PREMIÈRE PARTIE
Xjes hommes parlent tous les jours sur le néant des choses humaines ^ le langage de la foi et de la vérité ^ et ils n''en suivent pas moins les voies de la vanilé et du mensonge. Nous disons sans cesse que le monde n'^est rien ^ et nous ne vivons que pour le monde. Sages seulement dans les discours , insensés dans les œuvres. Philosophes dans Tinutilité des conversatipns , peuple dans tout le cours de notre conduite. Toujours élo— queus à décrier le monde , toujours plus vifs à l'aimer. Nous fléchissons le genou avec la multitude , devant Fidole que nous venions de
DE M. LljS DAUPHIN. l4t
fbuler aux piecU ;) et a nos mépris succèdent bientôt de nouveaux hommages.
■ Ce qui parolt grand aux yeux du monde , est toujours grand pour nous : ce qu'ail appelle bonheur , est la seule félicité où notre cœur aspire : ce qu^il vante, est la seule gloire qui nous touche. Ouvrons enfin les yeux , et que cette cérémonie de religion et de tristesse , confonde la vanité de nos jugèmens , et nous rappelle de Terreur des sens aux lumières de la foi.
Tout ce que le monde a de plus grand pa— roissoit rassemblé dans le prince que nous pleurons. Une naissance qui efface Féclat de toutes les généalogies de Tunivers : un nom au-dessus de tous les autres noms : un sang qui prend sa première source dans le trône , et qui coule sans interruption depuis tant de siècles, et par tant de souverains : une maison auguste , qui a vu naître toutes le^ autres :^ qui a domié naissance à nos histoires , qui compte parmi ses titres domestiques tous les monumens qui nous restent des règnes les plus éloignés ^ et qui seule demeurée depuis le corn-* mencement , au milieu 'du débris de tant de maisons souveraines qui ont péri , semble être , comme celle de Noé , la seule dépositaire de toute la gloire des siècles passés , et de la première alliance que le Seigneur fit avec nos pères : TeS' tamenta sœculi posita sunt apud illum. ( EccH. 44. 19. )
Tel étoit Louis , Dauphin ^ Fenfant de tant de rois , rhéritier de la gloire de tant de siècles ^ ajoutez encore, le fils de Louis le Grand.
t44 OKAISON FUNÈBRE
de régler de bonne heure des passions ^ qui n^auront plus d^autre frein que Fautorité ^ de prévenir des vices ^ ou d^inspîrer des vertus ^ qui doivent être ^ pour ainsi dire ^ les vices et les vertus publiques ^ de leur montrer la source de leur grandeur dans Thumanité ^ de les accoutumer à laisser auprès d^eux à la vérité Faccès que Fadulation usiu-pe toujours sur elle ^ de leur ifaire sentir qu^ils sont grands ^ et de leur ap— prendre à Toublier^ de leur élever les sentimens ^ en leur adoucissant le cœur ^ de les porter à la gloire par la modération ^ de tourner à la piété des pencbans à qui tout va préparer le poison du vice^ en un mot^ d''en former des maîtres et des pères ^ de grands rois et des rois chrétiens? Quel ouvrage ! mais quels hommes la sagesse du roi ne choisit— elle pas pour le conduire?
L^un (i) , dWe vertu liante et austère^ d'aune probité au-dessus de nos mœurs ^ d^une vérité à répreuve de la cour ^ philosophe sans ostenta** tion ^ chrétien sans foiblesse ;; courtisan sans passion ;; Farbitre du bon goût ^t de la rigidité des bienséances ^ Fennemi du faux ^ Fami et le pro-« lecteur du mérite ^ le zélateur de la gloire de la nation ;j le censeur de la licence pubUque ; enfin un de ces hommes ^ qui semblent être comme les restes des anciennes mœurs ^ et qui seuls ne sont pas de notre siècle • . L'autre (2) , d'un génie vaste et heureux j
(i) M. le Duc de Montausier* (2) M. Bossuet, évêqae de Meauz.
d'une
DE ir. LB DAUPHIN. 1^5
d^rnie Candeur qui caractérise toujours les grandes âmes et les esprits du premier ordre;; Toraerneiit de Tépiscopat ^ et dont le clergé de France se fera honneur dans tous les siècles^ un évêque au milieu de la cour ^ Thomme de tous les talens et de toutes les sciences ^ le docteur de toutes les Elglises :j la terreur de toutes les sectes ^ la père du dii-septième siècle , et à qui il n''a manqué que d''ètre né dans les premiers temps ^ pour avoir été la lumière des conciles, Tame des Pères assemblés , dicté des canons ^ et présidé à Nicée et à Ephèse.
Deux hommes uniques chacun dans leur ca--^ Tactère , et qu'ion auroit cru ne pouvoir plus éive «emcj^lacés après leur mort , si ceux qui leur ont succédé (i) dans Téducation du pritice qui doit régner^ ne nous avoient appris que la France ne iaît guère de pertes irréparables.
Voîlà ce qui nous avoit paru si grand. Les fermes manquoient à Féloquence pour publier tant de merveilles : Famour multiplioit les éloges: la politesse du siècle les -rendoit dignes de passer à la dernière postérité : les étrangers venoîent des îles les plus éloignées , mêler ici avec nous leur admiration et leurs hommages. Et que saisje^ si pour avoir étalé avec trop de complaisance ^à leurs yeux nos trésors et notre magnificence ^ ( 4. ^^g- ^Of i3. ) comme le roi des Juifs aux envoyés de Babylone, et trop vanté notre gloire,
[i] M. le Duc de BeauYilliers; M. de Féuéloo, ardierêqae 4I4 Cambray.
Twie FIL OnAisoifs Ftrj^* ta!
Dieu vCa pas permis qu^clle iious fût enfin ^ commt à eux ^ pour ua peu de temps 6tée?
Mais du moins la triste cérémonie qui noua assemble ^ dissipe le fantôme de grandeur qui nous abusoit. Tout ce qui doit passer né peut être grand : ce n^est qu^une décoration de théâtre; la mort finit la scène et la représentation : chacun dépouille la pompe du personnage et la fiction des titres ^ et le souverain ^ comme Fesclave , est rendu à son néant et à sa prepiière bassesse. Les dons de la grâce tout seuls ne périssent point ^vec nous : la mort leur assure une étemelle immutabilité ij et dans ce moment ^ où toute b jg^randeur du monde se précipite dans le tombeau^ s^évanouît et n'est plus ^ une vertu obscure qui nous lioît à Dieu , sort éclatante de nos cendres | et mène le Juste , çonrnie en triomphe , d^ns le «ein de Fétemité. Ceux qui vous craîguent , ^ mon Dieu ! seront seuls grands , parce qU^ils le jsont devant vous , et qu^ils le seront toujours î Qui autem tintent te^ mcfgm erunt apud teper çmnia. ( Judith. i6. 19. ) Fausse idée de gran* deur 1 vous ne vous soutenez que jusqu'^à la mort^ et vous avez pourtant toujours été, et vous sereaç jusqu^à la fin , Tillusipu la plus séduisante d« toute la vie humaine.
