FOIBLESSE DE PILATE
PiLATE ne voit dans ces accusations que des clameurs frivoles et populaires ^ plutôt que des d4* positions sérieuses : mais il veut ménager les intérêts de sa fortune aux dépens d^un innocent ^ et prononce en lui-même ^ comme Caïphe ^ qu'ail vaut encore mieux qu^un juste périsse^ que si toute la nation ^ sous sa préfecture , allpit se rérvolter contre César. Qu'ion est à plaindre ^ quand on se trouve en certaines situations ^ où il faut opter entre sa fortune et sa conscience ! il est rare que dans ces conjonctures délicates , on ne s'af— ' foiblisse : Famour de Féquité ne prévaut guère sur Famour de nous-mêmes : on aime la réputa-* tion d^intégrité :; mais on ne veut pas qu^elle coûte : on se fait alors des prétextes^ conune Pilate^ pour se déguiser à soi-*même sa propre
>s5a yoiBLissE de pilatb.
faiblesse : pourvu qu^on ne soit pas le premier auteur de ToppreBsibn ^ on ne compte pour rien d^j avoir donné son suffrage :; et la justice a des droits bien foibles sur nous ^ dès qu^'elle «ntre en concurrence avec nous-mêmes.
Tant de sainteté et de grandeur ^lans les réponses de Jésus-Clirist , est pour Pilate un langage nouveau , <pii le touche et qui le frappe : il déclare au peuple que cet homme n'^est point criminel :; mais il ne délivre pas rinnoçent : il se contente de demander qu^onle délivre ^ ou qu'ion le dispense de le condamner : toujours flottant entre le devoir et la fortune ^ toujours voulaat ménager et Téqiiitë et la passion. Mais tcms les tempéramens eh matièrede dei^ir sont à craindre : vouloir tout concilier ^ c^est tout perdre : inventa des adoucissemens . quand la loi est -dake et piéoi^ ^ ce p^est pas sauver la r^le ^ mais nos passions^ tout accord entre' le menscmge et la vérité se fait toujours aux d^iens de la vérité même ; et TE vangUie surtout est une doctrine qui propos^ des règles et non pas des expédiens.
GARâME ^ III.
ÉTAT FINDIFTÉHENCE-
Je sais qu^il e^t des aûies paresseuses et indolentes qui paroûsent se jnaintenir 4aQS cet
état
f?rXT D^IÎf DlFFÉBlNfJE i 253
eut déséquilibre et d'iasensibilîté , qui n''ofFrent rien de \if ni au monde ni à la vertu ^ qui semblent également éloigné*^ par leur caractère , et des ardeurs d'une piété fidèle et des excès d''urt égarement profane ij qui conservent au milieu des plaisirs du mondp , un fonds de retenue et de régularité qui annonce encore la vertu ^ et au milieu des devoirs de la religion ^ un fonds dé mollesse et de relâchement qui respire encore Fair et les maximes du monde : ce sont des cœurs tranquilles et paresseux , -qui ne son* vifs sur rien , à qui Findolence tient presque lieu de vertu :; et qui <, pour n'être'pas à ce point de piété qui fait les âmes fidèles , nVn viennent pas pour cela à ce degré d^abandonnement qui fait les âmes égarées et criminelles •
Je le sais ^ mes Frères : mais je sais aussi que cette paresse de cœur ne nous défend que des crimes qui coûtent^ ne nous éloigne que de certains plaisirs qu'il faudroit acheter au prix de notre tranquillité ^ et que Tamour du repos tout seul peut nous interdire. Elle ne nous laisse vertueux qu''aux yeux des hommes ^ lesquels confondent Findolence qui craint Fembarras , avec la piété qui fuit le vice : mais elle ne nous défend pas contre nous-mêmes ^ contre mille désirs illégitimes^ mille complaisances criminelles^ mille passions plus secrètes et moins pénibles ^ parce qu'elles se renferment dans le cœur 5 des jalousies qui nous dévorent ; des animosités qui nous aigrissent^ une ambition qui nous domine^ un or-^ Tome XIL JMoRcrAUX cnoms* 22
d54 ^"fAT D^INDIFTIÈRENCÊ.
gueil qui nous corrompt ;; un désir de plaire qui nous possède ^ un amour excessif de nous-mêmes qui est le principe de toute notre conduite^ et qui infecte toutes nos actions ^ c^est^à-dire^^ que cette indolence nous livre à toutes nos foiblesses secrètes, en même temps qu^elle nous sert de frein contre des passions plus éclatantes et plus tumultueuses , et que ce qui ne parolt qu'indolence auK yeux des hommes , est toujours une corruption et une ignominie secrète devant Dieu.
Les passions se fortifiant de jour en jour* dans cet état dHndifférence , non-seulement le devoir trouve en nous des répugnances insurmontables ^ mais encore le crime s^aplanft ^ pour ainsi dire ^ et on n^ sent pas plus de répugnance que pour une simple faute. En effet, le cœur, par ces infidélités journalières inséparables de la tiédeur ^ arrivé enfin comme par autant de démarches insensibles jusqu'^à ces bornes périlleuses qui ne séparent plus que d''un point la vie, de la mort ^ le crime ^ de Finnocence, franchit ce dernier pas^ çans presque s^en apercevoir : comme il lui res— toit pe)i de chemin à faire , et qn^il nV pas eu besoin d^un nouvel efibrt pour passer outre, il croit nWoir pas été plus loin que les autres fois : il avpit mis en lui des dispositions si voisines du /crime, qu^il a enfanté Finiquité sans douleur ^ sans répugnance , sans aucun mouvement marqué^ sans s^en apercevoir lui-même^ semblable à on
stJK l'ennui. a55
mourant que les langueurs d^une longue et pénible agonie ont si fort approché de sa fin , que le dernier soupir ressemble à ceux qui Font précédé, ne lui coûte pas plus dWorts que les autres ^ et laisse même lés spectateurs incertains si son dernier mpment est arrivé , ou s'il respire encore. cârême, ii.
SUR TENNUL
JLj'enntji , qui paroll devoir être le partage du . peuple ) ne s'est pourtant, ce semble, réfugié que chez les grands^ c^est comme leur ombre qui les suit. partout. Les plaisirs, presque tous épuisés pour eux, ne leur offrent plus qu'aune triste uniformité qui endort ou qui lasse ^ ils ont beau les diversifier , ils diversifient leur ennui. En vain ik se font honneur de paroître à la tète de toutes les réjouissances publiques ^ c''est une vivacité d'ostentation :j le cœur n'y prend presque plus de part : le long usage des plaisirs Jes leur a rendus inutiles : ce sont des ressources usées , qui se nuisent chaque jour à elles-mêmes. Semblables à un malade à qui une longue langueur a rendu tous les mets insipides , ils essaient de tout , et rien ne les pique et ne les réveille ^ et un dégoût affreux , dît Job , succède à Tinstant à une vaine espérance de plaisir dont leur ame s'etoit d'abord flattée.
^Toute leur vie n'est qu'une précaution pénible contre l'ennui , et toute leur vie n'est qu^un ennui
HOÛ L^ORDRE EST LE RE5IÈDE DE l'eNNXTî.
pénible elle-même : ils TavanCent même en se hâtant de multiplier les plaisirs. Tout est déjà usé pour eux à Tentrée même de la \ie :; et leur$ premières années éprouvent déjà les dégoûts et Finsipidité que la lassitude^ et le long usage de tout semble attacher à la vieillesse.
PETIT CARÊME