‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 131 sur 191 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le premier hommage que lame sainte de Jésus Christ, entrant dans le monde, rendit à la justice et à la grandeur de son Père, fut une oblation d'elle-même, dit l'Apôtre; et le sein de Marie devint comme le premier temple où cet holocauste pur fut d'abord immolé. Mais il manquait à ce sacrif.ee invisible l'appareil des cérémonies sensibles; il fallait que la victime parût sur l'autel ; que le prix qui l'avait rachetée, fût porté dans le temple; qu'elle fût livrée entre les mains du pontife de la loi; que le juste et les saintes femmes se trouvassent à ce nouveau calvaire; que Marie elle-même fût présente au sacrifice ; que le glaive de douleur qui devait percer son cœur y brillât par avance; en un mot, que tout y retraçât aux yeux de son Père les circonstances de la croix et l'histoire anticipée de ce grand sacrifice.

11 semble en effet, mes Frères, que son heure n'étant pas encore venue, Jésus-Christ ne paraît aujourd'hui dans le temple que pour se hâter d'y aller tracer, en attendant, les préludes et les ressemblances de son immolation sanglante, et que, comme avant son union à notre chair, il prenait plaisir, dit Tertullien, à se manifester aux patriarches sous une forme sensible pour satisfaire, ce semble, l'impatience de son amour, par ces essais et ces symboles d'incarnation; de même, avant d'expirer sur la croix, il se plaît à donner à son Père des représentations anticipées de ce grand sacrifice, comme pour contenter par avance le désir qui le presse d'êlre baptisé de ce baptême de sang, et de le glorifier par sa mort.

Mais, quoique cène soit ici qu'une image du calvaire, l'oblation n'en est pas moins réelle, dit saint Bernard ; première condition que nous proposerons pour modèle, la réalité de l'offrande. Les autres premiers-nés qu'on venait mettre entre les mains du pontife, on les présentait au temple, plutôt pour les racheter que pour les consacrer au Seigneur: ce n'était là qu'une offrande simulée et apparente, des

victimes de parade qui ne mouraient jamais à l'autel, et qui, remplacées à linstant par un vil animal, ne retenaient pour elles que les dehors et tout l'appareil du sacrifice.

Mais Jésus-Christ, enlrant aujourd'hui dans le temple, livré entre les mains du pontife et placé sur l'autel : Me voici, dit-il à son Père, les hosties de la loi n'étaient pas dignes de vous; mais vous m'avtz formé un corps, et la loi de mort que vous avez prononcée contre moi, est le désir le plus ardent de mon cœur. Dès lors il accepte et souffre par avance tout ce qu'il doit souffrir un jour pour son Père : déjà se présentent à lui tous les travaux futurs de son ministère, les humiliations de sa vie cachée à Nazareth, les courses pénibles de sa vie publique, l'inutilité de ses prodiges et de sa doctrine, les calomnies des prêtres et des pharisiens, tout le détail d'un supplice infâme; déjà il voit dans le temple le lieu d'où sera tiré le prix de sa mort; déjà il démêle dans la foule des prêtres qui environnent l'autel, les pères de ceux qui seront assis un jour pour le juger comme un criminel; déjà porté dans les rues de Jérusalem entre les bras de Marie, il entend ce peuple séditieux demander sa mort avec des cris affreux ; déjà il voit le chemin fatal où ses traces sanglantes seront empreintes et par où, chargé de la croix et couvert d'épines, il montera sur le calvaire, et, quoiqu'il ne soit pas encore livré à ses ennemis, son amour commence le sacrifice que leur fureur consommera sur la croix.

Première instruction : Dieu devrait sans doute exiger de nous le sacrifice de notre vie, puisque tout pécheur est indigne de vivre et que nous devenons enfants de mort, dès que nous devenons enfants de péché; mais sa clémence a remplacé cette peine, et le sacrifice continuel de la vie des sens est devenu la loi de mort imposée à tout fidèle. C'est cette loi que nous avons tous acceptée sur les fonts sacrés, lorsqu'on vint nous offrir au Seigneur dans le temple; c'est cette hostie qu'on nous a ordonné d'immoler à notre place pour être déchargés de la malédiction commune et acquérir le droit d'être associés au peuple de Dieu; c'est là ce marlyre de la foi, que nous avons tous voué ; ce martyre, dit saint Cyprien, qui n'attend pas des tyrans et des supplices, et qui trouve dans la tranquillité du culte, par les violences continuelles faites aux passions, une paix plus amère même et plus doulou-

mise que le trouble de ses persécutions et de ses souffrances ; c'est là le grand témoignage que nous devons tous rendre à la foi chrétienne, en confessant la vérité de ses promesses par le sacrifice continuel que nous leur faisons de nos sens et du nos passions ; et c'est en ce sens que tout chrétien est le témoin , c'est-à-dire, le martyr de Jésus-Christ : Eritis mihi testes ».

