‹ Œuvres complètes de Massillon, evèque de Clermont (volume 3)Chapitre 20 sur 45 · Tome FIL Oraisons ru m» x · texte numérisé non relu

Tome FIL Oraisons ru m» x

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Le roi , pour qui nous prions , passa ^ pour ainsi dire ^ du berceau sur le trône : il ne jouitpoint des avantages de la vie privée^ toujours, utile au souverain ^ parce qu^elle lui apprend à connoitre les hommes ^ et que les hommeis lui apprennent à se connoitre lui**mème.

Mais Dieu qui veille à Tenfance des rois ^ et^ qui en formant leur» premières inclinations^ semble^ &>rmer les destinées publiques ^ versa de bonne beure dans son ame ces grandes qualités qui snp-' pléent aux instructions ^ et que Finstructioa toute seule ne donne pas toujours*

Les troubles d'une longue minorité étant ealmé^ par les soins d'une régente vertueuse et à'wx ministre habile ^ Louis au sortir de ces nuages ^ commence à se montrer à ses.peuples. La jeunesse^, toujours plus aimable ^ ce semble ^ dans les princes ^ cet air grand et auguste ^ qui tout seul annonçoit le souverain ^ la tendresse perpétuelle de la nation pour ses rois ^ tout le rendit maître des coeurs ^ et c'est alors qu'un prince est vérita-' blement roi , quand Tamour des peuples ^ si j'ose parler ainsi ^ le proclame.

La France reprenoit alors cet état florissant y qu'un nouveau règne semble toujours promettre aux empires* Les dissensions civiles l'avoiçnt plus aguerrie et purgée de mauvais citoyens ^ qu'épuisée. Les grands réunis aux pieds du trône , ne pensoieut plus qu'aie soutenir. Les guerres étrangères , et qui n'étoient encore que de nation à nation^ dccupoient la valeur de ses sujets^ sans

DE, LOUIS LE GBllfD, l83

Accabler ses peuples. Heureuse si elle n^eut pas conau depuis toute sa puissance ^ et si en ignorant combien il lui étoit aisé de conquérir ^ elle n^eût pas senti dans la suite tout ce qu^elle pouToit perd

re:

Le mariage de Tinfante d'*Ëspagne avec Louis, yenoit de suspendre les anciennes jalousies ^ que le voisinage ^ la valeur ^ la puissance ^ formment entre les deux nations. Les Pyrénées qui les avoient vues tant de fojs se disputer la victoire , les virent mener en triomphe sur les mèm«s lieux , les gages augustes de la paix. Le lit nuptiid , fut , pour ainsi dire , dressé sur le champ fameux de tant de bataiUes. On j céiébroit^ sans le savoir, la na-issanoe future d^un souverain que ce mariage devoit un jour donner à TËspagne.

Mais ce grand jour ^ qui eu&nta depuis la réunion des deux empires , ne put encore réunir les cœurs.

La régente ne survécut pas long-temps à ht joie d^une cérénaonie , qui fut le fruit de sa sagesse , Fobjet fixe de ses désirs , et qui couronna sa glorieuse administration. Le grand ministre , qui Tavoit aidée à soutenir le poids des affaires , et qui avoit su ^mver la France , maigre k France conjurée contre lui , avoit vu peu auparavant expirer avec lui une autorité , que la France ne souffrit jamais sans jalousie entre les mains d^un étranger , mais que les orages avoient affermie.

Louis se trouva seul, jeune, paisible, absolu,

' 1^4 ■ ORAISON l^rNÈBAB

, puissant , à ^la tête d'une nation belIiqpaeiMe )j maître du cœur de ses sujets et du plus florissant . royaume du monde ^ avide de gloire ^ environné ; des vieux chefs ^ dont les exploits passés sem— bloient lui reprocher le repos où il les laissoit encore. Qu'il est difficile^ quand on peut tout^ de se défier qu'on peut aussi trop entreprendre ! Les succès justifient bientôt nos entreprises. : La Flandre est d'abord revendiquée comme le patrimoine de Thérèse ^ et tandis que les manifestes éclaircissent notre droit ^ nos victoires le décident.

La Hollande ^ ce boulevard ^ que nous avions

élevé nous-mêmes contre l'Espagne ^ tombe sous

nos coups : ses villes devant lesquelles l'iutré-

.pidité espagnole avoit tant de fois échoué ^ n'ont

ipkis de,. mur à l'épreuve de la bravoure frau-*

;çoise^ et Louis est sur le point de renverser en

une campagne l'ouvrage lent et pénible de la

valeur et de la politique d'un siècle, entier.

Déjà le feu de la guerre s'allume dans toute ^'Europe : le nombre de nos victoires augmente celui de nos ennemis^ et plus nos ennemis augmentent ^ plus nos victoires se multiplient. L'Es* .caut ^ le Riiiu ^ le Pô ^ le Ther ^ n'opposent qu'une .foible digue à la rapidité de nos conquêtes. Toute : l'Europie se ligue , et ses forces réunies ne servent . qu'à montrer la supériorité des nôtres : les mauvais ^ succès irritent nos ennemis sans les désarmer : leurs défaites ^ qui doivent finir la guerre , l'é— éternisent i tant de sang déjà répandu nourrît les

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-haities^ loin de les éteindre^ le8l;raités de paix Bè sont que comme Tappareil d^une nouvelle guerre. Munster ^ Simègue , Riswick , où toute la sagesse de TËurope assemUée promettoit de si beaux jours ^ ne forment que des éclairs qui annoncent de nouveaux orages '/ les situations changent et nos prospérités continuent. La mo^ narchie n^avoit pas encore vu des jours si brillans : elle s'étoit relevée autrefois de ées malheurs : elle a pensé périr et écrouler sous le poids de sa propre gloire*

La terre toute seule ne sembloit pas même suffire à nos triomphes. La mer eaccM^e gémissoit sous le nombre et sous la grandeur énorme de nos navires. Nos flottes , qui suffîsoient à peine sous les derniers règnes pour mettre nos côtes à couvert de l'insulte des pirates , portoient partout au loin la terreur et la victoire. Les ennemis attaqués jusque dans leurs ports avoient paru céder à l'étendard de la France ^ l'empire des deux mers. La Sicile ^ la Manche ^ les îles du Nouveau-» Monde, avoient vu leurs ondes rougîes par les défaites les plus sanglantes. Et l'Afrique mème^ encore fière d'avoir vu aiitrefois échouer sur ses côtes ^ la valeur de saint Louis et toute la puissance de Charles-Qiiint ^ ne trouvant plus d'asile sous ses remparts foudroyés , avoît été obligée de venir s'humilier , et d'en chercher un aux pieds du trône de Louis.

