‹ Œuvres complètes de Massillon, evèque de Clermont (volume 3)Chapitre 14 sur 45 · Tome FIL Oraisoma fuM · texte numérisé non relu

Tome FIL Oraisoma fuM

lOO ORAISàir FUflÈBtlË

Bappelez ses premières campagnes ;; on crbyoît revoir le grand GonSé dans sa vive et vaîUatile jeunesse.

A Courtray^ où pour la première fois 51 montra ,un nouveau héros aux ennemis et à nos troupes.

A Luxembourg ^ où à la tête des grenadiers , il monte à Tassaut d''un bastion Tépée à la main 5 et où blessé d^un éclat de grenade , et échappé à mille autres coups ^. il fait craindre que la victoire né nous coûte une vie si chère.

A ]\o\igrade^ où une escarmouche er\gagée trop témérairement avec les Tiu*cs ^ change de lace à Tarrivée du prince qui y vole ^ et plusieurs officiers d^un grand nom , doivent à sa valeur et aux périls qu'il court en cette occasion ^ la vie et la liberté ^ qu^une audace indiscrète leur avcrit fait mériter de perdre.

A Keuhausel , où après avoir repoussé les in— i^dèles jusque sur le bord du fossé , revenu tout couvert de poussière et de gloire ^ il court encore avec rélecteur de Bavière, rétablir un ouvrage où^ les assiégés avoient mis le feu ^ et par Tamitié que Fàge et les grandes qualités forment entre «ux , il fait naître dès lors dans le cœur de ce prince ces premières dispositions d'attachement pour la France -^ qui ont depuis paru ^ et où , isi cet allié généreux et fidèle n^a pas eu pour lui les succès , il a eu du moins Thonneur de la constance, de la bonne foi, restime de la nation, Tamour des troupes*, et Taffection du roi , qui toute seule vaut des succès , ou qui rassure dU moins contre les pertes.

DE M. LE PRtïTCË DE CONTt, lOl

Enfin à Gran , où à la tête du premier régiment de Fempire^ il arrête k première fureur du Turc ^ le pousse ^ le renverse , lui arrache la victoire qu'ail croyoit déjà tenir, affronte niille fois la mort qui parolt le respecter plus qu^il ne parolt la craindre :; porte partout la terreur du sang de France toujours fatal aux infidèles^ fait déjà redouter aux Allemands , dans le bras qui les défend , celui qui va bientôt Içs vaincre :; et montre de loin aux vœux des Polonois , témoins et admirateurs de ses actions ^ le héros digne d^être un jour placé sur leur trône.

A ces traits, le reconnoissez-vous , Messieurs? ce ne sont pourtant encore que les premiers essais de son courage. Ce nouveau David \roissaiit va paroitre de jour en jour au-dessus de sa valeur même : Da^id proficiscens , et semper se ipso robustior (a. Reg. 3. i. )

Vous ne Tavez pas oublié , Messieurs , ^ le souvenir de ces deux mémorables journées , o4 jô prince de Coati parut si gralid , est encore trop récent et trop glorieux à la France , à la mémoire du maréchal de Luxembourg, à Thistoire de ce règne j trop honorable surtout au vaillant prince qui nous honore ici de sa présence , et qui en a partagé avec taut de distinction la gloire et les dangers ^ trop rapproché même tous les jours, par la diffé-^ rence des événemens , pour être effacé de votre esprit , puisqu^il ne le sera jamais de nos annales.;

Que u^ai— je plus d'usage dans Tart de décrire des victoires et des batailles ! ou plutôt, pourqut^l

Ï02 ORAISOIT FtlSfÈB»*:

ce temple et ces autels m^avertîssent-îls que mon minîslère ne doit mettre ici dans ma bouche que des paroles de paix et de réconciliation ?

