‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 116 sur 191 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

L'éclat du ministère de Jésus-Christ n'en est pas le côté le plus augu>te et le plus magnifique. Quelque grand qu'il nous ait paru par les oracles qui l'ont annoncé , par les œuvres qu'il a opérées, et par les circonstances éclatantes de ses mystères, ce ne sont encore là, pour ainsi dire, que les dehors de sa gloire et de sa grandeur ; et pour connaître tout ce qu'il est, il faut entrer dans le fond et dans l'esprit de son ministère. Or, l'esprit de son ministère renferme sa doctrine, ses bienfaits et ses promesses. Développons-en toute l'étendue, et montrons ou qu'il faut refuser à Jésus-Christ sa qualité d'homme juste et d'envoyé du Dieu tout-puissant que les ennemis de sa divinité lui accordent, ou convenir qu'il est lui-même un Dieu manifesté en chair et descendu sur la terre pour sauver les hommes.

Oui, mes Frères , c'est une alternative inévitable : si Jésus-Christ est saint, il est Dieu ; et si son ministère n'est pas un ministère d'erreur et d'imposture, c'est le ministère de la vérité éternelle elle-même qui s'est manifestée pour nous instruire. Or, les ennemis de sa naissance divine sont forcés d'avouer qu'il a été un homme juste, innocent, ami de Dieu; et, si le monde a vu des esprits noirs et impies

qui ont encore osé blasphémer contre son innocence et le confondre avec les séducteurs, ce n'ont été que quelques monstres dont le genre humain a eu horreur, et dont le nom même, trop odieux à toute la nature, est demeuré enseveli dans les mêmes ténèbres d'où l'horreur de leur impiété était sortie.

En effet, quel homme jusque-là avait paru sur la terre avec plus de caractères incontestables d'innocence et de sainteté que Jésus fils du Dieu vivant ? En quel philosophe avaiton jamais remarqué tant d'amour pour la vertu, tant de mépris sincère pour le monde, tant de charité pour les hommes, tant d'indifférence pour la gloire humaine, tant de zèle pour la gloire de l'Etre souverain , tant d'élévation au-dessus de tout ce que les hommes admirent et recherchent ? Quel est son zèle pour le salut des hommes ! C'est là que se rapportent tous ses discours , tous ses soins , tous ses désirs, toutes ses inquiétudes. Les philosophes critiquaient seulement les hommes, et ne cherchaient qu'à faire sentir leur faible ou leur ridicule ; Jésus-Christ ne parle de leurs vices que pour leur en prescrire les remèdes. Les uns étaient les censeurs des faiblesses humaines; Jésus-Christ en est le médecin. Les uns se faisaient honneur de remarquer en autrui des vices dont ils n'étaient pas exempts eux-mêmes ; celui-ci ne parle qu'avec une douleur amère des fautes dont son innocence le met à couvert, et répand même des larmes sur les dérèglements d'une ville infidèle. On voit bien que les uns ne voulaient pas corriger les hommes , mais s'en faire estimer en les méprisant ; et que l'autre ne pense qu'à les sauver, et est peu touché de leurs applaudissements et de leur estime.

Suivez le détail de ses mœurs et de sa conduite, et voyez s'il a jamais paru sur la terre un juste plus universellement exempt de toutes les faiblesses les plus inséparables de l'humanité. Plus on l'observe, plus sa sainteté se dé-veloppe. Ses disciples, qui le voient de plus près, sont les plus frappés de l'innocence de sa vie; et la familiarité, si dangereuse à la vertu la plus héroïque, ne sert qu'à découvrir tous les jours de nouvelles merveillesdans la sienne. Il ne parle que le langage du Ciel ; il ne répond que lorsque ses réponses peuvent être utiles au salut de ceux qui l'interrogent. On ne voit point en lui de ces intervalles où l'homme se retrouve ; partout il paraît un en-

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voyé du Très-Haut, Les actions les plus communes sont en lui singulières parla nouveauté et la sublimité des dispositions dont il les accompagne ; et il ne paraît pas moins un homme divin lorsqu'il mange chez un pharisien que lorsqu'il ressuscite Lazare. Certes, mes Frères, la nature toute seule ne saurait mener si loin la faiblesse humaine. Ce n'est pas ici un philosophe qui impose, c'est un juste qui prend dans ses propres exemples les règles et les préceptes de sa doctrine ; et il faut bien qu'il soit saint, puisque le disciple lui-même qui le trahit, intéressé à justifier sa perfidie en découvrant ses défauts, rend pourtant un témoignage public à son innocence et à sa sainteté, et que toute la malice de ses ennemis défiée n'a su le reprendre d'aucun péché.

Or, je dis, mes Frères, que si Jésus-Christ est saint, il est Dieu ; et que, soit que vous considériez la doctrine qu'il nous a enseignée par rapport à son Père ou par rapport aux hommes, elle n'est plus qu'un amas d'équivoques malignes ou de blasphèmes enveloppés, s'il n'est qu'un homme ordinaire, envoyé seulement de Dieu pour instruire les hommes.

