ERREURS DES HOMMES
Ci^EST une erreur bien déplorable , mes Frères , que les hommes aient attaché des noms pompeux à toutes les entreprises des passions , et que le» soins du salut niaient pu mériter auprès d'eux le même honneur et la même estime. Les travaux militaires sont regardés parmi nous comme la yoie de la réputation et de la gloire : les intrigues et les mouvemens qui font parvenir , sont cx)mptés parmi les secrets d'une profonde sagesse : les projets et les négociations ^ qui arment les hommes les uns contre les autres^ et qui font souvent de Fambition d'un seul Tiofortune publique^ pasi3ent pour étendue de génie , et pour supériorité de talens : Tart d'élever sur un patri--. moine obscur une fortune monstrueuse , aux dépens souvent de l'équité et de la bonne foi, est la science des affaires , et la bonne conduite domestique : enfin , le monde a trouvé le secret de rehauj^ser par des titres honorables tous les soins qui se rapportéilt aux choses d'ici-bas : les actions de la foi toutes seules , qui demeureront éternelrlement , qui formeront l'histoire du siècle à venîr^ et qui seront gravées durant- toute l'éternité sur les colonnes immortelles de la sainte Jérusalem ^ passent pour des occupations oiseuses et obscures ^ pour le partage des âmes foibles et bornées , et n'ont rien qui les relève aux yeux des hommes.
CAliÊME, m.
ERREURS ttS ÔOMMËS- fi2t
Noua respectoas lès décisions du monde;; ce que la multitude approuve , nous Fapprouvons^ cç que Texemple commun autorise ^ nous y donnons nos applaudissemens et nos suffrages : les erreurs publiques nous sont plus chères que là vérité;; nous n^osons contredire le langage commun du monde et des passions ^ nous craignons la singularité comme un vice ^ elle qui forme le trait le plus éclatant des disciples de Jésus-Christ. En vain la grâce nous éclaire en secret ^ et nous découvre les illusions du monde et de ses maximes ^ en vain une éducation chrétienne et im naturel heureiri^ , ont laissé en nous des semences de vérité ^ qui nous marquent le faux et le danger des voies que la plupart des hommes isuivent ^ en vain notre cousciencë, d'intelligence avec la loi âe Dieu, nous dicte tout bas les maximes de la vie éternelle^ nous parlons comme le monde ^ quoique nous ne pensions pas coràme lui^ nous tournons comme lui la vérité en ridicule ^ quoiqu'^au fond nous en sentions le prix et Fexcel— lence ;; nous donnons de vaines louanges à des passions dont nous connoîssons en secret le frivole et la folie ^ nous pallions des abus dont Tin justice ne nous est pas douteuse ^ lious approuvons des plaisirs que notre conscience condamne;; nouis faisons tous les jours rapologie des maximes du . monde ^ tandiis que notre coeur contredit en secret ïios décisions;; nous ne faisons pas dWtre usdge de la vérité qui se montre à nous , que de la retenir dans rinjustice : partout presque nous tfa-
223 ebueurs des hommes.
hissons notre conscience et nos sen^mens. ïïous nous laissons entraîner à la multitude ^ nous n^o^, sons être tout seuls de notre côté ; nqus craignons . la singularité de la vertu et de la vérité , comme un ridicule qui nous couvriroit de hentc. Toute notre vie est un outrage continuel que nous faisons à la vérité : tantôt la complaisance pour nos supérieurs^ tantôt la foiblesse pour nos amis^ tan^ tôt la crainte des dérisions et des censures ; tantôt une vaine indolence qui fait que la vérité nous est presque aussi indifférente que le mensonge ^ tantôt une ivresse et une mauvaise foi qui cherche k à. s^étourdir dans ses égaremens^ débitant des maximes que Ton condamne tout bas soi-même ^ tantôt une fausse vertu de société qui aime mieux applaudir au mensonge que prendre la défense de la vérité incommode ^ tantôt un bon air quW trouve à parler comme ceux que le monde applaudit : enfin , presque partout nous nous déclarons pour le monde contre Jésus-Christ ^ loin d^être ses témoins fidèles parmi les hommes , nous nous joignons avec eux contre lui. Nous louons dans nos amis comme des vertus, des défauts que la loi de Dieu condamne^ nous adhérons à leurs erreurs , et nous aidons à les rendre plus inexcusables ;; nous donnons à leurs passions., les noms de la justice et de Féquité : nous appelons leurs, vengennoes ^ des ressentimens équitables 5 leurs atf achemens criminels , des caractères et des suites d'un cœur tendre et fidèle^ leurs déréglenaens I^ontcQx ^ dei»^ fbiUesses pardonnables 5 leurs pro-
EEREURS DES HOMMES. !2a3.