Peut-être le bonheur qui Tenvironne aura-t-îl quelque chose de plus réel. Ecoutons , mes Frères , et détrompons-nous. Si le monde pouvoit faire des heureux , le prince , pour qui nous prions devoit Têtre. La tendresse du roi pouf
B£ M. LE tJAtIt>HIl». l/if
ïuî croîssoît avec le succès de sou éducalîoa : ou voyoît ce monarque si glorieux en partager luimême les soins ^y.ec les grands hommes à qui elle étoit confiée. Cétoit David de retour de ses victoires , qui faisoit venir devant lui son fils Salomon , pour Finstruire des devoiis de la royauté ^ et des maximes de la vertu et de la sagesse. Les héros peuvent être des pères tendras:; et rougir des sentimens de la nature et de Thu— inanité ^ comme d'aune foiblesse , c^est se prêter une fausse grandeur^ et montrer en même temps qu^on n''a pas la grandeur véritable.
Les années du prince s''avancent^ et la ten*-* dresse du roi se change en amitié : ce fils si cher devient un ami fidèle. Monseigneur est associé aux secrets du gouvernement et au mystère des conseils ^ de ces conseils impénétrables , dont la sagesse et le secret faisqient alors la force et la sûreté de la monarchie ^ la terreur et Fadmiration de toute TËurope. Le roi décharge dans son sein le poids de ses pensées ^ et les soucis mêmes de la prospérité et de la gloire : la confiance prend la place de Fautorité paternelle : Tamitié augmente chaque jour par Tusage de la confiance^ et Monseigneur devient le collègue de Fempire ^ plutôt que Fhéritier de la couronne*
A tant de bonheur ^ que manquoit-il qu^ d'assurer la succession dans la maison royale ^ et donner^ par un mariage auguste ^ des princes à la France et de nouveaux appuis au trône? Une maison ^ de tout temps alliée à la couronne ^ uou5
^ 34^ •BAtSOîf rUNÈBRtS
fournît une princesse féconde et spirituelle. Mais la Bavière ne se donnoit encore qu'à demi ^ elle nous prcparoît de pjus grands dons. Ges deux - princes ( 1 ) croîssoient pour nous. Vous les rendez^ é mon Dieu ! à leurs peuples qui les demandent : le temps est venu. ^ et peut-être les conduisezvous ^ par ces voies de dépouillement et d'-op— pit^ssion^ à de plus grandes et de plus hautes destinées.
Quels furent nos cliants de joie, quand de ce mariage sacré ^ nous vîmes naître le premier prince (2) que nous admirons aujourdliui ? Nous lisions dans Favenir: nous voyions de loin une jeunesse sainte , une religion éclairée , un cœur tendre pour Dieu et pour les peuples ^ un esprit pour les grandes choses :; la piété d''un David ^ la sagesse et l'élévation d'un Salomon ^ la clémence et rhumanité d'un Josias ^ des lumières et des vertus. Et que nous sommes heureux de lui rendre cet hommage dans ce temple (3) ancien et auguste ^ le monument éternel de ]a piété de «aint Louis ^ dont il nous rappelle si parfaitement tous les jours l'histoire et les exemples.
Quel don pour la France ! Mais les dons de Dieu n'étoient pas encore épuisés. La fécondité contmue dans la maison royale : Monseigneur
(i) Le9 Electeurs de Bavière et de Cologne retirés ea France.
(2) Le Duc de Bourgogne.
(3) La Sainte Chapelle de Paris*
devient le père de deux autres priace« (i) :; et ici s''ouvrent encore à nous de plus grands évé— neinens.
L''£spagne ^ de tout temps jalouse de notre gloire ^ et qui autrefois a voit voulu nous donner des maîtres ^ en ^îent chercher un parmi nous. Les prévoyances humaines échouent : les mesures d'Aimé maison rivale se tournent contre elle :' les desseins de Dieu s''accomplissent : la Castille devient le patrimoine dVn fils de France : les an*" cieones jalousies cessent : les deux nations se réunissent. Semblables à deux vaillans rivaux ^ lesquels après avoir long— temps combattu ^ et tout tenté pour se renverser s^ la poussière ^ tirent des épreuves mêmes de valeur qu^ils oni&ites Fun contre Tautre ^ le lieu d^cstime et d''amitié qui les unit ^ et qui emploient les mêmes armes dont ils a voient voulu se percer^ à se prêter une défense commune.
Mais que vois-je ici ? LWfer se déchaîne^ les temps de peux sont abrégés ;^ les jom*s mauvais recommencent^ le bonheur de la France arme tous les peuples contre elle ^ les deux couronnésréunies dans la même maison répandent la disr* £orde et la fureur dans toute TEurope. Les rois jdes environs ^ alarmés des merveilles que le Seigpieur vient d'*opérer en faveur dlsraël^ s'entre^ disent ^ comme autrefois les rois deChanaan : Ce peuple va dévorei* tous les peuples , et engloutie tous les pays d'aleutour : Dehbit hk pcpulus
(i) Le Duc d'^Aujou eLle Dde de Bçrry.
l5o ORAISON F9NÉBJKE
omnes qui in nostris Jinibus commorantur, ( ]\um. '22. 4- ) Ils ^^ voient, pas.. «ijvte notre €utrée est padiic[ue^ et (jue uous ne voulons, que nous mettre eu possession de la terre que le Seigneur a promise à nos pères. Cependant une guerre cruelle s^alluoLie : les nations conjurées fondent sur nous : Dieu semble même abandonner son peuple : il semble oublier que Tunion des ^eux monarchies est son ouvrage. Isems aurions attribué . nos succès à notre puissance : il nous afFoiblit;; notais c^est pour devenir lui Sjçul notre bouclier et notre victoire. Xes intérêts et le» passions humaines ne prévaudront pas contre le» desseins de Dieu. Le sang de Blanche de Castille ;demeu^era sur le trône : le sceptre ne sera point 6té de la maison de Juda : Dieu qui fait les rois ^ .sg:ura les protéger. Nos prospérités et Torgueîl qui les accompagne y Tavoient peut-être éloigné de nous^ il faut que nos malheurs le rapprochent. Déjà le jour arrive : Dieu sort du nuage o& il s''éloit caché ^ et je le vois qui recommence à se montrer à nous. Les succès sont rendus au bon adroit : TArragon nou^ venge du Brabant : le chef 4e la. ligue est frappé^ et il n^est plus (i). Ne chantons pas des chants d^allégresse sur son tom-* beau^ nous qui pleurons une perte semblable.