Nous nous élevions de tant de prospérités ^ et nous ne savions pas que l'orgueil des empires est

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.toujours le premier signal de leur décadence. Telle fut la grandeur de Louis dans la guerre. Jamais la France nVvoit mis sur pied des armées si formidables : jamais Fart militaire y c'est-à-dire^ Fart funeste d'^apprendre aux hommes à s'exter-^ , miner les uns les autres ^ n'avoit été poussé si loin : . jamais tant de généraux fameux^ et pour ne parler que de ces premiers temps ^ un Coudé , dont le . premier coup-d''œil décidoit toujours de la \ic— .toire^ un Turenne, qui plus tardif en aj^arence u'en étoit que plus sûr du succès^ un Créqui^ plus grand le jour de sa défaite que dans les jours de ses triomphes^ un Luxembourg, qui sembloit se jouer de la victoire^ et tant d'autres ■venus depuis , que nos annales mettront un jour parmi les Guesclins et les Dunois de notre siècle. Mais hélas ! triste souvenir de nos victoires , que nous rappelez -voms? Monumens superbes élevés au milieu de nos places publiques , pour eu immortaliser la mémoire, que rappellerez- vous à nos neveux , lorsqu'ils vous demanderont ^ comme autrefois les Israélites , ce que signifient vos masses pompeuses et énormes? Quando in-r terrogoi^erint vos Jilii vestri^ dicentes : Quid sibi volant isti lapides P ( Jos. 4« 6. ) Vous leur ;;appellerez un siècle entier d'horreur et de carnage : l'élite de la noblesse françoise précipitée dans le tombeau ^ tant de maisons anciennes éteintes ^ tant de mères point consolées , qui pleurent encore sur leurs enfans ^ nos campagnes désertes, et aalieu des trésôrs^qu'elles renferment

DE LOUIS LE &KAND. iSj

dans leur sein ^ n'offrant plus que des ronces au petit nombre des laboureurs forcés de les négliger^ ' nos villes désolées ^ nos peuples épuisés :; les arts à la fin sans émulation^ le commerce languissant: vous leur rappellerez nos pertes plutôt que nos * conquêtes : Quando interrogai^erint vos filU vestri^ dicentes: Qidd sibi volunt isti lapides ? Vous leiu" rappellerez tant de lieux saints profanés • tant de dissolutions capables d''attîrer la colère du ciel sur les plus justes entreprises^ le feu , le sang , le blasphème , Fabomination , et toutes les horreurs qu'^enfante la guerre : vous leur rappellerez nos crimes plutôt que nos victoires : Quando interroga^erint vosfilii vestri^ dicentes : Quid sibi volunt isti lapides ?

O fléau de Dieu ! 6 guerre ! cesserez— vous enfin de ravager Fliéritage de Jésus-Christ? O glaive du Seigneur ! levé depuis long-temps sur les peuples et sur les nations ^ ne vous reposerezvous pas encore? O mucro Dondni! usqiwquo non quiesces? ( Jerem. 47- 6. ) Vos vengeances, 6 mon Dieu ! ne sont-elles pas encore accomplies? Wauriez— vous encore donné qu^une fausse paix à la terre? L''i«nocence de Tauguste enfluit que vous venez d'^établir sur la nation^ ne désarme-telle pas votre bras , plus que nos iniquités ne Tirritent? Regardez-le du haut du ciel , et n'*exercez plus sur nous des chàtimens qui n''ont servi jusquMci qu'^à multiplier nos crimes : O mucro Doniini! usquequo non quiesces P Ingredere in voginam tuam^ refrigerare^ et sile.

^88 oràisonvvnèbke^

Un si long cours de prospérités inouïes ^ qui dey oit un jour nous coûter si cher^ éleva bientôt le royaume à un point de gloire et de magnifi*^ cence ^ où les siècles passés ne Tavoient pas encore vu. La France devint comme le spectacle pompeux de toute l'Europe . Que de maisons royales s élevèrent, demeure superbe de Louis, où toutes les merveilles de TAsie et de Fltalie rassemblées , sembloient venir rendre hommage à sa grandeiu* ! Paris , comme Rome triomphante , js'embellissoit des dépouilles des nations. La cour, à Texemple du souverain , plus brillante et plus magnifique que jamais , se piqua d'effacer Tédat des cours étrangères. La ville , Timitatrice éternelle de la cour , en copia le faste. Les provinces à Fenvi marchèrent de loin sur les traces de la ville. La simplicité des anciennes mœurs changea: il ne resta plus de vestiges de la modestie de nos pères , que dans leurs vieux et respectables portraits , qui en ornant les murs de nos palais , neus en reprochoient tout bas la magnificence. Le luxe, toujours le précurseur de Tindigence, en corrompant les moeurs , tarit la source de nos biens : la misère même , qu'il avoît enfantée , ne put le modérer: la perpétuelle inconstance des ornemens fut un des attributs de la nation : la bizarrerie devint un goût : nos voisins mêmes à qui notre faste nous rendoit si odieux , ne laissèrent pas d'en venir chercher chez nous le modèle ;; et après les avoir épuisés par nos victoires, nous sûmes encore les coiTompre par nos exemples^

DE LOUIS hZ GKAND 189

Cependant chaque jour embellissoit le règnfe de Louis. La navigation^ plus florissante que sous tous les règnes précédens ^ étendit notre commerce dans toutes les parties du monde connu. Des hommes habiles furent envoyés vers les côtes les plus éloignées de Tun et de Tautre hémisphère^ pour prendre des points fixes et en perfectionner les connoissances. Un édifice célèbre (i) s''éleva hors de nos murs ^ où en observant le cours des astres et toute la magnificence des cieux^ on marque au pilote des routes certaines sur la vaste étendue de TOcéan^ et on apprend au philosophe à s^humilier sous la majesté immense de Fauteur de Tunivers. Nos flottes ^ aidées de ces secours , nous apportoient tous les ans , comme celles de Salomou , les richesses du Nouveau-Monde. Hélas ! ces nations insulaires et simples ^ nous en^ voyoient leur or et leur argent, et nous leur portions peut-être en échange , au lieu de la foi ^ nos dérégi emens et nos vices.

Le commerce , si étendu au-dehors , fut facilité au-<ledans par des ouvrages dignes de la grandeur des Romains. Des rivières, malgré les terres et les collines qui les séparoient , virent réunir leurs eaux , et porter aux pieds des mm*s de la capital^ , le tribut et les richesses diverses de chaque province. Les deux mers, qui entourent et qui enrichissent ce vaste royaume , se donnèrent , pour ainsi dire , la main ;; et un canal miraculeux , par la haicÛesse et les travaux in-»

[i] L'Observatoire.

IQO ORAISON FrVÈBRE

compréhensibles de Tentreprise ^ rapprocha ce que la nature avoit séparé par des espaces im^ znenseF.