Je dis soit que vous la considériez par rapport à son Père. En effet, si Jésus-Christ n'est qu'un simple envoyé du Très-Haut, il ne vienl donc que pour manifester aux nations idolâtres l'unité de l'essence divine. Mais, outre que sa mission regarde principalement les Juifs, qui depuis longtemps n'étaient plus retombés dans l'idolâtrie, et n'avaient pas besoin par conséquent que Dieu leur suscitât un prophète pour les corriger d'une erreur dont ils étaient exempts , et un prophète qu'on leur faisait espérer depuis la naissance du monde, comme la lumière d'Israël et le libérateur de son peuple ; outre cela, comment Jésus - Christ s'y prend-il pour remplir son ministère, et quel est son langage sur l'Etre suprême? Moïse et les prophètes, chargés de la même mission, ne cessaient de publier que le Seigneur était un ; que c'était une impiété de le comparer à la ressemblance de la créature ; et qu'ils n'étaient eux-mêmes que ses serviteurs et ses envoyés, vils instruments entre les mains d'un Dieu qui opérait par eux de grandes choses. Nulle expression douteuse ne leur échappe sur un point si essentiel à leur mission ; nulle comparaison d'eux à l'Etre suprême, toujours dangereuse par le penchant que l'homme avait de

prostituer ses hommages à l'homme et de se faire des dieux palpables et visibles; nul terme équivoque qui eût pu les confondre eux-mêmes avec le Seigneur au nom duquel ils parlaient, et donner lieu à une superstition et à une idolâtrie qu'ils venaient combattre.

Mais si Jésus - Christ n'est qu'un envoyé comme eux, il s'en faut bien qu'il ne remplisse avec autant de fidélité qu'eux son ministère. Il ne cesse de se dire égal à son Père ; il vient nous apprendre qu'il est descendu du ciel et sorti du sein de Dieu ; qu'il était avant Abraham ; qu'il était avant toutes choses ; que le Père et lui ne font qu'un ; que la vie éternelle consiste à connaître le Fils comme à connaître le Père ; que tout ce que le Père fait, le Fils le fait aussi. Trouvez-moi un prophète qui jusqu'à Jésus-Christ eût tenu un langage si nouveau, si inouï, si peu respectueux pour le Dieu suprême ; et qui, loin de rendre gloire à Dieu, comme à l'auteur de tout don excellent, ait attribué à ses propres forces les grandes choses que le Seigneur avait daigné opérer par son ministère. Partout il se compare au Dieu souverain ; il dit à la vérité une fois que le Père est plus grand que lui ; mais quel est ce langage, s'il n'est pas lui-même un Dieu manifeslé en chair? Et ne regarderions-nous pas comme un insensé un homme qui viendrait nous annoncer sérieusement que l'Etre suprême est plus grand que lui? N'est-ce pas s'égaler à la Divinité que d'oser même se mesurer avec elle? Y a-t-il quelque proportion et du plus ou du moins entre Dieu et l'homme, entre le tout et le néant? Mais que dis-je? Jésus-Christ ne se contente pas de se dire égal à Dieu; il justifie même la nouveauté de ses expressions contre les murmures des Juifs qui s'en scandalisent ; loin de les détromper nettement, il les confirme dans le scandale. Partout il affecte un langage qui devient ou insensé ou impie, si son égalité avec son Père ne l'éclaircit et ne le justifie. Que vient-il faire sur la terre, s'il n'est pas Dieu ? Il vient scandaliser les Juifs, en leur donnant lieu de croire qu'il se compare au Très-Haut; il vient séduire les nations, en se faisant adorer après sa mort à toute la terre ; il vient répandre de nouvelles ténèbres dans l'univers, et non pas y répandre, comme il s'en est vanté, la science, la lumière et la connaissance de Dieu. Quoi, mes Frères, Paul et Barnabe déchirent leurs vêtements, lorsqu'on les prend pour des dieux ;

FÊTE DE LA CIRCONCISION : SUR LA DIVINITÉ DE JÉSUS-CHRIST

ils crient hautement devant les peuples qui veulent leur immoler des victimes : Adorez le Seigneur dont nous ne sommes que les envoyés et les ministres. L'ange dans l'Apocalypse, lorsque saint Jean se prosterne pour l'adorer, rejette avec horreur cet hommage, et lui dit hautement : Adorez Dieu seul '. Et Jésus-Christ souffre tranquillement qu'on lui rende des honneurs divins? Et Jésus-Christ loue la foi des disciples qui l'adorent et qui l'appellent avec Thomas leur Seigneur et leur Dieu * ? Et Jésus-Christ confond même ses ennemis qui lui disputent sa divinité et son éternelle origine ? Est-il donc moins zélé que ses disciples pour la gloire de celui qui l'envoie? Ou lui importe-t-il moins de détromper nettement les peuples d'une méprise si injurieuse à l'Etre suprême et qui anéantit le fruit unique de son ministère?

Oui, mes Frères, quel bien Jésus-Christ estil venu apporter au monde, si ceux qui l'adorent sont des idolâtres et des profanes? Tous ceux qui ont cru en lui, l'ont adoré comme le Fils éternel du Père, l'image de sa substance et la splendeur de sa gloire. Il ne se trouve qu'un très-petit nombre d'hommes dans le Christianisme, lesquels, en le recevant comme l'envoyé de Dieu, refusent de lui rendre des honneurs divins ; cette secte même, bannie de toutes parts, exécrable dans les lieux mêmes où toutes les erreurs trouvent un asile, est réduite à quelques sectateurs obscurs et cachés; punie partout comme une impiété, dès qu'elle ose se montrer à découvert ; et obligée de se cacher dans les ténèbres et dans les extrémités des provinces et des royaumes les plus reculés \ Est-ce donc là ce peuple nombreux de toute langue, de toute tribu, de toute nation, que Jésus-Christ était venu former sur la terre? Est-ce là cette Jérusalem auparavant stérile et devenue féconde qui devait renfermer dans son sein les peuples et les nations, et où les îles les plus éloignées, les princes et les rois devaient venir adorer? Sont-ce là les grands avantages que le monde devait retirer du ministère de Jésus-Christ? Est-ce donc la cette abondance de grâce, cette plénitude de l'esprit de Dieu répandu sur tous les hommes, ce renouvellement universel, ce règne spirituel

t Deam adora. A pot:, iu, 10.