Vous Tauriez vu à Steiuquerque rappelant la \ictoire qui d'^abord nous échappe^ rétablissant partout ce que la première surprise nous a déjà fait perdre dWantages ^ prenant lui-même des mains dHm de nos officiers blessé, le drapeau qu'il est hors d^état déporter, rassemblant autour de lui ceux que sa présence rassure , ou que le ' danger de sa personne attire :; les exhortant ^ comme un autre Machabée, de ne pas flétrir par une fuite honteuse, la gloire du nom françois jusque-là accoutumé à vaincre , et de mourir plutôt que de devoir la vie à une lâche reti'aile^ courant porter au milieu des ennemis avec Fé— tendard de la France , le signal de la victœre ^ au centre , à la droite , à la gauche , il est partout où h \ictoirje est encore douteuse , et la victoire se déclare dès qu'ail paroît : éclairant le maréchal de Luxembourg même , par la justesse de ses conseils et par la pénétration de ses vues^ enfin Famé de ce grand général dans cette fameuse journée, comme ce général le fut lui-même de tpute Tarmée.

Tel et encore plus grand paroît— il peu de temps après à Nerwinde. L'ennemi retranché dans' son camp , comme dans un fort , mille foudres qui portent la mort partout , en défendent Tap-* pi'ochi'^ nos troupeà déjà plusieurs fois repoussées, le soldat découragé , le général àccQUtuxuc k UÙe*

OB M. LE PBINCE DE COPÎTÏ.

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victoire prompte , étonaé de la \oir balancer si long-temps aujourd'hui , court au prince de Conti : Grand prince , luî dil-îl , tout va numquer , et il n'y a que votre présence qui puisse faire tomber les difficultés. Conli paroit , avec lui la confiance revient aux tmupes ^ la \aleur de la nation reprend le dessus ^ on le suit , rien ne résiste ( les retrancliemeus sont forcés en plusieurs endroits ^ ils ouvrent à Conti autant de voies à la victoire ^ il charge jusqu'à six fois à la tête de six' corps difféfens. L'ennemi qui n a plus de rempart que sa propre valeur , s'ébranle. Tout couvert de sang et de feu , Conti perce dans leurs rangs. La victoire qu'il tient déjà , un. coup de sabre qu'il reçoit sur la tête est sur le point de la lui ravirV et le téméraire qui porte le coup est puni à Tinstant de son audace ^ et percé de la main du prince , il expire à ses pieds. Enfin soldat , général ^ à mesure que le besoin du service le demande , ses conseils commencent la victoire , et sa valeur l'achève.

Je dis ses conseils , Messieurs ^ et le maréchal de Luxembourg n'en trouvoit pas de plus justes et de plus solides, : le prince de Conti étoit son

oracle.

Ce grand général en qui la nature avoît formé un si beau génie pour la guerre , si pénétrant dans ses vues , si prompt à prendre son parti , sî fécond en ressources ^ si heureux dans ses entreprises ^ et qui avoit ajouté à la gloire des Montmorency ses ancêtres 5 le bouhcur qui seiubluît

îo4 ORAISON rUNèBKE

avoir manqué à la plupart d'entre eux ^ ce grand homme disoit tous les jours que le prince de Conti lui apprenoit son métier. S'offroit-il des difficultés , c^étoit avec le prince qu'il cberchoit des expédiens. Formoit-il des projets , c'^ëtoît le prince ^ ou qui le rassuroit dans ses vues ^ ou qui lui facilîtoit r«xécution. Entreprenoit-il ^ c'etoit sur le prince qu'ail se reposort du succès. Enfin le génie du prince de Conti étoît comme le guide du génie de ce fameux général i; et Tayaut sous ses ordres ^ il se soumettoit ^ pour ainsi dire ^ lui-même à ses conseils.

Et de là , combien de fois lui avoit-<tti out dire , quû da^oit au prince de Conti le principal àonneur de ses victoires? Par cet aveu il honoroit le prince ^ et il ne s'ôtoit pas à lui-même ui^ honneur que ses grandes actions lui avoient acquis ^ et que sa modestie lui assuroit»

En dis-je trop , Messieurs ? ou plutôt dis-je tout? Et que de traits chacun de vous n''ajoute— t— il pas k son éloge?

