‹ Œuvres complètes de Massillon, evèque de Clermont (volume 4)Chapitre 11 sur 59 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Xj^obgueil a été , de tout temps la plaie la plus dangereuse de Thomme. Né pour être grand et n^aitre de toutes les créatures^ il a toi^jours cou?' serve au dedans de lui ces premières impressions de son origine. Trouvant sans: cçsse dans son ççeiir , je ne sais quels siçntimens secrets de. s^ propre excellence i, que sa chute n'*a point effacés^ il se prêta d^abord à des penchans si doux : il ne chercha plus qu"*à s'*élever de degré ei;i degré ; et ne rencontrant rien ici-bas qui pût satisfaire la grandeur d'une amCij laquelle n*'avoit été créée <jue pour régner avec son Dieu , il monta jusques au-dessus des nuées , et se plaça à côté du Très^ Haut : de là Fhomme se fit rendre les honneurs divins^ Thomme se rendit à Thomme même, et univers adora ^ comme ses auteurs , des insensés que Tunivers avoient vus naître , et qni étoient Venus tant de siècles après lui.

L^INCARWATÏOPr;

de gloire et de majesté , qi!**©!!. a'*eut ptï lô mé^- GODQoitreP

Cependant: rien dé prias obscur aux yeux des sens ^ que ce qui se passe aujourd'hui à Nazareth. La sainte FiUe ^ préférée à toutes les autres filles de Juda ^ et dans le sein de qui sVpére le secret ineffable de rabaissement d'uaDien ^ n^a rien qui la distingue dans sa tribu ^ que sa. pudeur et son 'innoc^iee. L'^éc^tdu sang qu^eUe tire de David<^ est obscurci par la bassesse de sa fortune : son. obscurité a presque fait oublier son origine. Les^ cieux ne sWvrentpas^ comme autrefois sur le tnont' Sifiaï^ pour frayer* une route de lumière au Dieu^ qui descend sur la terre : lés anges ne- ^environnent pas pour annoncer y aux hommes^ son avènement* au bruit' des éclàîrs et des trom-^ pettes : les montagixes ne retentissent -pat» : dés ^nuées- de gloire ne s''abaissent pas pour enfanter le juste : la maison, même de Marie ne s'^ébranlèpas j-usqu^aux fondemens ^ comme un autre Cenade ^ pour marquer là sainte horreur dont ell^ ^t saisie à la présence dû. Dieu qu'elle reçoit. Un seul aiYoyé du ciel,, invisible à tous les hommes^ apparolt à Marie dans le- silence, sousla simplicité d'une forme humaine , comme gour honorer^ lui-même , en cachant sa gloire , Ta— néantissement du Dieu dont il est le ministre. [Nazareth, la plus méprisable viU<s dé ludâ,. et d'où l'opinion publique étoit \, qu'il ne pouvoit. rien sortir qui fit honneur à là Jûdée^ Nazareth, dis-j® î ^^ ^® jnystère se cousomjme , n'^ est pas

phis instruite que Jérusalem. Joseph lui-mêmeiguore le secret de Tambassade céleste ;j et le réduit^ où Marie es^ cat-hée^ est le seul confident d^un prodige où le monde entier a tant de part. Dans tous les autres mystères^ les abaîssemens du- Verbe sont mêlés d'éclat et de grandeur : ici tout est obscur ^ rien ne parle aux sens ^ parce qu^ici: le destin de la sagesse divine est d"*en corriger les erreurs ^ et de substituer les nouvelles vues de la £oi^ aux anciennes iUusions de la sagesse humaine. En effet , mes Frères , jusque— là les hommes aToient cru que les prospérités, temporelles étotent . des faveurs du ciel :) que la réputation étoit tm bien solide :; que les grands talens étoient. d'heu— reux regards d'ua Dieu favorable ;; que les dîs^ linctîons du rang et de h. naissance , avoîent un éclat véritable ^ et n'*étoient pas indignes des soins et de Testime des hommes. Mais dans ce mystère, la sagesse de Dieu nous découvre un nouvel ordre de choses: elle étale k nos yeux un monde nouveau tout spirituel ^ de nouveaux biens , de nouveaux honneiurs., une gloire iiouveliè : et réformant nos ^ugemens^ eUe nous apprend que IMnnocence et la vertu sont les seules richesses de Phomme ^ que tout le mérite de Tame fidèle est caché dans son; cœur ^ qu'Hun seul degré de charité élève plus haut le chrétien , que Fempire du monde entier^ quela patience , Tfamniltté-, la douceur, sont les plus, grands talens dW disciple dé Jésus-Christ^ quese vainci:0 soi-même sous les yeux de Dieu seul , ^t une gloire plussoUde et pW iiomortelle, que?