* Dominas meus et Ueus meus. Joan., xx, 28.

* L«» Sociniens, appelés aussi Unitaires et Frères polonais.

et durable que les prophètes avaient prédit avec tant de majesté, et qui devait accompagner la venue du libérateur? Quoi ! mes Frères, une attente si magnifique se réduit donc à voir le monde plongé dans une nouvelle idolâtrie? Cet avènement si heureux pour la terre, promis depuis tant de siècles, annoncé avec tant de pompe, désiré de tous les justes, montré de loin à tout l'univers comme son unique ressource, devait donc le corrompre et le pervertir pour toujours? Cette Eglise si féconde dont les rois et les Césars à la tête de leurs peuples devaient être les enfants, ne devait donc renfermer dans son enceinte qu'un petit nombre d'hommes odieux au ciel et à la terre, la honte de la nature et de la religion, obligés de cacher dans les ténèbres l'horreur de leur blasphème? Et toute la magnificence future de l'Evangile devait donc se borner à former la secte affreuse d'un impie Socin?

0 Dieu ! que la foi de votre Eglise paraît sage et raisonnable, lorsqu'on l'oppose aux contradictions insensées de l'incrédulité ! Et qu'il est consolant pour ceux qui croient en Jésus-Christ et qui espèrent en lui, de voir les abîmes que se creuse l'orgueil, lorsqu'il entreprend de se frayer des routes nouvelles, et de saper le fondement unique de la foi et de l'espérance des chrétiens.

Voilà, mes Frères, comme la doctrine dj Jésus-Christ, par rapport à son Père, établit la gloire de son éternelle origine. Aussi, lorsque les prophètes parlent du Dieu du ciel et de la terre, les expressions manquent à la grandeur et à la magnificence de leurs idées. Pleins de l'immensité, de la toute-puissance et de la majesté de l'Etre suprême, ils épuisent la faiblesse du langage humain pour répondre à la sublimité de ces images. Ce Dieu, c'est celui qui mesure les eaux de la mer dans le creux de sa main, qui pèse les montagnes dans sa balance, qui tient entre ses mains les foudres et les tempêtes, qui dit et tout est fait, qui se joue en soutenant l'univers. De simples hommes devaient parler ainsi de la gloire du Très-Haut; la disproportion infinie qui se trouve entre l'immensité de l'Etre suprême et la faiblesse de l'esprit humain doit le frapper, l'éblouir, le confondre ; et les termes les plus pompeux ne le sont jamais assez pour suffire à son admiration et à sa surprise.

Mais lorsque Jésus-Christ parle de la gloire du Seigneur, ce ne sont plus ces expressions

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pompeuses des prophètes : il l'appelle un Père saint, un Père juste, un Père clément, un pasteur qui court après la brebis égarée et qui la met avec bonté sur ses épaules, un ami qui se laisse vaincre par les importunités de son ami , un père de famille touché du retour et de la résipiscence de son fils. On voit bien que c'est ici un enfant qui parle un langage domestique , que la familiarité et la simplicité de ses expressions suppose en lui une sublimité de connaissance qui lui rend l'idée de l'Etre souverain familière et fait qu'il n'est point frappé et ébloui commenous de sa majesté et de sa gloire, etqu'enfin il ne parle que de ce qu'il voit à découvert et qu'il possède lui-même. On est bien moins frappé de l'éclat des titres qu'on a portés, pour ainsi dire, en naissant; les enfants des rois parlent simplement des sceptres et des couronnes; et il n'est aussi que le Fils éternel du Dieu vivant qui puisse parler si familièrement de la gloire de Dieu même.

Voilà, mes Frères, puisque nous entrons en société avec Jésus-Christ de tous ses avantages, le droit qu'il nous a acquis de regarder Dieu comme notre Père, d'oser nous dire ses enfants, de l'aimer plutôt que de le craindre. Cependant nous le servons comme des esclaves et des mercenaires; nous craignons ses châtiments; nous sommes peu touchés de son amour et de ses promesses. Sa loi si juste, si sainte, n'a rien d'aimable pour nous; c'est un joug qui nous pèse, qui nous fait murmurer et que nous aurions bientôt secoué, si les transgressions en devaient être impunies. On n'entend que des plaintes contre la sévérité de ses préceptes, que des contentions pour soutenir les adoucissements que le monde y mêle sans cesse ; en un mot, s'il n'était pas un Dieu vengeur, nous ne le connaîtrions pas, et il n'est redevable qu'à sa justice et à ses châtiments de nos respects et de nos hommages.

