PREMIÈRE PARTIE
L'orgueil a été de tout temps la plaie la plus dangereuse de l'homme. Né pour être grand et maître de toutes les créatures, il a toujours conservé au dedans de lui ces premières impressions de son origine; trouvant sans cesse dans son cœur je ne sais quels sentiments secrets de sa propre excellence, que sa chute n'a point effacés , il se prêta d'abord à des penchants si doux; il ne chercha plus qu'à s'élever de degré en degré; et ne rencontrant rien ici-bas qui pût satisfaire la grandeur d'une âme, laquelle n'avait été créée que pour régner avec son Dieu , il monta jusques au-dessus des nuées, et se plaça à côté du Très-Haut. De là Thomme se fit rendre les honneurs divins; l'homme se rendit à l'homme môme, et l'univers adora, comme ses auteurs, des insensés que l'univers avait vu naître, et qui étaient venus tant de siècles après lui.
Cependant, l'homme, depuis le péché, n'est plus qu'un vil esclave; tout ce qui l'élève le tire de la situation naturelle, puisque l'honneur n'est dû qu'à l'innocence, et que l'abjection doit être le partage du vice ; et s'il lui reste encore quelque espoir de recouvrer sa première grandeur, ce ne peut être que dans l'humble aveu de sa bassesse.
Mais comment persuader au monde une vérité si nouvelle , démentie par la doctrine de toutes les sectes, par les préjugés de toutes les nations, et par les sentiments les plus vifs du cœurhun)ain? Les justes, dans ces temps reculés, qui précédèrent l'avènement du Libérateur, en avaient, je l'avoue, laissé de grands exemples aux hommes. Qu'est-ce que l'homme, ô mon Dieu I s'écriait un saint roi , que vous daigniez vous abaisser jusqu'à lui et le visiter '? Avez-vous oublié que je suis devant vous comme une hôte sans raison *, et que le néant est le seul appui sur lequel toutes mes forces se soutiennent?
Mais ce n'étaient là (jue des instructions, et il fallait à l'homme des remèdes ; ces modèles étaient insuffisants. Car, outre que les hommes
^ Quid est homo, quod memor es ejus, aut ûlius hominis, quoniam visitas eum ? Ps. viii, 5 ; V. liébr., n, 6.
* Comparatus est jumeatis insipientibus, et similis factus est illis. Ps. XLVJII, 13, 21.
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ne pouvaient pas inspirer l'amour d'une vertu dont ils étaient eux-mêmes touchés, un coupable qui s'humilie peut à la vérité faire haïr ses crimes , mais il ne fait pas aimer ses humiliations ; donc l'orgueil humain avait besoin d'un exemple, qui fût en même temps son remède, et il fallait l'instruire et le guérir tout à la fois*. Et voilà, mes Frères, le grand mystère que la sagesse de Dieu , après l'attente de tant de siècles, les vœux de tant de justes , les oracles de tant de prophètes , opère aujourd'hui à Nazareth , dans le sein de Marie.
Or, souffrez que, pour tirer de ce mystère adorable les instructions importantes que la sagesse divine y a cachées , je vous fasse remarquer quels sont les principaux caractères de l'orgueil humain, et l'opposition qu'ils ont avec l'anéantissement du Fils de Dieu dans son union avec notre nature.
Le premier caractère de l'orgueil est cette erreur qui fait que nous sortons, pour ainsi dire, de nous-mêmes, et que, pour nous étourdir sur le sentiment intérieur et humiliant de notre misère , nous cherchons avec complaisance dans les choses qui sont hors de nous, dans les biens, les titres, les dignités, la réputation, l'éclat de la naissance, une gloire dont la source ne devrait être que dans nous-mêmes.
Or , mes Frères , les circonstances extérieures de l'incarnation du Verbe corrigent les hommes de cette première erreur. En effet, ne semblait-il pas qu'un mystère , dont les figures mêmes avaient été si pompeuses , les préparatifs si augustes, les promesses si magnifiques, les ombres, pour ainsi dire, si brillantes, aurait dû s'accomplir dans la plénitude des temps , avec encore plus d'éclat qu'il n'avait été promis; et que, puisque des signes si illustres avaient annoncé dejjuis tant de siècles aux hommes que le Très-Haut devait les visiter, sa venue aurait dû être accompagnée de tant de gloire et de majesté qu'on n'eût pu le méconnaître?