Le deuil de nos ennemis ne sera jamais- ^poiar nous un jour de fête et de victoire. La religion ne sait pas se réjouir de la mort d^un souveraia
. (i) Mort de leuipereur Joseph, arriTtée en même tomps ^UG ct;Ue de Monsei^acur*
DE M; LE OAtTPHirr. îSt
fidèle. Sî-la France pecd ua ennemi^ rE^Iisa perd toujours un César. Nous souhaitons seulement des jours plus heureux pour les peuples : nous demandons la paix plutôt que la victoire. Descendez donc ^ fille du ciel ! don du Très^ Haut ! Que les deux princes que TEglise vient de perdre^ réunis dans le sein de Dieu ^ et ayant dépouillé avec le eoi-ps terrestre ^ les intérêts et les animosités de la terre ^ vous obtiennent à leurs peuples ! Qu^ils soient devant Dieu les ministres et les négociateurs d^une paix qui n\ pu être jusqu'ici Fouvrage des hommes ! Qiie le traité soit conclu dans les tabernacles éternels en -pré-^ sence des anges tutélaires dies nations , et apporté par eux sur la terre ! Que la mort des deux princes., qui finit tout pour eux , finisse aussi nos dissensions et nos troubles ! Que la coléte de Dieu accepte ces deux illustres victimes i Que leurs cendres sacrées^ mêlées ensemble^ soient ré- .pandues sur les deux peuples en signe d^allîance^ et qu un malheur commua devienne la source d^une. joie commune ! Mais ces vœux ont échappé à la vivacité de nos désirs ^ et les désirs ne con— ■sultent pas toujours Tordre des temps. Ne hâtons pas le triste spectacle de la mort du prince que nous pleurons ^ et rentrons d&ns nôtre sujet.
Que paroissoit-il manquer au bonheur d'*un •père tendre comme Monseigneur, si le bonheur :ëtoit donné sur la terre ? L'amitié du roi ^ et Fajuour des peuples^ les plus grandes espérances du prince sou fils y que la loi du . ro^avw& ^^
iSa ORAISON rtri^éBRi
Tordre de la naissance^ mais pIUs encore^ qu*tmè prédilectiou sîugulière de Dieu sur la France, nous destine : le prince son second fils sur le trône d^'Estîâgne, et maître dè^fei plus vaste mo-* narchie de rEuropeç son |mloriié affermie coiitcje les efforts d''un condUrrent , par M successeur (î} que Dieu donne à sa couronne y et par la fidélité inouïe de ses peuples.
Prince heureux devant les hommes î Maîs^ qu''est aux yeux dç la foi le bonheur humain ? que dure-t-îl ? et dans sa courte durée , combien traîne-t-îl avec lui de fiel et d'amertume ? Quel privilège ont ici les princes au-dessus du peiiple ? tout ce qui les environne, les rend-il heureux P Hélas ! tout ce qnî est hors de nous ^ ne sauroît jamais faire un bonheur pour nous. Les plaisirs occupant les dehors^ le dedans est toujours vide» Tout paroit joie pour les grands , et tout se tourne en ennui pour eux. Plus les plaisii^ se multiplient^ plus ils s^usent* Ce n'est pas être heureux ^ qrie de n^avoîr plus rien, à désirer , c^'est perdre le plaisir de l'erreur^ et le plaisir n'^est que dans Terreur , qui Faltend et qui le désire. La grandeur elle-même est un poids qui lasse. Les chagrins montent sur le trônfe ^ et vont s'asseoir à côté du souverain : la félicité les rend plus amerSi. Le monde étale des prospérités :; le monde ne fait point d'heureux. Les grands nous montrent le bonheur, et ils ne Tout pas. Quel est donc rhomme heureux sur la terre ? c'est Thomme
[ [i] Naiissance du prince de& Aâut£ic&«
* . DE Mi LE ftAUPHIN. l53
«[uî craint le Seigneur^ c'est le juste qui n'^est pas de ce monde ^ c'est un cœur qui ne tient qu'à Dieu , et à qui k mort n'ôte rien que Tembarras du corps terrestre qui Téloignoit de Dieu.
Tournez-vous encore d'un autre côté , dît le Sage ^ la gloire même des hommes , cette idole à qui le monde a de tout >temps dressé des autels ^ n'est encore que vanité.
Elle ne manquç point ^ cette gloire^ au prince
que nous regrettons. Une trêve long-temps désirée
alors de nos ennemis ^ venoit de désarmer toute
TEurope. Le roi au milieu de ses succès ^ avoit
préféré le bonheur des peuples à des victoires ,
qui sont toujours le prix ,du sang et le péril
des âmes : quand du fond de la Hollande sort
un nouveau vase (i) de la colère du Seigneur ^
destiné de Dieu pour détrôner les plus saints rois,
et être l'instrument de ses vengeances sur les
royaumes et sur les peuples : un prince profond
dans ses vues^j habile à former des ligues et à
rénnir les esprits;; plus heureux, à exciter Les
guerres qu'à combattre ^ plus à craindre encore
dans le secret du cabinet , qu'à la tête des armées :
un ennemi que la haine du nom irançois avoit
rendu capable d'imaginer de grandes choses et
de les exécuter ;j un de ces génies qui semblent
être nés pour mouvoir à leur gré les peuples et
les souverains;; un grand homme, s'il.n'avoit
jamais voulu être roi.
D parcourt en .secret toutes les cours d'Allé-
* tl ^ pnnce d'Orange.
l54 ORAISON PUNÈBAV
magne : il réunit toute FEurope en favettr de son usurpation. Le roi demeure seul déf<^nseur des droits sacrés de la royauté : la cause de tous les souverains protégée , arme tous les som^erains contre lui. L''orage est prêt à fondre sur nous r le roi le prévient : déjà Monseigneur ^ à la tête dVne armée triomphante , marche vers le Rhin. G'étoit alors la destinée delà France^ de prévenir par nos conquêtes les mesures et les projets mémos des ennemis. Philisbourg , le rempart de FAUe— magne , est le prix des premières armes du fils de Louis. Le Rhin encore effrayé du fameux passage du roi ^ reconnoît dans le fils ^ la gloire et la valeur rapide du père. Manheim ^ Frankendal , et tant d'autres places^ suivent la destinée de Philisbourg. Le jeune prince ne trouve rien qui Tarrète : il soutient par son intrépidité le courage des troupes accoutumées à vaincre : il leur rend tout possible par son humanité et par ses largesses : il ne connoît pas le péril : il veut tout voir de ses yeux ^ et tout animer par ses ordres^ et nous en ferions ici honneur à sa mémoire ^ si la valeur étoit un éloge pour les descend ans de Charlemagne et de saint Louis.
