‹ Œuvres complètes de Massillon, evèque de Clermont (volume 4)Chapitre 12 sur 59 · L^INCARNATION · texte numérisé non relu

L^INCARNATION

Pour nous^ mes Frères^ si la calomnie nous trouve patiens ^ c^est parce que nous prévoyons que là vérité va la confondre^ et qu'acné tournera à 'notre gloire. Les oeuvres humiliantes ne nous plaisent , que parce que notre rang ne permet pas ' dMgnorer que nous nous abaissons ^ nous aimons les opprobres passagers ^ et où notre vanité voit des ressources promptes^ et aux âmes les plus fidèles ^ il faut quelque autre attrait qui leur adôu cissè le mépris , que le plaisir d'être méprisé. On pardonne^ mais en faisant sentir qu'ion est offensé ^ et qu^on se relâche de son droit : on fait une avance de réconciliation^ mais on n^est pas fâché qu'on sache que la piété toute seule a part à cette démarche : on dit dû bien de ceux qui nous calomnient^ mais c'est pour 6 ter toute créance à leurs calomnies. Enfin il est difficile de ne pas se cher-^ dier soi-même ^ et encore plus dans Thumiliation que dans Tèclal , parce que , plus l'homme semble s'^oublier^ plus l'orgueil est attentif à faire en sorto qu'il se retrouve.

Rougissons de notre fbiblesse^ mes Frères^ jetons souvent les yeux sux notre modèle : adorons les premières dispositions de l'arae sainte du Verbe incamé ^ dans ses nouveaux anéantissemens ': pensons quelquefois que l'orgueil est presque notre seul crime ;; et que si nous pouvions une fois nous oublier tout-à-fait nous-mêmes ^ nous serions exempts de mille taches secrètes , que nous ne con- Doîssons pas^ et qui éloignent Dieu de notre cœur. Reprochons-nous sans cesse cette alliance moos--

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trueuse de nos misères avec nosvamtés: cette source de corruption que nous sentons en nous:^ avec ces désirs de gloire ^ qui entrent dans toutes .nos œuvres ;j cette loi de la. chair qui pous hurjnilie ^ avec ces sentimens d^élévation qui nous enflent^ en un mot^ ce que nous sommes, avec .ce que nous voudrions paroitre. Et après être convenus que depuis ranéantissement d'xin Dieu^ lien n^est plus injuste pour Thomme que de vou** loir s'élever^ écoutez comment depuis cpWDîea anéanti s'^çst chargé de nos douleurs etd^nosinfir^ inités ^ rien n^est plus honteux à Thomme que de chercher une vie douce et heureuse sur la terrer

SECONDE PARTIE

,1 i^HOMME innocent devoit mener une vie heureuse et tranquille. La terre n''avoît reçu la fécondité ^y que pour fournir à ses cliastes délices ^ ses sens n^étoient destinés qu*à le porter à la conservafioii de son être ^ par des impressions douces et agréables. Toutes les créatures dévoient servir à jsa félicité ^ puisque dans le dessein de leur auteur ^ elles avoient été toutes rapportées à squ usage ^ et sous un Dieu juste , rien ne pouvoit le rendra malheureux ^ ni troubler ses plaisirs ^ tandis que rien ne donneroit atteinte à son innocence. MatK Thomme pécheur est né pour souSrir : tout plaisir dans la yie est interdit à un coupable ^ qui ne mérite pas même de vivre ^ la douleur est rétat naturel du désordrejj çt c''est une injustice^

l'incarnàtiow. ÏOt

que les créatures servent au bonheur d'^un infortune qui en a abusé ^ et qui s^est révolté contre Je souverain à qui elles appartiennent.

Cependant^ le plaisir est encore le penchant dominant de cet homme diminel: malgré sa transgression il veut vivre heureux ^ et la faute qui lui en a fait perdre le droit et Fespérance n^a pu lui en ûdre passer le désir : les travaux qui sont devenus la peine inséparable de son crime ^ n Wt pu devenir le choix libre de son amour ; et ixxidamné à soufirir ^ il n^a jamais pu aimer les souffirances. Il falloit donc quW grand exemple lui rendit aimable ce qui lui étoit devenu né— cessaire; et qu'un Dieu souffrit tout pour sauver Fhomme, afin que Fhomme apprit et aimât à souffrir pour apaiser son Dieu.