fusions insensées ^ des penchans d^une ame noble et géoiérêuse^ leur ambition démesurée , un élé-. vation d'esprit et de cœur ^ leur avarice sordide^ une sage économie :) leur médisance cruelle ^ une aîniable vivacité^ la fureur du jeu qui les possède ^ un délassement nécessaire. En un mot • il est rare que nous prenions sur nous les intérêts de la vérité : vifs^ fiers, intraitables, quand il s'agit de nos passions 5 nous devenons lâches , timides , rampans, dès qu''il ne s'agit plus que de la vérité : nous ne connoissons point cette sainte fierté , cette droiture de cœur , cette hante magnanimité, cette noble simplicité si respectée même dans le monde, dont les premiers disciples de la foi nous ont laissé de si grands exemples, et qui a toujours été le caractère des ames iSdèle$. Nous vivons pour les hommes^ nous uq vivons pas pour Dieu et pour nous-mêmes : nous nous faisons une conscience et uoe religion , une humeur , un caractère , uh esprit et un cœur pour eux^ et ils sont la fin de toutes iios voies et le motif de toutes nos actions , comme s'ils pouvoient en être le prix et la récompense : tout ce que nous ne faisons pas pour eux, nous le comptons comme perdu, comme s'il n'y avoît de réel que ce qui doit périr avec nous; et après plusieurs années passées sur ce ton , Dieu seul pour qui nous devions vivre , se trouve à notre mort lé seul qui ne sauroit compter pour lui un seul moment presque de toute notre vie.
pânégyr. de s. Etienne.
ft24 ERREURS DES HOMMES.
Nous les annonçons tous les jours , ces mai^iinès saintes t depuis les premiers âges de TEglise , les chaires chrétiennes ne les ont pas publiées aved plus de force ^ plus d'^exactitude, plus de lumière:; et cependant il tren est aucune sur laquelle le Inonde ne répande encore des adoucissemens ^ de fausses couleurs qui les défigurent^ ou des nuages qui les cachent. La pénitence ^ sans laquelle riiomme pécheur ne doit rien prétendre au salut ^*on la regarde comme le partage des fcloUres et des déserts : la retraite^ si nécessaii'e à là fragilité du cœur humain ^ elle n^ paroît plus qu^une singularité^ ou d'*hunieur, ou de, Tertu, qui ne sauroit servir d''exemple : la prière , cette ressource unique de toutes nos misères , on en laisse Tusage aux âmes oiseuses et inutiles : les afflictions^ que les saints ont toujours reçues comme des grâces , on les craint comme des malheurs : les prospérités ^ que les justes ont toujours craintes comme des malheurs , on les souhaite comme des grâces : Tambition démesurée ^ si opposée à' Fesprit et au fond de la religion ^ n'est plus qu'un sentiment noble et légitime de ce qu'on est et de ce qu'on doit prétendre : la haine ^ qui attaque la religion dans le cœur, et qui anéantit tout l'Evangile, on en fait un juste ressentiment , ou une bienséance de son rang , qui ne permet pas d'aller se réconcilier avec son frère : la vie somptueuse et magnifique , si souvent frappée d'anathème dans les livres saints^ n'est qu'un usage noble de nos biens., et uue loi
EKBEURS DES HOMMES. 2.2.5
qu^imposent la condi tibn et la naissance : les plaisirs les plus dangereux ^ on les appelle des délasse— mens nécessaires^ les passions les plus honteuses^ des foiblesses inévitables ^ les médisances les plus cruelles , des vérités publiques et innocentes : que dirai-je? la vertu même^ la piété véritable^ y a perdu son nom : ce n^est plus un don dé Dieu et le seul parti néceissaire ;; c'est une bizarrerie d''humeur , un goût de singularité , une pusilla^ nimité d'esprit^ que saîs-je P un parti bon à cpielque chose , quand on n'est plus soi-même bon à rien. O Dieu ! est-ce donc là le langage d'un peuple éclairé des lumières de l'Evangile ^ 6u les discours de ces nations barbares et infi-dèles^ à qui vous n'^avez pas encore daigné révéler la science du salut et les vérités étemelles ?
Et ce qu'il y a ici de plus déplorable , c'est que ce ne sont pas là les erreurs de quelques particuliers ^ ce sont les erreurs de presque tous les hommes ^ c'est la doctrine du monde entier ; ce sont des maximes universellement reçues ^ approuvées , autorisées , et contre lesquelles il n'est plus temps de vouloir s'élever. Nous seuls dans ces chaires chrétiennes ^ osons parler un langage différent : un petit nombre de justes tiennent encore pour nous au milieu du monde ^ et osent encore parler comme nous. Mais ce n'est là qu'une foible voix absorbée ^ pour ainsi dire ^ par le bruit formidable de la multitude. Ce qui domiùe^ ce qu'on entend ^ ce qui règle tout le monde ) ce qui décide de tout ^ ce qui est 1q