Vous ne Tavez pas oublié. Nos succès firent éclater 'partout la guerre déjà rallumée dans les coeurs : le feu qui couvoit ^ s'embrase et se répand partout. La Flandre étoit alors le théâtre de notre gloire. Le maréchal de Luxembourg nous consoloit tous les jours ^ par des victoires réitérées ^ de la perte des Coudé et des Turenne^
»E M. LE DàVPHlIf. l5S
Monseigneur y vole : Parmée sous ses ordres dé-* concerte ^ par une .marche inouïe ^ les desseins des ennemis : nos troupes ^ comme celles que vit Je serviteur du prophète^ Ç^. Meg. 6. 17.) se trouvent par un soudain çnchantetlaent ^ de Vîgnamont sur les bords de PEscaut. Notre pré-^ ^ence glace les alliés^ et si leurs ruses les dérobent au combat ^ elles ne dérobent pas à Monseigneur la gloire de Favoir cherché* Cest avoir vaincu rennemi , que de lui avoir faiit craindre de com-« battre contre nous.
Mais laissons au monde à louer ces faits : c^est
à nous à vous instruire. Les succès édatans font
parmi nous les grands hommes ;; mais les grands
(lommes sont bien petits au tribunal redoutable ^
si leur$ succès font tout leur mérite. Au fon4 ^ il
n^'est de gloire réelle que celle qui nous suit devant
Pieu. Hélas | que sont les héros au lit de la
mort ^ si toutes leurs vertus se bornent à leurs
victoires ? Leur vie est pleine de grands événe-»
piei^ qui passeront d^ns nos histoires ^ et vide de
ces œuvres qui seules seront écrites dans le livre
de vie. Ils ont vécu pour la postérité ^ ont-ils
vécu pour Tétemité ? Ils oi^t rempli la terre du
bruit de lem* nom ;; et le Seigneur ne les connolfc
pas ^ parce quil ne connoît /fue ceux qui lui
appartiennent. ( 2. Tim« 2. 19. ) Us ont rem^
porté des victoires^ mais Dieu ne compte que
les victoires de la foi ^ et celles que le juste rem*
porte sur lui-même. On a vanté leurs succès et
leur y^leur héroïque \ et souvent leurs succès ont
,456 OKAISiOir FVNÊBRt
été des crimes ^ et peut-être Tinjustice seule eu a fait des héros. On leur a dressé des statues et des monumens superbes : mais ce ne sont là que les monumens de la vanité^ ils périront avec elle. f^ous les briserez ^ 6 mon Dieu ! dans votre cité éternelle ^ et la ressemblance seule de Jésus- Christ crucifié ornera les portiques de la sainte Jérusalem : In witate tud imaginem ipsorum ad. nihilum rédiges^ (Ps. 72. 20. ) En un mot^ ils ont été les hommes du siècle présent^ seront-ils les hommes du siècle à venir ? Lliistoire des conquérans sera effacée : Thistoire des justes^ écrite en caractères immortels ^ subsistera dans Féteriiité. Les passions ^ qui forment les guerres et les héros, feront détruites avec le monde ;j les vertus qui font les saints . ne périront jamais»
Cherchons la gloire qui vient de Dieu ^ mes Frères. Ne nous refusons pas à la patrie : la re« ligion n^autorise pas la paresse^ mais elle ne coû- Tonne que les vertus. Combattons les ennemis de Fétat :; mais souvenons-nons que la foi nous montre des ennemis encpre plus à craindre. Regardons le monde ^ avec toute sa gloire , conmie nous le verrons à Ik mort , et comme Fa vu sans doute dans ce moment le prince que nous pleurons^ Etudions sur ee tombeau la terreur de la puissance et de la majesté de Dieu ^ et le néant de toutes les choses humaines ^ et que la mort d^un prince^ que la naissance avoit fait si grand^ et que son caractère de bonté avoit rendu si aionable ^ après avoir corrigé Fejnreur de nos juge-
mens ^
UB X. LK DAUFHlfir. tS»
mens^ eonfoade encore la vanité de nos espé^ rances.
SECONDE PARTIE
Ot le. monde n^attachoit les hommes que par le
bonheur de leur condition présente^ comme il
ne fait point d^heureux , il ne> feroit point d'à- \
dorateurs : Favenir qu^il nous montre toujours ^
est sa grande ressource et sa séduction la plus
inévitable : il nous lie par ses espéraoces ^ ne
pouvant nous satisfaire par ses dons ^ et Terreur
de ses promesses nous endort toujours sur le
néaat da tous ses bienfaits. Achevons de nou
instruire.
LesJruUs de la lumière^ ditFApètre^ sont la bonté ^ la justice^ la vérité ^ ( Ephes. 5. 9. ) et ces fruits lumineux ne brillèrent dans le prince que nous regrettons^ que pour nops détromper aujourd'hui de la vanité de nos espérances ^ en jfistifiant Fexcès de notre douleur et de nos regrets.
Le plus grand éloge d^un prince , c''est d^étre bon^ et les seules louanges que le cœur donne . sont celles que la bonté s'attire. La valeur toute seule ne fait que la gloire du souverain 5 la bonté Élit le bonheur de ses peuples : les victoires ne lui valent que des hommages :; la bonté lui' gagne les coeurs : c'est pour lui qu'il est conquérant ^ c'est pour nous qu'il est bon : et la gloire des armes Tcfne FIL Onjisovs Futf. 14
fS8 OEAISOIff FirnÈB-Rl
ne va pas loio ^ dit TËsprit de Dieu , $i rameur des peuples ne la rend immortelle.
Ici le deuil de la France se renouvelle : la plaie se rouvre : Timage de Monseigneur reparoit : les larmes publiqi^es recommencent : et il est malaisé de rappeler tout ce que nous avons perdu ^ sans, aigrir et renouveler toute la douleur de notre perte. La bonté n''étoit pas seulement une de ses vertus : c^étoit son fonds ^ c'*étoit lui-même. Elle étoit née a\>ec lui , comme parle Job ^ et sortie avec lui du sein de sa mère. ( Job. 3i. i8. )
Une bonté toujours accessible. Il faut étudier lès niomens favorables pour aborder les grands ^ et le choix des temps et des occasions^ est la grande science du courtisan. Ici ^ tous les temps étoicnt les mêmes ^ et Thabileté du courtisan ne trouvoit pas plus d^accès et dWabilité , que la simplicité du peuple, ou Tignorance du dtoyen. On ne sentoit point en l'approchant ces inquié^ tudes secrètes que forme le succès douteux de Taccueil : la bonté se montroit d'abord avant la majesté : on cherchoit le maître dans la douceur dii particulier ^ ou plutôt à sa douceur , on sentoit d'abord qu'il étoit digne d'être le maître : le cœur lui donnoit à l'instant des titres de souveraineté plus glorieux que ceux que donne la naissance. C'est l'amour qui fait les rois : la naissance ne donne que les couronnes ^ c'est lamour qui forme les sujets.
Une bonté sensible à l'amour des peuples pour lui. Les princes ne savent pas toujours goûter
DE M. LE DAUPRIir. l5^
lé plaisir d^étre aimés : ils ii^estiment pas assez les hommes pour être touchés de leur amitié : ils ne connoÎEsent pas assez le prix des cœurs ^ et le long usage des adulations les rend insensibles à la Yéritable tîeïidresse.