Mais la doctrine de Jésus-Christ, par rapport aux hommes qu'il est venu instruire, n'établit pas moins la vérité de sa naissance divine. Car je ne parle pas ici de la sagesse, de la sainteté, de la sublimité de cette doctrine : tout y est digne de la raison et de la plus saine philosophie ; tout y est proportionné à la misère et à l'excellence de l'homme, à ses besoins et à ses hautes destinées; tout y inspire le mépris des choses périssables et l'amour des biens éternels ; tout y maintient le bon ordre et la tranquillité des États ; tout y est grand,

parce que tout y est vrai : la gloire des actions est plus réelle et plus éclatante dans le coeur que dans les actions mêmes. Le sage de l'Evangile ne cherche ici-bas dans sa vertu que la satisfaction d'obéir à Dieu qui en sera un jorîr le rémunérateur, et préfère le témoignage de sa conscience aux applaudissements des hommes. Il est plus grand que le monde entier par l'élévation de sa foi ; et il est au-dessous du dernier des hommes par la modestie de ses sentiments. Sa vertu ne cherche pas dans l'orgueil le dédommagement de ses peines; c'est Je premier ennemi qu'elle attaque; et dans cette divine philosophie les actions les plus héroïques ne sont rien, dès qu'on les compte soi-même pour quelque chose ; elle regarde la gloire comme une erreur, la prospérité comme une infortune, l'élévation comme un précipice, les afflictions comme des faveurs, la terre comme un exil, tout ce qui passe comme un songe. Quel est ce nouveau langage? Quel homme avant Jésus-Christ avait parlé de la sorte? Et, si ses disciples, pour avoir seulement annoncé cette doctrine céleste, furent pris par tout un peuple pour des dieux descendus sur la terre, quel culte pourront-ils refuser à celui qui en est l'auteur, et au nom de qui ils l'annoncent?

Mais laissons là ces réflexions générales, et venons aux devoirs plus précis d'amour et de dépendance que sa doctrine exige des hommes envers lui-même. Il nous ordonne de l'aimer, comme il nous ordonne d'aimer son Père ; il veut qu'on demeure en lui, c'est-à-dire qu'on se fixe en lui, qu'on cherche son bonheur en lui comme dans son Père; qu'on rapporte toutes ses actions, toutes ses pensées, tous ses désirs, qu'on se rapporte soi-même à sa gloire comme à la gloire de son Père; les péchés mêmes ne sont remis qu'à ceux qui l'aiment beaucoup; et l'amour qu'on a pour lui, fait toute la justice du juste et toute la réconciliation du pécheur. Quel est cet homme qui vient usurper la place de Dieu même dans nos cœurs? La créature mérite-t-elle d'être aimée pour elle-même? Et tout ce qu'elle a de grand et d'aimable, ne sont-ce pas les dons de celui qui seul mérite d'être aimé?

Quel prophète jusqu'à Jésus-Christ était venu dire aux hommes : Vous m'aimerez; tout ce que vous ferez, vous le ferez pour ma gloire. Vous aimerez le Seigneur votre Dieu, avait dit Moïse aux enfants d'Israël. Rien n'est

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aimable pour soi-même que ce qui peut nous rendre heureux; or, nulle créature ne peut être notre bonheur et notre perfection ; nulle créature ne mérite donc que nous l'aimions pour elle-même; ce serait une idolâtrie. Tout homme qui vient se proposer aux hommes comme l'objet de leur amour, est un impie et un imposteur qui vient usurper le droit le plus essentiel de l'Etre suprême; c'est un monstre d'orgueil et d'extravagance qui veut s'élever des autels jusque dans les cœurs, le seul sanctuaire que la Divinité n'avait jamais cédé aux idoles profanes. La doctrine de Jésus- Christ, cette doctrine si divine et si admirée même des païens, ne serait donc plus qu'un mélange monstrueux d'impiété, d'orgueil et de folie, si, n'étant pas lui-même le Dieu béni dans tous les siècles, il eût fait à ses disciples de l'amour qu'il exigeait d'eux le précepte le plus essentiel de sa morale, et ce serait à lui une ostentation insensée de venir se proposer aux hommes, comme un modèle d'humilité et de modestie , tandis qu'il pousserait l'orgueil et la vaine complaisance plus loin que tous ces orgueilleux philosophes qui n'avaient jamais aspiré qu'à l'estime et aux applaudissements des hommes.

Mais ce n'est pas encore assez : non seulement Jésus-Christ vent qu'on l'aime ; mais il exige des hommes les marques de l'amour le plus généreux et le plus héroïque. Il veut qu'on l'aime plus que ses proches, que ses amis, que ses biens, que sa fortune, que sa vie, que le monde entier, que soi-même ; qu'on souffre tout pour lui, qu'on renonce à tout pour lui , qu'on répande jusqu'à la dernière goutte de son sang pour lui. Qui ne lui rend pas ces grands hommages, n'est pa6 digne de lui ; qui le met en parallèle avec quelque créature ou avec soi-même , l'outrage, le déshonore, et ne doit rien prétendre à ses promesses.

