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FIN DE LAVENT

GRAND-CARÊME

INTRODUCTION

Massillon prêcha deux fois le Carême à la cour de Louis XIV, en 1701 et en 1704. On a soulevé quelques difficultés sur ce point; mais les témoignages de Dangeau et de la Gazette de ces années 1701 et 1704 suffisent pour dissiper tous les doutes.

Outre ces deux stations de la Chapelle du roi, Massillon fit durant vingt ans entendre sa pieuse et ravissante parole dans les principales églises de Paris. Voici la liste des Carêmes prêches par l'illustre oratorien, que j'ai pu rétablir :

En 1698 à Montpellier.

Eu 1699 à l'église de l'Oratoire du Louvre.

En 1701 à Versailles.

En 1702 à Notre-Dame?

En 1704 à Versailles.

En 1706 à Saint-Paul.

En 1709 à Notre-Dame.

En 1714 à Saint-Jacques-de-la-Boucherie.

Cette dernière date nous est fournie par un très-curieux manuscrit des archives impériales; il porte pour titre Liste des prédicateurs de Saint- Jacques-de-la-Boucherie. On y lit presque au début:

« Par délibération du bureau général de la fabrique Saint-Jacques-de-la-Boucherie, le R. P. Massillon qui avait été nommé pour prêcher le Carême de 1707, ayant marqué qu'il ne le pouvait faire pour ladite année, et ayant marqué qu'il accepterait pour l'année 1712, a été nommé pour ladite année. » Plus bas est écrit de la main du grand orateur : « Accepté pour l'année 1714, Massillon, pr. de l'O '. «

Sans parler du Petit-Carême donné aux Tuileries en 1718, sans nous occuper ici des avents, des panégyriques, des oraisons funèbres, des conférences, des fêtes, nous trouvons aussi Massillon remplissant, pendaul la carrière quadragésimale, les chaires de Saint-Leu, de Saint-Eustache et des Quinze-Vingts. Sans doule sa voix retentit ailleurs durant les solennités de la pénitence, puisque, dans une de ses lettres, il dit qu'il résida plus de vingt ans à Paris, et on ne voit guère qu'il se lassa

jamais d'instruire et de consoler les âmes. Cette glorieuse période oratoire de la vie de Massillon s'étend particulièrement de 1698 à 1718. Après son Petit-Caréme, le nouvel évêque de Clermont est en effet tout livré ou aux affaires de son diocèse ou à ses négociations en faveur de la Constitution Vnigenitus. Mais dans le long cours de ces vingt années, quel suite de chefs-d'œuvre ! quelle abondance et quels flots pressés de pures et nobles instructions! C'est bien le fleuve large, majestueux, limpide, où tous vont se désaltérer, dont rien n'altère la sereine tranquillité, et dont les eaux demeurent toujours égales et coulent à pleins bords.

Recueillons maintenant sur ces carêmes ce que nous apprennent des personnages ou des écrivains tout à fait contemporains.

11 est juste de commencer par le premier des orateurs, par Bossuet. 11 loue le beau sermon sur la Samaritaine qu'il entendit àVersaillesle 4 mars 1701, vendredi de la troisième semaine de Carême. « Vendredi, dit l'abbé Ledieu, il y entendit le sermon de la Samaritaine, prêché par le Père Massillon, dont il fut trés-content. »

Quinze jours auparavant, le vendredi 18 février 1701, au rapport de Dangeau ', le roi Louis XIV avait trouvé fort beau le sermon, qui est sur la confession dans l'édition de Trévoux comme dans celle de Joseph Massillon.

Ce carême fut apparemment composé à l'institution, c'est-à-dire au noviciat de l'Oratoire. On lit, en effet, dans les Mémoires du président Hénault (p. 12) : o L'abbé de la Trappe mourut pendant que j'étais à l'Institution, et le P. Massillon était venu se retirer, pour y composer cet A vent célèbre qu'il prêcha devant le roi à Fontaine-, bleau. » Or, comme Rancé mourut le 26 octobre 1700, Hénault veut évidemment parler du carême de 1701, prêché à Versailles, et non de l'Avent de 1699, qui fut aussi prononcé à Versailles. Au reste, ces Mémoires de Hénault sont malheureusement rempli de confusion et d'erreurs.

En 1704 nous avons les témoignages importants de Madame de Coulanges et de Madame de Main-

1 Archives impériales, ma. L. L. 789.

Journal de Dangeau. Ed. Didot, t. vin, p. 40.

GRAND-CARÉME.

tenon, et le jugement d'un anonyme contenu dans un petit écrit imprimé à Liège cette année-là même.

Le 3 mars 1704, Madame de Coulanges écrivait donc à Madame de Grignan : « Le P. Massillon réussit à la Cour comme il a réussi à Paris. » La veille de ce jour, quatrième dimanche de Carême, le prédicateur avait sans doute donné cet admirable discours sur Faumône, que, dans le lugubre hiver de 1709, il répéta, de la chaire de Notre- Dame, au milieu d'un auditoire attendri jusqu'aux larmes : noble succès que le cœur généreux de Massillon dut à la forte manière dont il interprétait' et dont il sentait les douleurs de la Fiance, plus malheureuse par les épreuves de son honneur national que par les tortures mêmes de la faim.

Arrivons maintenant à une parole d'un grand poids. Les lettres de Madame de Maintenon contiennent sur Massillon quelques jugements intéressants et quelques détails curieux. Elles jettent particulièrement une vive lumière sur un des plus solides sermons de l'orateur. Nous y apprenons que Massillon prêchait parfois à Saint Cyr, et que Madame de Mainlenon si vivement opposée à l'Oratoire où dominait de plus en plus l'àpreté janséniste, goûlait cependant ce génie si délicat, si finement observateur, si naturellement ennemi des excès, des luttes et des scandales, qui venait instruire sur elles-mêmes des personnes pourtant tout intérieures, leur faire mieux aimer la retraite en peignant avec des traits délicieux les charmes de la vie laborieuse et sévère, et leur inspirer plus d'horreur pour le monde en présentant sous de sombres couleurs les peines et les passions presque inévitablement attachées à l'existence des cours.