Cependant , rien de plus obscur aux yeux des sens que ce qui se passe aujourd'hui à Nazareth. La sainte Fille, préférée à toutes les autres filles de Juda, et dans le sein de qui s'opère le secret ineffable de l'abaissement d'un Dieu , n'a rien qui la distingue dans sa tribu que sa pudeur et son innocence. L'éclat du sang qu'elle tire de David est obscurci
par la bassesse de sa fortune; son obscurité a presque fait oubUer son origine. Les cieux ne s'ouvrent pas , comme autrefois sur le mont Sinaï, pour frayer une route de lumière au Dieu qui descend sur la terre; les anges ne l'environnent pas pour annoncer aux hommes son avènement au bruit des éclairs et des trompettes ; les montagnes ne retentissent pas; des nuées de gloire ne s'abaissent pas pour enfanter le juste; la maison même de Marie ne s'ébranle pas jusqu'aux fondements, comme un autre cénacle, pour marquer la sainte horreur dont elle est saisie à la présence du Dieu qu'elle reçoit. Un seul envoyé du ciel , invisible à tous les hommes, apparaît à Marie dans le silence , sous la simplicité d'une forme humaine , comme pour honorer luimême , en cachant sa gloire, l'anéantissement du Dieu dont il est le ministre. Nazareth, la plus méprisable ville de Juda, et d'où l'opinion publique était qu'il ne pouvait rien sortir qui fît honneur à la Judée*; Nazareth , dis-je, où ce mystère se consomme , n'en est pas plus instruite que Jérusalem. Joseph lui-même ignore le secret de l'ambassade céleste; et le réduit, où Marie est cachée, est le seul confident d'un prodige où le monde entier a tant de part. Dans tous les autres mystères, les abaissements du Verbe sont mêlés d'éclat et de grandeur : ici tout est obscur, rien ne parle aux sens, parce qu'ici le dessein de la sagesse divine est d'en corriger les erreurs, et de substituer les nouvelles vues de la foi aux anciennes illusions de la sagesse humaine.
En effet, mes Frères, jusque-là les hommes avaient cru que les prospérités temporelles étaient des faveurs du ciel ; que la réputation était un bien solide ; que les grands talents étaient d'heureux regards d'un Dieu favorable ; que les distinctions du rang et de la naissance avaient un éclat véritable, et n'étaient pas indignes des soins et de l'estime des hommes. Mais dans ce mystère la sagesse de Dieu nous découvre un nouvel ordre de choses: elle étale à nos yeux un monde nouveau tout spirituel, de nouveaux biens, de nouveaux honneurs, une gloire nouvelle; et, réformant nos jugements, elle nous apprend que l'innocence et la vertu sont les seules richesses de l'homme ; que tout le mérite de l'âme fidèle est caché dans son cœur; qu'un seul degré de charité
Tout à la fois, 1745 et 1764; à la fois, Renouard.
A Nazareth potest aliquid boni esse ? Jean, i , 46.
MYSTÈRES
élève plus haut le chrétien que l'empire du monde entier; que la patience, l'iuimilité, la douceur, sont les plus grands talents d'un disciple de Jésus-Christ ; que se vaincre soi-même, sous les yeux de Dieu seul, est une gloire plus solide et plus immortelle que la conquête des provinces et des royaumes; et qu'enfin, la grandeur qui est hors de nous n'est qu'un prestige qui nous joue, et qu'on n'est grand qu'autant qu'on est saint.
Or, mes Frères, n'est-ce pas là encore aujourd'hui une sagesse inconnue au siècle? Dei sapientiam... qiiam nemo principum hnjus sœculi cognovit '. Où sont ceux qui regardent avec des yeux chrétiens le vain spectacle de la gloire humaine, et qui réservent toute leur admiration pour les dons de la grâce et le mérite de la sainteté? Qui s'attire plutôt nos hommages, ou un ambitieux (jui, à la tête d'un peuple d'hommes armés, remporte des victoires et remplit l'univers du bruit de son nom et de sa vanité, ou un juste environné de sa seule innocence, qui sait souffrir une injure, soutenir une humiliation, étouffer un ressentiment, qui sait combattre et vaincre pour le ciel? Par où cherchons-nous à nous distinguer nous-mêmes de nos frères? Est-ce par une charité plus vive, par une foi plus abondante, par une conscience plus pure, par une fidélité plus inviolable à tous nos devoirs? Hélas! nous nous élevons d'une naissance illustre, comme si la gloire de nos ancêtres nous appartenait , et qu'elle ne devînt pas un opprobre et une roture pour nous, dès que nous portons un nom vide de leurs vertus. Nous comptons nos titres et nos exploits militaires , comme des distinctions glorieuses qui nous élèvent au-dessus des autres hommes ; et nous ne voyons pas que le hasard, la faveur, la témérité, les conjonctures, ont eu plus de part à ces honneurs que le devoir et la vertu. Nous nous parons des dignités éminentes qui nous distinguent dans notre peuple; et nous ne comprenons pas que les plus grandes places sont de plus grands écueils, et qu'elles multiplient nos devoirs sans augmenter notre mérite. Nous nous glorifions de la supériorité de nos lumières et de nos talents ; et nous ignorons que les connaissances les plus vastes de l'esprit humain sont des lumières puériles , si elles se bornent aux choses présentes, et nous font
» I Ck)r., II, 7, 8.
perdre de vue les éternelles. Oui, mes Frères, les grandeurs et les distinctions de la grâce et de la foi ne touchent personne : ce qui est éternel, nous le regardons comme s'il n'était |ias. Mais qu'importe au chrétien d'être obscur ou de briller aux yeux des hommes, puisqu'il n'est réellement que ce qu'il est devant Dieu, et que la foi nous dépouille de tout ce qui est hors de nous, et ne voit de nous que nousmêmes ?