Quoi, mes Frères ! il ne se contente pas qu'on lui offre des sacrifices de boucs et de taureaux, comme les idoles, et le Dieu même véritable avait paru s'en contenter. Il pousse encore plus loin ses prétentions : i) veut que l'homme se sacrifie lui-même , qu'il coure sur ks gibets, qu'il s'offre à la mort et au martyre pour la gloire de son nom. Mais, s'il n'est pas le maître de notre vie, quel droit a-t-il de l'exiger de nous? Si notre âme n'est pas sortie de ses mains, est-ce à lui que nous la devons rendre? Est-ce la regagner (pie delà perdre

Mass. — Tour. I.

pour l'amour de lui ? S'il n'est pas l'auteur do notre être, ne devenons-nous pas des sacrilèges et des homicides, en nous immolant pour sa gloire, et en transportant à la créature et à un simple envoyédeDieu, le grand sacritïcede notre être, seul destiné à reconnaître la souveraineté et la puissance de l'ouvrier éternel qui nous a tirés du néant? Que Jésus-Christ meure à la bonne heure lui-même pour rendre gloire à Dieu, qu'il nous exhorte de suivre sou exemple : tant de prophètes étaient morts avant lui pour la cause du Seigneur et avaient exhorté leurs disciples à marcher sur leurs traces. Mais que Jésus - Christ , s'il n'est pas Dieu lui-même , nous ordonne de mourir pour lui , exige des hommes cette dernière marque d'amour; qu'il nous commande d'offrir pour lui une vie que nous ne tenons pas de lui: se peut-il faire qu'il y ait eu sur lu terre des hommes assez grossiers et assez stu pides pour se laisser tromper à l'extravagance <!c cette doctrine ? Est- il possible que des maximes aussi bizarres etaussi impies aient pu triompher de tout l'univers, confondre toutes les sectes, rameuertous les esprits et prévaloir sur tout ce qui avait paru jusque-là de science, de doctrine, et de sugesse sur la terre? Et, si nous regardons comme des barbares ces peuples sauvages qui s'immolent sur lestombeuux et sur les cendre3 de leurs proches et de leurs amis, pourquoi ferions-nous plus d'honneur aux disciples de Jésus-Christ qui se sont immolés pour lui ? Et sa religion ne sera-telle pas une religion de sang et de barbarie ? Oui, mes Frères, les Agnès, les Luce, les Agathe \ ces premières martyres de la foi et de la pudeur, se seraient donc sacrifiées à un homme mortel ; et, en aimant mieux répandre leur sang que fléchir le genou devant de vaines idoles, elles n'auraient évité une idolâtrie que pour retomber dans une autre plus condamnable, en mourant pour Jésus- Christ ? Ignace lui-même, ce fameux martyr que l'Orient fournit à Rome, en voulant devenir le froment de Jésus-Christ, aurait donc perdu tout le fruit de ses souffrances et mérité dès lors d'être déchiré par les lions furieux , puisqu'il se serait offert en sacrifice à un homme semblable à lui? Les confesseurs généreux de la foi n'auraient donc été que des désespérés et des fanatiques qui auraient couru à la mort comme

1 Les Luces., les Asatlies. Ed. de 1755.

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des insensés? La tradition des martyrs ne serait donc plus qu'une scène impie et sanglante? Les tyrans et les persécuteurs auraient donc été les défenseurs de la jusiice et de la gloire de la Divinité ? Le Christianisme lui-même , une secte sacrilège et profane? Le genre humain se serait donc abusé ? Et le sang des martyrs , loin d'avoir été la semence des fidèles, aurait inondé tout l'univers de superstition et d'idolâtrie ?0 Dieu, l'oreille de l'homme peutelle entendre ces blasphèmes sans horreur ; et que faut-il pour confondre l'incrédulité, que la montrer à elle-même ?

Tels sont, mes Frères, nos premiers devoirs envers Jésus-Christ. Lui sacrifier nos inclinations, nos amis, nos proches, notre fortune, notre vie même, et, en un mot, tout ce qui devient un obstacle à noire salut, c'est confesser sa Divinité ; c'est reconnaître que lui seul peut nous tenir lieu detout ce que nous abandonnons pour lui, et nous rendre encore plus que nous ne quittons, en se donnant lui-même à nous. Il n'est que celui qui méprise le monde et tous ses plaisirs, dit l'Apôtre saint Jean , qui confesse que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, parce qu'il prononce par là que Jésus-Christ est plus grand que le monde , plus puissant pour nous rendre heureux, et par conséquent plus digne d'être aimé.

Mais ce n'est pas assez d'avoir considéré l'esprit du ministère de Jésus-Christ dans sa doctrine ; il faut le considérer , en second lieu , dans les grâces et les bienfaits que l'univers a reçus de lui. Il est venu délivrer tous les hommes delà mort éternelle; d'ennemis de Dieu qu'ils étaient, il les a rendus ses enfants : il leur a ouvert le ciel ; il leur a assuré la possession du royaume de Dieu et des biens immuables ; il leur a apporté la science du salut et la doctrine de la vérité. Ces dons si magnifiques n'ont pas même fini avec lui ; assis à la droite de son Père, il les répand encore dans nos cœurs. Tous nos maux trouvent encore en lui leur remède : il nous nourrit de son corps; il nous lave de nos souillures , en nous appliquant sans cesse le prix de son sang; il forme des pasteurs pour nous conduire ; il inspire des prophètes pour nous enseigner; il sanctifie des justes pour nous animer par leur exemple ; il estsans cesse présentdans nos cœurs pour en soulager toutes les misères. L'homme n'a point de passion que sa grâce ne guérisse, point d'affliction qu'elle ne rende aimable ,

point de vertu qui ne soit son ouvrage; en un mot, il nous assure lui-même qu'il est notre voie , notre vérité , notre vie, notre justice , notre rédemption , notre lumière. Quelle est cette nouvelle doclrine?Un homme seul peut-il être la source de tant de grâces aux autres hommes? Le Dieu souverain, si jaloux de sa gloire, peut il nous attacher à une créature par des devoirs et des liens si intimes et si sacrés que nous dépendions presque plus d'elle que de lui ? Ne serait-il point à craindre qu'un homme, devenu si utile et si nécessaire aux autres hommes, n'en devînt enfin l'idole ; qu'un homme auteur et distributeur de tant de grâces, et qui fait à notre égard l'office et toutes les fonctions d'un Dieu, n'en occupât aussi bientôt la place dans nos cœurs?