Il étoit réservé à Louis d^achever ce que les siècles précédens de la monarchie n'^aurcMent même osé souhaiter : c^étoît le règne des prodiges : nos pères ne les avoient pas même imaginés ^ et nos neveux n^en veiTont jamais de semblables :j mais plus heureux que nous ^ Us verront peut-être le règne de la paix ^ de la frugalité et de Tinnocence* Qu'ails n^arrivent jamais au comble frivole de notre gloire, plutôt que de radbeter, au prix des vices et des malheurs où elle nous a précipites !

Il est vrai que les soins de Louis , pour aug^ meuter Téelat et le bon x)rdi« du royaume , ue se proposoient point de boRbes. La ville régnante, J'abord de toutes les nations , et qui rassemble le choix , comme le rebut de nos provinces , vît ce nombre prodigieux d^habitans si différens de moeurs , d'intérêts , de pays , vivre comme un seul homme. La police y ôta au crime la sûreté que la confusion et la multitude lui avoient jusque^-là donnée. Au milieu de ce cahos ré— ^[aèrent Foixire et la paix ;; et dans ce concoiu« innombrable dliommes si inconnus les uns aux autres , nul presque ne fut inconnu à la vigilance du magistrat.

Le royaume entier changea de face comme la capitale : la justice eut des lois fixes ; et le bon droit ne dépendit plus , ou du caprice du juge , ou du crédit de la partie : des réglemens utiles ,

BE LOVld Lfi GRAN0. Cgf

et cpiî tïeTÎendront la jiïrisprudence de tous les règnes à venir, furent publiés,: Fétude du droit frauçois et du droit public se rauima : des sé^ nateurs célèbres , et dout les noms formeront ua jour la tradition des grands hommes qui embel— liront rhistoire de la magistrature , ornèrent nos tribunaux : Téloquence, et la science des lois et des maximes , bnllèrent dans le barreau :; et la tribune du sénat principal devint aussi célèbre par la majesté des plaidoyers publics, que Tavoit été sous les Hortense et sous les Gicéron , celle de Rome.

A quel point de perfection les sciences et les arts ne furent-ib pas portés ? Vous en serez les monumens éternels , écoles fameuses rassemblées^ autour du trône , et qiii en assurez plus Féclat et 1^ majesté , que les soixante vaillans qui en— vironnbient le trône de Salomon ! ( Cant. 3. 7. J L'^émulation y forma le goût : les récompenses augmentèrent Témulation : le mérite qui se multiplioit, multiplia les récompenses.

Quels hommes et quels ouvrages vois — je sortir à la fois de ces assemblées savantes ? des- Phidias , des Apelles ,.des Platons , des Sophocles, des Plautes , des Démostliènes , des Horaces :j des hommes et dès ouvrages , au goût desquels le goût des âges futurs de la monarchie se rappellera toujours? Je vois revivre le siècle d'Auguste, et tes temps les plus polis et les plus cultivés de la Grèce. Il falloit que tout fût marqué au coin de rinmiortalité sous le règne de Louis 5 et que les

tCj^ ORAISON FUNÈBRE

époques des lettres y fussent aussi célèbres que celles des victoires.

La France a retenti long-temps de ces pompeux éloges i; et uous nous sommes comme rassasiés là-dessus de nos propres louanges. Mais le dirai-je ici? en ajoutant à la science , nous avons ajouté au travail et à la maUce: les arts, en flattant la curiosité , ont enfanté ia mollesse : le théâtre plus florissant , mais toujours le triste fruit de Fabondance , de Toisiveté et de la corruption , ou a donné du ridicule au vice , sans corriger les moeurs :; ou a corrompu les moeurs , en rendant le vice plus aimable : la poésie ,' en nous rappelant tout le sel et tous les agrémens des anciens , nous en a rappelé les séductions et la licence : la philosophie a paru perdre du côté de la simplicité de la foi , ce qu'elle acquéroît de plus sur les connoissances de la nature : Téloquence , toujours flatteuse dans les monarchies , s''est aSadie par des adulations dangereuses aux meilleurs princes : enfin la science même de la religion , plus exacte et plus approfondie , et d'où dévoient naître la paix et la vérité , a dégénéré en vaines subtilités ^ et éternisé les disputes. O siècle si vanté ! votre ignominie s' est donc multipliée ai^ec votre gloire/ ( C^ée , 4* ?• ) Mais la gloire appartenoit à Louis^ et Tabus qu'on en a fait, a été notre seul ouvrage. Ainsi éclatoit au loin la grandeur et la réputation de la France , tandis qu'au dedans , elle s'afibi— blissoit par ses propres avantages.

Je ne rappelle ici qu'une partie des merveilles

dont

BE tatfIS LE GRAND. igS

dont vous avez été témoins. Tout ce qui fait la grandeur des emjnres ^ se trouvoit réuni autour de Louis. Des ministres sages et habiles^ ressource des peuples et des rois : nos frontières reculées ^ et qui sembloient éloigner de nous la guerre pour toujours : des forteresses inaccessibles élevées de toutes parts ^ et cpii paroissoient plus destinées k menacer les états voisins ^ qu^à mettre nos état$ à couvert : TEspagne forcée de nous céder ^ par un acte solennel ^ la préséance qù'^elle nous avoit jusque— là . disputée : Rome même désavouer par un monument public ^ le droit des gens violé ^ et Foutrage fait à une couronne ^ de qui elle tient sa splendeur et la vaste étendue de son patri-* moine : enfin le souveraîo lui-même d une répu*blique florissante ^ descendre de son trône ^ d^où ses prédécesseurs OL''étoient pas encore descendus^ quitter ses dtoyens et sa patrie ^ et venir mettre les marques fastueuses de sa dignité aux pieds d(» Louis ^ pour fléchir sa clémence.

Grands é véneinens qui nous attiroient la jalousie bien plus que Tadmiration de l'Europe ! Et desi événemens ^ qui font tant de jaloux^ peuvent bien embellir Thistoire d^un règne ^ mais ils n^as^ surent jamais le bonheur d'un état.

Que manquoit^l dans ces temps heureux à la gloire de Louis ? Arbitre de la paix et de la guerre ^ maître de l'Europe 5 formant presque avee la même autorité les décisions des cours étrangères ^ que celles dç ses. propres conseils : trouvant dans Famour de ses sujets des ressources. Tomt yu. OuAisotis FJ/N9 ^

ig/f^ OBAISON FUNÈBRE

qui en tarissant leui^ biens^ ne pouvoient épuiser leur zèle ^ conservant sur les princes issus de soti sang ^ signalés par mille victoires ^ un pouvoir aussi abvsolu que siu: le reste de ses sujets^ voyant autour de son trône les éufans de ses enfans ^ le père d'aune nombreuse postérité ^ le patriarche ^ pour ainsi dir^ , de la famille royale ^ et élevant tout à la fois ^ sous ses yeux ^ les successeurs des trois règnes suivans. Jamais la succession royale n^avoit paru plus affermie. Nous verrions croître aux pieds du trône les rois de nos enfans et^de nos neveux. Hélas ! à peine en reste-t-il un pour nous-mêmes ;; et il n'^est demeuré qu*'une étincelle dausisraçl. Mais ne hâtons pas ces tristes images que la constance de Louis doit nous ramena dans la suite de ce discours.