Cependant, le second caractère de l'orgueil humain est cette faiblesse (jui ne compte pour rien le mérite de la vertu même, tandis qu'il est caché, et qui ne hait du vice que la confusion et ro|)probre ; comme si le vice et la vertu n'étaient que des opinions, et que l'homme ne pût être grand ou méprisable que dans l'idée des autres hommes.
Or, l'anéantissement du Verbe dansée mystère confond cette vaine attention aux jugements humains. Et certes le Fils de Dieu ne descendait sur la terre que pour glorifier son Père, et reprendre, dans le cœur des hommes, les hommages que les créatures lui avaient ravis. Ce dessein demandait, ce semble, qu'il se montrât à eux dans toute sa gloire, resplendissant comme sur le Thabor, et qu'il leur parût aussi glorieux et aussi digne de leurs hommages, qu'il se laissa voir alors aux disciples enchantés de la douceur de ce spectacle. C'est alors qu'il eût tout attiré après lui; et que Jérusalem incrédule n'eût pas vu ses citoyens se partager sur la vérité de ses prodiges, et sur la sainteté de sa doctrine et de son ministère.
Néanmoins, ce n'est pas par l'éclat et la majesté qu'il veut triompher de nos cœurs ; c'est par les humiliations et les opprobres. Il cache tout ce qu'il est ; il ne donne pas sa gloire à un autre ; mais il la dérobe , pour ainsi dire, à lui-même. Rien de ce qu'il avait de grand dans le sein de son Père, ne l'accompagne aux yeux des sens dans celui de Marie ; sa puissance se change en faiblesse; sa sagesse infinie n'est plus qu'une raison naissante et enveloppée; son immensité paraît renfermée dans les bornes d'un corps mortel; l'image de la substance du Père est cachée sous la vile forme d'esclave ; son éternelle origine commence à compter des temps et des moments; enfin, il paraît anéanti dans tous ses litres.
Aussi, dès qu'il paraîtra dans la Judée, Tincrédulité va lui disputer la suprême autorité
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de son sacerdoce : Quel est celui-ci, dira-t-on, qui vient remettre les péchés * ? La crainte des puissances de la terre refusera de le reconnaître pour roi ; et on lui fera payer le tribut comme à un esclave. La prudence de la chair prendra sa sagesse divine pour une folie; et ses proches eux-mêmes le regarderont comme un insensé : Quoniam in furorem versus est *. L'envie le dégradera de sa naissance divine ; et ses citoyens vont publier qu'il n'est que le Fils de Marie et de Joseph. Enfin, un faux zèle lui ravira l'éternité de sa durée; et il sera presque lapidé, pour avoir osé dire seulement qu'il était avant Abraham.
Mais l'opinion des hommes ne changera rien à l'obscurité apparente de son ministère. Il se manifestera assez, à la vérité, pour être connu des Juifs spirituels et fidèles ; ses œuvres, sa doctrine. Moïse, les prophètes, les divines Ecritures rendront témoignage de lui ; et à qui aimera la vérité, il ne sera pas possible de le méconnaître. Mais il ne se manifestera pas assez pour éviter le mépris des Juifs charnels : l'éclat de son ministère sera sensible à un cœur humble et innocent; l'obscurité de son ministère révoltera l'orgueil et l'incrédulité : il y mêlera assez de ténèbres pour récompenser la foi de ceux qui croiront, et assez de lumières pour punir l'incrédulité de ceux qui refuseront de croire en lui.
