‹ Œuvres complètes de Massillon, evèque de Clermont (volume 3)Chapitre 21 sur 45 · DE LOUIS LE GRAND. SID · texte numérisé non relu

DE LOUIS LE GRAND. SID

pour le sanctifier et pour le conduire : aux soins et aux exemples des premiers pasteurs est presque toujours attaîfché le salut ou la perte des fidèles. Pénétré de cette vérité , quelles fiirent les attentions de Louis à choisir des ministres irrépréhensibles ! quelles- précautions ! quelle dér licatesse de conscience ! Les témoignages les plus surs ^ les plus publics ^ pouyoiènt à peine suffire pour le rassurer dans ses choix. Plus efirayé que flatté de ce droit brillant attaché à sa couronne ^ il le regarda comme Técueil des rois^ et le fardeau le plus pénible et le plus dangereux de la royauté. Les brigues , la faveur , la chair et le sang , n'*étoient pas im droit auprès de lui ^ pour posséder les places de TEglise , qui est le royaume de Jésus-Christ. Les services mêmes^ la naissance ^ la longue suite d^ancêtres ^ ne lui paifoissoient pas une vocation suffisante au sacerdoce de Melchi-i sédech , qui n^avoit point de généalogie. Il étoit vivement persuadé que Fépiscopat n^toit pas une faveur temporelle^ destinée à gratifier les familles^ mais un don céleste desthié à honorer FEglise ^ en lui donnant des ministres capables d'^honorer leur ministère ^ et Texactitude de sa religion et de son zèle là-dessus , alla peut-être quelquefois plus loin même que celle des règles.

Il vouloit que la puissance de son règne ne servit qu''à établir le règne de Dieu suV ses peuples. Quelle joie quaiid il voyoit quelqu^un de sa cour revenir des égaremens des passions , et mener ivtïe vie conforme à la sagesse et à la piété de la

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sienne ! c^ëtoît pour lui comme une nouv^^lle conquête ajoutée à ses anciennes Tictoires. La vertu n^ëtoit plus un titre <fe dérision a la cour : c'*étoit elle qui remplissoit les premières places ^ elle qui étoit comblée d'^honneur ^ elle enfin quifrayoit Taccès au trône et à la confiance du sou-» \eraiu.

Jours fortunés ! vous deviez ramener parmi nous le règne de la piété et de Tinnocence ^ et cependant jamais la malice n''a plus abondé ^ et les faveui^ royales , accordées à la vertu , n'en ont peut-être rendu que les apparences estimables. Siècle pervers ! tout coopère donc à ta perte ! Si le prince oublie Dieu ^ il afiermit et perpétue les^ vices : s'il favorise les justes , il multiplie les hypocrites.

Mais enfîii ^ Louis contraignit les œuvres de ténèbres à se cacher ^ et à ne plus insulter à la lumière : le désordre ne fot plus un bon air^ et s'il n'en arrêta pas le cours ^ il en ôta du moins Tosteutation et le scandale.

La licence d'un théâtre étranger y où ^ k la honte des mœurs publiques et de la politesse de la nation ^ les plus grossières obscénités assem-» bloient les grands et le peuple^ où le vice parloit un langage dont notre langue même rougit ^ et où le sexe lui-même venoit publiquement applaudir à des indécences qui étoient comme des insultes solennelles faites à sa pudeur: cette licence fut proscrite , et les débris de cette scène impure élevèrent à la piété de Louis un monument plus

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immortel que les murs renversés de tant de vDles conquises nVn avoient élevé à sa gloire.

En renversant les écoles du vice , quelà asiles ïi'*érigea-t— il point à la piété ? Vous rapprendrez à nos neveux , édifice auguste (i) , où la valeur réfugiée consacre aux pieds des autels les restes tronqués et languissans d'aune vie tant de foiâ exposée pour Fétat ! Vous rapprendrez encore ^ maison sainte (q) ^ où la naissance et la pauvreté dotées sauvent également Finnocence du sexe des périls ^ et sa noblesse de la honte et de rin-< digence !