Car remarquez, mes Frères, que c'est la reconnaissance toute seule, qui autrefois a fait les faux dieux '. Les hommes, oubliant l'auteur de leur êlre et de l'univers, adorèrent d'abord l'air qui les faisait vivre, la terre qui les nourrissait, le soleil qui les éclairait , la lune qui présidait à la nuit: c'était là leur Cybèle, leur Apollon, leur Diane. Ils adorèrent les conquérants qui les avaient délivrés de leurs ennemis; les princes bienfaisants et équitablesqui avaient rendu leurs sujets heureux, et la mémoire de leur règne immortelle ; et Jupiter et Hercule furent placés au rang des dieux, l'un parle nombre de ses victoires, l'autre par le bonheur et la tranquillité de son règne. Les hommes, dans ces siècles de superslition et de crédulité, ne connaissaient point d'autres dieux que ceux qui leur faisaient du bien. Et tel est le caractère de l'homme; son culte n'est que son amour et sa reconnaissance.

Or, mes Frères, quel homme a jamais fait tant de bien aux hommes que Jésus-Christ? Rappelez tout ce que les siècles païens nous rapportent de l'histoire de leurs dieux; et voyez s'ils ont cru leur devoir tout ce que l'incrédulité elle-même avoue avec les livres saints que le monde doit à Jésus-Christ. Aux uns ils croyaient être redevables de la sérénité de l'air et d'une heureuse navigation ; aux autres, de la fertilité des saisons ; à leur Mars, du succès des batailles; à leur Janus, delà paix et de la tranquillité des peuples; de la santé, à leur Esculape. Mais que sont ces faibles bienfaits, si vous les comparez à ceux

1 C'est le sentiment de Tertullien ; ce sont aussi ses expressions.

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dont Jésus-Christ a comblé le monde? Il y a porté une paix éternelle, une sainteté durable, la justice et la vérité; il en a fait un monde nouveau et une terre nouvelle ; ce n'est pas un peuple seul qu'il a comblé de biens, ce sont tous les peuples, c'est l'univers entier ; et de plus, il n'est devenu notre bienfaiteur qu'en devenant notre victime. Que pouvait-il faire de plus grand pour la terre? Si la reconnaissance a fait les dieux, Jésus-Christ pouvait-il manquer de trouver des adorateurs parmi les hommes? Et était-il à propos que nous lui dussions tant, s'il pouvait y avoir de l'excès dans l'amour et dans la gratitude ?

Encore, mes Frères, si Jésus-Christ en mourant eût averti ses disciples que c'était au Seigneur tout seul qu'ils étaient redevables de tant de bienfaits, qu'il n'avait été lui-même que l'instrument et non pas l'auteur et la source de toutes ces grâces, et qu'ainsi ils devaient l'oublier, et rendre à Dieu seul la gloire qui lui était due; mais il s'en faut bien que Jésus-Christ ne termine par de semblables instructions ses prodiges et son ministère. Non-seulement il ne veut pas que ses disciples l'oublient et cessent d'espérer en lui après sa mort ; mais sur le point de les quitter, il les assure qu'il sera présent avec eux jusqu'à la consommation des siècles ; il leur promet encore plus qu'il ne leur a donné, et se les attache par des liens indissolubles et immortels.

En eflet , les promesses qu'il leur fait dans ce dernier moment, sont encore plus surprenantes que les grâces mêmes qu'il leur avait accordées pendant sa vie. Premièrement, il leur promet l'Esprit consolateur qu'il appelle l'Esprit de son Père : cet Esprit de vérité que le monde ne peut recevoir ; cet Esprit de force qui devait former les martyrs ; cet Esprit d'intelligence qui avait éclairé les prophètes ; cet Esprit de sagesse qui devait conduire les pasleurs ; cet Esprit de paix et de charité qui ne devait faire qu'un cœur et qu'une âme de tous les fidèles. Quel droit a Jésus-Christ sur l'Esprit de Dieu, pour en disposer à son gré et le promettre aux hommes , si ce n'est pas son esprit propre? Elie, montant au ciel, regarde comme une chose bien difficile de promettre à Elisée seul son double esprit de zèle et de prophétie; combien était-il plus éloigné de lui promettre l'Esprit éternel du Père céleste, cet esprit de liberté qui souffle où il veut? Cependant les promesses de Jesus-Christ se sont ac-

complies; à peine est-il monté au ciel que l'Esprit de Dieu se répand sur tous ses disciples; les simples deviennent plus savants que les sages et les philosophes ; les faibles, plus forts que les tyrans ; les insensés selon le monde, plus prudents que toute la sagesse du siècle. De nouveaux hommes paraissent sur la terre ; animés d'un esprit nouveau, ils attirent tout après eux, ils changent la face de l'univers ; et jusqu'à la fin des siècles, cet Esprit animera son Eglise, formera des justes, confondra les incrédules, consolera ses disciples, les soutiendra au milieu des persécutions et des opprobres et rendra témoignage au fond de leur cœur qu'ils sont enfants de Dieu et que ce titre auguste leur donne droit à des biens plus solides et plus vrais que tous ceux dont le monde les dépouille.