Monseigneur aimoit les peuples ^ et il aimoit JCen être aimé. Quelle joie ! quand venant se montrer au milieu de cette ville régnante^ fl voyoit tous les coeurs voler après lui ^ la tendresse publique se ranimer ^ le peuple oublier ses nû*sères ^ et ne plus sentir que le plaisir de voir un si bon mattre ! .
Rappelez ce moment terrible ^ où le Seigneur jnenaça ^ pour la première fois ^ la vie de ce bon
prifice. Hélas ! il nous montroit de loin notre malheur. Uamom* ose tout. Le peuple ^ oui 1« peuple le plus bas et le plus obscur ^ cornet aux -pieds du trône ^ et les portes augustes de la gloire et de la majesté , s'ouvrent à Tamour : c'est un titre qui donne toujours le droit d'abofder un bon prince. Monseigneur se laisse veir (i) : cette foule obscure approche du lit ^e sa douleur : il ne parolt rendu à là vie (Juepour se rendre à son peuple : il respecte dantf ces démonstrations populaires ^ Famour àe la nation : il croit qu'un prince ^ quelcpnn grand qu'U puisse être , est toujours honfité d'être aimé ^ et essuie ^ en se mon-
(i) Les halles de Paris députent six des principales ha^ raAgéres, qui viennent à Versailles féliciter Monseigneur ^ir sa convalescence 9 et il veut qu'elles s'approchent de SQÛ lit.
l6o .lORÂlSON FVNÈBRB
trant ^ des larmes^ toujours plus sincères dans lé
Seuple ^ parce qu'ail ne sait pas emprunter la ouleur ^ et qu'ail ne regrette que ce qu^il aime* Prince digne d'aune nation ^ dont le caractère perpétuel a toujours été d'^aimer ses maîtres ^ qm compte un seul de leurs regards comme un bienfait ij et qui dans le temps même de ses mi*- 9ères les plus tristes , n''a qu^à lever les yeux vers le souverain ^ pour ne plus sentir la douleur de ses plaies, et oubliera Tinstant ses malheurs et ses peines.
Une bonté sage et éclairée. La bonté des princes autorise souvent la malice des délateurs. ( £sth, i6. 6. ) Les meilleurs rois ^ disoit autre-^ fois Assuérus , jugeant des autres par eux-mêmes <^ sont moins en garde contre les artifices des mé— chans.
Les cours surtout sont pleines de délations et .de mauvais o£Sces : c^est là où toutes les passions se réunissent , ce semble , pour s'*entrechoquer et se détruire : les haines et les amitiés y changent sans cesse avec les intérêts : il ii^ * ^® constant et de perpétuel , que le désir de se nuire. Les liens mêmes du sang se dénouent , sHls ne sont resserrés par des intérêts communs. L'ami^ comme parle Jérémie , marche frimdideusetnent sur son ami ^ et le frère supplante, le frhre, ( Jerem. 9. 4- ) Il semble qu^on soit convenu que la bonne foi ne seroit pas une vertu , et que Tamitié ne seroit plus qu^une bienséance : Part de tendre des pièges n^y déshonore que par le mauvais succès ^
0E M. LB DAUPHTlf. t6t
«nfia k vertu elle-même souvent fausse ^ y de-^ vient plus à craindre que le vice. La religion y fournit souvent les apparences qui cachent les em- ])ùches qu^on nous tend : Ton y donne quelquefois les dehors à la piété , pour réserver plus sûrement le cœur à f amertume de la jalousie^ et au désir insatiable de la. fortune : et comme dans ce temple de Babylone^ dont il est parlé dans Daniel ^ en public tout parolt pour la divinité :^ en secret et par des voies souterraines ^ on reprend tout pour soi-même. ( Dan* i4« 12. )
Monseigneur étoit bon:; mais il falloît Fétre pour avoir accès auprès de lui. Ses oreilles étoient fermées à la malignité des délations et des im-« postures : le détracteur secret ne trouvolt en lui qu^un silence d^indignation et de sévérité. La langue empoisonnée .^ loin de lui souffler le veniù ^ sHnfectoit toute seule elle— même : la malice re— tomboit toujours sur Thomme méchant. On se perdoit^ en voulant perdre Finnocent : on se préparoit à soi-même la peine et Fignominie qu^on lui avoit destinée. U baunissoit de son cœur ces ennemis publics de la société ^ qu'ail faudroit ban-^ nir du milieu des hommes ^ convaincu ^ comme il le disoit souvent ^ que les méchansne décrient pa$ leurs semblables ^ et que Fimposture ne s'en prend jamais qu'à la vertu.
Enfin une bonté universelle. Bon pour ses amis : capable d'attachement- et de tendresse^ aimant toujours ce qu'il avoit une. fois aimé ^ ne connois^
l6^ ORAlSÔN FUNÈBRE
sant pas ces inégalités toujours attachées à ramitîë des princes^ et n^usant pas du privilège des grands^ qui est de n^aimer rien ^ ou de n^aimer pas longtemps. Bon père: partageant avec les princes ses enfans la douceur et Tinnocence de ses plaisirs :; ne leur montrant son autorité que dans sa tendresse ^ sensible à leur gloire ^ plus sensible encore ^ ce semble ^ à leur amitié ^ aimant à vivre au milieu d'yeux ^ et ne leur faisant sentir d'autre contrainte que celle que donne la joie de vivre avec ce qu'ion aime.
Bon maître. Jamais de ces momens d'^humeur si ordinaires à ceux que rien n'oblige à se contraindre : plus on le voyoit de près ^ plus on seutoit qu'il étoit bon : ce' n'étoit plus un maître ^ c'étoit un ami ^ entrant dans tous les besoins des siens^ croyant qu'un prince n'est jamais plus grand que lorsque c'est la bonté qui l'abaisse voulant que tout le monde fut heureux avec lui 5 persuadé que les princes ne sont nés que pour le bonheur des autres homnàes^ et ne comptant pas que ce fut être heureux que de l'être seul.
Grand Dieu ! quelles espérances nous montriez—vous? L'amour des peuples ne rend pas immortel ^ puisque sa com^se a été si rapide et si précipitée ;; mais la mort des bons princes est toujours le châtiment le plus rigoureux, dont vous punissiez la malice des hommes.
Ainsi sonames-nous séduits par nos espérances , mes Frères. La nation espéroît tout d'un si bon prince : plusieurs de ceux qui m'écoutent , fon-
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doient sur sa bonté et sur sou amitié , des vues sures et particulières d'élévation et de fortune. Chacun se forme dans Favenir un fantôme quiFéblouit: le bonheur se montre toujours à nous de loin : la mort de nos maîtres ^ ce grand spectacle ^ où le monde et toute sa gloire fond à nos yeux^ leur mort change seulement nos vues ^ sans changer notre cœur : chacun tente la fortune par de nouvelles voies: nous formons de nouveaux projets : nous nous faisons on nouveau plan de cour et de mesures : nous nous consolons de nos pertes .par de nouvelles prétentions: nos projets échouent sans cesse ^ et nos espérances revivent de nos projets mêmes renversés : au milieu du débris de tout ce qui nous environne ^ nous nous sauvons encore dans Ta— venir. Tout nous désabuse du monde ^ et rien ne nous rappelle à Dieu. Espérance d^élévation qui nous séduit ^ espérance de durée.