D'où vient, mes Frères, une conduite si surprenante? Après s'être caché duiant tant de siècles, Dieu ne se montre-l-il enfin aux hommes que pour n'être pas connu d'eux? Que ne venait-il dans toute sa gloire, s'il voulait nous sauver en se découvrant à nous? Laissons là les autres raisons de l'obscurité de son ministère, qui ne sont pas de notre sujet; mais celles qui nous regardent ici, c'est premièrement qu'il voulait nous apprendre à nous, qui sommes chargés de la dispensalion de son Evangile, à ne rien changer aux ordres de Dieu dans les fonctions de notre ministère , sous prétexte de concilier plus facilement à sa parole les suffrages des hommes ; à ne pas croire que Dieu soit plus glorifié par la gloire qui nous revient à nous-mêmes ; à ne pas intéresser le Seigneur, pour ainsi dire, dans notre propre cause, et nous persuader qu'il a attaché le succès de son Evangile aux applaudisse-
1 Quis est hic qui etiam peccala dimittil? Luc, vu, 49. - Marc, m, 21.
ments qu'il reçoit par notre bouche. Les contradictions qu'éprouve le ministre, font souvent toute la gloire et tout le succès de son ministère ^ Annonçons les vérités que l'Eglise nous a confiées; n'y mêlons ni nos opinions, ni nos propres pensées. Planions, arrosons, et laissons au Seigneur l'accroissement : sa parole ne retournera pas à lui vide, et elle sera toujours ou la condamnation de l'incrédule ou la consolation du fidèle.
Secondement, il voulait vous apprendre à vous, mes Frères, que les jugements des hommes ne doivent jamais décider de vos devoirs ; qu'il ne faut pas s'en tenir, dans le service de Dieu, à ce que le monde approuve, n)ais à ce que Dieu demande de nous ; que les censures et les dérisions sont toujours la récompense de la piété véritable ; qu'il n'est pas possible de plaire aux hommes, et d'être serviteur de Jésus-Christ; que le zèle qui voudrait concilier les suffrages publics à la vertu, n'est qu'un orgueil déguisé, qui cherche à se les concilier à soi-même; que l'injustice du monde envers les gens de bien fait ici-bas toute leur sûreté ; que l'obscurité est le plus sûr asile de leur vertu ; que ce n'est pas ici le temps de leur man.ifestation ; et qu'ils n'auront droit de paraître à découvert que lorsqu'ils paraîtront avec Jésus-Christ dans sa gloire ^
Cependant, si nous y prenons garde, quelque justes que nous soyons d'ailleurs, nous comptons les hommes pour beaucoup ; nous ne vivons presque que pour les autres; ce que nous sommes à nos yeux et aux yeux de Dieu nous intéresse peu; nous ne paraissons touchés, occupés que de ce que nous sommes aux yeux des hommes; et, moins sensibles au soin de notre perfection, toute notre attention se borne à embellir cette idée chimérique de nous-mêmes, qui est dans l'esprit des autres. Aussi il ne nous arrive guère de nous demander à nous-mêmes ce que nous sommes réellement; mais nous nous demandons sans cesse ce qu'on croit que nous soyons : ainsi, toute notre vie est imaginaire et fantastique. L'erreur même qui nous prend pour ce que nous ne sommes pas , flatte notre orgueil ; nous nous laissons toucher par des louanges
1 Massillon ne faii-il pas ici allusion aux contradictions qu'il eut à suppoiier de la part des fougueux jansénistes ? Nous avons déjà plus d'une fois remarqué ces plaintes d'autant plus touchantes qu'elles sont plus voilées et plus délicates.
2 Conf. le sermon pour le mercredi de la quatrième semaine de Carême, sur l'Injustice du monde envers les gens de bien.
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MYSTÈRES
que notre cœur désavoue ; nous nous faisons honneur de la méprise publique; et nous sommes plus flattés par Terreur qui nous prête de fausses vertus que nous ne sommes humiliés par la vérité, qui nous fait sentir nos défauts et nos misères véritables.
Aussi le dernier caractère de l'orgueil est cette imposture de vanité, qui cherche la gloire dans les humiliations mêmes ; et qui ne paraît s'avilir aux yeux des hommes qu'afln que leurs applaudissements aillent la placer encore plus haut que n'était le lieu d'où elle était descendue. Et certes, mes Frères, il n'est presque point d'humilité sincère : on ne se cache que pour être découvert ; on ne fuit l'éclat qu'afm que l'éclat nous suive ; on ne renonce aux honneurs que pour être honoré ; on ne souffre le mépris que lorsqu'il nous est glorieux d'être mé|)risés. L'orgueil a mille dédommagements imperceptibles à nousmêmes ; et rien n'est plus rare qu'une humiliation volontaire qui ne conduit qu'à l'humilité.
Or, voilà recueil que les anéantissements du Verbe dans ce mystère nous apprennent à éviter. Il se revêt de la ressemblance du péché, mais c'est pour en porter toute la honte ; il se charge de nos iniquités, mais [)our en être la victime ; il veut passer pour un Samaritain et pour un ennemi de la loi, mais c'est pour être puni comme un séducteur; enfin, il se cache lorsqu'on veut le reconnaître pour roi, mais c'est pour mourir comme un esclave. Les outrages les plus honteux vont être la récompense de ses anéantissements ; les hommes le méconnaîtront jusqu'à la fin ; et il mourra avec tout le mérite de son humilité.