11 y a ce trait curieux de ressemblance entre Massillon et un autre illustre oratorien avec lequel il fut particulièrement lié, que Malebranche, comme l'harmonieux orateur, a été mesquinement persécuté par le général de la compagnie et par plusieurs confrères en crédit. Le piéiiieaieur, le directeur, parait s'être plus douloureusement affecté de ces tracasseries intérieures que lu contemplatif. Toutefois, par un contraste étrange, le philosophe, du fond de sa cellule, répondait fortement, longuement, âprementmême à ses adversairesquelsqu'ilsfussenl, tandis que l'orateur, d'une nature toute pacifique, ennemi des controverses et des querelles, plus cruellement pénétré par l'attaque, trahissait à peine sa souffrance par une plainte finement voilée. En dehors de tous les partis, au-dessus des disputes domestiques, Massillon réservait sa passion, son art et ses forces contre les progrès de l'incrédulité ou les égarements du cœur. Mais par là-môme qu'en véritable missionnaire évangélique, il ne se livrait à aucun parti, qu'il ne se donnait à personne, qu'il n'épousait pas de système, il n'avait non plus aucun homme puissant pour l'appuyer. Celui qui travailla si fructueusement à faire recevoir la

Constitution par l'archevêque de Paris, ne pouvait être goûté par l'Oratoire; mais il n'était pas non plus soutenu ailleurs; on se déliait de lui. 11 est vrai aussi que ces grands caractères, Massillon ou Malebranche, aimant la retraite et l'étude, dominant leur entourage parl'élevation morale, avaient de suprêmes consolations, des joies incomparables. Ils savouraient pleinement ce qui fait le plus grand charme de ce monde, une vie livrée à la contemplation religieuse et au travail intellectuel. Heureux en effet qui recherche ainsi l'étude avec un chaste désintéressement; qui ne la goûte que pour elle-même et pour un dessein généreux; qui n'y voit pas un instrument d'ambition ou de fortune! C'est à ces natures fières et modestes qu'elle réserve les plus pures de ses félicités. On peut dire que pour de tels esprits la solitude a des sourires et des fleurs, qu'elle se pare des ombrages du Libau et de la beauté du Carmel, qu'elle laisse échapper des eaux -abondantes et des torrents bienfaisants. N'est-il pas vrai, dans un sens tout moral que, si le dragon des passions habite parfois le désert, cette existence utilement occupée le fait reculer, et qu'à sa place verdissent les plantes les plus fraîches? In quibus prius dracones habitabant, orietur viror calami et junci. Ce n'est pourtant pas que Massillon ressemblât absolument à ces moines des premiers temps, à ces héros des forêts celtiques dont M. de Montalembert vient de faire si admirablement revivre les poétiques et austères physionomies. I) avait quelques honnêtes amitiés, Mme de Louvois, M™" de Simiane, la marquise de l'Hôpital, le président Hénault, M. de Montataire, le financier Crozal, l'intendant Trudaine, l'abbé de Louvois, le marquis de l'Hôpital. 11 allait quelquefois les voir à la campagne, notamment à Saint-Môme, peut-être avec Malebranche. On aimerait à saisir quelques échos des conversations de ces personnes si délicates et si bienveillantes, dont la philosophie, la science et la religion étaient la passion unique. Mais, à part ces excellentes relations, Massillon était délaissé par ceux qui distribuaient les grâces. En général on tient à l'écart ces esprits de conciliation. D'abord les hommes de passion les détestent; puis les gens eu crédit ne se contentent pas de savoir qu'on les respecte et qu'on les sert avec sincérité: il leur faut plus. Ce n'est pas ordinairement le mérite seul qu'ils veulent, mais le mérite qui flatte leur humeur. A quiconque ne caresse pas l'idée du moment, et ne se livre pas servilement, les grands accordent peu de leur faveur. Or, par nature et par philosophie chrétienne, Massillon était d'une rare modération. C'est pour cela même qu'à mes yeux paraissent si intéressantes les lettres, malheureusement en trop petit nombre, où M"" de Maintenon parle du prédicateur de l'Oratoire. Evidemment elle ne pouvait s'attacher entièrement un prêtre de ce caractère et de cette congrégation ; peut-être même contribua-t-elle à l'écarter de la chaire de Versailles durant les dix dernières an-

INTRODUCTION

nées de Louis XIV * ; mais du moins cette femme, d'une raison si élevée et d'un si parfait discernement, sut-elle très-pleinement goûter le noble et pur talent de Massillon.

Dans une lettre adressée au cardinal de Noailles, M** de Maintenon écrivait donc sous la date du 3 mars 1702, et non pas 1706, comme l'a cru La Beaumelle, puisqu'il y est question de la Toison du comte d'Ayen, depuis duc de Noailles, lequel, au rapport de Saint-Simon, reçut ce cordon en 1702 *:

« Le roi trouve très-bon, Monseigneur, que le comte d'Ayen reçoive l'ordre de la Toison... Nous attendons et entendrons le Père Massillon le lundi de la Passion. Je vous en remercie par avance *. »

Deux ans plus tard , à moins que La Beaumelle n'ait fait une autre contusion, et qu'au lieu de 1704 il ue faille lire 1702, M"" de Maintenon désira jouir encore de cette édifiante parole. En 1704, l'oratorien prêchait à Versailles son second Grand- Carême ; et il y montait en cbaire le dimanche, le mercredi et le vendredi de chaque semaine. Comme cette nouvelle lettre de Mm* de Maintenon porte la date du H mars, et que celte année 1704, le lundi de la Passion tombait le 10 mars, ce fut encore très-probablement ce jour-là que Massillon reparut à Saint-Cyr. Quoiqu'il en soit, il est certain qu'il y prêcha une fois au moins le lundi de la Passion. Or, nous avons pour le lundi de la Passion un sermon de Massillon parfaitement approprié à la communauté de Saint-Cyr, et qui dut pleinement satisfaire M°" de Maintenon. Sans doute, selon sa constante habitude, l'orateur le retoucha dans quelques détails pour le prononcer en d'autres circonstances. Mais, dans le fond, ce beau et substantiel sermon qui roule sur le bon emploi du temps, convenait admirablement à cette maison où étaient également en honneur la piété et le travail. Voici par exemple un passage dout la fondatrice semble avoir inspiré l'esprit : c'est un tableau d'une vie commune et réglée, telle que M"" de Maintenon aimait elle aussi à la peindre : « Les âmes justes qui viventdans l'ordre, elles qui ne donnent rien au caprice et à l'humeur, elles dont toutes les occupations sont à leur place, dont tous les moments sont remplis selon leur destination et la volonté du Seigneur qui les dirige, trouvent dans l'ordre le remède de l'ennui. Cette sage uniformité

4 Pendant même que Massillon s'occupait de négocier eo faveur de la bulle Umgenitus , madame de Maintenon écrivait avec une rare déliaiice à sa nièce , madame de Cavlus : a Je crains que vous ue vous trompiez sur le P. Massillon ; je serais ravie qu'il ne fût pas janséniste. T. xn, p. 2y7. » En 1706, elle écrivait encore à madame de Caylus, en parlant du P. de La Tour, général de l'Oratoire : « Plut à Oieu qu'il ne fût pas à la tète d'une congrégation où l'on a , dit-on , des maximes suspectes ! Ibid., p. 7. »

1 « La Toison fut envoyée a Harcourt et au comte d'Ayen, qui leur était promise i! y avait déjà du temps. » Mémoires du duc de Saint-Simou, année 1702. Edition de M. Chéruel, in-12. T. h, p. 361.