Que ces jours de deuil paroissoient loin de nous en ce jotir brilkut où nous donnions des rois à nos voisins , et où TEspagne même , qui avoit ébranlé tant de fois Tempire françois ^ et qui depuiis si long-temps usurpoit une de nos couronnes , vint mettre toutes les siennes sur 1^ tête d'un des petits-fils de Louis !

Ce fut ce grand jour qu'il parut comme un nouveau Charlemagne ^ établissant ses eniànts souverains dans FEurope :; voyant son trône en-» vironné de rois sortis de son sang :; réunissant «encore une fois, sous la race auguste des Francs^ les peuples et les nations :; faisant mouvoir du fond de son palais, les ressorts de tant de royaumes ^ et devenu le centre et le lieu de deux vastes

DE LOUIS LrE GRAND. IqS

xnonarcliies , dont les intérêts avoient semblé jusque-là aussi incompatibles que les humeurs.

Jour mémorable! il est vrai^ vaus ne serez écrit sur nos fastes^ quWec le sang de tant de François que vous avez fait verser : les mallieurs que vous préparier ^ nous ont rendu cette gloire triste et amère : vos dons éclatans ^ en flattant notre vanité ^ ont humiUé et pensé renverser notre puissance. KEspagne ennemie n^avoit pu nous nuire ; PEspagne alliée nous a accablés : nos disgrâces seront éternellement gravées autour de la couronne qu^elle a mise sur la tête d^un de nos princes. Mais si la Castille a vu notre joie tnodérée par nos pertes ^ elle ne verra jamais notre estime pour sa valeur et sa fidélité ^ et notre reconnoissance pour son choix , affoiblie.

J'avoue ^ mes Frères ^ que la gloire des évé— nemens ^ qui embellit un règne , est souvent étrangère au souverain : les rois ne sont grands <|ue par les vertus qui leur sont propres : leurs 'succès les plus éclatans peuvent ne couvrir que des qualités fort obscures , et prouver qu'ails sont bien servis ^ plutôt que dignes de commander.

Mais ici nous ne craignons pas de dépouiller ■Louis de tout cet éclat qui Fenvironnoit , et de ^vous le montrer lui-même» Quelle sagesse! et .quel usage des affaires ! TEurope redoutoit la supériorité de ses conseils , autant que celle de ses armes : ses ministres étudioient sous lui Tart de gouverner : sa longue, expérience mûrissoit leur jeunesse ^ ^t assuroit leurs lumières : les

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négociations conduites par Thabileté^ réussissoient toujours par le secret. Quel bonheur la réputation seule du gouvernement ne promettoit-elle pas à la France ^ si nous eussions su nous contenter de la gloire de la sagesse ? Tous les rois voisins ^ qui en naissant avoieut trouvé Louis' déjà vieilli sur le trône ^ se fussent regardés comme les enfans et les pupilles dW si grand roi : il n^eut pas été leur vainqueur^ mais il était assez grand pour mépriser les triomphes (i)^» et il eût été leur tuteur et leur père.

De ce fonds de sagesse sortoit la majesté répandue sur sa personne : la vie la plus privée ne le vit jamais un moment oublier la gravité et les bienséances de la dignité royale : jamais roi ne sut mieux que lui soutenir le caractère majestueux de la souveraineté. Quelle grandeur^ quand les iniuistres des rois venoient aux pieds de son trône ! quelle précision dans ses paroles ! quelle majesté dans ses réponses ! Kous les recueillions c^me les maximes de la sagesse ; jaloux que son silence nous dérobât trop souvent des trésors qui étoient à nous ^ et ^ s^il m^est permis de le . dire , qu^il ménageât trop ses paroles à des sujets qui lui prodiguoient leur sang et leur tendresse.

Cependant^ vous le savez ^ cette majesté nWoit rien de farouche : un abord charmant ^ quand 11 vouloit se laisser approcher ^ un art d^assaisonner les grâces ^ qui touchoit plus que les grâces

[i] Jam Caesar tantus erat ut posset triuinphos coa* temuere. non.

DE LOUIS LE GKA*D. tg^

mêmes ^ Une politesse de discours qui trouvoit toujours à placer ce qu'on aimoit le plus à entendre. Nous en sortions transportés^ et nous regrettions des momens que sa solitude et ses -occupations rendoieiit tous les jours plus rares. Nation fidèle ^ nous aimons de tout temps à voir DOS rois ^ et les rois gagnent toujours à se montrer -à une nation qui les aime.

Et quel roi y auroit plus gagné que Louis ?

Vous pouvez le dire ici à ma place ^ anciens et .illustres sujets occupés autour de sa personne. Au milieu de vous ce n^étoit plus ce grand roi ^ la terreur de FEurope , et dont nos yeux pouvoîent à peine soutenir la majesté^ c^étoit un maître .humain , facile , bienfaisant , affable : Téclat qui Tenvironnoit ^ le déroboit à nos regards ^ nous no voyions que sa gloire ^ et vous voyiez toutes ses -vertus.

Un fonds d'^lionneur^ de drœture, de probité, de vérité ^ qualités si essentielleis aux ^ois , et si rares .pourtant même parmi les autres hommes : un ami fidèle ^ un époux , malgré les foiblesses qui partagèrent son cœur, toujours reî?^pectueux pour la vertu de Thérèse , condamnant , pour ainsi dire , par ses égards pour elle , Tinjustice de ses engagemens , et renouant , par Festiitie , un lien affoibli par les passions ^ un père tendre, plus grand dans cette histoire domestique , qui ne passera peut-être point à nos neveux , que dans les évén.emens éclatans de son règne, que les histoires publiques. conserveront à la postérité. *î*

JqS ORAISdN FUNÈftKE

Mais ces vertus humaines , que sont-elles devant Dieu^ quand la piété ne les a pas sanctifiées? hélas ! le vain sujet souvent des louanges des hommes et des vengeances du Seigneur. Mais cette gloire si célébrée ^ et qui a fait tant de ja-^ loux ou de flatteurs, à quoi mène-t-elle pour Tétemité , si Ton ne Fa pas rendue à celui à qui seul la gloire est due P à un jugement plus rigoureux , et par Tambition qui toujours y con— duit, et par l'orgueil qu^elle inspire. Destinée terrible, et toujours k craindre pour les plus grands rois surtout , vous n^augmenterez pas le deuil de nos prières ^ et vous ne troublerez pas la paix des offrandes saintes qui reposent sur Fautel , et qui vont solliciter pour Louis , le Père des miséricordes.