Pour nous, mes Frères, si la calomnie nous trouve patients , c'est parce que nous prévoyons que la vérité va la confondre, et qu'elle tournera à notre gloire. Les œuvres humiliantes ne nous plaisent que parce que notre rang ne permet pas d'ignorer que nous nous abaissons ; nous aimons les opprobres passagers et où notre vanité voit des ressources promptes; et aux âmes les plus fidèles il faut quelque autre attrait (jui leur adoucisse le mépris, que le plaisir d'être méprisé. On pardonne ; mais en faisant sentir qu'on est l'offensé ', et qu'on se relâche de son droit. On fait une avance de réconciliation ; mais on n'est pas fâché qu'on sache que la piété toute seule
* L'offensé, 1745 ; offensé, 1764 et Renouard.
a part à cette démarche. On dit du bien de ceux qui nous calomnient ; mais c'est pour ôter toute créance à leurs calomnies. Enfin, il est difficile de ne pas se chercher soi-même, et encore plus dans l'humiliation que dans l'éclat, parce que plus l'homme semble s'oublier, plus l'orgueil est attentif à faire en sorte qu'il se retrouve.
Rougissons de notre faiblesse, mes Frères; jetons souvent les yeux sur notre modèle ; adorons les premières dispositions de l'âme sainte du Verbe incarné dans ses nouveaux anéantissements ; pensons quelquefois que l'orgueil est presque notre seul crime ; et que si nous pouvions une fois nous oublier tout à fait nous-mêmes, nous serions exempts de mille taches secrètes, que nous ne connaissons pas, et qui éloignent Dieu de notre cœur. Reprochons -nous sans cesse cette alliance monstrueuse de nos misères avec nos vanités ; cette source de corruption que nous sentons en nous, avec ces désirs de gloire qui entrent dans toutes nos œuvres ; cette loi de la chair qui nous humilie, avec ces sentiments d'élévation qui nous enflent; en un mot, ce que nous sommes , avec ce que nous voudrions paraître. Et après être convenus que, depuis l'anéantissement d'un Dieu , rien n'est plus injuste pour l'homme que de vouloir s'élever, écoutez comment, depuis (lu'un Dieu anéanti s'est chargé de nos douleurs et de nos infirmités, rien n'est plus honteux à l'homme que de chercher une vie douce et heureuse sur la terre.
L'homme innocent devait mener une vie heureuse et tranquille. La terre n'avait reçu la fécondité que pour fournir à ses chastes délices; ses sens n'étaient destinés qu'à le porter à la conservation de son être par des impressions douces et agréables. Toutes les créatures devaient servir à sa félicité, puisque, dans le dessein de leur auteur, elles avaient été toutes rapportées à son usage ; et sous un Dieu juste, rien ne pouvait le rendre malheureux, ni troubler ses plaisirs, tandis que rien ne donnerait atteinte à son innocence. Mais l'homme pécheur est né pour soufl'rir; tout plaisir dans la vie est interdit à un coupable, qui ne mérite pas même de vivre ; la douleur est l'état naturel du désordre ; et c'est une injustice que les créatures servent au bonheur d'un infortuné qui en a abusé, et qui
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s'est révolté contre le souverain à qui elles appartiennent.
Cependant^ le plaisir est encore le penchant dominant de cet homme criminel ; malgré sa transgression il veut vivre heureux ; et la faute qui lui en a fait perdre le droit et l'espérance n'a pu lui en faire passer le désir ; les travaux qui sont devenus la peine inséparable de son crime, n'ont pu devenir le choix libre de son amour ; et condamné à souffrir, il n'a jamais pu aimer les soutïVances. Il fallait donc qu'un grand exemple lui rendît aimable ce qui lui était devenu nécessaire, et qu'un Dieu soufTrît tout pour sauver l'homme, afin que l'homme apprît et aimât à souffrir pour apaiser son Dieu.
Aussi, le ministère du Verbe incarné est un ministère de croix et de souffrance. Dès le premier instant de son union avec notre nature dans le sein de Marie, il renonce à la joie sensible dont il pouvait jouir , dit l'Apôtre , et embrasse la croix que la justice de son Père lui présente ; dès lors, victime de nos péchés, il baisse son chef sacré sous la verge de la colère divine, et sent les premiers coups de la sévérité due à l'homme pécheur. Mais des rigueurs plus réelles l'attendent encore au sortir de cet humiliant séjour. A peine ses yeux s'ouvriront à la lumière qu'on en verra déjà couler des larmes précieuses ; ses travaux croîtront avec ses années ; la faim, la soif, la lassitude, qui sont les peines de notre crime , deviendront l'exercice de son amour ; il n'annoncera que des croix et des tribulations; il ne promettra son royaume qu'à la violence ; il maudira les plaisirs ; il n'appellera heureux que ceux qui souffrent ; et, de peur que, dans la suite des temps, les hommes, toujours ingénieux à se flatter, ne donnent à ses maximes des interprétations favorables à leur amour-propre, il ex|>irera entre les bras de la douleur, et sa doctrine ne sera que le récit de ses exerhples.