» Ed. de 1778, t. x, p. 279, 280.

dans la pratique des devoirs, qui parait si triste aux yeux du monde, est la source de leur joie et de cette égalité d'humeur que rien n'altère. Jamais embarassées du temps présent que des devoirs marqués occupent, jamais en peine sur le temps à venir, pour lequel de nouveaux devoirs sont marqués , jamais livrées à elles-mêmes par la variété des occupations qui se succèdent les unes aux autres, les jours leur paraissent des moments, parce que tous les moments sont à leur place ; le temps ne leur pèse pas, parce qu'il a toujours sa destination et son usage ; et elles trouvent dans l'arrangement d'une vie occupée et uniforme cette paix et cette joie que le reste des hommes cherche en vain datis le dérangement et dans une agitation éternelle. » A cette délicate et noble esquisse, qui représente si bien les charmes d'une existence vertueusement remplie, le moraliste apposait le portrait des gens oisifs, désœuvrés, sans occupation sérieuse et utile. Le cadre a beau resplendir d'or et de pierreries ; un incurable ennui est gravé sur les physionomies. Les passions et leur trouble accompagnent inévitablement le mauvais emploi du temps. Ainsi c'est la faveur du jeu, de ce jeu si recherché par la frivolité , si détesté par Mmo de Maintenon, si poursuivi par Massillon, qui consume les années de ceux à qui pèsent les heures : « Et n'est-ce pas dans ces maisons où règne un jeu éternel et public, qu'on ne voit nul ordre, nulle règle, nulle discipline, tous les devoirs sérieux oubliés, des enfants mal élevés, des domestiques déréglés, des affaires en décadence , les murmures de ceux qui ont autorité sur vous, le scandale des gens de bien, la risée du public, les soupçons et peut-être les discours sur vos mœurs, sur votre conduite, sur une vie qui vous livre pour ainsi dire au public, à des inconnus comme à vos citoyens, à des sociétés qui ne siéent ni à votre rang ni à votre sexe, à des familiarités dont la réputation souffre toujours. La passion du jeu n'est presque jamais seule; et, dans les personnes du sexe surtout, elle est toujours la source ou l'occasion de toutes les autres. »

Voyons donc ce que pensait de ce sermon M™' de Maintenon ; écrivant à un personnage que voyait Massillon et qui savait bien l'apprécier, elle luidit :

« Si le P. Massillon connaissait Saint-Cyr autant que je le connais, il nJaurait pu choisir un sujet plus convenable ; et, s'il avait parlé devant le roi et toute la France , il n'aurait pu faire un plus beau sermon. Jamais on n'a montré la vertu si aimable, si respectable, ni donné plus d'horreur du vice. Mais quel dommage, mon cher duc, qu'une telle inslruction ne dure qu'un moment, dans lequel il prononce avec tant de rapidité et avec une si prodigieuse quantité de choses à retenir que les unes font oublier les autres ! Je voudrais bien vous piquer de jalousie en vous disant qu'en pareil cas M. le cardinal ( le cardinal de Noailles) obtint un sermon par écrit. N'auriezvous pas bien autant de crédit sur un homme que vous aimez et admirez; et ne répondrez-vous pas

GRAND-CARÊME

sur ma parole, que ce sermon ne sera ni vu, ni copié? Mais, après avoir parlé pour Saint-Cvr et pour moi, il faut songer au bien public : ces semions ne seront-ils pas imprimés quelque jour * ? »

Le premier vœu de Mme de Mainlenon fut accompli ; car un peu plus tard elle écrit au duc de Noailles : « Voilà le très-beau sermon que vous m'avez prêté; j'ai été lidèle, et je le serai encore, si le P. Massillon veut encore m'édifier et m'ins-

truire *. »

Ce n'est pas tout; Mme de Mainlenon souhaitait de voir imprimer pour le bien public les ravissants chels-d'œuvre de Massillon. Sans doute il en courait quelques copies, comme celles du cardinal et du duc de Noailles, venant du prédicateur même; sans doute aussi on avait recueilli ses belles paroles lorsqu'elles tombaient du haut de la chaire. Or, un an après la lettre de M""* de Maintenon, des amis de l'éloquence chrétienne donnèrent ses principaux sermons. En 1705 parurent donc à Trévoux cinq petits volumes sous le titre de Sermons sur les évangiles du Carême et sur divers sujets de morale. Bien que le nom de l'auteur ne fut pas livré, le public ne s'y trompa nullement. Au reste, le relieur mit sur le dos de la couverture, dans un certain nombre d'exemplaires du moins : « Sermons de Massillon. »

Quoique ce procédé d'imprimer les œuvres d'un orateur sans son autorisation ou plutôt malgré lui, soit très -blâmable, cette édition est pour nous une précieuse source de renseignements. Nous avons dans sa fraîcheur, dans son éclat, dans sa fleur, la parole de l'illustre sermonnaire. Sans doute à l'or pur s'est mêlé le cuivre et le clinquant ; plus d'un sermon n'estpas de Massillon. Mais en comparant les éditions de Trévoux, car il y en eut plusieurs, avec l'édition posthume donnée près de quarante ans plus tard , il est facile de discerner le vrai du faux. Puis il y a une préface, qui, à cette date de 1705, n'est pas à dédaigner. On loue, dans Massillon, le goût, la solidité, la délicatesse d'esprit, l'éclat d'imagination. On admire dans ses sermons la noblesse de l'expression, « quoiqu'on voie en plusieurs endroits cette belle simplicité, cette négligence aimable qui va au cœur, et qui souvent est victorieuse où les plus grands efforts de l'art échouent. » On reconnaît chez cet excellent prédicateur « une riche abondance de pensées et de paroles, une application ingénieuse des beaux endroits de l'Ecriture à son sujet, un style nourri de la lecture des livres saints, une intelligence parfaite de sa religion, un feu et une vivacité surprenante dans ses peintures, une onction secrète répandue dans tous ses discours. » Déjà étaient

1 Ed. de 1773, t. xi, p. 48.

* Ibid., p. 65. Madame de .Mainlenon écrivait encore (2 avril) au même duc de Noailles : « J'ai déjà commencé à lire le sermon et je le trouve tel que je l'ai entendu. J'ai beaucoup de reconnaissance de la complaisance que votre ami a pour moi dans cette occasion ; et je vous suis très-obligée, mon cher duc, d'en avoir été le solliciteur. Ibid., p. 45.