Il connut le néant dé la gloire humaine : Et ctgnovit qubd in hù quoque esset labor et ctfflic-* tio spiritûs ^ et il fut encore plus grand par une foi Ixumble et par une piété sincère , que par Téclat de sa puissance et de ses victoires.

SECONDE PARTIE

Xj^oivgtion sainte répandue sur les rois consacre leur caractère et ne sanctifie pas toujours leur personne ^ Tétendue de leurs devoirs répond à celle de leur puissance ;; le sceptre est plutôt le titre de leurs soins et de leur servitude , que de leur autorité : ils ne sont rois que pour être les pères et les pasteurs des peuples : ils ne sont pas

DE LOVIS LE GRAKP. igj)

nés pour eux seuls ^ et les vertus privées , ijui assurent le salùt du sujet toutes seules ^ se tour^ neroient en vices pour le souverain.

C 'est à la sublimité de ces idées primitives ^ que TEcriture rappelle Téloge d'un des plus saints rois de Juda. Il conserva son cœur fidèle à Dieu: Gûbernavit ad Dominum cor ipsius ^ ( Eccli.

49- 3. 4- ) c'^est le devoir essentiel de Thomme. Il renversa les abominations de Fimpiété et tous les monumens de Terreur : Tulit abomînationes impietatis * c^est le zèle du souverain. Il affermit la piété dans les jours de péché et de malice ^ eu Fbonorant de ses faveurs et de sa confiance : In diebus pecccttorum corroborav^it pietatem; et c'est Tcxemple que doit à ses sujets celui qui en est le pasteur et le père.

Louis porta en naissant un fonds de religion et de crainte de Dieu, qtie les égaremens mêmes de Tàge ne purent jamais effacer. Le sang ^de saint Louis et de tant de rois chrétiens , qui couloit dans ses veines ^ le souvenir encore tout récent d'un Père juste :j les exemples d'une mère pieuse^ les^instructions du prélat- irrépréhensible qui présidoit à son éducation ^ d'heureuses inclinations , encore plus sûres que les instructions et le^ exemples^ tout paroissoit le destiner à la vertu comme au ti'6ne.

Mais hélas ! qu'est-ce que la jeunesse des rois ? une saison périlleuse , où les passions commencent à jouir de la même autorité que le souverain , et à monter avec lui sur le trône. Et que pouvoit

aOO ORAlS^N FUNÈBRE

attendre Louis ^ surtout dans ce premier âge ? rhomme le mieux fait de sa cour:; tout brillant d^agrémens et de gloire ^ maître de tout vouloir^ et ne voulant rien en vain ^ voyant naître tous les jours sous ses pas des pUisirs nouveaux qui attendoient à peine ses désirs^, ne rencontrant autour de lui que des regards toujours trop instruits a plaire ^ et qui paroissoient tous réunis ou conjurés pour plaire à lui seul ^environné d^a— pologistes des passions ^ qui souffloient encore le feu de la volupté ^ et qui cherchoient à effacer ses premières impressions de vertu ^ en donnant des titres d^honneur à la licence ^ au milieu d^une cour polie , où la mollesse et le plaisir ont trouvé de tout temps le secret de s''ailîer , et même d'aller de pair avec la valeur et le courage ;) et enfin dans un siècle où le sexe peu content d^ou— blier sa propre pudeur ^ semble même défier ce qui peut en f ester encore dans ceux à qui il veut plaire.

Et cependant de Texemple du prince , quel déluge de mau^ dans le peuple ! Ses mœurs forment bientôt les mœurs publiques : Timitation toujours sûre de plaire et d'^attirer des grâces ^ réconcilie Fambition avec la volupté : les plaisii^ ^ d^ordinaire gênés par les vues de la fortune ^ en facilitent les avenues qï en deviennent la plus sûre route : des écrivains profanes vendent leur pliune à Tiniquité ^ et chantent des passions que le respect tout seul auroit dû ensevelir dans un éternel silence : de nouveaux spectacles s^élèveut

pCfOT en faire des leçons publiques ^ tout devient la passion du souverain.

O rois des peuples ! dit TEsprit de Dieu , vous ^ qui, assis sur votre trône , voyez avec tant de complaigance à vos pieds la multitude des nations ! c^est à vous que j''adresse ces paroles : ad vos ^ 6 reges^sunthisermonesmei. (Sap. 6. 3^ 4:i 5^ lô.) Souvenez-vous que la puissance vous a été donnée d^ en-haut^ que Tnsage en doit être saint, cpmtne Torigine en est sainte ^ quHin jugement très-dur est préparé à ceux qui sont établis pour commander aux autres , et qu'à Tétendue de l'autorité l'abondance du châtiment est presque toujours réservée.

Mais ici les miséricordes étemelles préparées à Louis commencent à se manifester. Dieu le prépare de loin à la vertu en armant les premiers traits de son autorité contre les vices. L'usage barbare des duels , ancien reste de la férocité de nos premiers conquérans , que la religion , et la politesse qu'elle met dans les moeurs , n'avoit pu depuis modérer ^ que tant de rois avoîent vainement condamné , et qui avoit coûté tant de sang à la nation , fut aboli ^ et Louis consacra le comr mencement de son règne , pal* une action qui assure le repos et la tranquillité de tous les règnes à venir.

Oui, mes Frères, dans le temps même que Louis paroissoit encore loin du Seigneur , le Seigneur étoit déjà près de lui : les passions mêmes qui blessent son coeur ^ respectent sa foi. Quelle

ÔOa ORAISON FUNÈBRE

horreur pour ce genre d'hommes ^ quî ne goutetit qu^à demi le plaisir , s'il n''est assaisonné d'^im— piété ^ et qui pai^oissent ne se souvenir de Dieu , que pour le mettre dans leurs affreuses débauches! L^mpie étoit proscrit dès-là qu il étoit connu : la naissance et les services, loin d'assurer rim— punité à l'irréligion , en rendoient le châtiment plus éclatant : les agrémens mêmes de Fesprit ^ séduction dont on a tant de peine a se défendre^ n'en avoient p^s pour. lui, dès qu'il y voyoît luire ime étincelle d'incrédulité. Il ne connoissoit point de mérite dans Thomme qui ne connolt point de Dieu ^ et l'impie , qui dît arîa thème au ciel , devenoit à l'instant pour lui , l'anathème de la terre.