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la conquête des province^ et des royanmes^ et (ju''eDfîa ^ la grandeur qui est hors de nous , n'est qu'un prestige qui nous joue ^ et qu'on n'est grand qu'autant qu'on est saint.

Or, mes Frères, n'est-ce pas là encore aujourd'hui une sagesse inconnue au siècle? Dei sapientiam^ quam nemo principumhujus scecuJi cognoy^it. Où sont ceux qui regardent avec deç yeux chrétiens le vain spectacle de la gloire humaine, et qui réservent toute leur admiration pour les dons de la grâce et le mérite de la sainteté ? Qui s'attire plutôt nos hommages ^ ou un ambitieux , qui, à la tète d^un peuple d'hommes armés , remporte des victoires , et rempUt l'univers du bruit de son nom et de sa vanité ;; ou un juste environné de sa seule innocence, qui sait souffrir ime injure , soutenir une humiliation , étouffer un ressentiment ;; qui sait combattre et vaincre pour le ciel? Par où. cherchons-nous à nous distinguer nous-mêmes de nos frères? est-ce par une charité plus vive ^ par une foi plus abondante ;; par une conscience plus pure ^ par une fidélité plus inviolable à tous nos devoirs ? Hélas ! nous nous élevons d'une naissance illustre , comme si la gloire de nos ancêtres nous appartenoit , et qu'elle ne devînt pas un opprobre et une roture pour nous , dès que nous portons un nom vide de leurs vertus, ^ous comptons nos titres et nos exploits militaires , comme des distinctio^ns glorieuses , qui nous élèvent au-dessus des autres hommes^ et pous ne voyons pas que le hasard , 1^ (aveuf , la

téalérité^ les conjonctures^ ont eu plus de part à ces honneurs ^ que le devoir et la vertu. Nous nous parons des dignités éminentes qui nous distinguent dans notre peuple^ et nous ne comprenons pas que les plus grandes places sont de plus grands écueils , et qu^elles multiplient nos devoirs ^ sans augmenter notre mérite. Nous nous glorifions de la supériorité de nos lumières et de nos talens ^ et nous ignorons que les connoissances les plus TBStes de Tesprit humain sont des hunières puériles^ si elles se bornent aux choses présentes ^ et nous font perdre de vue les étemelles. Oui, mes Frères, les grandeurs et les distinctions de la grâce et de la foi , ne touchent personne : ce qui est étemel , aous le regardoBS comme s^il n^étoit pas. Mais qu'^importe au chrétien d^étre obscur ou de briller aux yeux des hommes , puisqu^il n'est réellement que ce qu'il est devant Dieu , et que la foi nous dépouille de tout ce qui est hors de nou;^ , et ne voit de nous que nous— mêmes ?

Cependant, le second caractère de Forgueil humain est cette foiblesse qui ne compte pour rien le mérite de la vertu même, tandis qu'il est Caché , et qui ne hait du vice que la confusion et l'opprobre ^ comme si le vice et la vertu n'étoient que des opinions , et que l'homme ne put être grand ou méprisable que dans l'idée des autres hommes.