Secondement, Jésus-Christ promet à ses disciples les clefs du ciel et de l'enfer et le pouvoir de remettre les péchés. Quoi, mes Frères! les Juifs sont scandalisés sur ce qu'il entreprend de les remettre lui-même, et qu'il paraît sattribuer une puissance réservée à Dieu seul; mais quel sera le scandale de tous les peuples de la terre, lorsqu'ils liront dans son Evangile qu'il a voulu laisser même celte puissance à ses disciples? Et s'il n'est pas Dieu, la folie et la témérité ont-elles jamais rien imaginé de semblable? Quel droit a-t-il en effet sur les consciences pour les lier ou les délier à son gré, et pour transmettre à des hommes faibles une puissance qu'il ne saurait exercer luimême sans blasphème ?

Troisièmement. Mais ce n'est pas assez; il promet encore à ses disciples le don des miracles; qu'ils ressusciteront les morls en son nom ; qu'ils rendront la vue aux aveugles, la santé aux malades, l'usage de la parole aux muets ; qu'ils seront maîtres de toute la nature. Moïse ne promet pas à ses disciples les dons miraculeux dont le Seigneur l'a favorisé ; il sent bien que cette vertu lui est étrangère, et que le souverain Maître tout seul peut en favoriser qui bon lui semble. Aussi, lorsqu'après sa mort Josué arrête le soleil au milieu de sa course, pour achever la victoire sur les ennemis du peuple de Dieu, il ne commande pas à cet astre de s'arrêter au nom de Moïse ; ce n'est pas de lui qu'il tenait le pouvoir de faire obéir les astres mêmes; ce n'est pas à lui qu'il s'adresse lorsqu'il veut en user; mais les disciples de Jésus-Cbrist ne peuvent rien opérer qu'au

AVENT

nom de leur maître ; c'est en son nom qu'ils ressuscitent les morts et qu'ils redressent les boiteux; et sans ce nom divin, ils sont faibles comme les autres hommes. Le ministère et la puissance de Moïse finissent avec sa vie; le ministère et la puissance de Jésus-Christ ne commencent, pour ainsi dire, qu'après sa mort, et on nous assure que son règne doit être éternel. Que dirai-je enfin? 11 promet à ses disciples la conversion de l'univers, le triomphe de la croix, la docilité de tous les peuples de la terre, des philosophes, des Césars, des tyrans; et que son Evangile sera reçu du monde entier. Mais tient-il le cœur de tous les hommes entre ses mains pour répondre ainsi d'un changement dont jusque-là le monde n'avait pointeu d'exempk? Vous nous direz sans doute que Dieu révèle à son serviteur les choses futures. Mais vous vous trompez : s'il n'est pas Dieu, il n'est pas même prophète; ses prédictions sont des songes et des chimères; c'est un esprit imposteur qui le séduit et se mêle de l'instruire sur l'avenir, et les suites ont démenti la vérité de ses promesses. Il prédit que tous les peuples assis dans les ombres de la mort vont ouvrir les yeux à la lumière; et il ne voit pas qu'ils vont retomber dans des ténèbres plus criminelles en l'adorant. 11 prédit que son Père sera glorifié et que son Evangile lui formera partout d -s adorateurs en esprit et en vérité; et il ne voit pas que les hommes vont le déshonorer pour toujours, en lui égalant jusqu'à la fin des siècles ce Jésus qui ne devait êlre que son envoyé et son prophète. Il prédit que les idoles seront renversées, et il ne voit pas qu'il sera lui-même mis à leur place. Il prédit qu'il se formera un peuple saint de toute langue et de toute tribu; et il ne voit pas qu'il vient seulement former un nouveau peuple d'idolâtres de toute nation qui le placeront dans le temple comme le Dieu vivant; qui lui rapporteront toutes leurs actions, tout leur culte, tous leurs hommages; qui feront tout pour sa gloire; qui ne voudront dépendre que de lui, ne vivre que de lui et pour lui, n'avoir de force, de mouvement, de vertu que par lui ; en un mot, qui l'adoreront, qui l'aimeront d'une manière mille fois plus spirituelle, plus intime, plus universelle, que les païens n'avaient jamais adoré leurs idoles '. Ce n'est donc pas même ici un

1 Dans ces expiessions, si religieusement passionnées, Massillon met toute son âme pleine de foi et d'amour de Jésus- Christ. Pascal a dit aussi : « Le Dieu des chrétiens est un Dieu

prophète ; et ses proches selon la chair ne blasphèment donc point lorsqu'ils le prennent pour un frénétique et un insensé, qui donne aux songes de son esprit échauffé tout le poids et toute la réalité des révélations et des mystères : Quoniam in furorem versus est1.

Voilà, mes Frères, où mène l'incrédulité. Renversez le fondement qui est le Seigneur Jésus, Fils éternel du Dieu vivant : tout l'édifice s'écroule. Otez le grand mystère de piété : toute la religion est un songe. Retranchez de la doctrine des chrétiens Jésus-Christ homme Dieu : vous en retranchez tout le mérite de la foi, toute la consolation de l'espérance, tous les motifs de la charité. Aussi, mes Frères, quel zèle les premiers disciples de l'Evangile ne firent-ils pas paraître contre ces hommes impies qui dès lors osèrent attaquer la gloire de la divinité de leur maître? Ils sentaient bien que c'était attaquer la religion dans le cœur; que c'était leur ôler tout l'adoucissement de leurs persécutions et de leurs souffrances, toute l'assurance des promesses futures, toute la grandeur et la noblesse de leurs prétentions; et que ce principe une fois renversé, toute la religion s'en allait en fumée, et n'était plus qu'une doctrine humaine et la secte d un homme mortel, qui, comme les autres chefs, n'avait laissé que son nom à ses disciples.