C^étoit la bénédiction promise à la piété filiale ^ et la justice renfermée dans Faccomplissement de ce devoir ^ ne fut pas moins le caractère cons* tant de Monseigneur que la bonté: In omni bonitate^ et justitid* (Ëphes. 5. g. )
Mais devons-nous faire ici un mérite à la mé-' moire de ce prince ^ de sa soumission tendre et respectueuse pour le roi ? Quand la nature toute seule ne nous apprendroit pas à honorer nos pères ^ quand Tsuaiour que nous leur devons ne couleroit pas dans nos veines avec le sang que nous avons V reçu dVux; quand ce respect ne
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seroit pas né avec nous ^ et formé^ pctir ainsi dire, avec notre cœur;; quel père ^ quel roi , est ici offert à la tendresse et à la piété filiale de Monseigneur ! un roi ^ la gloire et le modèle de tous les rois^ un père^ le plus tendre et le meil* leur de tous les pères.
Mais les droits de la nature sont quelquefois plus foibles dans le cœur des enfans des grands ^ que dans cdui des autres hommes : ils regardent les sentimens du sang et de la nature comme le partage du peuple : Fambîtion prend chez tux la place de la tendresse : leurs pères deviennent souvent leurs rivaux. Les histoires des siècles passés et du nôtre seront toujours souillées de ces tristes exemples ^ et David , ce père si tendre', ce roi si grand et si glorieux, ne laissa pas de trouver un Absalon.
Le respect perpétuel et sincère de Monseî'*gneur pour le roi , n^a peut-être point d'exemple, non— seulement dans Thistoire des princes , mais encore dans celle des hommes d'aune destinée plus^ ordinaire. Plus Fàge Tapprochoit du trône , plus sa soumission sembloit croître. Parvenu à des années qu'on r^arde presque comme la vieillesse* des rois , on ne Ta jamais vu se lasser un instant d'être sujet. Content de voir couler ses plus beaux jours aux pieds du trône , jamais ses désirs ne montèrent plus haut ^ et né pour régner , il u\ jamais pensé qu'il dût vivre que pour obéir.'
Réglant toujours ses volontés sur . celles du* roi;j les prévenant dès qu'il a voit pu les connoltre^
BE M. LE DAUPHIN. l65
(bnaant ses goûts et ses désirs sur les sîens ^ respectant ses vues et ses destinations ^ et par-là ^ de peur de les gêner ^ réservé même à demander des grâces ^ apprenant aux sujets le respect qu'ils doivent aux choix et aux desseins de leurs maîtres;} à ne pas entrer témérairement dans le sanctuaire des conseils et des secrets de la royauté ^ . à ne pas s'élever au-dedans d'yeux— mêmes un tribunal d^indépendance et de vanité ^ devant lequel ils osent citer les rois de la terre ij et à ne toucher aux mystères du trône^ comme à ceux de Fautel^ quVvec une espèce de religion et de silence.
Les vues du roi sur Monseigneur lui paroissoient toujours le seul parti qu'il eût à prendre : volant à la tête des armées dès que ses ordres Tappe— loient^ reprenant à Meudon ^ avec la même soumission ^ la douceur et Tinnocence d'une vie privée ^ dès que le bien de l'état le demandoit. Toujours entre les mains du roi ^ et toujours charmé d''y être.
Les hommes n'^admirent d^ordinaire que les grands événemens : la vie des princes leur paroit vide et obscure ^ et ne, les frappe plus dès qu^ils n^ trouvent pas de ces actions d^éclat^ qui embellissent les histoires ^ et auxquelles souvent ils nWt prêté que leur nom. Il nous faut du spec^ tacle pour attirer nos regards. Rendons notre nom immortel ^ ( Gen. 1 1 . 4* ) disoient ces enfans de Nôé ^ en laissant à nos neveux un monument étemel de notre vanité. Ce sont presque ' toujours les passions qui immortalisent les hommes
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dansPesprit des autres hommes : les "vices iédatani passent à la postérité ^ une vertu toujours renfermée dans les bornes de son état ^ est à peine connue de son siècle. Un prince qui a toujours préféré le devoir à Téclat^ parolt nVvoir point vécu : il ne fournit rien à la vanité des éloges ^ dès qu''il n^a pas eu de ces desseins ambitieux qui troublent la paix des états ^ qui renversent Tordre des successions et de la nature ^ qui portent par-^ tout la misère ^ Thorreur ^ la confusion^ et qui ne mènent à la gloire que par le crime. Il est beau de remporter des victoires , et de conquérir des provinces ^ et sans doute que les occasions seules en manquèrent à Monseigneur. Maïs qu'oïl est grand ^ dit saint Ambroise ^ de n^avoir jamais été que ce qu'on devoit être ! Grande est aliquem intrà se tranquiïlum esse et sibi com^enire^ -( S. Ambr. de vitâ Jacob. J
Non, mes Frères, la façon de penser de la plupart des hommes est là-dessus digne d'^étonnement : il semble que nous n'^aurons plus rien à dire , dès que nous n'aurons plus k louer que des vertus utiles au bonheur des peuples , et à la tranquillité des empires ^ et qu'il nous faut pour le succès de ces discours , ou des crimes éclatans à pallier , ou des talens pernicieux au genre humain à honorer de pompeux éloges. Hommes frivoles ! vous méritez d'avoir de tels maîtres, dès que vous êtes capables de les admirer.
Lei taleht le plus cher à Monseigneur , fut uû respect et une soumission constante, et à l'épreuve
DE M. LE DAUPHIK. l6j
àe tout pour le roi. Et ne croyez pas que cette soumission lui coûtât. Ce n'^étoit pas ici seulement une vertu de raison : il ne donnoit rien aux égards et à la bienséance ^ il ne suivoit que les mouvemens de son cœur. Occupé sans cesse de tout ce qui pouvoit plaire au roi^ comblé de joie d^ qu^il avoit su se ménager Foccasion de lui plaire ^ transporté lorsqu'*il avoit Thonneur de le recevoir à Meudon ^ plein dlnquiétudes aimables^ et entrant dans tous les détails ^ afin, que le plaisir du roi fût égal au sien ^ et paroissant plutôt un courtisan empressé ^ qu'un héritier de la cou-* ronne»
L^espérance du trône ^ si douce et si capable d'^étouffer les sentimens mêmes de la nature ^ ne s^ofFrit jamais à lui que comme une image affreuse. liC téméraire qui eût osé la lui faire entrevoir seulement de loin^ eût trouvé à Finstant^ comme ceux qui crurent faire leur cour à David en lui apprenant qu''il étoit v(À ^ la peine de sa témérité et de son insolence. • Jamais on ne Ta entendu former de ces projets à venir si ordinaires aux hommes"^ et si inévitables à Timagination ^ qui supposassent même qu^il pût régner un jour. Il a toujours pensé comme s^il devoit toujours obéir ^ et si la nature sembloit lui promettre des jours au-delà des jours du roi ^ sa tendresse les abrégeoit :, et on lui a souvent ouï dire : Que sa plus douce espérance étoit de compter que le roi lui sur^^iv^roit , et quHl ne pourroit pas sur^ii^re lui-même à la douleur de sa perte.