Ainsi se préparoit l'ouvrage de la sanctification de Louis. Mais sortons de ces temps de ténèbres-, si inévitables aux rois , et si ordinaires aux autres hommes :; périssent et soient à jamais effacés de notre souvenir , ces jours qu'il a effacés par ses^ larmes et par sa piété , et que le Seigneur a sans doute oubliés ! Les premières années de la jeu^ nesse des souverains , comme les commencemens de leur naissance, se ressemblent presque toutes: Nemo enim ex %egibus liabuit aliiui natwitatis initium. ( Sap. 7.^ ) Mais si Louis les a suivis dans CCS premières voies des passions , où sont les rois qui aient marché depuis avec autant de grandeur et de fidélité que lui dans les voies de la grâce? où sont même ceux de ses sujets qui vivoient sous s6s yeux, et que leur rang»

BE LOUIS LE. GRAND. Slo3

approclloit du trône P Hélas ! imitateurs la plu- ^rt ^ pour ne pas dire coupables adulateurs de ses foiblesses ^ ils ont peut-être fini par censurer Sa vertu.

Et quelle vertu ! uniforme , tendre , constante. On ne vit point en lui de ces inégalités de piétë si inséparables de Tinconstance des hommes ^ que Tuniformité toute seule lasse ^ que Tennui du vice attire souvent tout seul à la nouveauté de la vertu ^ pour qui Tusage de la vertu redevient bientôt un nouvel attrait favorable au vice; et qui ^ en repassant sans cesse du vice à la vertu y cherchent plus à soulager leur inconstance ^ qu'^à fixer leur infidélité.

Dès la première démarche que Louis eut faîte dans la voie de Dieu ^ il y marcha toujours d'^un pas égal et majestueux. Un jour instruisoit Fautre jour :) et une nuit donnoit des leçon» semblables à Fautre nuit. Uhistoire de sa piétë est Thistoire dWe de ses journées; et hors les événemens inattendus , qui montroient en lui de nouvelles vertus , la vertu du premier jour fut celle du reste de sa vie.

Soins immenses du gouvernement , dont il portoit presque tout seul le poiêf , vous nHnterrompites jamais Fexactitude * ses. devoirs religieux î jamais la vie de la cour ^ toujouts inégale^ parce qu^elle est oiseuse , ne dérangea la respectable uniformité de sa conduite ; et dans un lieu où le caprice et le loisir sont si ingénieux à varier les jours et les momens ^ Louis seu} étoit ï%

ft04 ORAISOrf FVrfÈBK«

point fixe où tous les jours et tous les ihomens se trouvoient les mêmes : vertu rare ^ dans les princes surtout, que rien ne contraint, et en q\ii Finconstance de limaginalion est sans cesse ré-> veillée par le choit et la multiplicité des ressources.

La piété et la bonne foi des dispositions ré-» pondoient à Texactitude des devoirs. Quelle proibnde religion aux pieds des autels ! Avec qud respect venoit-il courber devant la gloire du sanctuaire , cette tête qui portpit^ pour ainsi dire, Tunivers , et que Fâge , la majesté , les victoires rendoient encore moins auguste que la piété ! Quelle terreur en approchant des mystères saints et de cette viande céleste qui fait les délices des rois ! Quelle attention à la parole de vie î et malgi^é les dégoûts et les censures d'une cour éclairée et difficile , quel respect pour la sainte liberté du ministère et pour les défauts même du ministre l II nous en a dit assez pour nous corriger , répondoit— il à ceux de sa cour qui paroissoient mécontens de Tinçtruction. Quelle tendresse de conscience ! quelle horreur pour les plus légères transgressions ! Tout le bien qui lui fut montré , H Taima ^ et s^il n'^accomplit pas toute justice , (y^i qu'oeil© ne lui fut pas toute connue. C^est la destinée des meilleurs rois 5 c'^est le malheur du rang plutôt que le vicp de la personne.

Mais répreuve la moins équivoque d'une vertu solide I c'est Tadversité. Et quels coups , ô mon

Dieu !

DE tOUIS Lï GltAirB. 2o5

Dieu ! ne prépariez-vous pas à sa constance ! Ce grand roi , que la victoire avoit suivi dès le" ber^ ceau ^ et qui comptoit ses prospérités par les jours de son règne : ce roi ^ dont les entreprises toutes seules annonçoient toujours le succès ^ et qui jusque-là ^ n^ayant jamais trouvé d^ obstacle ^ n''a voit eu qu''à se défier de ses propres désirs : ce roi ^ dont tant d^éloges et de trophées publics avoient immortalisé les conquêtes ^ et qui n^avoit jamais eu à craindre que les écueils qui naissent du sein même de la louange et de la gloire : ce roi ^ si long-temps maître des événemens ^ les voit ^ par une révolution subite ^ tous tournés contre lui. Les ennemb prennent notre place : ils n'^ont qu^à. se montrer , la victoire se montre avec eux : leurs propres succès les étonnent : la valeur de nos troupes a semblé passer dans leur camp : le nombre prodigieux de nos armées en facilite la déroute : la diversité des lieux ne fait que diver-» sifier nos malheurs : tant de champs fameux de nos victcrires sont surpris de servir de théâtre à nos défaites : le peuple est consterné ^ la capitale est menacée :; la misère et la mortalité semblent se joindre aux enuemis ^ tous les maux paroisseut réunk sur nous : et Dieu , qui nous en préparoit les ressources ^ ne nous les montroit pas encore ^ Denain et Landreciesétoient encore cachés dans les conseils éternels. Cependant notre cause étoit juste ^ mais Favoit-elle toujours été? et que sais-je^ si nos dernières défaites n'^expioient pas Féquité lome FIL Oblâisovs fum. i8

2o6 ORAISON FUNÈBRE

douteuse ^ ou Forgueil inévitable dé nos anciennes \ictoires ?

Louis le reconnut :; il le dit : Tavois autrefùis entrepris la guerre légèrement ^ et Dieu avoit semblé me Jworiser : je la Jais pour soutenir les droits légitimes de mon petit-Jîls à la cou-^ ronne d'Espagne ^ et il m' abandonne: il me pré^ paroit cette punition que foi méritée. 11 s'^humilia sous la main qui s'appesantissoit sur lui : sa foi ôta inêm« à ses malheurs la nouvell^j amertume que le long usage des prospérités leur donne toujours : sa grande ame ne parut point émue : au milieu de la tristesse et de rabattement de la cour , la sérénité seule de son auguste front ras-r suroit les frayeurs publiques ;n II regarda les châti-» mens du ciel comme la peine de Fabus qu'il ayôit fait de ses faveurs passées : il répara par la plénitude de sa soumission , ce qui pou voit avoir man-* que autrefois à sa reconnoissance. Il s^étoit peutêtre attribué la gloire des événemens ^ Dieu la lui ôte ^ pour lui donner celle de la soumission et de la constance.

