous les adoucissements inutiles. Voilà le fond du christianisme, et l'esprit de Jésus-Christ. Si vous n'avez pas cet esprit, en vain seriez-vous exempt des crimes grossiers, vous n'appartenez pas à Jésus-Christ, et vous n'aurez point de part à son royaume.

Mais ce qu'il y a de consolant pour nous, c'est que Jésus-Christ en nous faisant une loi, par le caractère seul de son ministère, de la violence et du renoncement, nous rend en même temps aimable la croix dont il nous charge. Souffrir ici-bas était pour nous un sort inévitable ; mais sans Jésus-Christ l'homme eût souffert sans consolation et sans mérite. 11 est donc venu adoucir et sanctifier nos souffrances. Premièrement, son exemple leur ôte tout ce qu'elles avaient d'abject et d'humiliant : il est beau de souffrir après lui; il est glorieux de marcher sur ses traces. Secondement, l'onction de sa grâce adoucit ce que la violence et le renoncement avaient d'amer. Je conviens que se renoncer sans cesse soi-même ; que ne point aimer le faste , la magnificence, la joie, les plaisirs, et se réduire à une modestie simple et chrétienne, et renfermer tous ces penchants dans le silence, dans la prière et dans la retraite, est quelque chose de très-pénible ; mais la source des plaisirs véritables n'est pas dans les sens, elle est dans le cœur. Or, c'est là que Jésus-Christ porte le remède et la douceur de sa grâce. Tandis qu'au dehors tout parait triste, rebutant, douloureux pour une âme fidèle, un consolateur invisible remplace ces amertumes par des délices que le cœur de l'homme charnel n'a jamais goûtées. Troisièmement, les promesses de Jésus-Christ ôtent aux souffrances tout ce qu'elles avaient d'inutile et de désespérant. Avant sa manifestation dans notre chair, on souffrait pour la gloire, pour la patrie, mais l'orgueil était un faible dédommagement dans les souffrances, pour l'homme surtout qui veut être heureux ; mais le lidèle qui souffre, qui se punit lui-même, qui porte sa croix, a un avenir éternel pour lui; quand même ses peines seraient ici-bas sans consolation, l'espérance seule qui est cachée dans son sein, les adoucirait. Un Dieu manifesté en chair est le garant de sa confiance ; en Jésus-Christ ses souffrances trouvent un prix et un mérite digue de Dieu ; en faut-il davantage pour nous les rendre aimables ?

Troisième partie. — Un Dieu uni à Phomme fait taire la raison, et rend la foi même raisonnable. Tout est plein aujourd'hui de chrétiens philosophes et de fidèles juges de la foi. On adoucit tout ; on donne un air de raison à tout ; on veut entrer dans les desseins de Dieu sur les destinées des hommes ; on trouve des inconvénienis dans l'histoire vénérable de nos livres saints... Mais depuis que nous adorons un Dieu fait homme, c'est une folie, dit un Père, de vouloir raisonner sur tout ce que la religion nous propose d'inaccessible à la raison; il n'est plus rien d'incompréhensible que Jésus-Chiist Homme-Dieu n'aplanisse et ne rende croyable. Or, renoncez donc à Jésus-Christ, ou avouez que Dieu peut faire ce que vous ne pouvez comprendre. Après le mystère de l'Homme-Dieu la foi ne peut rien nous proposer de plus élevé et de plus inaccessible à la raison humaine. Méditons donc ce mystère de Jésus-Christ Homme-Dieu ; il éclaircira notre raison en achevant de la confondre, et nous conduira à l'intelligence en nous faisant sentir la nécessité de la foi. Imitons Marie^ qui , dans un mystère où tout est nouveau et incompréhensible, où elle ne trouve rien dans l'histoire des merveilles du Seigneur qui puisse la rassurer par la ressemblance, au heu de douter comme Zacharie, ne veut point d'autre garant de sa foi que la toute-puissance et la vérité de celui qui l'exige.

Loquimur Dei sapientiam in mysterio.quae abscondita est, quam... confondre leS ValnS préjUfféS de la SaffCSSC hunemo principum hujus saecuh cognovit. r- j o O •■ ^

,r , j T.- r. , maine, c'est principalement dans le mystère

Nous annonçons la sagesse de Dieu cachée dans son mystère , que i . r^ i • i

nul des princes de ce monde n'a connue. I Cor., ii, 7, 8. que 1 EgllSC llOnorC en Ce JOUr. Oui , mCS Ffè-

res, un Dieu qui descend de sa gfoire, pour

nous y élever; qui se charge de nos infirmités

Si les voies de Dieu sont d'ordinaire éloi- et de nos soufl'rances, pour nous en soula-

gnées de celles de l'homme; et si dans ses des- ger; qui s'unit à l'homme, pour réconcilier

seins la sagesse éternelle se plaît toujours à l'homme à Dieu , a été dans tous les temps un

MYSTÈRES

scandale ou une folie à la prudence de la chair ; et encore aujourd'hui la sagesse de Dieu dans ce mystère est tout à fait inconnue au siècle : Loquimur Dei sapientiam in mysterio, qttœ abscondita est, quam... ntmo principum hujus sœculi cognovit.

En effet, le monde ne connaît de véritable grandeur que celle qui frappe les sens ; le inonde ne compte de vrai bonheur que celui de vivre dans les plaisirs et dans l'abondance; le monde croit avoir seul la raison en partage, et rappelle toujours au jugement de ses propres lumières les œuvres du Seigneur.

C'est sur ces trois erreurs que roulait toute la sagesse des hommes , avant qu'il plût au Très-Haut de les \isiter dans sa miséricorde*. Les Juifs ne soupiraient qu'après la gloire et la grandeur temporelle d'un Messie charnel, qui devait subjuguer tous les empires , et rendre toutes les nations tributaires de Jérusalem; les philosophes n'attendaient le rt-mède de leurs maux que des vains efforts d'une raison malade; les princes , les puissants et le peuple cherchaient dans les plaisirs des sens ce que l'Auteur de la nature n'y a point mis, et la félicité la plus indigne de l'homme. Et tel est encore , après l'accomplissement du grand mystère de piété, l'état déplorable du monde.

Mon dessein donc aujourd'hui est de montrer comment la sagesse de Dieu , cachée dans ce mystère, confond ces trois erreurs principales, qui forment proprement toute la sagesse humaine. Premièrement, le Verbe s'y anéantit ; et cet anéantissement nous apprend que l'homme ne peut plus aimer l'élévation sans injustice. Secondement, le Verbe s'y charge de nos douleurs et de nos souffrances ; et ce ministère nous découvre que l'homme ne peut plus aimer les plaisirs sans crime. Enfin, le Verbe s'y unit à notre chair; et en nous proposant celte union incompréhensible, comme l'objet de notre culte et la seule ressource de nos maux, il nous laisse comprendre (juc l'homme ne peut compter sur sa raison sans témérité. Un Dieu anéanti rend les humiliations honorables; un Dieu chargé de nos douleurs rend les souffrances aimables ; un Dieu uni à l'homme fait taire la raison et rend la foi même raisonnable. Développons ces trois vé-

* Per 'viicera misericordis Dei noslri ùi quibus visitavit nos. Luc, I, 78.

rites; elles renferment toute la doctrine du grand mystère de piété. Ave , Maria.

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