‹ Œuvres complètes de Massillon, evèque de Clermont (volume 4)Chapitre 58 sur 59 · OEUVRES DE MISÉRICORDE · texte numérisé non relu

OEUVRES DE MISÉRICORDE

Jrovïi bien pratiquer les œuvres de miséricorde^ il y a trois règles à observer*

r*" Règle» C'est qu'il faut les regarder comme dès deyfoirs que nous acquittons, Ea effet ^ c'est

Une méprise assez ordinaire parmi les personnes consacrées aux œuvres saintes j de se figurer que ces pieuses occupations ne sont pas renfermées dans le devoir. L'amour-propre favorise d'autant phis cette erreur ^ que Taccomplissement du de-* voir tout seul n'a rien qui nous flatte^ parce qu'il n'a rien qui nous distingue ^ au Heu que les oeuvres surajoutées , en nous laissant plus de singularité ^ nous laissent aussi plus de complaisance. Cependant il s'en faut bien que la foi ne mette les offices de charité rendus à nos frères ^ au rang des oeuvres surajoutées^ elle ué cônnoît pas dé devoirs plus sacrés et plus inviolables. En effet , premièrement ^ le précepte de Famour du pro-^ chain ^ si essentiel à la foi ^ ne se borne pas à nous défendre seulement^ de nuire à nos frères i ce n'est rien pour la loi de la charité , de ne point haïr^ il faut qu'elle aime^ c'est-à-dire j que dan^ la religion de Jésus— Christ vous êtes injuste ^ si vous n'êtes pas bieuÊiisant ^ vous haïssez votre frère affligé ^ si vous ne le soulagez pas ^ lors-^ que vous le pouvez. Ce n'iest donc pas ici unô oeuvre de surcroît , dont le zèle puisse s'applaudir^ c'est Une loi commune imposée à tout fidèle ^ qui par les liaisons intimes et sacrées que nous avons contractées au baptême avec tous les chrétiens, ne lui permet plus d'en regarder aucun conune étranger à son égard , mais l'oblige de les regarder tous comme ses frères , comme les membres d'un même corps, dont aucun ne peut souffirir sans qu'il souffre avec lui«

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Secondement ^ plus vous êtes élevés dans le siècle ^ plus votre obligation est ici rigoureuse. La prospérité et Tabondance des biens de la terre ne vous dispense ni de la frugalité ^ ni de la simplicité ^ ni de la violence évangélique : cette vérité supposée , quel a pu être le dessein de la providence ^ en répandant sur vous les biens de la terre? Seroit-ce de vous fournir les moyens de satisfaire toutes vos passions ? Non ^ sansu doute : vous n^étes donc dans les desseins de Dieu que les ministres de sa providence envers les créatiures qui souffrent : votre abondance n'est donc que la portion de vos frères affligés ^ et Dîpu vous auroit réprouvés ^ en répandant sur vous les biens de la terre ^ s'il vous les avoit donnés pour un autre usage que pour le soulagement des malheureux. Troisièmement , pour vous en particulier qui , m'écoutez^ indépendconment de Fobligation que vous impose là-dessus la religion ^ et le rang que vous tenez ^ les saintes occupations de la miséricorde n'^en sont pas moins des djevoirs indispen-' sables. En premier lieu , qui que vous sojci , qui marcliez aujourdliui dans des voies saintes ^ yos mœurs ont-elles toujours été réglées par h loi? vos e^cemples n'*ont-ils pas été autrefois unj modèle de luxe ^ déplaisir et de mollesse? Eh! ne faut-^îl donc pas qu*'aujourd''hui des exemples! contraires réparent le scandale? En second lieu lorsque vous ne comioissiez rien de grand que h\ monde et ses vanités ^ n''avez-vous pas peut-être donné du ridicule à la piété pài* des déi-isions îu-

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DES SERMOTTS^ ^O^

justes ? ti'avez-vous pas regardé les offices publics de miséricorde ^ comme des indîscrélîons de zèle ^ ou comme des «mpresscmens de "vanité , loin dé respecter les personnes qui s'*y consacroient ? Il faut donc que vos oeuvres publiques rendent k la piété ITionneur que vos dérisions profanes lui avoient été ^ et que vous pratiquiez vous-même ce que vous avez si injustement blâmé dans les autres fidèles. En troisième lieu ^ vous faisiez servir autrefois vos richesse»^ qui sont des dons de Dieu ^ à Finiquité : comment voulez-vous réparer cette injustice , que par de saintes profusion» ^t des largesses plus abondantes ? Enfin ^ dans cette première saison de votre vie que vous avez consacrée au monde et à ses erreurs^ la félicité de vos sens étoit alors votre unique affaire: il faut donc aujourd'hui vous appliquer à les crucifier ^ aller dans ces lieux secrets^ dans ces maisons désolées ^ où Tindigence cache tant de misères ^ vous approcher des Lazares puans et couverts de plaies ^ et malgré les fi:émissemens secrets de la nature, ne pas refuser votre ministère et le secours de vos mains à leurs besoins extrêmes.