composés, déjà étaient célèbres tous les plus beaux sermons de Massillon. « Qu'on lise avec attention, dit cette préface de 1705, les sermons sur le petit nombre des élus, sur les dangers de la vie mondaine, sur la certitude d'une vie future, sur la vérité, sur la religion, sur la rechute dans le péché, sur Timmutabilitè des lois de Dieu, que de traits de cette éloquence vive, animée, touchante, de cette éloquence qui compte ses combats par ses victoires, et qui ne trouve de résistance que dans la stupidité ou le désespoir ! » Mais non-seulement, à ce meilleur instant de la gloire de Massillon, on célébrait son éloquence ; on s'étendait aussi avec complaisance sur sa vertu, sa piété, son zèle, son désir d'inspirer à ses auditeurs le goût des mœurs simples et austères de l'Eglise naissante. « S'il est difficile de trouver des hommes qui parlent si bien, il est encore plus rare d'eu rencontrer qui parlent et qui vivent bien tout ensemble; et ce sont ces deux excellentes qualités qu'on est comme forcé de reconnaître en notre prédicateur. Les images de la pénitence qu'il retrace si souvent dans ses écrits, sont trop vives et trop animées pour n'être pas les expressions fidèles de sa vie ; et la manière touchante dont il explique les vérités austères de l'Evangile, l'ait assez voir qu'il les pratique lui-même , que ce n'est pas du milieu de la foule et du monde qu'il estmonté dans les chaires chrétiennes pour y combattre le vice , que c'est dans le silence et l'ombre de la retraite qu'il s'est formé au saint ministère de la parole, que, pour bien connaître le monde, il s'est appliqué à bien connaître Dieu, et que , dans la méditation profonde des vérités évangéliques, il a trouvé des armes pour renverser les fausses maximes du siècle. »

A ces belles louanges données aux vertus et aux talents de Massillon , joignons un témoignage imprimé un an auparavant, c'est-à-dire vers le commencement de 1704, avant le second carême de Versailles. Cet autre éloge contemporain, contenu dans un parallèle entre le P. Maure et le P. Massillon parut à Liège en 1704. Il a pour nous le précieux avantage de nous peindre Massillon en chaire, tel qu'il était alors, c'est-à-dire dans le florissant éclat de la force et de la maturité. Ayant atteint sa quarantième année, il soutenait avec vigueur tout le poids d'un ministère pénible l ; et il devait se faire encore entendre plus de quatorze ans dans les chaires de Paris. Je donne cette pièce vraiment importante, telle qu'elle a été rétablie sur une ancienne copie par le P. Tabaraud , de l'Oratoire. Après la ruine de sa communauté, le P. Tabaraud s'était voué tout entier à l'étude, y trouvant sa consolation, son honneur, et aussi de légitimes moyens d'existence. On a de lui plusieurs travaux remarquables; il s'appliquait surtout à recueillir ce qui intéressait sa congrégation ; et il a donné sur des manuscrits de l'Oratoire une

1 Sermon de Massillon pour le premier dimanche de Carême.

INTRODUCTION

bonne vie du fondateur de cette compagnie, le grand cardinal de Bérulle comme l'appelait Bossuet. Notre savant doyen de la Faculté des Lettres, M. Victor Le Clerc, qui a connu le P. Tabaraud, fait cas de son amour des lettres et de sa consciencieuse érudition.

Oratorien comme Massillon, le P. Maure prêcha l'Avent à Versailles en 1700 et en 1704. Ainsi on peut remarquer que deux fois Massillon fût chargé du Carême à la cour après un Avent donné par son confrère. Sans doute Fauteur du parallèle suivant veut parler des seules stations de 1700 et de 1701. Ce fut après cet avent de 1700 que Louis XIV dit au P. Maure un de ces mots délicats qui honorent celui qui donne la louange comme celui qui la reçoit : « Mon père, nous attendions beaucoup de vous, mais vous avez surpassé nos espérances. » Cet éloquent religieux mourut en 1723, admiré pour sa résignation chrétienne dans de longues et douloureuses infirmités. Nous avons une lettre de Massillon à son pieux confrère.

Parallèle.

« Deux nouveaux orateurs, sortis d'une même province, élevés dans une même congrégation , illustres par des talents différents, s'emparent des suffrages qui semblent n'être dus qu'à Bourdaloue; ils entrent en vogue le premier jour qu'ils montent en chaire. Un Avent fait la réputation de l'un ; un carême place l'autre au-dessus de tous les hommes éloquents '.

« Celui-là (Maure) possède tous les avantages du dehors ; sa physionomie est agréable , sa voix nette , et son action très-forméu ; il prononce aussi bien qu'il écrit. Sa composition est délicate, et sa manière de débiter très- prévenante. 11 traite bien les mystères, il brille dans les panégyriques, et surtout il excelle dans la morale. Ses discours ne sont guère moins solides que fleuris, ni ses descriptions moins vives que régulières ; son feu diminue rarement; sa juslesse n'altère jamais la vivacité de son style. 11 connaît parfaitement le cœur de l'homme ; on se reconnaît dans les portraits qu'il ébauche, rien ne manque à ceux qu'il achève. Au reste, ce ne sont point de ces peintures vagues, la ressemblance y est entière; ce ne sont point aussi des images profanes, plus propres à faire aimer le vice agréablement représenté qu'à en inspirer l'horreur. Il peint en orateur chrétien; il n'imite pas ces hommes qui, par un faux zèle, subtilisent les traits d'une sainteté mondaine avec les douces correctionsde l'Evangile. Trop jeune pour être consommé, mais doué d'un beau génie qu'il sait devoir à lui-même, il possède ce que d'autres ne peuvent obtenir que des années et d'un long

1 Le roi a nommé pour l'Avent le P. Maure , qui n'a jamais prêché ici, mais qui est en grande réputation, et pour le carême le P. Massillon, qui prêcha ici l'Avent dernier. Ces deux prédicateurs sont Pères de l'Oratoire. On choisit toujours les prédicateurs en ce temps-ci afin qu'ils aient le loisir de travailler à leurs lermons. Mercredi 17 mars I700,à Jfarfy.Dangeau,t. vn,p. 274.

Mass. — Tome I.

travail ; une heureuse invention lui tient lieu d'expérience. 11 remplit avec adresse ses sentiments par de riches expressions, ses raisons par des traits éblouissants, et ses dernières preuves par de nombreux détails. Sa véhémence supplée à ce qui lui en est échappé, et la subtilité de son imagination oblige ses auditeurs à le tenir quitte d'une érudition plus profonde. Il n'a pas l'injustice de se faire honneur des pensées qu'il doit aux Pères de l'Eglise; il ne les nomme pourtant pas toujours, content de les citer lorsque leur autorité est nécessaire. L'art n'est pas toujours également déguisé dans toutes ses pièces : elles font admirer son esprit, et, si j'ose le dire, elles le découvrent quelquefois un peu trop ; non pas que l'orateur affecte de le produire, il lui serait difficile de le cacher. On en découvre même plus dans les occasions où il semble avoir voulu être simple et naturel. D'aussi belles dispositions nous donnent de grandes espérances ; il aura peu d'égaux quand il les aura remplies; il pourra même les surpasser, et la cour, où il doit bientôt paraître, ne sera pas l'écueil de sa réputation '.