Aussi, mes Frères, les païens eux-mêmes reprochaient alors aux chrétiens de rendre à leur Christ des honneurs divins. Un proconsul romain, célèbre par ses ouvrages, rendant compte à l'empereur Trajan de leurs mœurs et de leur doctrine, après avoir été forcé d'avouer que les chrétiens étaient des hommes justes, innocents, équitables et qu'ils s'assemblaient avant le lever du soleil, non pour s'engager entre eux à commettre des crimes et à troubler la tranquillité de l'empire, mais à vivre avec piété et avec justice, à détester les fraudes, les adultères, les désirs mêmes du bien d'autrui; il ne leur reproche que de chanter des hymnes et des cantiques en l'honneur de leur Christ, et de lui rendre les mêmes hommages qu'a un Dieu5. Or, si ces premiers fidèles n'eussent pas rendu à Jésus-Christ les honneurs divins, ils se seraient

d'amour et de consolation. C'est un Dieu qui remplit l'âme et le cœur qu'il possède ; c'est un Dieu qui leur fa t seutir intérieurement leur misère et sa miséricorde infinie, qui s'unit au fond de leur âme, qui la remplit d'humilité, de joie, de coutiance, d'amour, qui les reud incapables d'autre lin que lui-même. »

1 Marc, ili,21.

8 Plin. Ep. ad Traj., x, 97.

FÊTE DE LA CIRCONCISION : SUR LA DIVINITÉ DE JÉSUS-CHRIST

justifiés de cette calomnie; ils auraient ôté ce scandule de leur religion, le seul presque qui révoltait le zèle des Juifs et la sagesse des Gentils; ils auraient dit hautement : Nous n'adorons pas Jésus-Christ, et nous n'avons garde de transporter à la créature les honneurs et le culte qui n'est dû qu'à Dieu seul. Cependant, ils ne se défendent pas contre cette accusation. Leurs apologistes réfutent toutes les autres calomnies dont les païens lâchaient de noircir leur doctrine; ils se justifient sur tout le reste; ils éclaircissent, ils confondent les plus légères accusations; et leurs apologies adressées au Sénat se font admirer à Rome même, et ferment partout la bouche à leurs ennemis. Et sur l'accusation d'idolâtrie envers Jésus-Christ, qui serait la plus criante et la plus horrible, et sur le reproche qu'on leur fait d'adorer un crucifié, qui élait le plus plausible et le plus capable de les décrier, qui devait être même le plus douloureux à des hommes si saints, si déclarés contre l'idolâtrie, si jaloux de la gloire de Dieu, ils ne disent mot; ils ne se défendent pas; ils justifient même celte accusation par leur silence : que dis-je, par leur silence? Ils l'autorisent même par leur langage envers Jésus- Christ, en souffrant pour son nom, en mourant pour lui, en le confessant devant les tyrans, en expirant avec joie sur les gibets, dans l'attente consolante d'aller jouir de lui, et de retrouver dans son sein une vie plus immortelle que celle qu'ils perdaient pour sa gloire. Ils soutiraient le martyre plutôt que de lléchir même le genou devant la statue des Césars, plutôt même que de souffrir que leurs amis d'entre les païens, par une compassion humaine, et pour les dérober au supplice, allassent faussement attester

devant les magistrats qu'ils avaient offert de l'encens aux idoles; et ils auraient souflert qu'on les accusât de rendre des honneurs divins à Jésus-Christ, sans jamais détruire cette fausse imputation? Ah! ils auraient publié le contraire sur les toits ; ils se seraient exposés même à la mort plutôt que de donner lieu à un soupçon si odieux et si exécrable. Que peut opposer ici l'incrédulité? Et, si c'est une erreur de croire Jésus-Christ égal à Dieu , c'est donc une erreur qui est née avec l'Eglise et qui en a élevé tout l'édifice, qui a formé tant de martyrs et converti tout l'univers.

Mais quel fruit retirer de ce discours, mes Frères? C'est que Jésus-Christ est le grand objet de la piété des chrétiens. Cependant à peine connaissons-nous Jésus-Christ; nous ne prenons pas garde que toutes les autres pratiques de piété sont, pour ainsi dire, arbitraires ; mais que celle-ci est le fondement de la foi et du salut ; que c'est ici la piété simple et sincère ; que méditer sans cesse Jésus-Christ, recourir à lui, se nourrir de sa doctrine, entrer dans l'esprit de sesmjstères, étudier ses actions, ne compter que sur le mérite de son sang et de son sacrifice, est la seule science et le devoir le plus essentiel du fidèle. Souvenez-vous doue , mes Frères , que la piété envers Jésus-Christ est l'esprit intime de la religion chrétienne ; que rien n'est solide, que ce que vous bâtirez sur ce fondement; et que le principal hommage qu'il exige de vous, est que vous deveniez semblables à lui, et que sa vie soit le modèle de la vôtre, afin que, conformes à sa ressemblance , vous soyez du nombre de ceux qui seront participants de su gloire. Ainsi soit-il.

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