La II* Règle à obsenter dans la pratique des œuvres de miséricorde ^ est que nori^seidement il faut les regarder comme des devoirs que nous acquittons ^ mais encore en faire des remèdes journaliers contre nosfoiblesses de tous les jours.

En effet , les œuvres extérieures de la piété n''ont de mérite devant le Seigneur, qu'hantant qu''elles servent à perfectionner notre homme intérieur. Tome F. Mx si eues, 55

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Cela étant ^ soulager nos frères^ les revêtir, le^ visiter , les consoler , les servir même , n^'est encore que le corps de la piété : ce sont les offices du chrétien; ce n'*est pas le chrétien luimême. Il faut donc que la vertu croisse et se purifie dans ces devoirs publics de miséricorde , et que chaque oeuvre sainte serve à afibiblir en nous quelquVne de nos passions : c^est-à-dire , que pour entrer dans Fesprit de la foi sur la pratique des oeuvres charitables , il faut , avant que de s''y engager , examiner sous les yeux de Dieu quels sont encore nos penchans déréglés ^ et choisir les œuvres de miséricorde les plus propres à les • déraciner de notre cœur ; en un mot , faire de ces œuvres les exercices des vertus qui nous manquent. Car les œuvres de la piété ne sont saintes^ quVutant qu'elles nous sanctifient^ et elles ne nous sanctifient ^ qu^autant qu'elles nous corrigent.

Or , on viole cette règle de la piété en deux manières : premièrement ^ de tous les, offices de miséricorde , nous choisissons presque toujours les plus conformes à notre goût , à notre caractère, à nos penchans. Ce n'est pas qu'il faille résister à ces penchans heureux , qui inclinent notre amic à la miséricorde ^ ou qu'on remplisse ces pieux devoirs sans mérite , dès qu'on les ron:}.ht sans répugnance: au contraire, la foi sait faire s€r\ir la nature à la grâce. Mais il faut piei.dre garde de ne pas borner tous nos efforts à suivre ces penchans ^ car la piété va bien plus loin que la

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nature. Secondement ^ la seconde manière de violer cette règle est encore plus coupable : noii— seulement on se borne à une vertu toute naturelle ^ et les oeuvres de njiséricorde que Ton clioîsit ^ sont toujom's celles qui ne coûtent rien à l'amour-propre ^ et qui ne nous corrigent jamais de nos foiblesses^ mais encore elles ne servent souvent qu''à nous y entretenir. En effet , combien de ces âmes abusées ^ qui^ dans une vie toute mondaine ^ toute sensuelle ^ toute profane ^ se rassurent sur quelques pratiques de miséricorde ^ et sur Tabondance de leurs largesses. Ah ! le Seigneur n^a pas besoin de nos biens ^ mais il deniaude notre cœur. La miséricorde aide à expier les crimes dont on se repent ^ mais elle ne justifie pas ceux que Fou aime.

La IIP Règle consiste à prendre garde quHl ne se mêle rien d'humain dans V intention ^ et que la vuejrles hommes ^ cachée au Jond de nos cœurs ^ et presque imperceptible à nous-mêmes ^ ne nous Jas se perdre devant Dieu tout le mérite de la miséricorde.

Je vous dis avec saint Augustin : Vous êtes ici devajit Dieu ^ interrogez votre cœur : soudezen les vues les plus secrètes , et voyez quels ont été jusqu'ici les motifs les plus réels de toutes ces actions extérieures. Voyez si les œuvres secrètes réveillent aussi vivement votre zèle , que celles qui sont publiques. Voyez si dans celles où Téclat est inévitable , vous êtes bien aise qu'ion vous oublie et qu'on vous confonde dans la foule

ifll ANALYSES DES SERMOIYS.

des personnes qui s''y emploient. Yoycz si les entreprises pieuses que le monde blâme ^ ne vous trouvent pas un peu indifférent : en un mot ^ si c^'est vous-même ^ la gloire des hommes , ou votre lalut que vous *y cherchez. On ne sauroit croire ^ continue saint Augustin^ combien d'^œuvres saintes^ sur lesquelles nous comptons ici— bas ^ seront un }our rejetées , lorsque le Seigneur viendra juger les justices ^ combien de fruits de la charité , lorsque nous croirons en paroltre devant lui les mains pleines ^ se trouveront gâtés par le \«r s«cret dW^ dangereuse complaisance*

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