« Celui-ci (le P. Massillon) a l'extérieur composé. Son air est grave, sa voix touchante, son geste insinuant. Il n'a pas les grands mouvements des déclamateurs impétueux, ni les manières rampantes des froids orateurs. Plus on l'écoute, plus on se fait à son action ; elle est singulière, et il entend bien à la ménager.

« Sa présence persuade ce qu'il va dire, et ce qu'il dit achève de convaincre. Son style, nourri des saintes Ecritures, est tel que les habiles y trouvent de la profondeur, sans que les autres le trouvent obscur ni trop élevé. Fécond en belles applications, original dans ses portraits, concis dans ses narrations, les lieux communs ne le sont pas entre ses mains; il dit des choses que les autres n'ont jamais dites, il parait même l'inventeur de celles qu'il tient des Pères. Aussi modéré que juste dans ses ouvrages, délicat et non recherché dans ses termes, il néglige les ornements qu'il ne croit pas devoir servir à la dignité de l'Evangile ; ses discours sont simples en apparence. Quelle onction surtout dans sa manière de parler, qui ravit les audileurs, et les laisse dans l'incertitude de savoir ce qu'ils admirent davantage ou le zèle de l'apôtre ou la finesse de l'orateur ! On dirait que l'éloquence a des règles particulières pour lui et des secrets réservés à son esprit. Tout devient éloquent dans sa bouche, et sa bouche ne prononce que des oracles. Par un mol il explique un sentiment, et par quelques sentiments il épuise un sujet. Soit qu'il cite ou qu'il invente; soit qu'il établisse des principes, ou qu'il tire des conséquences ; soit qu'il se jette dans la morale, ou qu'il revienne aux points de la doctrine, on trouve

1 Malheureusement, après avoir paru de nouveau à la cour, I* P. Maure fut obligé d'abandonner la chaire à cause de la fatigue et de la faiblesse de sa poitrine. Aucun de ses sermous ne fut imprimé, quoiqu'il ait paru en 1706 un recueil sous son nom.

GRAND-CARÊME

ses réflexions solides, ses raisonnements fins, et ses preuves complètes. Tout, chez lui, coule de source : il n'a rien avancé d'inutile, il n'a rien omis qui fût nécessaire ; habile théologien, il semble que les mystères de la religion cessent de l'être quand il les développe. Bien loin de proposer à notre foi des choses obscures, il les rend si intelligibles que l'on n'a presque plus besoin de foi pour les croire ; ce sont des vérités qu'il dénoue. Autant capable de publier le mérite des saints que de toucher efficacement les pécheurs, ses panégyriques égalent ses discours moraux, et tous ont un st grand prix qu'ils ôtent la liberté de savoir en quoi il excelle ; la dernière fois qu'on l'entend est telle qu'on trouve qu'il s'y est surpassé et qu'il se surpasse tous les jours, incapable d'être surpassé par d'autres. Sa réputation l'a bientôt porté à la cour j il y a annoncé avec éloge les vérités de la religion, en présence du roi, qui les croit : il a commencé aussi glorieusement que les autres voudraient finir.

« Nous avons en la personne de ces deux orateurs de quoi nous consoler de la perte de ceux que la mort nous a enlevés. Le premier a la vogue parmi les dames, le second est du goût de tout le monde. Celui-là sert de modèle à ceux qui aspirent à la chaire, celui-ci est le modèle de ceux qui y excellent déjà. En un mot, l'un a peu d'égaux, l'autre est inimitable. »

Comme Bourdaloue, comme Bossuet lui-même, Massillon donnait plusieurs fois les mêmes sermons. Après la publication de l'édition de Trévoux, il lui arriva même une piquante aventure.

On lit, en effet, dans le journal de Verdun du mois de mai 1706 cette curieuse anecdote :

« Le P. Massillon, fameux prédicateur, a prêché le Carême dans l'Eglise de Saint-Paul à Paris; mais, comme quelqu'un de ses envieux a fait imprimer à son insu ses sermons de l'année dernière, il avait le chagrin de voir son auditoire rempli de gens qui lisaient sa prédication à mesure qu'il la débitait et qui peut-être ne faisaient d'autre usage de cette lecture que de voir si le prédicateur suivait mot à mol l'imprimé l. »

Apparemment Massillon ne fut guère satisfait de ces procédés compromettants et peu dignes d'une société polie. Se trouver un jour imprimé malgré soi avec des fautes dont, il est vrai, on demandait humblement pardon; se voir attribuer de médiocres sermons, car les éditeurs avaient mêlé aux oeuvres authentiques de l'orateur des pièces étrangères qui circulaient dans Paris ; s'apercevoir enfin du haut de la chaire qu'on confronte la parole vivante avec la lettre morte du livre : voilà de quoi troubler les esprits les plus calmes et animer les caractères les plus modérés.

1 La clef du cabinet des princes de l'Europe, 1706, numéro da mai, p. 323.

Le prédicateur se plaignit publiquement. Puis excité par le juste sentiment de sa dignité, Massillon songea sérieusement à mettre lui-même au jour ses sermons si goûtés, si recherchés même dans des textes altérés et incomplets, dans des éditions auxquelles le maître n'avait pu donner ces soins délicats et suprêmes qui sont comme le vernis des œuvres de l'esprit. Dès le 27 janvier 1706, il avait obtenu le privilège royal, alors si nécessaire pour sauvegarder les droits de la propriété littéraire. On y lit ces paroles intéressantes pour nous :

« Notre bien-aimé le père Massillon, prêtre de l'Oratoire, et notre prédicateur ordinaire, nous ayant fait exposer qu'il désirait faire imprimer ses sermons pour arrêter le cours de plusieurs fausses éditions, dans lesquelles lesdils sermons sont totalement altérés et corrompus, s'il nous plaisait lui accorder nos lettres de privilège sur ce nécessaires '... »

Qui donc empêcha le prédicateur ordinaire de Louis XIV d'accomplir ce dessein? Par quelle fatalité les trois plus grands représentants de la chaire française, Bossuet, Bourdaloue et Massillon ont-ils négligé le soin de donner eux-mêmes au public l'ensemble de leurs œuvres oratoires? Qu'il est triste pour nous de nous dire : « Peut-être ces hommes illustres n'eussent-ils pas laissé imprimer cette expression ou cette phrase! » Peut-être même ce passage n'appartient-il qu'à l'éditeur, à Déforis, à Bretonneau, à Joseph Massillon. Déjà pour Bossuet s'est commencé un heureux travail de révision. Mais qu'il reste encore à faire ! Qui a vu les manuscrits des sermons de Bossuet déposés à la Bibliothèque impériale, qui les a conlrontés avec l'édition donnée par l'honorable M. Lâchât, reconnaît pourtant que ce n'est là qu'un premier et faible pas, que le texte de Bossuet n'est ni purement ni complètement reproduit. Tant il est difficile, à moins d'avoir le rare et exquis talent de M. Cousin, de M. Chéruel ou de M. Feugères, d'accomplir ce devoir délicat et pénible d'éditeur!