Or , l'anéantissement du Verbe dans ce mystère , confond cette vaine attention aux juge- •soeqs humains* Et certes le Fils de Dieu na

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descendoit sur la terre , que pour glorifier sou Père^ et reprendre dans le cœur des hommes ^ les I]om«mages que les créatures lui a voient ravis. Ce dessein demauduit^ ce semble ^ qu'ail se montrât à eux dans toute sa gloire ^ resplendissant comme sur le Tliabor , et qu'il leur parût aussi glorieux et aussi digne de leurs hommages^ qvCil se laissa voir alorç aux disciples enchantés de la douceur de ce speQtacle. Cest alors qu'il eut tout attiré après lui i^ et que Jérusalem incrédule n'eut pas vu ses citoyens se partager sur la vérité de ses prodiges^ et sur la sainteté de sa doctrine et de son ministère^ Kéabmoins^ ce n'est pas par l'éclat et la nuijesté'iy qu'il veut triompher de nos coeurs ^ c'est par lef; humiliations et les opprobres: il cache tout ce qu'il est ^ il ne donne pas sa gloire à un autre ^ notais il la dérobe ^ pour ainsi dire , à liM-mème. Rien 4? ce qu'il avoit de grand dans le sein de son Père ^ ne raccompagne ^ux yeux des sens dans cel^i 4^ Marie ^ sa puissance se change en foiblesse^ sa sa-^ gesse infinie n'est plus qu'une raison naissante et enveloppée \ son immensité paroit renfermée dans les bornes d'un corps mortel ^ l'image de la substance du Père est cachée sous la vUe forme d'ps-< clave ^ son étemelle origine commence à compter des temps et des momens ;; enfin ^ il paroit anéanti dans tous ses titres.

Aussi ^ dès qu'il paroUra dans la Judée ^ l'incrédulité vvi lui disputer la suprême autorité de £on sacerdoce : Quel est celiar<i ^ dira-t-on ^ ifui vient remettre les péchés P ( Luc. 7. 49* ) l<ft

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^i^mtë dés puissances de la terre refusera de le reconnoître pour roi ^ et on lui fera payer le tribut Comme à un esclave. La prudence de la chair prendra sa sagesse divine pour une folie ^ et ses proches eux-mêmes le regarderont comme un insensé^ Quoniam infurorem versus est. ( Marc. 3. 2 1 . ) liVnvie le dégradera de sa naissance divine^ et ses citoyens vont publier qu'oïl n''est que le fils c?9 Marie et de Joseph. Enfin ^ un faux zèle lui ravira rélernité de sa durée ^ et il sera presque lapidé^ pour avoir osé dire seulement qu''il étoit avant Abraham.

Mais Topinion des hommes ne changera rien à l'obs<»irîté apparente de son ministore. Il se ma— uifestera assez à la vérité, pour être connu des Juifs spirituels et fidèles^ ses oeuvres, sa doctrine , Moïse, les prophètes, les divines Ecritures , rendront téînoignage de lui:j «t à qnî aimera la vérité, û ne sera pas possible de le méconnollre : mais il ne se manifestera pas assez pour éviter le mépris des Juifs charnels : Téclat de son ministère sera sensible à uii cteur humble et innocent ;; Fobsctuité de son ministère révoltera l'orgueil et Fincrédulité : il y mêlera assez de ténèbres , pour réeôtnpienser la foi de ceux qui croiront, et asseï^ de lumières pour punir Fin crédulité de ceux qui ïctfufeeront de croire en lui.

' ©""oà vient, mes Frères, une conduite si sur— préilantê ? Après s'être cachédurant tant de siècles , Dieu ne se montre-l-îl onfiri :aux hommes que pour n être pas connu d^eux? Que lie venoît-î)

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dans toute sa gloire^ s**!! vouloit nous sauver en se découvrant à nous ? Laissons là les autres rai-« sons de {''obscurité de son ministère^ qui no sont pas de notre sujet : mais celles qui nous regardent ici , c^est premièrement , qu- il vouloit nous apprendre à nous^ qui sommes chargés de la dispensation de son Evangile ^ à ne rien changer aux ordres de Dieu dans les fonctions de notre ministère ^ sous prétexte de concilier plus facilement à sa parole^ les suffrages des hommes^ à ne pas croire que Dieu soit plus glorifié parla gloire qui nous revient à nous-mêmes ;; et à ne pas intéres-* ser le Seigneur^ pour ainsi dire ^ dans notre pro* pre cause ^ et nous persuader qu^il a attaché le succès de son Evangile^ aux appkudissemensqu^il reçoit par notre bouche. Les contradictions qu^é*. prouve le ministre ^ font souvent toute la gloire et tout le succès de son ministère. Annonçons les vérités que FEglise nous a confiées^ n^ mêlons ni nos opinions ^ ni nos propres pensées. Plantons^ arrosons ^ et laissons au Seigneur Taccroissement ; sa parole ne retournera pas à lui vide^ et elle sera toujours^ ou la condamnation de Fincrédule ^ ou la consolation du fidèle.