Quel homme jusqu''à lui , n'ayant pu montrer^ poiu- ainsi dire ^ que des espérances ^ a jamais eu à la guerre ce haut degré de réputation ^ qu'une longue suite de commandemens et de victoires, avoit enfin acquis aux Gondé et aux Turenne^ s'est jamais assuré^ ce point la confiance deS; troupes ^ le dévouement des officiers , l'affection des peuples ^ les sufirages de la cour ^ le respect des princes^ qui sembloient oublier lem* rang pour 4éférerà son mérite^ l'admiration des plus grands

DE M. LE PWNCE DE CO!m. lo5

eapitaines de son siècle^ Festime de nos ennemis^ les applaudissemens de toute FEùrope ^ où son nom étoît aussi célèbre que parmi nous? Quelle supériorité de mérite ^ pour forcer Tapprobation publique , de donner à des espérances seules , ces louanges unanimes quVlle ne donne pas ton-jours aux succès !

. Aussi , Messieurs , ces espérances étoîent fondées sur la supériorité de ses lalens : la sagesse ^ Ja grandeur des vues ^ Téminence des lumières. Ce fameux Romain lui-même , dont les Commentaires ont immortalisé les exploits et la capacité ^ n'^écrivoit pas mieux sur la guerre. Quelle élévation ! quelle netteté ! quelle intelligence dans ces mémoires qti^'on çi, trouvés après sa mort, les fruits de son loisir et d^une santé infirme ^ et où ce grand prince se délassoit souvent à mettre par écrit ses vues sur les événemens qui se passoient tous les jours en Europe !

Et dans ces révolutions , où le bonheur a paru se déclarer quelquefois contre la justice de nos armes ^ et où par les conseils impénétrables de vos jugemens ^ 6 mon Dieu ! la victoire jusque-là attachée à la sagesse et aux grandes destinées du roi , a sepiblé se refuser même à sa piété : dans ces révolutions , où Famour du prince de Contî , pour le roi et pour Tétat , montroit en lui une douleur si noble et si sincère ^ vous lui faisiez entrevoir de loin , ô mon Dieu ! la fragilité des choses humaines : vous ménagiez à sa raison des réflexions qui dévoient Être un jour mûries par la

LJi

îo6 ORAISON FUNjfeBRK

grâce : vous lui rapprochiez ce moment qiii finira toutes les vicissitudes ^ qui égalera tous les hommes ^ où nos oeuvres seront plus comptées que nos succès^ où les événemens les plus glorieux , rappelés à leurs motifs , ne seront plus que de fausses vertus ^ ou de grands crimes ^ où Ton ne mettra au notabre de nos victoires , que celles que nous aurons remportées sur nous-mêmes.

Tel étoit le prince de Contî : un des premiers hommes de son siècle pour la guerre : Habebo cîcttitatem ad turhas : vous Tallez voir comme tm des plus accomplis dans la vie civile : Et honorejn apud senior es juvenis. Vous avez admiré eu lui le héros ^ admirez encore le Sage*

SECONDE PARTIE

XjEs grands hommes^ qui ne doivent ce titre qu'à certaines actions d''éclat ^ n'^ont quelquefois de grand ^ que le spectacle.

Dans ces occasions rares , les yeux du public et la gloire du succès ^ prêtent à Famé une force et uwÈ grandeur étrangère : Torgueil emprunte les sentimens de la vertu : Thomme se surmonte ^ et ne se montre pas tel qu^il est.

Combien de conquérans ^ fameux dans This— toîre ^ à la tête des armées ^ ou dans un jour d'action ^ paroissent au-dessus des héros ^ et dans le détail^des mœurs et de la société ^ à peme étoient' ils des hommes ?

C'est que dam les occasions d'éclat , rhonune

DE M. LB PRINCE DE CONTI. tOJ

«st comme sur le théâtre^ îl représente : mais dans le cours ordinaire des actions de la vîe , îl est, pour ainsî dire, rendu à lui-même ;j c^est lui quWvoit^ il quitte le personnage, et ne montre plus que sa personne.