Or, je dis que, depuis que le Verbe incarné, pour nous montrer la voie du ciel et satisfaire pour nous à la justice divine, est venu mener ici-bas une vie triste et souffrante, le chrétien ne peut plus sans crime vivre au gré de ses sens, et se flatter d'arriver au salut par 'des routes douces et aisées. En effet, depuis ([ue par ce mystère Jésus-Christ est devenu nouveau chef d'un peuple saint et source d'une nouvelle vie, nous ne pouvons prétendre au
salut que comme membres de Jésus-Christ, c'est-à-dire comme faisant une portion de ce corps mystique et divin qu'il est venu former sur la terre ; car ce corps mystique tout seul pénétrera les cieux, dit l'Apôtre, et entrera avec son chef et son pontife dans le véritable sanctuaire ^ Or, mes Frères, qu'est-ce qu'être membre de Jésus-Christ? c'est être animé de son esprit, c'est vivre de sa vie , c'est n'agir que par ses impressions , c'est ne former au dedans de soi que ses désirs et ses sentiments : Hoc sentite in vobis quod et in Christo Jesu *. C'est, en un mot, suivre la destinée du chef et lui être conforme ; mourir à tout avec lui ; être crucifié avec lui ; ne pas chercher sa consolation en ce monde comme lui.
Or, je vous demande, mes Frères, languir toute la vie dans des mœurs indolentes et sensuelles ; se livrer sans cesse à tous ses goûts, pourvu qu'ils n'offrent point de crime ; n'être occupé qu'à égayer l'ennui de la vie mondaine, par la variété des plaisirs et des spectacles agréables aux sens, et couler doucement ses jours sans autres soucis que ceux qui naissent de la satiété elle-même et de l'abondance, est-ce être membre de Jésus-Christ, et animé de son esprit? Eh ! qu'a de commun l'esprit de Jésus-Christ avec cette sagesse de la chair, qui n'est ingénieuse qu'à se justifier à ellemême la mollesse des mœurs, qu'à condamner l'obligation des souffrances, comme une invention humaine et une loi injuste ; qui réduit toutes les maximes de l'Evangile à n'être ni impie ni ravisseur, ni fornicateur, ni adultère ; qui cohfond la nature avec la grâce, et regarde la croix de Jésus- Christ comme un objet étranger à la foi et à la piété?
Ah ! ce n'est pas ainsi que ces hommes apostoliques, qui les premiers vinrent annoncer Jésus-Christ à nos pères, leur en parlèrent, mes Frères : No7i ita didicistis Christum '. L'esprit de Jésus-Christ est une sainte avidité de souCfiances ; une attention continuelle à mortifier Tamour-propre, à rompre sa volonté, à réprimer ses désirs, à retrancher à ses sens tous les adoucissements inutiles : voilà le fonds du christianisme et l'âme de la piété.
1 L'orateur résume ici toute la belle doctrine de saint Paul qui répèle souvent « que nous sommes les membres de Jésus- Chrislj les membres de sou corps, que L'Eglise est le corps dont Jésus est le ctief, et qu'eu lui nous avons un pontife qui a pénétré dans les cieux ».
2 Philip., n, 5.
» Ephés., IV, 20.
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Si vous n'avez pas cet esprit, vous n'appartenez pas à Jcsiis-Christ, dit l'Apôlre. En vain vous n'êtes pas du nombre de ces impudiques et de ces sacrilèges, qui n'auront point de part à son royaume ; vous n'en êtes pas moins étrangers par rapport à lui ; vos sentiments ne sont pas les siens ; vous vivez encore sous la nature ; vous n'appartenez pas à la grâce du Sauveur : vous périrez donc, puisque c'est en lui seul, dit l'Apôtre, que le Père a mis le salut de nous tous '.
On se plaint quelquefois que nous rendons la piété rebutante et impraticable, en interdisant mille plaisirs que le monde autorise. Mais, mes Frères, que vous disons-nous? Permettez-vous tous les plaisirs que Jésus-Christ lui-même se fût permis ; la foi ne vous en permet point d'autre. Mêlez à la piété tous les adoucissements que Jésus-Christ lui-même y eût pu mêler; l'Evangile ne pousse pas plus loin la condescendance. Suivez tous les usages que Jésus-Christ lui-même eût pu suivre; la religion n'a point d'autre règle. Tout ce qui n'ei-t [)as expression des mœurs de Jésus- Christ , tout ce qui n'est pas impression de l'esprit de Jésus-Christ, n'est pas toujours , à la vérité, une œuvre qui donne la mort; mais ne saurait être aussi une œuvre de vie, et est du moins toujours une démarche étrangère à ses membres, de laquelle il leurfera rendrecompte.