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Ausâ nous vîmes ses alarmes sincères durant* ces jours d^afiSiction ^ où toute la France parut menacée avec la santé de ce monarque. On auroit cru 1 à sa douleur profonde , qu'il alloit perdre avec lui sa fortune et ses espérances. La royauté ne lui paroissoit plus que le dernier des malheurs pour lui j dès qu'ail eut fallu l'acheter par la perte d'un si grand roi et d'un si bon père : content d'obéir pourvu que le roi régnât.
La longue durée des jours devoît , ce semble^ être la récompense d'aune piété si tendre ^ et ses jours ont été abrégés^ et il a cherché en vain le reste de ses années. ( Is. 38. lo. ) Nous nous ie promettions pour nos neveux ^ et il n'est plus même pour nous.
Quel fonds peut— on faire sur la vie? c^est ce quej nous avons dit. Qui peut compter sur le lendemain ? ce sont les réflexions que nous avons mêlées avec nos larmes. Et cependant nous vivons comme si tout ceci . ne devoit jamais finir. La mort nous paroît toujours comme l'horizon qui borné notre vue:; s'éloignant de nous à mesure que nous en approchons , ne la voyant jamais qu'au plus loin , et ne croyant jamais pouvoir y atteindre : chacun se promet une espèce d'immortalité sur la terre. Tout'tombe à nos côtés : Dieu frappe autoiu- de nou$ nos proches , nos amis ^ nos maîtres :; et au milieu de tant de têtes et de fortunes abattues, nous demeurons fermes, comme si lé coup devoit toujours porter à côté de nous , ^y que nous eussions jeté ici- bas des racines
éternelles.
BB M. LE BilUPHI^. l6^
éternelles. Nous comptons toujours y être à temps pour le salut :j et le temps, du salut est aujoui-« d^hui ^ et nous mourrons avec le seul désir de mieux vivre.
Dernière espérance qui nous séduit. La religion du prince pour qui nous prions a prévenu cette surprise. Bon pour les peuples ^ respectueux à regard du roi , il n^a pas été moins religieux envers Dieu ^ et la vérité avoit fait en lui une sainte alliance avec la bonté et la justice -: i» onrni bonitùte ^ et jtistitiâ^ et veritate.
Ce n'*est pas que je veuille envelopper ici sous Tartifice insipide des louanges les foiblesses d^ ses premières années. Ne louons en lui que les dons de Dieu ^ et déplorons les fragilités de rhomme : nVxcusons pas ce qu^il a condamné ^ et dans le temps que TEglise offre ici la victime de propitiation , et que ses chants lugubres demandent an Seigneur qu'ail le purifie des infirmités attachées à la nature ^ ne craignons pas de parler comme elle prie ^ et dévouer qu'ail en a été capable.
Hélas ! qu'est-ce que la jeunesse des princes? et les incUnations les plus heureuses et les ph.s louables ^ que peuvent— elles contre tout ce qui les environne ? Moins exposés qu'yeux , sommesnous plus fidèles ? Nos chutes se cachent soua Tobscurité de notre destinée ^ mais qu''offriroit notre vie aux yeux du public^ si elle étoit en spectacle comme la leur? Ah! c'^est un malheur de leur rang , que souvent , avec plus (J'innocencô Tome f^IL Oraisons wusf* »S
1^0 aHAXSOlf FUNEBKE
que nous , îls ne sauroîent jouir comme nous de rîmpunité d''un seul de leurs \ices.
S'il y a eu quelque dérangement dans les premières années de ce prince ^ Fàge y eut plus de part que le cœur : Foccasion put le trouver foible :[ elle ne le rendît jamais vicieux^ et le reste de ses joui-s passés depuis dans la règle ^ montrent assez que Tégarement n^avoit été qu'un oubli ^ et qu'en se rendant au devoir ^ il s'étoit rendu à lui— • même.
Oui ^ Monseigneur pouvoit dire comme Sa— Icmon^ ( Sap. 8. 19. ) qu'il avoit eu en partage une ame bonne ^ et un cœur tourné k la vertu : • d'une droiture et d'une vérité digne de l'éducation qu'il avoit reçue de ce courtisan chrétien qui ' passa pour Fhomme le plus vrai de son siècle. Religieux observateur de la bonne foi ^ des sentîmens d'honneur et de probité ^ plus sûrs quelquefois pour la vertu ^ que les ardeui*s les plus ' vives du zèle. Un secret à l'épreuve de la familiarité même la plus privée : et en un mot , un de ces hommes ^ dont chacun auroit voulu se faire un ami ^ si le respect eût permis de se faire mi ami de son maître.
Plus Monseigneur étoit vrai , plus il étoit ennemi du faux. Quel mépris pour les adulateurs , la lionte des cours ^ et Féeueil des meilleurs princes ! regardant les fausses louanges comme un aveu public de la mauvaise foi de celui qui les donne ^ et de la vanité de celui qui les reçoit ^ croyant que lej éloges dowiés awx vertus quenou^uV*-
tons pas ^ deviennnent pour la postérité des
censures qui ne servent qu'à immortaliser nos
défauts véritables ; et persuadé qu^un bon priaçe
. est toujours assez loué d''étre aimé.
. Mais jusqu'ici il n''a paru vertueux que devant
, les hommes. Vous Fallez voir vertueux devant
, Dieu, juste et charitable. Et de quoi n'*est prs
, capable la bonté naturelle ^ quand elle est aidée
d'un fonds de religion , et que la nature donne ,
pour ainsi dire^ les mains à la grâce ?
Maison déserte et désolée , qui devenue sans habitant , comme parle un prophète , plem-ez votre solitude.^ (^) ^*' ^^ gloire de vos anciens jours î vous n''oublierez jamais les pieuàes îaiVgesses de ce boa prince : vos pauvi^s pleux'eront avec vous ; la veuve et Torphelin viendront vous ^redemander leur consolateur et leur père : ils mouilleroiU; de leurs larmes l«s lieux heureux qu^il habita ;; et leurS; clameurs , en vous renouvelant sans cesse le soiiN'enir de sa perte ^ vous renouvelleront aussi Tespéraoce consolante qu^il n^est perdu que pour le temps.
