‹ Œuvres complètes de Massillon, evèque de Clermont (volume 4)Chapitre 57 sur 59 · OPPOSE A LA GRACE · texte numérisé non relu

OPPOSE A LA GRACE

XyivïsioN. Notre amour-propre oppose presque toujours trois obstacles à la grâce : premièrement ^ ,une fausse bienséance ^ secondement ^ la difficulté de la vertu :; ou bien troisièmement ^ une fausse persuasion que nous pouvons user d^adou^ cissemens dans la voie du salut. Or ^ Marie entreprenant ce voyage toute seule ^ nous confond^ prepiièrement sur ces raiisons infinies de bien* ^ance qui ne nous permettent pas de suivre Tattrait du ciel. Marie malgré la délicatesse de son âge et de son sexe^ allant joindre Elisabeth à travers les montagnes et les chemins les fdus difficiles ^ condamne ^ secondement ^ notre lâcheté, que :1a difficulté de la vertu effiraie et retient dans le vice. Enfin Marie se hâtant toujours malgré la longueur du voyage , nous apprend , troisièmement , à ne pas adoucir par nos lenteurs et nos ménagemens la rigueur de la voie évangélique.

F* Partie. Premier obstacle que nous opposons à la grâce, une fausse bienséance. D est des crimes dont le monde lui-même rougit ^

. DES ^ERMOîTS* ^m

«t qu^il condamne hautement ;j maïs il est] des vices moins odieux ^ des désordres plus heureux ^ qui semblent avoir prescrit contre TEvangile , et que le 'siècle place honorablement parmi les vertus. Or , c^est de la fausse idée quW attache à ces prétendues vertus ^ que naissent ces égards si peu chrétiens^ ces frayeurs coupables qui fout que nous rougissons de Jésus—Christ : on n''ose ne pas se conformer à des usages qui ont prévalu ^ on ne veut point condamner le monde par des singularités affectées. La conduite de Marie a de quoi confondre le monde sur un point aussi important : elle quitte Nazareth pour ^ller rendre visite à Elisabeth ;; combien de raisons une fausse bienséance et la crainte des discours du monde lui eut--elle suggérées pour se dispenser de ce voyage. Premièrement, elle n^est instruite de la grossesse d^Elisabeth que par un ange ^ or croira-t-on sur sa parole qu^elle ait reçu cette ambassade céleste ? Secondement ^ sortie du sang des rois de Juda \ et depuis peu devenue Mère de Dieu , n^est-il pas contre la bienséance qu^elle aille s^abaisser envers une femme si fort au-^dessous d^elle? Troisièmement^ les lois de la pudeur ne s^opposent-<elles pas à un voyage si long et si périlleux ? Mais ces raisons n^arrêtent pas Marie. Pour nous , hélas ! nous n'en cherchons pas même de si plausibles pour nous étourdir;; . et les plus mauvais piiétexfes suffisent à notre amour-propre. La crainte de nous donner du ridicule dans Tesprit du monda

j^ôat ▲ iyalts.es

est toujours pour nous une raison suffisante pour nous dispenser des lois de TEvangile : mais quel est notre aveuglement ! nous ne voulons pas d^une piété qui se fasse remarquer ^ et qui nous mette sur le pied d'^homme extraordinaire ? mais si la contagion est universelle ^ pouvons-nous nous en sauver^ sans être singuliers? Détrompons— nous : les saints ont toujours passé pour gens siobguliers^ parce que la vie commime ne sauroit être une vie chrétienne^ et c^est une illusion ■grossière de s'^imaginer que Ton a toujours des raisons d^offeuser Dieu ^ et quW n''en a jamais de revenir à lui et de le servir : de là il arrive que tous les momens de la grâce nous échappent.

MiUe fois Dieu nous a avertis , sollicités ^ impor* tunés ^ nous nVvons eu que la crainte des vains discours du monde à lui opposer : craignons qu'ail ne se lasse enfin de ses poursuites et de nos rebuts. Notre conversion ne dépend pas de nous^ mais de Dieu ;; et nous ne sommes pas assurés de ravoir à notre gré les grâces offertes que nous aurons refusées. Mais de plus ^ nous qui sommes si éclairés sur les bienséances^ lorsque par nos dissolutions nous étions le scandale de notre ville ^ la bienséance étoit un frein assez puissant pour nous arrêter ? ^Ce n'est donc qu^avcc Dieu que nous sonmies timides et circonspects ^ et nous n'^excédons en précautions que lorsqu^il s'&git .de le servir. Sentons là'-dessus toute ^rin<i |ustice de notre conduite.

11^ Partie. Diiliculté de la vertu : second obs*

tacle ^ue Tariiour-propre oppose à la grâce. Il est des gens qui vivement frappés de Tidée qu^ils se font de la perfeclion chrétienne , ne vieillissent dans Tiniquîté , que parce .qu^ils ne ,comptent pas pouvoir jamais atteindre à la véritable justice : illusion dangereuse qui outrage la grâce du Sauveur;; comme si quelque chose lui étoit impossible. Or la conduite de Marie nous fournît aujourd'hui de quoi détromper le siècle sur cette illusion. Sans trop réfléchir sur sa propre foibles^e ^ elle va à travers les montagnes les plus inaccessibles : ^biit in montana.