Aussi lorsque Fauteur sacré loue ces hommes illustres , qui ont été riches en vertu , et qui se sont acquis parmi leur peuple une gloire qui passera d'^âge en âge , il comprend tout leur éloge dans ces deux traits : Us ont maintenu et embelli au dehors , Tordre et' la beauté de la société , par la doucem* de toutes les vertus civiles: Pidchritudinis studium habentes / (Eccli. 44* ^0 et ils ont été au dedans comme les génies paci«" fiques et tutélaires de leurs propres maisons : Pacificantes in domibus suis. ( Ibid, )

Oui, Messieurs, que le Prince^ de Conti ait été un grand homme de guerre , c^est une gloire qu^il a partagée avec tant d'^honunes fameux queia France a etis dans tous les siècles.

Mais une louange qui lui est propre , c^est.

que la vie paisible et privée , Técueil des réputations les plus brillantes , a laissé, voir en lui encore. plus de- vertus estimables : c^est qu''en le voyant tous les jours , nous Tavons toujours vu plus grand. [ [

Bon sujet , bon ami , vrai , affable , humain | modeste , sage ^ et dans toutes les situations ^ toujours égal à lui-même.

Quel étoit son respect et son attachement pour le roi ! combien de fois ravons-nous euteadu

Io8 ORAISON PUNÈBRE

déplorer le malheur de tant de princes qui ayoient fait servir leur naissance à leur ambition ^ qui , loin de porter aux pieds du souverain , les vœux et le respect des peuples ^ portoient au milieu des peuples le mépris du respect dû au souverain ^ loin d^être les liens du prince et des sujets, en étoient le mur de séparation ; qx-moient contre leur patrie le nom Icjuî depuis tant de siècles la protège , et n'étoient les premiers sujets , <jue pour être les premiers rebelles !

Le prince de «Contî disoit souvent , que la naissance n'*approche les princes de plus près du trône , que pour les lier plus inséparablement au souverain ^ qu^il leur est plus glorieux d^obéir à leur propre sang , que de commander à des étrangers ^ que la déisobéîssance dans le commuu des sujets est un crime contre Fétat , mais quVUe est dans les princes un outrage qu'ils se font à eux-mêmes ;; que les princes ne sont nés que pour le bonheur de leur patrie;; que Tétat ayant toujours été Fhéritage de leurs ancêtres, îk doivent en maintenir la tranquillité comme celle de leur propre famille ^ et que les premiers regards du trê'ne tombant sur eux, ils doivent les' premiers baisser les yeux devant son éclat, e^ donner les premiers exemples de soiunission au reste du peuple.

Tels étoient les sentimensdu prince de Çontî: telle sa conduite toujours égale , jamais démentie. Toutes %^ voies ont été belles , et tous ses sentiers pacifiques: Fiœ ejus viœpulchrœ^ et omnes

semitm

DE M. LE PRIÎÏCE DE CONTt. I09

sendtœ ïllius pacificœ. ( Prôv, 3. i^, ) Et nous n^avons pas besoin ici de recourir aux ménage— meng de IVrt ;j et en louant une partie de sa vie ^ de tirer le rideau sur Fautre.

£n cela ^ son inclination secondoit son devoir. Les vertus du roi Fattachoient à sa personne, autant que la royauté le soumettoit à ses ordres. Il obéissoit, mais en aimant, en admirant, eu étudiant un modèle, plutôt qu''en se soumettant à un maître. Et arrivé à la rade de Dantzik , déjà près du trône , et sur le point d"'y monter , sa qualité de sujet lui est encore plus chère que le titre de roi gu''on doit lui donner. Il met encore , avec sou eœur, la couronne qu''il croit tenir, aux pieds de Louis : Bien malheureux , lui écrit-il , que Tèlotgnement m'empêclie d'être guidé par vos ordres , et éclairé par vos lumières* Son état de sujet peut changer :^ ses sentimens de respect et de soumission seront toujours les mêmes.