Que d^établissemens pieux vois-je s^élever sous son règne ^ au milieu de la capitale et dans les provinces ! Le règne de Dieu croît et s''étend avec celui de Louis. Les jeunes ministres du sanctuaire reprennent dans des maisons saintes^ que chaque pasteur élève à Tenvi , ce premier esprit de science , de ferveur ^ de discipline ^ si déchu du temps de nos pères» Les forêts mêmes se repeuplent de solitaires ;; et comme au temps des Machabées , plusieurs descendent dans le désert (3) , pour y chercher le jugement et la justice^ parce que les maux et la corruption avoient inondé ^ et que Dieu n^étoit plus connu au milieu des villes : Tune descenderunt muJti quœr entes judicium et justitiarn in desertum ^ quoniam inundaverant super eos mala, ( i. Macc. 2. 29.

[1] Hôtel des Invalides.

[2] Maisoa de Saint-Cyr.

[3] I^ Trappe et Scpt-Fons.

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3o. ) Des ouvrages infinis remplis de doctrine et de lumière ^ paroissent pom* aider à la piét^ des fidèles. Nos neveux , qui , en remontant , retrouveront dans ce siècle les premiers monumens de la science et delà piété renouvelées^ béniront le règne de Louis ^ recevront la grâce que nous avons rejetée ^ et puiseront dans ces secours ^ dus à ses soins et transmis d'^àge en âge ^ les règles des mœurs ^ la justice et le salut^ que nous n^avoas pu trouver même dans ses exemples.

Qu^étoit-il réservé à une piété si fidèle à Dieu ^ A zélée pour l'Eglise, si utile aux peuples, quWe couronne de justice encore plus éclatante que celle qu'il avoit reçue de ses ancêtres , et une mort encore plus glorieuse à la grâce ^ et plus héroïque que sa vie ?

Non , mes Frères , la source du véritable héroïsme et de Télévation des sentimens , est xlans la foi : le monde n''a jamais fait que de faux héros ^ et la mort , qui nous montre toujours tels que nous sommes , découvre enfin en eux , ou une foiblesse de timidité qui les déshonore^ ou une ostentation de fermeté , encore plus foible et plus méprisable que leur frayeur , parce qu'elle est plus fausse.

Louis meurt en roi , en héros , en saint. Un soudain dépérissement ébranle d'abord les fondemens, ce semble, inaltérables d'une santé que Fàge , les afflictions et les soins laborieux d'un long règne av oient jusque-là respectée. D avoit vécu au-delà de Tàge des rois ^ et elles nous pro^

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toeltoît encore une vie au-delà du cours ordinaire de celle des autres hommes : il avoit vu naître nos pères ^ et il semble que nous comptions que cMtoit à nos neveux à le voir mourir. Tout ce qui nous flatte ^ nous paroit toujours devoir être éternel.

Mais Dieu , dont le règne seul ne finit point ^ et qui avoit déjà empreint au-dedaus de lui les caractères incfiaçables de la mort , les cachoit encore aux lumières de Fart et aux vaines espérances d'une cour que rexcellence du tempérament rassuroit encore. Mais enfin le secret de Dieu se déclare : la mort cachée au — dedans ^ laisse voir au-dehors des signes toujours trop iiifaillibles^ qui Taunoncent : ou ne peut plus la méconuoitre ^ sa lenteur augmente encore les horreurs de FappareiL Louis seul la voit dW oeil tranquille. Au milieu des sanglots de ses an^ ciens et fidèles serviteurs^ de la consternalion des princes et des grands , des larmes de toute sa cour , Louis trouve dans la foi une paix ^ une fermeté ^ une grandeur d'ame ^ que le monde n'a pas encore donnée. Pourquoi pleurez-^ous , ditil à un des siens ^ que les larmes abondantes d''une douleur moins circonspecte lui font remarquer : £i\^iez-^ous cru que les rois étoient itnmortels ?

Ce monarque environné de tant de gloire, et qui voyoit autour de lui tant d^objets si capables de réveiller ou ses désirs ou sa tendresse , ne jette pas même un œil de regret sur la vie : il ae lui reste pas même ces incertitudes qui