Je sens toute ma foiblesse ^ dites-vous ^ je sais que la vie chrétienne est une profession publique de pénitence , qu'il faut porter sa croix et se re-^ noncer soi-même pour être disciple de Jésus- Christ ;j je le sais ^ et c'est justement ce qui me fait désespérer d'être jamais homme de bien^ parce que je sens que quoique j'aie horreur du crime ^ je ne saurois jamais me gagner là-dessus. Mais , ô homme , quel est ici ton égarement ! tu sens ta foiblesse et ton impuissance ^ mais entends ces paroles du Sauveur: Prenez à moi^ vous tous qui êtesfoibles et fatigués , je vous souhi^ gérai. Voilà où tu dois chercher la force qui t« manque.

C'est la difficulté de l'entreprise , dites-vous , qui vous arrête. Ah ! s'il falloit comme autrefois vous exposer à la fureur des tyrans pour la foi de Jésus-Christ I, vous auriez quelque sujet de trembler à la vue de votre foiblesse , quoique

4o4 AftALtSES

VOUS dussiez dire alors avec TÂpàtre : Je pids tout en celui qui me fortifie. Mais qu''exîge-t-on de vous à présent? le seul sacrifice de vos passions: et vous sacrifiez follement Fespérance d'aune éternité de bonheur à votre mollesse et à votre làcheté ^ bien différent en cela des fidèles des pretniers temps^ que les plus cruels supplices ne pouvoient séparer de Fiamour de Jésus— Christ : et maintenant on croit qu^il en coûte trop pour être chrétien ^ quand il en coûte un seul plaisir^ comme si le Dieu que nous adorons étoit devenu moins digne de nos empressemens.

Et d^ailleurs vous vous figurez des amertumes dans le parti de la vertu : mais si vous étiez de bonne foi ^ et que vous voulussiez nous exposer ici naïvement tous les désagrémens qui accompagnent la vie du siècle ^ que ne dîriez-vous pas^ et que ne dît— on pas en effet là-dessus tous les jours dans le monde? à combien de chagrins affreux la vie du siècle n'^expose-t-elle pas ? Et quand on parviendroit à lès éviter , le pécheur peut-il s'éviter lui-même ? il a beau s'étourdir 5 il porte partout un fonds d'inquiétude qui le réveille même au milieu des joies et des amusemens : c^est là-dessus que roule le siècle ^ on le sent , on s'^en plaint ^ et on s'y aime : on se familiarise avec des chagrins que rien ne partage ^ dont rien ne dédommage ^ et on frémit au seul souvenir des saintes rigueurs de l'Evangile . que la foi consolé ^ que l'espérance soutient , que la charité adoucît.

Mais pour confondre l'iniquité par l'iniquité

DES SÊKMONS. 4^5

elle-même , dites-moi , je vous prie , un homme livré à Fambition ou à la volupté , se laisse-t-il rebuter par les difficultés qu^il trouve sur sou cbemiu ? Ah ! craignoiis que Tambitieux et le voluptueux ne nous confondent devant le tribunal de Jésus-Christ ^ sur les excuses que nous alléguons pour justifier notre foiblesse ^ dès qu^il s^agit dii, salut.

III* Partie. Une autre erreur qui règne dans le monde sur la difficulté du salut ^ c'est de se persuader que le salut ne renferme pas de si grandes difficultés. Des personnes nées avec un caractère tranquille et uni ^ ne croient rien trouver dans FËvangile qui gène trop Famour^ propre ^ et tranquUles sur leur salut ^ elles plaignent Fégarement des pécheurs qui refusent de se sauver presque à moins de frais que Ton ne se damne. Illusion grossière^ injurieuse à la croix de Jésus-Christ , et que Texemple de Marie Cv ifond pareillement ^ puisque sans examiner si Ton peut arriver à la cité de Juda par des chemins moins rudes et moins fatiguans ^ elle choisit sans différer la voie la plus pénible : par-là elle nous apprend quHl faut qu'il en coûte pour se sauver , et que le royaume des cieux ne peut être le prix que des violences continuelles que nous aurons exercées sur nous-mêmes. Cependant le monde est plein de ces fausses maximes en matière de religion, que Taustérité des cloîtres est sainte, mais que tout le monde n^ est pas appelé ^ que puisqu^il y a plusieurs demeures dans la maisoii

4o6 ANALYSICS

du Père céleste , pour ne pas mériter les premières ^ il ne s^ensuit pas qu'ion doive être exdus de toutes les autres^ enfin ^ que PEyan^e ne défend pas les joies honnêtes: et là-dessus^ pourvu qu^on ne donne pas dans les excès les plus crians^ on se croit dans le bon chemin ^ parce qu^ou n'^est pas encore au fond du précipice.

Mais sur quoi Tesprit humain ne peut-il pas se séduire^ puisqu''il a pu prendre ici le change? Car enfin on ne peut rien ajouter aux précautigns que la sagesse divine a prises ^ pour faire sentir aux hommes que les croix et les souffrances leiu: sont aussi indispensables que le sacrement qui les ré-génère. Ce qu'ail y a d'étonnant , c'est que nonseulement le siècle^ mais ceux mêmes qui font profession de piété ^ se fcmt illusion là-dessus ^ et chacun se fait un Evangile à part où>il trouve le secret ^e faire entrer ses foiblésses ^ parce que Tesprit de la religion est peu connu par ceux mêmes qui passent pour en pratiquesr les maximes.

DISCOURS

SUR l'esprit dans lequel il faut pratiquer les

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