‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 124 sur 191 · GRAND-CARÊME. - INTRODUCTION · texte numérisé non relu

GRAND-CARÊME. - INTRODUCTION

pide et si calme, séduit et attire. L'esprit enchanté cède, et en suit avec charme le ravissant cours. N'est-ce pas là comme une pure rivière que de vertes prairies ombragent des deux côtés : ut amnis lucidus quidam et virentibus utrimque silvis inumbratus? Au milieu de cette abondante floraison de l'éloquence chrétienne en France, parmi ces nombreux prédicateurs qui, sous Louis XIV, travaillèrent au ministère évangélique, hommes goûtés et recherchés par leurs contemporains, souvent loués avec transport par les Sévigné et les Maintenon, un Mascaron ', qui prêche six avents et quatre carêmes à la cour; un Mongin, un La Rue, un Gaillard, un Anselme, un Boileau et tant d'autres, il n'est donné de vivre complètement qu'au petit nombre de ceux qui ont uni la perfection du style à la science et au zèle des choses divines. Non pas, grâce à Dieu, que tant d'excellents prédicateurs soient entièrement délaissés ; mais ils forment maintenant comme le domaine privilégié des âmes plus particulièrement pieuses, dont ils sont toujours la nourriture. Cependant trois noms seuls brillent d'un éclat à part. Le génie de la chaire chrétienne semble s'être résumé en eux, avec ses caractères différents. Par une langue saine, exquise, rajeunie pourtant à l'aide de délicieuses nuances, par une raison qui s'exprime délicatement, par une finesse qui saisit les sentiments les plus cachés, surtout par une onction religieuse que rien n'épuise, Massillon demeure à jamais un de ces maîtres impérissables de la littérature chrétienne, destinés à charmer et à instruire tous les siècles. Dans les filets de son style aisé et flexible, il enveloppe sans blesser. La satisfaction supérieure que cause sa morale élevée, attachée aux lois éternelles, empêche de voir les sacrifices qu'elle exige de nous. Cet ordre lumineux, cet harmonieux développement d'une pensée généreuse, contente en même temps la raison et la foi , landis que l'âme est toute pénétrée des chastes effusions qui s'échappent de cette âme si pleine de la candeur et de la bonne odeur du Christ. Avec Massillon, on sent les mauvais mouvements de la nature se calmer et céder la place aux bonnes pensées; Bourdaloue vous pousse, sans vous laisser le temps de respirer, et par une vigueur infatigable , vers les sacrifices que demande la grâce. Un écrivain de beaucoup de goût et d'esprit, qui a publié sur ces deux prédicateurs des pages d'une pure beauté*, a très-parfaitement senti « la différence qu'il y a entre le développement de Bourdaloue et celui de Massillon, ce dernier ayant plutôt un développement de luxe et d'abondance qui baigne et qui repose, et l'autre un développement de raisonnement et de nécessité qui enchaîne. » Mais, par-dessus tout, Massillon a

1 Madame de Sévigné écrivait le 12 janvier 1680 : « Je dis un peu de bien de moi en passant, j'en demande pardon au Bourdaloue et au Mascaron ; j'entends tous les matins ou l'un ou l'autre. Un demi-quart-d'heure des merveilles qu'ils disent devrait faire une sainte. » — * Causeries du lundi, tom. ix.

ce charme secret, cette poésie cachée, cette onction intérieure qui appartient aux seuls ouvrages que le cœur inspire. Au reste, pour nous qui le lisons surtout dans le dessein d'y trouver des leçons de religion et de spiritualité, c'est peut-être trop nous arrêter à chercher et à marquer les traits dislinctifs du génie et du style de ce grand homme. Ce qu'il importe, c'est de profiter de ses excellents enseignements.

Il y a cependant encore une remarque à faire. Ceux qui rabaissent par esprit systématique la gloire de Massillon , oublient trop ses grands triomphes oratoires. Qu'ils se rappellent le moyeu qu'indique Cicéron pour discerner l'homme vraiment éloquent du rhéteur ou du déclamateur Est-il nécessaire qu'un bon connaisseur entende un orateur pour apprécier son mérite? Non. Qu'il passe simplement devant l'assemblée où il parle. Voit-il les juges distraits, ennuyés, pressés de terminer l'audience? Il comprend que la cause n'est pas plaidée par un homme dont le souffle remue et gouverne les esprits. Au contraire, voit-il lesjuges attentifs, la tête haute, ravis et absorbés par le discours; voit-il surtout les auditeurs, ou frémissant d'indignation, ou agités par la pitié, ou puissamment troublés par un sentiment, une passion, cela lui suffit : il n'a pas besoin d'écouler, il sait bien qu'il y a là un orateur, et que l'éloquence fait son œuvre1.

Appliquons à notre usage le moyen si sage qu'indique Cicéron. Remontant par l'imagination le cours des siècles, supposons-nous au temps de Louis XIV. Après avoir entendu Bossuet et Bourdaloue, dont la mort seule a pu faire taire les éloquentes voix, nous nous demandons si la flamme sacrée s'est apaisée, si la chaire française a perdu son éclat. Mais passons sur le parvis de Notre- Dame, dont les portes sont entr'ouvertes ; la foule qui remplit l'Eglise gémit et fond en larmes. Allons à Versailles ; l'auguste assemblée de la chapelle royale frémit, et ce fier monarque montre par son attitude qu'il est mécontent de lui-même. N'est-ce pas assez? Rendons-nous à Saiut-Eustache ; tout tremble ; l'auditoire troublé, épouvanté, se lève involontairement , et consterne le prédicateur luimême. N'êtes-vous pas encore satisfait? est-il besoin d'être témoin des conversions célèbres? Transportons-nous pourtant dans un quartier reculé. De jeunes écoliers, conduits par l'excellent Rollin, sortent de Saint-Leu ; ils sont émus, agités; sur leurs jeunes fronts brille un éclat inaccoutumé; ils veulent être des saints, et ils se disent que, rentrés à leur collège de Beauvais, ils imiteront l'austérité des premiers chrétiens. Ah ! je n'ai plus besoin de tant raffiner et de tant discuter; il faut qu'il y ait, pour produire de tels effets, un orateur et une œuvre oratoire, oratorem et opus oratorium. Cicéron a raison, l'épreuve suffit, et ma conviction est complète. Massillon est un orateur.

1 Brutus, 54, 200.

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