Massillon renonça donc à un dessein qu'il eût été si sage pour lui d'entreprendre. Cependant, dans sa vieillesse, il revoyait et recopiait ses ravissantes compositions, l'honneur de sa jeunesse. Mais décidé à ne pas les publier, il engage même par testament son neveu Joseph à les laisser manuscrites. Telle est la modestie des grands hommes chrétiens.

Toutefois, ces éditions de Trévoux dont l'orateur fut si profondément affligé, ne sont pas inutiles à sa gloire. Durant près de quarante ans, elles portèrent partout l'éloquence de Massillon. Marmontel raconte qu'on lisait, à Clermont, dans la vieillesse du prédicateur, ces admirables chefs-d'œuvres; et luimême il avait été enchanté et religieusement ému de cette éloquence si sensible, si tendre, si haute quelquefois, toujours si profondément pénétrante.

Même aujourd'hui, mais à d'autres points de vue,

1 Ce privilège parut dans VOraison funèbre du prince de Conti, in-4°, Paris, Mazières, 1709, 74 pages.

INTRODUCTION

ces éditions sont loin d'être sans prix. Souvent, dans ces merveilleux discours, on rencontre des traits si vifs, si hardis, si saintement libres, qu'ils peuvent inspirer des doutes, et qu'on en vient peutêtre à se dire : « Quoi ! Massillon usait de cette évangélique audace devant un souverain si jaloux de son autorité? N'est-il donc pas à craindre que la pointe du glaive n'ait été plus finement aiguisée lorsqu'avec un goût épuré et un enthousiasme calmé l'orateur repassait une main soigneuse et délicate sur chacune des compositions de sa carrière oratoire. 11 était si facile sous Louis XV et sous le Régent, de se montrer sévère pour la mémoire de Louis XIV ! » Eh bien ! non. Et par là tombent de si injustes reproches adressés au Petit-Carême de Massillon. On l'accuse souvent d'avoir, après la mort du grand roi , gémi sur le malheur des guerres excessives. Qu'on sache donc que, comme Fénelon, et plus directement que lui, le ministre de la parole de paix ne craignait pas , appuyé sur l'autorité du Maître suprême, d'être sincère en présence d'un roi devant qui tout tremblait. Comparez, dans les sermons authentiques de Massillon, ce qui fut imprimé en 1705 et ce qui ne vit le jour qu'en 1745 ou 1741. Vous reconnaîtrez que ce grand homme n'a pas cherché la gloire commode d'instruire un monarque enseveli; et qu'il ne parle pas plus franchement dans ses montagnes de l'Auvergne qu'à Versailles même.

Enfin l'édition de Trévoux a ce précieux avantage de nous aider à déterminer le classement de plusieurs sermons.

Tel qu'il a été livré à l'impression par le neveu de l'évêque de Clermont, le Grand-Carême comprend quarante et un sermons, plus un fragment de discours pour le dimanche des Rameaux. Mais il faut évidemment y ajouter : 1" Deux discours pour la Purification, prêches devant Louis XIV, et rangés parmi les mystères; 2° un sermon pour le premier dimanche de Carême placé à la suite du Petit- Carême ; 3° une Passion, et 4° un sermon pour la fête de Pâques, insérés dans le volume des Mystères. Ce qui nous donne quarante-cinq discours et un fragment de sermon.

Or, à la cour, au commencement du xvm" siècle, la station du Carême comprenait ordinairement dix-neuf sermons. Le prédicateur ouvrait, en effet, la carrière sainte le deux février, fête de la Chandeleur, puis il parlait chacune des six semaines du Carême trois fois, le dimanche, le mercredi et le vendredi, excepté la semaine sainte où à cause des Ténèbres et de l'office du jeudi, il n'y avait pas sermon le mercredi. On prêchait bien le jeudi saint à l'absoute ou au lavement des pieds; mais cette tâche n'appartenait pas au prédicateur du Carême. Enfin l'orateur montait en chaire le jour de Pâques pour mettre terme à ses discours. Nous avons donc à retrouver trente-huit sermons pour les deux Carêmes de Massillon à la cour, en 1701 et en 1704.

La dilficullé n'est pourtant pas dans ce nombre

de quarante-six précédemment relevé. Car il en faut retrancher : 1° quatre sermons pour la semaine des Cendres ; 2° un sermon pour le lundi de Pâques ; 3° un sermon pour le mardi de Pâques, puisque Massillon n'a jamais paru à Versailles en ces jours. On doit aussi en séparer, je crois : 4° les deux sermons sur la prière qui paraissent plus particulièrement convenir d'une manière exclusive au jeudi de la première semaine de Carême : ce qui nous ramène à ce chiffre de trente-huit. Je ne trouve pas non plus d'obstacle dans quelques allusions, dans quelques détails qui ne sauraient appartenir aux années 1701 et 1704. Nous savonsque Massillon prêchait plusieurs fois les mêmes sermons et qu'il répétait dans les chaires de la ville, en les relouchant légèrement, selon le temps et les circonstances, les discours déjà prononcés à la cour. 11 a donc fondu dans ses œuvres tout ce qu'il avait dit de beau, d'élevé, de touchant, sans s'inquiéter s'il troublait la sévérité de l'ordre chronologique.

Mais voici le point pour nous où il reste quelque obscurité. Pour former un Carême complet qu'il pût et prêcher et faire imprimer, Massillon réunit de bonne heure en un même corps ses deux stations de Versailles. Il dut, du moins dans l'arrangement principal, s'occuper de ce travail pour un Carême qu'il prêcha sans doute à Paris, dans l'hiver de 1705, puisque l'édition de Trévoux présente déjà le fond de cette disposition, et que, d'autre part, il obtenait un privilège pour l'impression de ses œuvres, au commencement de 1706. Ayant à satisfaire aux besoins des fidèles, l'orateur transporta des dimanches, des mercredis et des vendredis où ils auraient fait double emploi, aux lundis, aux mardis et aux jeudis qui en manquaient, un grand nombre de sermons dont il changeait seulement le texte et le commencement de l'exorde pour les ramener, selon sa coutume, à l'Evangile du jour. 11 y a pourtant quelques exceptions ; car dans plusieurs cas nous avons deux sermons pour le même jour. Du reste, dans les notices qui précéderont chacun des sermons, ou, du moins, chacune des semaines du Grand-Carême, nous présenterons ce que nous avons pu recueillir pour élucider ces intéressantes questions d'histoire littéraire.