Aussi le ministère du Verbe iacamé ^ est im ministère de croix et de souf&ance. Dès le premier instant de son union avec notre nature dans le sein de Marie ^ il renonce à la joie sensible dont il pouvoit jouir ^ dit FÂpôtre ^ et embrasse la croix que la justice de son Père lui présente : dès lors ^ victime de nos péchés ^ il baisse son chef sacré sous la verge de la colère divine ^ et sent les premiers coups de la sévérité due à rhomme pécheur. Mais des rigueurs plus réelles Tattendent encore au sortir de cethumiBan^ séjour. A peine ses yeux s'ouvriront à la lumière ^ qu'on en verra déjà coider deslarmes précieuses ^ ses travaux croitront avec ses années:; la faim ^ la soif ^^ la lassitude ^ qui sont les peines de notre crime ^

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deviendront Texerdce de soa ^moiir;) il nan^ noncera que des cxoix et des tribulations ^ il ne « promettra son royaume qu^à la ^iolaice y û maudira les plaisirs ^ il n^appellera heureux que ceux qui souffrent :j et de peur que dans la suite des temps ^ les hommes toujouiis Ingénieux à se flatter ^ ne doiiaent à ses mnximes des interpré-* tations favorables à leur aiaour-propre ^ il expirera entre les bras de la douleur , eX sa doctrine txe sera que le récit de ses exemples.

Or ^ je dis ^ que depips que le Verbe incamé ^ pour nous montrer la voie du ciel ^ et satis&ire pour nous à la justice divine ^ est venu mener ici— bas une vie triste et souffrante ^ le chrétien ne peut plus sans crime vivre au gré de ses sens ^ et se flatter d^arriver au salut par des routes douces et aisées. En effet , depms que par ce my^ère ^ Jésus^hrist est devenu nouveau chef dWpeu][de saint ^ et source dWe nouvelle vie, nous ne pouvons prétendre au salut que conune membres de Jésus-Christ^ .c^est-4i-dire , comme âdsantune portion 4e ce corps mystique et divin, qu^il est v^u foraier sur la terre ; car ce corps mystique tout seiil pénétrera les cienx , dit TApôtre , et entrera avec son chef et son pontife dans le véritable sanctuaire. Or , mes Frères , 'qu'*est-<^ qu^étre membre de Jésus-ChristP c'^est éfre animé de son esprit^ c''est de vivre de sa vie ^ c'est n'agir que par ses impressions :; c'est ne former au dedans de soi que ses désirs et ses sentimens i Hoc sentîte in^ V4)bis quod et in. Christo Jesu.

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( Philipp. i. 5 . ) C'est , en un mot, suivre la destinée du chef i, et lui être conformé :; ^nourip à tout avec lui, être Crucifié avec lui^ ne pas chercher sa -consolation en ce monde conmie lui.

Or, je vous demande, mes Frères, languir toute la vie dans des moeurs indolentes et sensuelles ; se livrer sans cesse à tous ses goûts , pourvu qu^ib n'^offrent point de crime ^ n''être occupé ijvCh égayer Tennui de la vie mondaine , par la Variété des plaisirs et des spectacles agréables aux âens , et couler doucement ses jours sans autres soucis que ceux qui naissent de la satiété ellemême et de Fabondance , ' est— ce être membre de Jésus-Christ , et animé de son esprit ? Eh ! qu^a de commun FEsprit de Jésus-Christ avec cette sagesse de la chair « qui n^est ingénieuse qu'à se justifier à elle-même la mollesse des moeurs ^ qu'à condamner Tobligation des souffrances , comme une invention humaine et une loi injuste, qui réduit toutes les maximes de FEvangile à n^être ni impie , ni ravisseur , ni fomicateur , ni adtdtère ;; qui confcmd la nature avec la grâce , et regarde la croix de Jésus-Christ comme uu objet étranger à la foi et à la piété?

Ah ! ce n''est pas ainsi que ces hommes apos-* toliques , qui les premiers vinrent annoncer Jé^us* Christ à nos pères , leur en parlèrent , mes Frères : non ità didicistis Christum. ( Ephes. 4- 20« ) L'^esprit de Jésus-Christ est una sainte avidité d« soufirances ;j une attention continuelle à mortifiai: Famour-propre , à rompre sa volonté,

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à réprimer ses désirs , à retrancher à ses sens tons les adoucissemens inutiles : voilà le fond da cliristîanisme et Famé de la piété. Si vous n'^avez pas cet esprit^ vous n^appartenez pas à Jésus- Christ , dit l'Apôtre : en vain vous n êtes pas du nombre de ces impudiques et de ces sacrilèges ^ qui n'auront point de part à son royaume ;j vous n'en êtes pas moins étrangers par rapport à lui ^ vos sentimens ne sont pas les siens ^ vous vivez encore sous la nature \ vous n'appartenez pas à la grâce du Sauveur : vous périrez donc ^ puisque c'est en lui seul ^ dit l'apôtre ^ que le Père a mis le salut de nous tous.