Et de là , son attachement tendre et respectueux pour Monseigneur : attachement que Teufance avoît vu naître , et qui avoit toujours crû avec lui. Malgré Famitié et la con6ance dont ce grand prince Fhonoroit^ malgré la familiarité formée depuis le premier âge ; malgré cette liberté facile et aimable , qui fait les délices de sa cour, quelles manières toujours pleines do respect , et d''une noble attention dans le prince^ de Conti ! On apprenoit en le voyant à respecter SCS maîtres ^ et son rang ne paroissoit lui donner T<fme FIL Oraisons rujf^ to

plus d'^accès et de liberté^ que pour montrer plus d'^égards et plus de retenue aux autres.

Autant qu'ail respectoit ses maîtres , autant ex5geoit-il peu de contrainte et de respect de ses amis. Vous ne Foublicrez jamais ^ vous qui honora, autrefois de sa confiance : eh ! que ne pouve2-\ous Je dire ici à ma place ! Mais tout ce que ce cher souvenir vous rappelle dans ce moment ^ mais les tristes regrets que je vous vois

. mêler ici à son éloge ^ et que le respect du lieu avoit jusquHci suspendus^ ne le disent— ils pas assez ? et pom'ront— ils , sans m^'interrompre ^ me permettre à moi-même de le faire entendre ?

JN'étoit-il pas cet homme aimable ^ pour la

société ^ dont parle FEcriture ^ et cet ami plus

cher mille fois qu^un frère? ( Prov. 18. 24. )

Les princes counoissent peu d^ordinaire le

. plaisir de Tamitié : leur élévation ^ ou les rend trop ihaccessibles aux auti^es hommes ^ ou leur rend les autres hommes trop méprisables. Ils confondent le respect qu''on doit au rang ^ avec Famitié qui n^est due qu^à la personne : ils sont plus jaloux de S'attirer des hommages ^ que de j^agner des cœurs;; ou s^ils savent se faire aimer ^ ils n''aiment jamais beaucoup eux-mêmes.

Dans cette image ^ Messieurs ^ que trouverez*vous qui ressemble au prince de Conti? Quel ami fut jamais plus tendre ^ plus facile ^ plus fî-i dèle ^ plus digne d''être aimé? Famitié ne Féga— loit-elle pas à vous? et la supériorité que lui donnoient le rang et le mérite , Faperceviez'Vous que dans le soin aimable qu'ail avoit de FoubHer ?

DE M, LE PRINCE DE CO?ïTI. III

Quelle douceur dans les mœurs ! quelle sûreté dans la tendresse ! quelle vérité dans les sentimens ! quelle fidélité dans le secret ! quels diarines dans le commerce ! quel goût dans le choix de ses amis ! quelle attention à les conserver jusqu h la fin! Et la mort même , la mort dans rinstant qu'acné vous Fa ravi , a-t-elle pu vous ravir son cœur? Wavez— vous pas été les dépositaires de ses secrets , et de ses derniers soupirs? Wa-t-il pas versé dans votre sein les derniers regrets de son ame ? Sa confiance et son amitié n^ont— elles pas été plus fortes que la mort? Et si votre douleur vous permettoit ici d^ètre sensibles à quelque autre chose qu'à sa perte ^ ne le serîez-vous pas à ce que la postérité dira toujours de lui ^ comme de cet homme merveilleux dont parle TEcriture : Heureux ceux qui vous ont vu, qui ont vécu avec vous , et que votre amitié a comblés d'honneur et de gloire ! Beati qui te viderunt , et in amicitid tud deco^ rati sunt ! ( Eccli. 48, n. )

Mais il n'étoit pas de ceux qui , doux et faciles avec un petit nombre d'amis, ne montrent que Forgueil du rang , ou les bizarreries de l'humeur , au reste des hommes :j qui renfermant tout ce qu'ils ont d'estimable dans un commerce privé ^ gardent leurs défauts pour le public.