Mais le temps des épreuves n'est pas encore fini. Vous Tavez frappé dans son peuple ^ 6 mon Dieu ! comme David; vous le frappez encore comme lui dans ses eiifans : il vous avoit sacrifié sa gloire ^ et vous voulez encore le sacrifice de sa tendresse. Que voiS'-je ici? et quel spectacle attendrissant même pour nos neveux ^ quand ils en liront Fhistoîre? Dieu répand la désolation et la mort sur (outo la maison royale. Que de têtes augustes

DE LO OIS LE GRAND. Soy

frappées ! que d^appuis du trône renversés ! Le jugement commence par le premier-né : sa bonté nous promettoit des jours heureux {; et nous répandîmes ici nos prières, et nos larmes sur ses cendres chères et augustes. Mais il nous restoit encore de quoi nous consoler. Elles n''étoient pas encore essuyées , nos larmes ^ et une princesse aimable (j)^qui délassoikJLouis des soins de la royauté , est eidevée dans la plus belle saison de son âge aux charmes de la vie^ à Fespérance d'une couronne ^ et à la tendresse des peuples ^ qu''elle commençoit à regarder et à aimeribomme ses sujets. Vos vengeances ^ ô mon Dieu ! se préparent encore de nouvelles victimes : ses derniers soupirs soufflent la douleur et la mort dans le cœur de son royal époux (a). Les cendres du jeune prince se hâtent de sVnir à celle de son épouse : il ne lui survit que les momens rapides qu'il faut pour sentir qu'ail Fa perdue ^ et nous perdons avec lui les espérances de sagesse et de piété qui dévoient faire revivre le règne des pieilleurs rois . et les anciens jours de paix et d''iimocence.

Arrêtez, grand Dieu! moiitrerez>vous: encore votre colère et votre puissance contre Tenfant qui vient de naître ? voulez-vous tarir la source de la race royale? et le sang de Charlemagne et de saint Louis , qui ont tant combattu pour la gloire de votre nom , est-il devenu pour vous comme le sang d^Âchab , et de tant de rois im^

(i) Adélaïde de Savoie.

(9). Im Duc de Bourgogne»

'^08 ORAîSOÏTFUNfeBRB

piés dont vous exterminiez toute la postérité? Le glaive est [encore levé ^ mes Frères ^ Dieu ■est sourd à nos larmes ^ à la tendresse et à la piété de Louis. Cette fleur naissante ^ et dont les . premiers jours étoîent si brillans , est moissonnée (i) ^ et si la cruelle mort se contente de menacer celui qui est encore attaché à la mamelle (2) ^ ce reste précieux que Dif*u vouJoit nous sauver de tant de pertes ^ ce n^'est que pour finir cette triste et sanglante scène ^ par nous enlever le seul des trois princes (3) qui nous restoît encore pour présider à son enfance ^ et le conduire ou FaîSer-^ mir sur le trône.

Au milieu des débris lugubres de son auguste maison^ Louis demeure ferme dans la foi. Dieu souffle sa nombreuse postérité , et eu un instant elle est effacée comme les caractères tracés sur le sable. De tous les princes qui renvirounoient , et qui formoient comme la gloire et les rayons de sa couronne ^ il ne reste qu^une foible étincelle sur le point même alors de s*'éteindre. Mais le fonds de sa foi ne peut être épuisé par ses malheurs ; il espère ^ comme Abraham , que le seul enfant de la promesse ne périra point : il adore celui qui dispose des sceptres et des couronnes ^ et voit peut-être dansses pertes domestiques , la miséricorde qui expie et qui achève d^effacer du

(i) Mort du Duc de Bretagne, frère aîné de Louis XV^ arrivée encore peu de jours après.

(2) Le roi Louis XV fut alors à l'extrémité.

(3) Mort 4u Duc de Bçrry» oacl^ du coi Lyouis XY^

DE LOtrtS tE GKAî^O. 209

Kyre de» justices du Seigneur ^ ses anciennes passions étrangères.

Louis conserva donc à Dieu un cœur fidèle :

Guberiiasàt ad Donumim cor ipsins * et c'est là le devoir essentiel de riiomme. Mais jusqu""©!! ne porta-t-il point son zèle pour TEglise ^ cette vertu des. souverains^ qui n"* ont reçu le glaive et la puissance ^ que pour être les appuis des autels et les défenseurs de sa doctrine? TuUt abominor tiones invpietatis.

Ici les é vémens parlent pour moi \ et les plaintes séditieuses de Fhérésie chassée du royaume ^ qjû ont si long-temps retenti dans toute l'Europe ^ et les clameurs dés feux prophètes dispersés ^ qui sonnoient partout , à Texemple de lem-s pères, le signal de la guerre et de la vengeance contre Louis , ont feit avant nous Féloge de son zèle.

Spécieuse raison d'état , en > ain vous opposâtes à Louis les vues timidiss de la sagesse humaine : le corps de la monarchie affoibli par Tévasion de tant de citoyens 5 le cours du commerce ralenti , ou par la privation de leur industrie , ou par le transport fm^tif de leurs richesses ; les nations voisines , protectrices de Fhérésie , prêtes à s'armer pour la défeadre. Les périls fortifient son zèle ^ Fœu vre de Dieu ne craint point les hommes r il croit même affermir son trône en renversant celui de Ferreur : les temples profanes sont détruits^ les chaires de séduction abattues;; les prophètes de mensonge arrachés des troupeaux qu'ils séduisoient^ les asseuibléeç étrangères réunies à

aïO OKillSOlf FITNÈBK»

rassemblée des fidèles. Le mur de sëparafkxi été : nos frères viemient retrouver aux pieds de nos auleLs , avec les tombeaux de leurs ancêtres ^ les titres domestiques de la foi dout ils avoieut dégénéré : le temps ^ la grâce , l'instruction^ achè-^ vent peu à peu un changement dont la force n^obtient jamais que le* apparences^ et Terreur^ qui née en France sembloit y avoir jeté des racines, étemelles:; et cette zizanie^ qui tant de fois avoît pensé étouffer parmi nous le bou grain ;; et riié— résie ^ depuis si long -temps redoutable au trône ^ par là force de ses places , par la foiblesse des^ règnes précédens forcés à la tolérer ^ par un délugis^ de sang françois qu'acné avoit fait verser^ par leuombre de ses partisans^ et parla science orgueil-^ leu3e de ses docteurs ^ par Tappui de tant de nations-^ et même par T^ncien souvenir et Tinjus— tice de cette journée sanglante^ qui devroit être effacée de nos annales ^ que la piété et Thumanité désavoueront toujours ^ «t qui^ en voulant Pécraser sous un de nos derniers rois ^ ranima sa force «i sa fureur ^ et fît ^ si je Pose dire ^ de son sang ^ la semence de nouveaux disciples^. Thérésie ^ à Fabri de tant de remparts^ tombe au premier eoup que Louis lui porte ^. dîsparolt , et est réduite ^ ou à se cacher dans les ténèbres d^où elle -étoît sortie^ ou à passer les mers^ et à porter, avec ses faux dieux ^ sa rage et son amertume dans les contrées étrapgères.