On se plaint quelquefois que nous rendons la piété rebutante et impratiquable ^ en inter-? disant mille plaisirs que le monde autorise. M ais^ mes Frères^ que vous disons-nous? Permettez-» vous tous les plaisirs que Jésus— Christ lui-même se fût permis^ la foi ne vous en permet point d'autres : mêlez à la piété tous les adoucissemens que Jésus-Christ lui-même y eût pu mêler. ;^ l'Evangile ne pousse pas plus loin la condescendance : suivez tous les usages que Jésus— Christ lui même eût pu suivre :; la religion n'a point d'autre règle : tout ce qui n'est pas expression des mœurs de Jésus-Christ ^ tout ce qui n'est pas impression de l'esprit de Jésus-Christ^ n'est pas toujours , à la vérité ^ une oeuvre qui donne la mort^ maïs ne sauroit être aussi une oeuvre de vie, et est du moins toujours une démarche étrangère à ses membres ^ de laquelle il leur fera rendre compte.

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L INCARVATIOlf.

Voilà ^ mes Frères , le fondement de tonte piété ij FEvangile du courtisan ^ comme du solitaire^ du prince , comme da peuple : Yoilà la source principale des règles des mœurs ^ et où fl ISuidroit remonter pour trouver le point fixe ^ fpà résout toutes les difficultés que vous noiis proposez sans cesse pour autoriser tous les abus de la vie mondaine. C^est par votre conformité avec Jésus^hrist^ qu'ail &ut décider si votre état est chrétien ou profane ^ innocent ou criminel : toute autre r^le est fausse pour vous ^ puisque -Jésus— Christ seul est votre voie : les usages ^ lès changemens des mœurs et des siècles ^ les opinions des hommes ^ ne changent rien à cette règle ^ puisque Jésus-Christ étoit hier ^ est aujourd'hui et sera toujours le même. Mon Dieu ! que les décisions du monde sur les devoirs seront un jour étrangement renversées ! et qu'on verra la probité^ la régularité mondaine ^ qui rassure ici-bas tant drames abusées par une apparence de vertu , bien ^changer de nom ^ lorsqu'on les placera à côté de Jésus-Christ crucifié , qu"'on y cherchera sa ressent' >blance ^ et qu'on les jugera sur ce modèle !

H est vrai que ce qu'il y a ici de consolant pour nous , mes Frères , c'est que Jésus-Christ «n nous faisant une loi ^ par le caractère seul de son ministère ^ de la violence et du renoncement ^ nous rend en même temps aimable la croix dont il nous charge. Soixffrir ici-bas étoit pour noiLs un sort inévitable ^ mais sans lui ^ l'homme eût foufiert sans oonsolatiiMn et sans mérite: .il vient

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donc adoucir et sanctifier nos souffrances 5 et loin de nous imposer un nouveau joug , il vient rendre doux et léger celui sous lequel no» pères gémissoient depuis tant de siècles.

Premièrement ^ son ^H^mple ôte aux souffrances tout ce qu'elles avoâent d'abject et.dliu-* miliant : il est beau de souffrir après lui ^ il est glorieux de marcher sur ses traces. JésusrChriart a pleuré :; les larmes sont donc honorables k ses disciples : Jésus-Christ a souffert la faim et la soif^ les saintes rigueurs de Fabslinence consacrent donc le corps du fidèle : Jésus-Christ a, été humilié ^ calomnié ^ naéprisé ^ les saintes humiliations des disciples de la croix sont donc devenues des titres d'honneur :; et il est des ignominies souffertes pour la justice , plus glorieuses ménxe devant le monde ^ que toute la gloire du monde même.

Secondement ^ Fonctioti de sa grâce adoucit ce que la violence et le renoncement avoient d'*amer* Je comdens que se renoncer sans cesse soi-même ç se disputer tout ce qui flatte ^ régler par la loi rigoureuse de Tesprit , les désirs les plus innocens de la chair ^ être né vain , magnifique , fastueux . et se réduire à une modestie simple et chrétienne ^ aimer la joie ^ les plaisirs ^ les amusemens de la société et des commerces , et renfermer la vivacité de ces penchans dans le silence ^ dans la prière et dans la retraite ^ avoir reçu de la nature un caractère mou^ indolent^ ennemi de la con— .

trainte ^ excessivement amoureux de soi-même •

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