Voilà, mes Frères, le fondement de toute piété, l'Evangile du courtisan comme du solitaire , du prince comme du peuple ; voilà la source principale des règles des mœurs, et où il faudrait remonter pour trouver le point fixe , qui résout toutes les difficultés (|ue vous nous proposez sans cesse pour autoriser tous les abus de la vie mondaine. C'est par votre conformité avec Jésus-Christ qu'il faut décider si voire état est chrétien ou profane, innocent ou criminel ; toute autre règle est fausse pour vous , puisque Jésus-Christ seul est votre voie ; les usages , les changements des mœurs et des siècles, les opinions des hommes ne changent rien à celle règle, puisque Jésus-Christ était hier, est aujourd'hui et sera toujours le même *. Mon Dieu ! que les décisions du monde sur les devoirs seront un jour étrangement renver^'ées; et (|u'on verra la probité, la régularité mondaine, qui ras-
> V. Ephés., I et II, — » Jésus Christus heri et hodie ; ipse et in sœcula. Héhr., xm, 8.
sure ici-bas tant d'âmes abusées par une apparence de vertu , bien changer de nom , lorsqu'on les placera à côté de Jésus-Christ crucifié , qu'on y cherchera sa ressemblance , et qu'on les jugera sur ce modèle I
Il est vrai que ce qu'il y a ici de consolant pour nous, mes Frères,c'est (| ue Jésus-Christ, en nous faisant une loi, par le caractère seul de son ministère , de la violence et du renoncensent, nous rend en même temps aimable la croix dont il nous charge. Soufîrir ici-bas était pour nousunsortinévilable; maissans lui, l'homme eût souffert sans consolation et sans mérite ; il vient donc adoucir etsaiictifier nos soulTrances; et, loin de nous inspirer' un nouveau joug, il vient rendre doux et léger celui sous lequel nos pères gémissaient depuis tant de siècles.
Premièrement, son exemple ôte aux souffrances tout ce qu'elles avaient d'abject et d'humiliant ; il est beau de souffrir après lui ; il est glorieux de marcher sur ses traces. Jésus-Christ a pleuré : les larmes sont donc honorables à ses disciples; Jésus-Christ a souffert la faim et la soif: les sainb.s rigueurs de l'abstinence consacrent donc le corps du fidèle ; Jésus-Christ a été humilié, calonmié, méprisé: les saintes humiliations des disciples de la croix sont donc devenues des titres d'honneur; et il est des ignominies souffertes pour la justice, plus glorieuses même devant le monde que toute la gloire du monde même.
Secondement, l'onction de sa grâce adoucit ce que la violence et le renoncement avaient d'amer. Je conviens que se renoncer sans cesse soi-même, se disputer tout ce qui flatte, régler par la loi rigoureuse de l'esprit les désirs les plus innocents de la chair, être né vain , magnifique, fastueux, et se réduire à une modestie simple et chrétienne, aimer la joie , h plaisirs , les anmsemenls de la société et des commerces , et renfermer la vivacité de ces penchants dans le silence , dans la prière et dans la retraite , avoir reçu de la nature un caractère mou , indolent, ennemi de la contrainte, excessivement amoureux de soi-même, et asservir une chair qui se refuse au joug, aux devoirs les plus gênants et les |>lus tristes ; je conviens, dis-je, que cette situation est pemble, et que cet état de violence, s'il n'était mêlé d'aucun adoucissement, lasserait bientôt la faiblesse de l'homme.
' Imposer ?
FÊTE DE L'INCARNATION
Mais la source des plaisirs véritables n'est pas dans les sens ; elle est dans le cœur. Or, c'est là que Jésus-Christ porte le remède et la douceur de sa grâce. Tandis qu'au dehors tout paraît triste , rebutant, douloureux pour l'âme fidèle, un consolateur invisible remplace ces amertumes par des délices que le cœur de l'homme charnel n'a jamais goûtées, et lui dit sans cesse au fond du cœur, comme autrefois le père de Samuel disait à son épouse affligée : « Pourquoi vous laisseriez-vous abattre par des maux qui ne sont qu'apparents ? Retenez vos soupirs, et essuyez vos larmes. Ne puis-je pas moi seul vous tenir lieu de tout ce qui vous manque ; et ma tendresse pour vous ne vaut-elle pas mieux (|ue tout ce que vous pleurez? il?/;?«, cur fies ?... Numquidnon ego melior tibi siim quàm decem filii^? i> En un mot, les plaisirs des sens la laissaient toujours triste, \ide, inquiète; les rigueurs de la croix la rendent heureuse; les pointes de la pénitence qui percent sa chair, portent avec elles leur remède ; et, semblable à ce buisson mystérieux, tandis qu'elle ne paraît offrir aux yeux des hommes que des ronces et des éi)ines, la gloire du Seigneur est cachée au dedans, et avec lui il n'est plus rien qu'elle ne possède. Saintes douceurs des larmes et de la tristesse de la pénitence ! Divin secret de la grâce , que n'êtes-vous plus connu de l'homme pécheur !