Heureuse si la soujuission eût précédé les châtimens^ si au lieu de céder à Fautorité , elle

DK LOVi^ LE GRA]ïYll.r 2If

n'eût cédé qu'à la vérité ^ et si ses sectateurs ^ contens la plupart dVbéir en apparence au sou<* Terain , n'^eussent tiré d autre avantage du zèle de Louis ^ que de laisser à leurs en&ns et à leurs neveux^ le bonheur d'obéir aujourd'hui à l'Eglise I Mais enfin la France^ à la gloire étemelle de Louis ^ est purgée de ce scandale ^ la contagion ne se perpétue plus dans les familles ^ il n- y a plus parmi nous qu'un bercail et un pasteur^ et si la crainte fit al<H*s des hypocrites ^ Finstructioiv^ a fait depuis^ de ceux qui sont venuS' après eux^ de véritables fidèles.

Aussi^ sous quelque couleur que Terreur cherchât à reparoltre^ elle réveilloit également le zèle et la piété de Louis. Vaines idées de per--^ fectîon ^ qui ^ sous prétexte d'élever l'homme jusqu'à Dieu ^ le lai^rsiez tout entier à lui-même j et lui faisiez de la pureté sublime de sa vertu j la sûreté de son libertinage ! nouveau système d'oraison^ si inconnu à la simplicité de la foi^ et qui mettiez l'acquiescemenl oiseux et le fana-^ tisnie de vos prières à la place des devoirs et des violences de l'Evangile ! doctrine impie et ridicule y qui cherchiez à persuader en secret j que la prière , qui seule nous obtient la grâce de surmonter les tentations ^ . nous donne elle^ même le droit d'y succomber sans crime ! Louis eut horreur de vos blasphèmes ^ il arma le zèle de l'Eglise contre les pièges mystérieux que voua tendiez k la piété 5 et le grand évé(£ue (i), qui ^

(i) M. de Ftiuiéloa } archeyê(^ue de Gambray.

21^ 'oraison fùnAbrê

pour démêler vos illusions , sVn et oit presque laissé éblouir ^ plus séduit par son amour pour la prière , que par les fausses maximes qui en abusoient ^ se joignit à la voie unanime des pasteurs contre lui même ^ laissa un exemple à Tépiscopat ^ qui sauveroit à TEglise bien des scandales s"*il étoit imité ; et changea ^ par la candeur et la promptitude de sa soumission .

les éclairs et les foudres de FEglise qui le me— naçoient , en une pluie abondante de grâces et de bénédictions pour lui: Fulgura in plny^iant Jecît. ( Ps. i34« 7« )

Mais Thomme ennemi veille toujours pour semer des scandales dans le champ du Seigneur. La vérité a triomphé de Thérésie et du fana—., tisme^ mais la paix que nous attendions n''est point encore venue : Expectai^imus paçeni ^ et nonerat bonum. ( Jerem. 8. i5. ) Les mystères de la grâce , où Forgueil de Tesprit humain a si souvent échoué, échauffent de nouveau lès esprits : les pasteurs de FEglise, qui, toujours unis entré eux , ne devroient jamais prendre les armes que contre les ennemis du dehors, se divisent^ comme s^îls avoient des intérêts et des espérances différentes : les esprits s\nigri5sent , les disputes s'animent ^ ce n^est partout que trouble et que confusion. Grand Dieu ! à quoi aboutiront ces dissensions funestes? tJu siècle entier de contestations né devroit-il pas en avoir enfin ralenti la fureur ? Les troupes des Philistins ao^s environnent ^ au Leu de nous réunir pour

l»E LOUIS LE GÏIAWD. ^ ai3

repousser les infidèles , c^est nous-mêmes qui leur fournissons des prétextes spécieux d''insulter aux armées du Dieu vivante Mais laissons une matière dont le seul récit ne peut qu''afflîger les enfans jde FEglise qui ont quelque amom* pour cette jnère commune des fidèles : il suffit à mon sujet de dire que Louis n^eut rien tant à cœur ^ que de voir la concorde et Funion régner parmi les pasteurs^ la foi maintenue dans la pureté^ les fidèles point partagés entre Paul ^ Apollon ^ ou Céphas , mais uniquement attachés à Jésus-Christ et à son Eglise ^ et que c^étoit là constamment le but de toutes ses démarches. Dieu ne lui a pas donné la consolation , avant de mourir , de "voir finir nos tristes dissensions ^ mais avec quelle douleur les voyoit — il se perpétuer dans son royaume ! Les malheurs de l'état le trouvoient constant : les troubles de la religion flétrîssoient son coçur ^ et effaçoient raugusté sérénité de son visage^ et dans le lit même de sa douleur et de sa mort , comme un autre Théodose mourant , les maux de PEglîse Toccupoîent plus , le touchoient plus , que les horreurs de la mort dôat il étoit environné : Qui cùni jam corpove sohe^ rctur ^ magis de statu Eccïesiarum ^ quàm de suis periculis angebatur^ ( S. Ambr. in orat* funeb. Theod. )

Tout ce qui pou voit avancer les intérêts de la religion ; deVenoit un intérêt d'état pour hû. Avec quelle magnificence ouvroit-il son royaume

^l4 ORAISON FUNÈBRE

et ses trésors ^ à un roi ( i ) et à une reine pieuse qui , pour avoir voulu faire remonter la foi sur le trône de leurs ancêtres , eu avoient été eux— mêmes chassés ? Une nation vaillante ^ mais aussi orageuse que la mer qui Tenvironne ^ et accoutumée à donner de semblables spectacles à l'Europe ^ s^ébranle ^ s'^agite , se soulève, et jette hors de son sein ces sacrés dépôts. Louis , seul de touâ lés souverains , que cet outrage intéressoit tous , court au-devant d'yeux , les essuie du naufrage , offre un asile à la religion et à la royauté fugitives^ s'^arme pour venger la majesté des rois et la sainteté de la foi, foulées aux pieds en leurs personnes ;) attire sur ses états les fureurs d^une ligue redoutable , et les calamités d^une. longue guerre qui n''a pensé finir qu'^avec la monarchie 5 et s^il n^a pas eu la gloire de leur rendre leur couronne, il a eu le mérite d^ exposer la sienne.

Mais si son zèle pour la défense de la foi sembloit croître et se ranimer avec son grand âge , rappelez-vous quels furent ses soins pour le rétablissement de la piété en ces jours de péché et de malice : Corroboravit pietatem in diebus peccatorum / et c^est Texemple que doit le pasteur et le père de ses sujets.

Vous le savez , mes Frères ^ la source de la régularité et de la pureté des mœurs publiques -, est toujours dans le zèle et dans la sainteté des évêques, établis pour être la forme du troupeau,

(i) he roi Jacques II et la reine sa femme « cbas&és fi'AugUtcire et réfugiés en France.

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