L'affection des grands et du peuple en répond ''ici pour moi. Les larmes de ses amis sont confondues avec les larmes publiques : et si le deuil géué^al ^a pas laissé à leur amitié le triste plaisir;

IT2 ORATSON FDNÊBUE

de se distinguer par la douleur de sa mort^ elle leur a du moins laissé la consolation de n^être pas lés seuls à la pleurer.

Eu quel homme se sont jamais trouvées rassemblées à un plus haut point ^ toutes les vertus qui nous lient aux autres hommes?

Souverainement vrai , il n'^aimoit que la vérité dans les autres : nul intérêt n'étoit jamais entré dans sa grande ame en concurrence avec la vérité : elle lui paroissoit le premier devoir de riiomrae^ et le titre le plus glorieux du prince* Il lâissoit aux âmes vulgaires ^ les déguisemens et les finesses utiles ^ ou pour nous parer d^une gloire qui ne nous appartient pas, on pour cacher nos défauts véritables : toutes ses paroles étoient dictées par la vérité même : il ne trouvoît de beau dans les hommes que la vérité : il ne chenchoit point ses amis parmi ses flatteurs : son rang même lui étoit souvent à charge par les ménagemens qu'ion s'imposoit devant lui:; et on lui a souvent ouï dire que dans ses voyages , lorsque la bienséance lui avoit pu permettre d'être in— connu , il n'avoit pas trouvé de plaisir plus doiix que d'^entendre parler les hommes naturellement, et se montrer tels qulls sont : plaisir assez inconnu aux grands , qui ne voient jamais des hommes que la surface , et qui n'^en aiment souvent que le faux.

Et ne vous représentez pas ici, Messieurs, cet amour farouche et outré de la vérité , qui dégénère en humeur cjni^e , et qui est plutôt

»E M. LE PRINCE DE €ONTI# 1x3

tme haine bizarre des Iiommes ^ que de^ leurs' défauts.

Aussi affable que vrai , la -vérité ne montroit pas . en ui cet abord austère et censeur , qui rend souvent le sage odieux ^ saus rûiidre la bSLgesse aimable.

Vit-on jamais dans un rang si élevé ^ et avec tant de supériorité de génie ^ tant de bonté et d^afiabilité? Vous le savez ^ Messieurs^ et >oui vous le réprésentez encore ici ^ vi\'aut parmi nous ^ moùtraut à tous cet air simple et noble de douceur ^ qui attiroit tous les cœuis après lui ^ ne retenant de son rang que ce qu^il en falloit pour rendre encore plus aimable railabililé qui Feu faisoît descendre , et rassurant si fort , ou le respect , ou la timidité^ par un attrait inséparable de sa personne ^ quVù sortir de son entretien , on goùtoit toujours à la fois ^ et le plaiàr d^ètre cbarmé de lui , et le plaisir de n^être pas mécontent de soi-même.

Par-là >, il laissoit à Tauguste éclat de sa naissance ^ la dignité qui la fait respecter ^ et en Ôtoit rUuçoieur et la fierté ^ qui u''a joutent rien à la graiideur ^ et qui ôtent beaucoup aux grands* .

Et ce n^ét(»t pas même en lui ime douceur empruntée^ où la politesse et les manières ont plus de part que le sentiment i^ un simple usage plu0t qu'aune vertu : c'^étolt un fcinds dj^humanité.

La valeur^ Télévation , forment presque toujours un caractère d^insenslbiliié : la gloire des armes cest tpuîoux^ teinte de s^ng ^ et. lorsque le rang

it4 ohaison funèb kc

laisse le reste des hommes si loîn de npns ^ 3 est

rare que le cœur nous en rapproche.