Troisièmement enfin , les promesses de Jésus -Christ ôtent aux souffrances tout ce qu'elles avaient d'inutile et de désespérant. Avant sa manifestation dans notre chair, on souffrait pour la gloire , pour la patrie , pour la fortune , pour l'amitié ; mais l'orgueil était un faible dédommagement dans les souffrances , pour l'homme surtout qui veut être heureux. Les applaudissements publics pouvaient charmer la douleur dans ces premiers moments, où l'ivresse et la nouveauté de la gloire et d'un vain héroïsme surprend Tâme et la tire comme d'elle-même ; mais l'ivresse passée , rhomme sentait bien son malheur et sa folie. Loin des regards publics, tous ces héros de parade , ces martyrs de la vanité , retombaient sur eux-mêmes, et cherchaient d'autres adoucissements à leurs maux que ceux de la réputation et de la gloire. Ainsi l'homme souffrait alors sans ressource parce qu'il ne souffrait que pour les hommes.
1 1 Rois, I, 8.
Mais le fidèle qui souffre , qui se punit luimême , qui porte sa croix, qui mortifie ses sens et réprime ses désirs , a un avenir éternel pour lui. Quand même ses peines seraient ici-bas sans consolation , l'espérance seule , qui est cachée dans son sein , les adoucirait ; un coup d'œil sur les années éternelles rend à l'instant la joie et la sérénité à son âme affligée ; un Dieu manifesté en chair est le garant de sa confiance ; en Jésus-Christ, ses souffrances trouvent un prix et un mérite digne de Dieu; par Jésus-Christ, elles sont présentées comme un sacrifice de bonne odeur au Père céleste ; avec Jésus-Christ , elles ont déjà reçu en sa personne la gloire et l'immortalité qu'il leur a promises.
Que ces vérités consolantes vous soutiennent, vous, mes Frères, qui êtes entrés depuis longtemps dans les voies de la justice et du salut. Ne laissez point ralentir votre foi sous la pesanteur de la croix que vous avez embrassée ; ne vous découragez pas des rigueurs et de la durée du chemin ; ne vous lassez pas dans ces routes saintes. Ah! ies jours de votre pèlerinage vont bientôt finir; vous touchez déjà à la couronne immortelle ; ces moments rapides de tribulation passeront comme un éclair; attendez encore un peu ; le Seigneur ne tardera pas , et il va paraître ; vous le voyez aujourd'hui descendre dans notre infirmité ; ah! vous le verrez bientôt venir dans sa gloire. Qu'est-ce que le court espace de quelques jours de larmes et de deuil , qui vont aussitôt se perdre et s'anéantir dans l'abîme de l'éternité? Mais que dis-je , se [jcrdre? Se changer en une vie nouvelle, en un joUr serein et éternel, où les larmes seront essuyées et le deuil consolé? Rien ne périt pour le juste; vivez donc de la foi ; attendez l'invisible comme si vous le voyiez déjà ; pensez que toutes vos violences les plus secrètes sont remarquées par le témoin fidèle que vous avez dans le ciel; que toutes vos œuvres les plus légères sont comptées ; que toutes vos peines sont mises en dépôt dans les tabernacles éternels, et que vos soupirs fervents sont conservés parmi ces parfums précieux que les vieillards présentent autour de l'autel. Ainsi, plus vous avancez vers le terme, plus vous sentez votre ardeur croître et vos forces se renouveler. Quel bonheur de voir dans peu, et comme en un clin d'œil, ce nuage de notre mortalité disparaître , et le jour de l'éternité commencer I
MYSTÈRES
Nous n'avons pas les mêmes paroles de consolation pour vous, mes Frères, qui vivez encore selon la chair. Il serait inutile de vous montrer des biens à venir, que vous ne goûtez pas, que vous ne connaissez pas , que vous ne croyez peut-être [)as. Il aurait donc fallu ici vous affermir dans la doctrine de la foi , et finir, en vous montrant que l'union incompréhensible de l'homme avec Dieu, dans ce mystère, confond la raison humaine, et rend la foi, non-seulement nécessaire, mais encore raisonnable : mais j'abrège.