Ses largesses saintes n^autorisoient pas Foubii de ses devoirs religieux ^ et il ne croyoit pas .^ comme la plupart des grands ^^ que tout Févan— gile se borne pour eux à la miséricorde» Tout le monde a connu son respect conservé depuis .Fenfance pour les lois de FEgUse. Les jours qu^elle consacre à Fabstinence ^ à peine connus des grands., furent toujours pour lui des jours sacrés. On Fa vu se refuser même le morceau pris par oubli 5
[i] Meudon,
^7^ «KAISON FUNÊBftt
ci comme Jonathas ^ se croire presqae digne de mort ^ pour ayoir^ par ignorance ^ goûté un peu de miel contre le vœu du peuple saint.
Et ce n'^étoit pas ici une observance scrupu^ leuse ^ où il entre souvent plus de foiblesse que de foi^ cMtoit un cœur religieux^ c^étoit un fonds de piété sincère : tout ce qui appartenoit à la religion ^ lui paroissoit grand : et c'^est ce fondsr de religion , qu^il opposa toujours aux discours de Timpiété :j car qu^il est rare que les grands. ^ surtout daiis le premier âge ^ ne soient pas environnés de ces hommes audacieux ^ qui disent : Quel est notre Dieu ? et qui trop foibles pour Je servir^ croient paroltre forts^ en faisant semblant de ne pas leconnoitre : ces h(»nmes^ qui ne jsayent de la science de lia foi ^ que les blasphèmes qui Tattaquent ^ qui ont appris d'être incrédules avant que dVpprendre à croire ; qui ne sont impies que par ostentation ^ et qui souvent inspirent aux autres Tincrédulité à laquelle ils n''ont pu encore parvenir eux-mêmes.
La langue de Fimpie sécha toujours devant lui de honte et de confusion. Il n^osa de son autorité^ que lorsqu'il vit Tautorité de la foi attaquée : sa douceur n^étoit plus qu^un courroux majestueux et digne d^un descendant de Clovis : c'étoit la force et la sévérité, qui sortoit du doux et du clément. Et qu^il étoit beau de voir Théritier de Ja couronne défendre , en défendant la religion , le plus beau privilège qui illustre le trône de ses pères ^ ne pouvoir souffîïr que Timpio
DE M. LE DATJPH^N. 1^3
état à la maiso'n de France le plus ancien patrimoine dont elle se gloriOe^ et quHl regardât le titre de la foi et de premier roi chrétien ^ dont les rois ses ancêtres se sont toujours honorés ^ comme un titre vain et une. erreur populaii*e !
Leçon immortelle pour les souverains , qui doivent se souvenir que la religion assure leur autorité :; que Tincredule ^ qui a secoué le joug de la foii) se désaccoutuixre bientôt du joug de Tobéissance ^ que ceux qui ne connoissent point de Dieu ^ ne respectent pas plus les hommes^ et que les impies sont toujours mauvais sujets*
Ainsi la piété sincère de ce prince honoroit la religion. Mais enfin , ô mon Dieu ! la France n''en étoit pas digne ^ vous ne le formiez que pou» vous seul : il nV régné que sur. les. coeurs ^ et soa autre règne ne devoit pas être de ce monde.
L*'ordre part d«s conseils étemels: Fange d^enfaaut , ministre des desseins et des vengeances du Seigneur , vient marquer la ma^ison du premier né : la plaie , qui afflige le peuple , entre jusque dans la maison du prince ^ et le bien— aimé est frappé. Quelle consternation répandue dans le public avec cette triste nouvelle ! Le peuple est tremblant ^ la ville pleure ; ^es temples saints sont les dépositaires de la douleur et de la crainte publique ^ toutes les mains sont levées au ciel :; lu cour change en deuil sa majesté et sa gloire. Un bon prince est Théiitage de chaque particulier^ et chacun craint , parce .que chacun doit perdre.
Le roi touché du péril de Moaseigiieur n'ea
coanolt plus pour lui-même : il oublie qu^il se doit à sou peuple ^ et se livre à sa tendresse : il expose ^ avec sa personne sacrée ^ le salut de Tétat^ et ajoute au poison de la douleur ^ dont son cœur tendre et paternel est déjà flétri ^ celui de Pair mortel qu^it respire. Un si bon fils étoit digne ^ sans doute ^ que le meilleur de tous les pères reçut ses derniers soupirs : il avoit toujours vécu entre ses mains ^ il falloit qu^il mourût de même.
Hélas ! tout couvert de sa douleur^ et de la plaie qui infecte tous ses membres ^ quelles sont ses craintes et ses inquiétudes ? Il craint pour le roi : une vie si précieuse exposée devient la plus vive de ses peines. Je mowrrois de douleur ^ ditil ^ si le roi au sortir d'ici ayoit seulement mal à la tête.
Quel spectacle de tendresse s''ofire ici à la postmté ! La douleur d'*un père ^ toujours grand dans ses afflictions comme dans ses prospérités ^ ne compte pour rien le danger ; et le danger du père devient Tunique douleur du fils mourant. Quelle leçon domestique dans les siècles à venir ^ pour les descendans de cette auguste maison ! Et les histoires doivent-elles moins immortaliser ces exemples touchans d^humauité ^ que les victoires et les conquêtes ^ lesquelles n'oilt souvent attiré de la gloire aux hommes , qu'aux dépens de Thumanité même P
Les deux princes ses fils , déjà accablés des inquiétudes de la craiute , portent encore Tacca-»
DE M. LE DAtfPHÏN. 1^5
blement de la séparation. Meudon^ qui renferme tout ce qu^ils ont de plus cher au monde tj leujr devient un lieu interdit. Une prinççgse ( i ) auguste^ le lien et la joie de la maison royale, et qui donne si heureusement pour Fétat des héritiers à la couronne qu''elle doit porter ^ demande ^ comme une grâce , quHl lui soit permis d^aller partager le péril. Mais la France se refuse à leur tendresse t nous devions assez^ perdre ^ et il ne falloit pas tout risquer.
Cependant tout flattoit encore nos espérances. Une douce sécurité semble toujours précéder les grands malheurs : plus on doit perdre , plus on espère. Les apparences du mal ne sembloient annoncer qu'Hun danger ordinaire : les conjectures de Fart, que Faffection et Thabileté rendoient également éclairées ^ étoient favorables à nos désirs : le coup de foudre qui alloit éclater ^ se cachoit encore sous Féclat trompeur de la nuée. Dieu nous laissoit encore jouir de notre erreur : hélas ! nous sommes toujours à ses yeux les jouets de nos vaines espérances ^ la parole de mort étoit sortie de sa bouche ^ et elle ne deuoit pas re-» tourner à lui'vide. (Is. 55. ii. ) '
Péjà des présages douteux nous Tannoncent :
le mal surmonte les remèdes ; le prince parolt menacé de plus près : soumis à Dieu^ il adore la main qui le frappe : nulle impatience au milieu de ses douleurs : la violence du mal toute seule nous apprend qu^il souffire : on n^'en tire pas même
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