Un héros et un prince humain : voilà ^ Messieurs^ ee que le prince de Coiiti allîoit ensemble» Il disoit souvent que quand même la religion n^obli^ geroit pas de regarder les hommes comme nos frères ^ il sufilt d^étre né homme pour être touché du malheur de ses semblables*

Et de là ^ à la prise de ^feuhausel ^ oà la place emportée d^assaut ^ sembloit autoriser le carqage et la ftu-eur du soldat ;; combien d« victimes in—» Boceutcs arrache-t-il d^entre les bras de la mort? .ix>mbien arrëte-t-il de ces actions barbares ^ que ne demande plus la victonre ^ mais quHnspire la seule cruauté? apprenant aux ÂUemands à mêler la valeur ^ qui leur est commune avec nous ^ à Thumanité qui nous est propre.

De là ^ le lendemain du combat de Steîn— querque ^ il vient sur le cliamp de bataille en-» core tout couvert de morts et de mouraus^ fait transporter tous les blessés ^ sans distinction de ï'rançois et d^ennemi ^ assure à ime infinité de tnalheureux^ la vie on le salut ^. et force les en-nemis mêmes de bénir ^ dans le héros qui a su les vaincre ^ le libérateur qui les sauve.

Et dès lors ^ vous accordiez ^ Seignenr ^ aux larmes de tant d^'inforlunes qu^il sauvoit ^ les grâces et les miséricordes qui lui préparoient le lalut à lui-même.

En cela , Messieurs , ne croyez pas qu^l cherchat des ^ ipplaudissemei^ et des éloges^ : il ne

DE If. LE ?RINÇ1S DE COffTI* tl5

fiiîsoît que se prêter aux mouyemens et à la bonté de son cœur.

Jamais prince ne fut plus éloigné de Tosten— tation et de la fausse gloire. Simple ^ modeste ^ ennemi des louanges ^ attentif à les mériter ^ Tadmiration de tous ^ toujours le même à ses propres yeux ;j ignorant presque seul , comme Moise ^ la gloire et la himière qui brUle autour de lui: nous Favons vu donner à peine à son rang Téclat extérieur que Tusage y attache \ vivant parmi nous comme un citoyen ;j accompagné de cette dignité toute seule qui suit partout leS' grands hommes ^ n''empruntant rien de Fap— pareil et du dehors ^ devant tout à lui-même ^ plus grand lorsqu^il paroit tout seul, que tant d^autres ne le sont , enflés de tout le faste et de toute la pompe qui les environne.

Sa modestie prenoit sa source dans la mode'»

ration naturelle de son ame. On Fa \u en garde contre lui-même , se refuser aux goûts les plus inuocens ;j à la cmîosité même des peintures , oit ses infirmités auroient pu trouver un délassement: et aux instances que lui fait là-dessus la princesse son épouse , toujours attentiye.à souls^er Fennui de ses maux , que répond— il ? Quen se Iwrant à un goût ^ on s^ accoutume à se livrer à tous les autres ^ et qu^Ufaut sa^^oir ^ ou ne pas tout désirer ^ ou se passer souvent de ce qvLon désire*

Ecoutez , vous à qui rien ne suÔlt , et dont les goûts bizarres et fastueux ne servent qu^à rappeler tous les jours h bassesse de votre nai$-*

Itff ÔtÂXStfit rtTïTtBRÊ *-

sance ^ Tinjtfâtîce de vos trésors ^ et les miserez piil)liques qui en sont en même temps et le fruit et la source !

Et , caractère admirable , Messiears ! dan»

toutes ces vertus ^ qpelle égalité î Ses grandes qualités ne se bornoient pas comme dans beau— coup d'autres ^ à quelques actions louables ^ mais rares, qui échappent du milieu d^une foule de vices , qui perdent tout leur mérite par le con-* traste, et qui sont plutôt des saillies que de» vertus. N