Secondement , il vouloit vous apprendre à vous ^ mes Frères^ que les jugemens des hommes ne doivent jamais décider de vos devoirs ^ qu^il ne faut pas s**en tenir dans le service de Dieu , à^ ce que le monde approuve ^ mai^ à ce que Dieu demande de nous^ que les censures et les dérisions sont toujours la récompense de la pété véritable^

ijn'^îl n^ést pas possible de plaire aux hommes , et à^étre serviteur de Jésus-Christ^ que le zèle qui voudroit concilier les suffrages publics à la vertu ^ tfest qu'Hun orgueil déguisé, qui cherche à se les concilier à soi-même ij que Finju^t^ du monde envers les gens de bien , fait ici-bas toute leur sûreté ^ queTobscuritéestle plus sûr asile de leur Vertu; que ce n^'est pas ici le temps de leur manifestation ^ et qu'ails nVuront droit de paroitre à découvert^ que lorsqu'^ils paroltront avec Jésus- Christ dans sa gloire.'

Cependant, si nous y prenons garde , quelque justes que nous soyons d ailleurs , nous comptons les hommes pour beaucoup : nous ne vivons pres^ que que pour les autres : ce que nous sommes à nos yeux et aux yeux de Dieu , nous intéresse peu^ nous ne paroissons touchés, occupés, que de ce que nous sommes aux yeux des hommes : et moins sensibles au soin de notre perfection , toute notre attention se borne à embeUir cette idée chimérique de nou^mémes , qni est dans Fespril des autres. Aussi il ne nous arrive guère de nous de^ mander à nous-mêmes ce que nous sommes réellement^ mais nous nous demandons sans cesse ce qu'ion croit que nous soyons : ainsi , toute notre vie est imaginaire et fantastique. L^erreur même qui nous prend pour ce que nous ne sommes pas , flatte notre orgueil : nous nous laissons toucher par des louanges que notre cœur désavoue ^ noué nous faisons honneur de la méprise publique:; et nous sommes phis flattés par Terreur qui nous Tome V* Mystères* 9

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prête de fausses vertus ^ que nous ne sommes hu-* miliés par la vérité , qui nous fait sentir nos dé—» fauts et nos misères véritables.

Aussi le dernier caractère de Torgueil , est cette imposture de vanité , qui cherché la gloire dans les humiliations mêmes :j et qui ne paroît s^avilir aux yeux des hommes ^ qu''afin que leurs applau<* dissemens aillent la placer encore plus haut qu« u** et oit le lieu d**©!! elle étoit descendue. Et certes, mes Frères , il n''est presque point d'^humilité sincère : on ne se cache , que pour être découvert 5 on ne fuit Téclat , qu'^afin que Féclat nous suive ^ on ne renonce aux honneurs , que pour être h(vnoré ^ on ne souf&e le mépris , que lorsqu^il nous; est glorieux d^être méprisés. L Wgueil a mille dé* dommagemens imperceptibles à nous— mêmes ^ et rien n est plus rare qu^une humiliation volontaire , qui ne conduit qu'^à Thumilité.

Or , voilà recueil /jue les aj:xéantissemens du Verbe dans ce mystère , nous apprennent à éviter. Il se revêt de la ressemblance du péché , mais c"'est pour en porter toute la honte : il se charge de. nos iniquités^ mais pour en être la victime : il veut passer pour un samaritain et pour un ennemi de la loi , mais ç^est pour être puni comme un séducteur : enfin, il sen^ache lorsqu^on veut 1» reconnoltre pour roi, mais c"*est pour mourir comme un esclave. Les outrages les plus honteux vont être la récompense de ses anéantissemens : les hommes le^ méconnoltront jusqu'^à la fin^ et U {uourra avec tput le m.érite de son. humiUté^

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