Il n'était pas important de montrer qu'en 1705 le fond même des sermons de Massillon était arrêté. C'est donc avant tout un écrivain du commencement du xvii" siècle, et il ne faut pas le confondre avec les auteurs de la Régence. A la mort de Louis XIV, Massillon, ùgé de cinquante-deux ans, avail accompli la plus grande et la plus considérable partie de sa carrière d'orateur. A part le Petit-Caréme, prêché deux ans et demi après la mort du roi, destiné à un cercle très-restreini d'auditeurs, et imprimé seulement en 1743, le prédicateur avait répandu les trésors de son esprit et de son cœur dans ces beaux sermons des stations de 1099, 1701 et 1704. Et il avait parlé aussi librement à la cour de Louis XIV qu'à celle du jeune Louis XV. Cependant un juge d'une rare sagacité

GRAND-CARÉME

et d'un jugement exquis, en rendant quelque justice à YAvent de 1699, où Massillon, dit-il, avait encore le grand auditeur à qui successivement Bossuet et Bourdaloue avaient fait plus aimer la vérité qui corrige que le bel esprit qui amuse, oublie complètement ces grands carêmes de 1701 et de 1704, prêches aussi devant le grand auditeur, et imprimés, en partie, dix ans avant la mort de Louis XIV. « Après la mort de Louis XIV, parlant à une cour occupée d'intrigues et de plaisirs, charmée des premières hardiesses de cette philosophie qui devait lui être si meurtrière, il crut qu'il fallait rendre le sermon agréable pour rendre la religion efficace. Dans ses duretés contre les courtisans, il laissa glisser l'esprit de cour, et Ht admirer aux grands la main habile qui leur portait des coups encore innocents '. » Tout en nous inclinant devant la parfaite solidité qui distingue M. Nisard dans tout ce qui relève de l'histoire purement littéraire, on est bien obligé de reconnaître que, trop préoccupé de ces rares et courts sermons du Petit-Carême, il oublie cette longue et sévère suite de trente-huit sermons goûtés par ce royal et religieux auditeur qui aimait tant la vérité et l'austérité dans la chaire, et qui apprenait à se connaître lui-même en entendant Massillon. Où M. Nisard est plus vrai et plus conforme à la rigueur historique, c'est quand il remarque que la doctrine de Massillon est plus austère que celle de Bourdaloue. Seulement il est facile d'expliquer cette différence. M. Nisard a-t-il oublié que Massillon était oratorien et Bourdaloue jésuite; ne se rappelle-t-il pas que, lors même que Massillon faisait les plus sincères efforts pour l'acceptation de la constitution Unigenitus, Madame de Maintenon se défiait de lui, quoique injustement?

Au reste, il parait que, du temps de Louis XIV, on faisait précisément aux prédicateurs le même reproche qu'adresse aujourd'hui M. Nisard au disciple de Bérulle et de Condren, à l'ami de Malebranche. Mais voici ce que Massillon lui-même va répondre et à M. Nisard et aux mondains, non pas de la Régence, qui l'eussent bien mérité pourtant, n'en déplaise à M. Nisard, mais à ceux de la cour de Louis XIV : « Vous nous accusez d'exagérer. Grand Dieu ! et vous nous jugerez peut-être sur ce que nous affaiblissons la force et la vertu de notre parole pour ne l'avoir pas assez méditée aux pieds des autels, et vous nous reprocherez peut-être un jour d'avoir accommodé la sainte sévérité de votre Evangile aux indulgences et aux adoucissements de nos siècles; et vous nous rangerez peut-être un jour parmi les ouvriers d'iniquité, parce que la négligence de nos mœurs aura ôlé à la parole que nous annonçons cette terreur et cette véhémence divine qu'elle ne saurait trouver que dans une bouche consacrée par la piété et par la pénitence. Eh! quoi ! mes Frères, les vérités du salut, telles que Jésus-Christ les a proposées, ne sauraient-elles alarmer les consciences, si l'esprit de l'homme

« Histoire de la Littérature française, tom. IV, p. 313.

n'y ajoute des terreurs étrangères? Paul exagérait donc autrefois, lorsque ce gouverneur romain, malgré l'orgueil d'une fausse sagesse et les préjugés d'un culte idolâtre, frémissait, dit saint Luc, en l'entendant parler de la justice, de la chasteté et du spectacle terrible d'un jugement à venir? Paul exagérait donc, lorsque les habitants des villes venaient, se frappant la poitrine, fondant en larmes à ses pieds, et portant au milieu des places publiques les livres lascifs ou impies et les autres instruments de leurs passions pour en faire un sacrifice au Seigneur? » Puis, montrant, au milieu de cette incrédulité envahissante, qu'il aimerait mieux pouvoir adoucir la voie de l'Evangile que d'y jeter de nouveaux obstacles, il s'écriait par un mouvement touchant : « Que ne pouvons-nous, comme le pasteur de l'Evangile, vous porter nous-mêmes sur les épaules pour vous épargner les fatigues du chemin ? Pourquoi nous dégoûterions-vous de l'entreprise du salut, en vous y représentant des difficultés chimériques? C'est à nous à vous aplanir celles qui s'y trouvent eu effet, et à vous tendre la main pour soutenir votre faiblesse '. » J'avoue pourtant que ce bon pasteur, par opposition à la facilité des mœurs de la cour, était trèssévère dans son enseignement moral; mais je ne saurais reconnaître en lui cette exagération factice, cette véhémence de rhéteur qu'y trouve M. Nisard. C'est dans Nicole, à la bonne heure, qu'il aurait pu rencontrer cette morale outrée, dont Calvin, Bai us, Saint-Cyran et Jansénius sont les pères. Il faut être bien fin moliniste pour découvrir une morale si désespérante dans Massillon. Et comment celui qui a tant loué Duguet et Nicole penche-t-il ici d'un autre côte ?

Pourquoi ne dirions-nous pas toute notre pensée? Préoccupé par l'idée de la décadence, admirateur un peu exclusif d'une des formes de l'esprit humain, M. Nisard, dont nul plus que moi, d'ailleurs, ne goûte les savantes critiques et, particulièrement, les intéressantes études sur nos sermonnaires, ne songe qu'à combattre la renommée littéraire de Massillon, un peu surfaite, aux dépens de Bossuet, par La Harpe et le spirituel Féletz. Il dit, par exemple, par un anachronisme qui surprend dans un écrivain de cette habileté et de cette sagesse, en parlant de l'austère morale de Massillon : « Je vois les mondains de la Régence, au sortir de ces sermons foudroyants, souriant des duretés de ce prêtre si doux, et tout prêts à se trouver innocents par l'impossibilité de se croire si coupables*.»