Toujours supéiieur aux événemens, s'il n'avoît pas toujours la gloire du succès , il avoit du moins la gloire de paroître toujours plus grapd que sa fortune , les couronnes manquées le laissant aussi tranquille quciravoient trouvé les couronnes crfTertes. Content de n'avoir rien à se reprocher sur les mesures que la sagesse fom^nit ^ il ne croyoît pas devoir se reprocher lés succès dont la providence toute seule dédde. Sur le point dédsif même des {Jus grandes aflkires^ au milieu des agitations que Fesprit douteux de révënement , et les vues différentes qui s'ofirent ^ font naître dans Famé, on auroit cru à le vûir que tout étCHt décidé^ et sa tranquillité ne perd rien par Fincertitude des événemens , toujours plus difficile à soutenir que Févénement même» Oui , Messieurs , ce caractère de raison Fac— «on^agnoît partout. Quelle haMeté à miénager les esprits! quelle dextétité à se concilier lés intérêts les plu3 contraires l quelle coQuaissaacQ

DE M. LE PRIWCB DE CONTI. ÏI7

profonde des hommes ! quelles vues sur tout ce qui peut assurer le bonheur des peuples et des états l quel fonds de modération sur les points même où la vivacité parolt le plus à sa place ! quelle sagesse dans Tenjouement même de la coDTersation la plus libre !

Mais ne seroit-ce point ici de ces images que r orateur ne peîut que d''après lui-même;; qui expriment ce que le héros auroit du être ^ maïs qui ne représentent point ce qu^il a été ^ et plus propres à rappeler ses défauts qu^à servir à son éloge ?

Vous m'^interrompez ici, Messieurs ç et je sens que ma précaution vous offense. Du milieu de cette assemblée auguste , une voix publique ^ formée par Taniiour et par la douleur, s'élève contre moi , et me reproche des louanges trop au-dessous de mon sujet , tandis que je parois craindre dVn donner d''excessives.

Et que manqueroit— il en e£Pet à son éloge ^ s'il eût été alors aussi agréable aux yeux de Dieu^ quHl étoit grand devant les hommes ?

Et quand je dis, devant les hommes, Mes-»

sieurs , ne pensez pas que se ménageant , comme tant d'autres , Festime du public , par les dehors de la modération et de la sagesse , il vîùt se démentir dans reuceiiite des devoirs domestiques*^ que lassé de soutenir en public le personnage de grand homme , il vint porter parmi les siens le chagrin de la -contrainte , et s'y délasser , par dea "vices.) des apparences de la vertu ?

Il8 ORAISON FÏTNÈBRE '

S^il eut le premier caractère de ces hommes illustres ^ loués dans les livres saints ^ qui avoient été ^ chacun dans leur siècle ^ rornemeat de la société : JPulchritJidinis studium habentes ^ il ne leur ressembla pas moins par le second , qui les avoit rendus comme les génies pacifiques et tu — télaires de leurs propres maisons : Pacificantes in domibus suis»

Bon mari^ bon f>ère^ bon maître^ mais que^ de plaies vais-je rouvrir à la fois ! Et la princesse désolée , qu^un lien sacré lui avoit unie ^ que le cœur lui imîra toujours , ne sent— elle pas assez là violence du coup ? et faut-il rappeler toute sa douleur ^ en lui rappelant tout (;e qu^elle a perdu ? Ainsi nous échappent ^ ô mou Dieu ! lés objets les plus chers : ainsi finissent les liaisons les plus tendres : ainsi tout ce qui nous promettoit le plus de bonheur^ se tourne en amertume ^ et, hors Tespérance de la foi ^ ne nous laisse plus qu^iiu cher souvenir , qui en paroissant soulager Aoh'e douleur , en perpétue le deuil et la tristesse.

Le prince de Cônti , Messieurs ^ pouvoit dire de 'lui ^ comme le roi David , Qu'il assoit eu en partage un bon cœur , guil marchait au milieu de sa maison dans la paix et dans Vinnocente. (Ps. 100.2, 3, 40 •

Quels égards pour la princesse son épouse dont la conduite et les vertus ont toujours honoré le rang I Les plus petites attentions qui sembloient devoir échapper à' la supériorité de son génie, u'échappoieni pas à la bopté de sqik

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