montrent encore la vie au mourant^ et qui mêlent .du moins aux tristes saisissemens de la crainte^ les douceurs de Tespérance. Il sait que son heure est venue et qu^il n^ a plus de ressource 5 et il ^onserve^ dans le lit de sa douleur^ cette majesté^ cette sérénité ^ qu'ion lui avoit vue autrefois aux fOurs de ses prospérités sur son trône : il règle les affaires de Fétat^ qui ne le regardent déjà plus^ av.ec le même soin et la même tranquillité ^ que s^il commençoit seulement à régner^ et la vue sûre et prochaine de la mort ne lui donne pas ce dégoût et cette horreur de penser à ce qu^on va quitter ^ qui est plutôt un désespoir secret de le perdre , qu^une marque que Ton ne Faime plus. Les sacremens des mourans n'^cnt pas autour de lui cet air sombre et lugubre qui dWdiuaire les accompagne^ ce sont des mystères de paix et de magnificence. Et ce n^est pas ici un de ces momens rapides et uniques où la vertu se rappelle tout entière ^ et trouve dans la courte durée de Peffroi du spectacle la ressource de sa fermeté : les jours vides et les nuits laborieuses se prolongent ^ et Tintrépidité de sa vertu semble croître et s'^affermir sur les débris de son corps terrestre. Qu'ion est grand ^ quand on Test par la foi !

La vue fixe et assurée de la mort ^ soutenue durant plusieurs j>urs sans foiblesse ^ mais avec religion *^ sans philosophie ^ mais avec une majes-* tueuse fermeté ^ ne voulant exciter ni Patten— drissement ^ ni Tadmiratiou des spectateurs j ne

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cKerchant ^ ni à les intéresser à sa perte par ses regrets^ ni à s^attirer leurs éloges par sa constance ^ plus grand mille fois que s^ïl eut affecté de le paroltre. Accourez à ce spectacle ^ censeurs frivoles et étemels de sa vertu , et qui aviez traité peut-être sa piété de foiblesse ^ et voyez si la vanité toute seule ne se feroit pas honneur de tout -ce que la grâce opère de grand en Louis dans ces daniers momensP Mais la vanité n''a jamais eu que le masque de la grandem* : c^est la grâce qui en a la vérité.

Il assemble autour de son lit ^ conune un autre David mourant , ehargé d^années , de victoires et de vertus^ les princes de son auguste sang et les grands de Tétat. Avec quelle dignité soutient-il le spectacle de leur désolation et de leurs larmes? Il leur rappelle^ comme David, leurs anciens services: il leur recommande Tuniou, la bonne intelligenoe , si rare sous un prince «nfantij les iatérèts de la monarchie, dont ils H>nt Fornement et le plus ferme soutien : il leur demande , pour son fils Salomon et pour la foiblesse de son âge , le même zèle , la même fidélité qui les avoit toujours si fort distingués sous son règne. Jamais il n''a paru plus véritablement roi : c''est qu^il Tétoit déjà dans le ciel ^ et que le règne du juste est encore plus glorieux que celui des rois de la terre.

Enfin, le jeune Salomon , Tauguste enfant , est appelé. Louis offre au Dieu de ses ancêtres ce reste pi:écieux de sa maison royale^ cet enfant

sauvé du débris ^ qui lui rappelle la perte encore récente de tant de princes , et que ses prières et sa piété ont sans doute conservé à la France, Il demande pour lui à Dieu ^ comme David pour son fils Salomon ^ un cœur fidèle à sa loi ^ tendre pour ses peuples , zélé pour ses aut|&ls et pour la gloire de son nom : Scdomoni quoque fdio meo da cor perfectum ^ ut custodiat manc data tua, ( i. Par, ag. 19. ) Il lui laisse pour dernières instructions ^ comme un héritage encore plus cher que sa couronne ^ les maximes de la piété et de la sagesse. Mon Jils , lui dît-il , vous allez être un grand roi } mais souvenez-vous que tout votre bonheur dépendra d'être soumis à Dieu ^ et du soin que vous aurez de soulager vos peuples. E{fitez la guerre } ne suiviez pas là-dessus mes exemples^ soyez un prince paci-^ Jique : craignez Dieu^ et soulagez vos sujets. Il lève les mains au ciel , comme les patriarches au lit de la mort ^ et répand sftr cet enfant ^ avec ses vœux et ses bénédictions ^ des larmes qui échappent k sa tendresse, ou à la joie qu'ail a d'aller posséder le royaume de Fétemité qui lui' est préparé.

Retournez donc dans le sein de Dieu d'où vous étiez sortie , ame héroïque et chrétienne ! votre cœur est déjà où est votre trésor. Brisez ces foîbles liens de votre mortalité , qui prolongent vos désirs et qui retardent votre espérance : le jour de notre deuil est le jour de votre gloire et de vos triomphes. Que le^ anges tutélaires de

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