Malheureusement, M. Nisard ne peut aucunement voir les mondains de la régence sortir des sermons de Massillon. Car ces sermons si foudroyants, ce sermon surtout du •petit nombre des élus, dont il parle et auquel il fait allusion, ont été prononcés sous Louis XIV, et non pas au temps du Régent. Et puis, si l'orateur eût été dur en pré-

• Sermon pour le premier dimanche de Carême, 3e partie.

* Histoire de la Littérature française, tom. IV, p. 306.

INTRODUCTION

sence des mœurs de la régence, les roués et les courtisans auraient-ils pu se trouver presque innocents ? Quant à la qualification de prêtre doux, il ne faut l'appliquer qu'avec mesure. Que Massillon ait été bienveillant et indulgent, c'est un éloge; mais il ne faudrait pas croire que dans la pratique de son devoir, et qu'à l'égard de l'administration épiscopale, il ait fléihi; ses lettres au contraire nous le montrent constamment très-digne et trèsferme, quoique d'une rare sagesse dans les idées; et rien n'autorise à opposer, comme l'a pu faire quelque janséniste, sa morale à sa conduite. Il peut sans doute, par quelques idées d'un pouvoir adouci, trop rappeler à certains esprits l'illustre archevêque de Cambrai, avec qui Massillon a plus d'une ressemblance ; il peut aussi avoir eu quelques aspirations vers ces horizons ravissants, où l'imagination de Fénelon se complaisait, mais dont le réalisme contemporain nous a, hélas ! si fort désabusés. C'est là un honneur, et, au demeurant, à part quelques excès de zèle, sa doctrine et sa morale, austères, si l'on ve u t, comme celles de Bossuet, de Fénelon et de tout le xyii" siècle , n'en restent pas moins saines, solides, profondément chrétiennes, nourries des Livres saints dont sans cesse il recommande la lecture. Regardant le ministère de la parole comme une œuvre sainte et apostolique, il veut que l'ouvrier du Père de famille ait ce zèle, celte sagesse, cette dignité, cette plénitude de l'Esprit-Saint, ces lumières vives, cette véhémence divine, toujours persuasive, et qui ne parle jamais en vain. Massillon, dans ce beau sermon sur la parole de Dieu qui est pour lui son de ùratore, sa Lettre sur f Eloquence et sa rhétorique, tout occupé de l'édification, cherche dans l'Ecriture des images pourpeiudre la parole divine. C'est un glaive sacré, qui va séparer le père de l'enfant, l'époux de l'épouse, l'homme de lui-même ; c'est un feu divin qui va embraser l'univers, un levain mystérieux qui imprime à la masse une force commune , une semence qui se multiplie jusqu'au centuple , un pain qui alimente l'àme. Sa vertu ne vient pas de l'homme qu'on voit , mais du prédicateur invisible. Son but unique est la conversion des tièdes. Appuyée sur l'autorité de Jésus-Christ, la prédication est le plus saint et le plus important ministère de la foi. A cette hauteur de vue, qu'importe de plaire, si l'on ne change pas? « Que nous sert d'être éloquents, si vous êtes toujours pécheurs? Quel fruit nous revient-il de vos louanges, si vous n'en retirez vous-mêmes aucune de nos instructions? Notre gloire, c'est l'établissement du règne de Dieu dans vos cœurs. Vos larmes toute seules, bien mieux que vos applaudissements , peuvent faire notre éloge; et nous ne voulons point d'autre couronne que vous-mêmes et que votre salut éternel. » Pour entrer dans l'esprit de ce pieux et éloquent ministre de la parole évangélique, il faut, en abordant cette longue et belle suite d'œuvres oratoires, si achevées, et si purement satisfaisantes dans leur ensemble , chercher

avant tout l'instruction chrétienne, l'édification religieuse, les divines consolations. On y apprend la science de ce qui est éternellement vrai, on y puise le goût du beau moral, l'amour de la vie dévouée, utile, laborieusement charitable. Que d'àmes ont trouvé, dans ces pages que le temps n'a pas refroidies, dans cette lecture de ces sermons si souvent édités et si universellement répandus, de bons conseils, des pensées salutaires ! Massillon enchante le cœur, calme ses peines et ses luttes, en l'élevant et en le fortifiant parla vue de Jésus sauveur et rémunérateur. Au milieu des douloureuses épreuves de notre révolution, ce moraliste chrétien a essuyé bien des larmes. Où la philosophie était impuissante, il arrivait avec la force irrésistible de la Croix. Le marquis de Favras trouvait près de lui cette énergie chrétienne dont il eut besoin devant la fureur populaire. Si j'ai touché avec une religieuse vénération cet exemplaire de Bourdaloue, où l'infortuné Louis XVI puisait par une lecture assidue de saintes consolations pour des douleurs inénarrables, j'ai vu, dans d'humbles familles, de modestes éditions de Massillon, dont les feuilles usées, par les mains de plusieurs générations , portaient les respectables marques de l'émotion des lecteurs. C'est une grande gloire aux yeux de Dieu, pour ces ouvrages, que d'avoir fait ce que ne peut aucun auteur profane ; non-seulement ils instruisent et ils plaisent, mais ils élèvent vers le monde meilleur. Ils arrachent l'àme à la vulgarité de l'existence matérielle, pour la transporter dans les sereines régions des cceurs régénérés, lui inspirant l'amour de la loi divine, le goût de la morale éternelle, la soutenant efficacement dans la pratique du devoir, par l'espérance des joies futures, et par la foi à l'ordre et au bien absolu.

Mais, quoi qu'on dise aujourd'hui, la gloire littéraire ne manque pas à Massillon. Si avec les François de Sales et les Fénelon, il est un des maîtres de la vie spirituelle, il est aussi un des trois illustres orateurs sacrés dont la chaire chrétienne et l'éloquence française s'honoreront éternellement. Le mérite particulier de l'évoque de Clermont, c'est d'avoir connu à fond le cœur de l'homme, et de s'être servi avec un art merveilleux de tous les ressorts qui le meuvent, pour le diriger et le régler chrétiennement. « 11 faut, disait Pascal, se mettre à la place de ceux qui doivent nous entendre, et faire essai sur son propre cœur du tour qu'on donne à son discours, pour voir si l'un est fait sur l'autre, et si l'on peut s'assurer que l'auditeur sera comme forcé de se rendre. » C'est bien là le but de toute éloquence, et particulièrement de l'éloquence chrétienne. Massillon ne l'a-t-il pas atteint? Plus puissanl , plus impétueux, Bossuet entraîne les consciences et renverse tout ce qui lui résiste. Massillon, avec moins de force et de rapidité, conduit cependant les cœurs où il veut. Cette voix mélodieuse et pénétrante qui s'adresse au sentiment, a certes aussi son pouvoir. A la longue, sa belle parole, si lim-

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