Voilà, mes Frères, la vie chrétienne, une vie de renoncement et de sacrifice. Cependant se consacrer à Dieu, pour la plupart des âmes, qui, revenues des égarements du monde, veulent le servir, c'est simplement étaler des dehors plus religieux ; se faire des liaisons plus simples; ne plus fuir le commerce des gens de bien; aller quelquefois loin du monde pour respirer l'air de la retraite; ne pas rougir des œuvres publiques de miséricorde; 6e choisir un guide sacré et ne plus vivre dans un oubli entier des sacrements. Mais, si vous n'êtes ni moins ambitieux, ni moins attaché, ni moins sensuel, ni moins sensible, ni moins jaloux, ni moins vain, vous vous offrez au Seigneur comme les premiers-nés d'Israël, c'està-dire vous vous mettez entre les mains du pontife, vous paraissez au pied de l'autel; mais vous ne devenez pas le partage du Seigneur ; vous n'offrez à votre place qu'un vil animal, que des œuvres extérieures, que les apparences de la piété ; vous supposez que Dieu se contente de cet échange et qu'il acceptera, au lieu de votre cœur et de vous-même, une offrande étrangère.

Cependant, la plupart des conversions, à la cour surtout, sont de ce caractère, et subsistent encore avec toutes les passions, moins marquées à la vérité , mais toujours aussi réelles. On s'est donné au Seigneur ; mais les soins les plus vifs et les plus périlleux de la fortune ne sont point ralentis; mais les envies, les animosités, les concurrences, les liaisons humaines ne nous trouvent pas plus insensibles ; mais l'estime, l'amitié des grands, les distinctions publiques, les applaudissements des hommes, la faveur du maître surtout, n'a rien perdu de son prix dans notre cœur, et est peut-être entrée pour beaucoup dans le plan de notre nouvelle vie. On s'est donné au Se igneur ; mais on fait de la piété une vie douce et tranquille , exempte seulement des soucis

et des inquiétudes des grandes passions ; une simple indifférence pour les agitations des plaisirs, où il entre plus d'indolence que de vertu ; une vie renfermée dans un certain cercle d'occupations, innocentes à la vérité, mais aisées et paisibles ; une vie d'ailleurs toute naturelle, souvent oiseuse, où l'on ne refuse aux sens que les excès grossiers, et où souvent plus de séparation du tumulte et des grands plaisirs ne fait que laisser plus de loisir aux attentions et aux délicatesses du corps et de la santé. On s'est donné au Seigneur; mais quoiqu'on soit revenu des désordres d'un engagement criminel, on n'en a pas encore rompu le lien fatal ; on cultive encore les tristes restes d'une passion qu'on croit éteinte, parce qu'on en a fini les emportements ; on aime encore à voir ces objets, ces lieux où l'on a tant de fois péri ; semblable à Rachel , on ne rend plus à ses idoles des honneurs publics; mais on ne peut se résoudre à s'en séparer, ni à les perdre de vue. En un mot, on s'est donné au Seigneur ; mais tout ce qui plaisait plaît encore; on n'a point fait de sacrifice, on s'est contente d oter la peau de la victime, de changer les dehors, de dépouiller un extérieur lascif et profane : mais on n'a pas touché au reste, on n'a pas coupé la victime comme la loi l'ordonnait, et le glaive de la foi n'y a fait aucune séparation douloureuse : Delraclaque pelle hosties, artus in frusta concident ' .

Cependant, comme on persévère dans l'usage des choses saintes, comme on vit exempt de grands crimes, comme on suit presque les mêmes routes que les justes, peu s'en faut qu'on ne se croie juste comme eux; ce n'est pas ici une hypocrisie ; on est dans l'erreur de bonne foi. Au commencement et dans les premiers temps de la conversion, plus frappés alors du souvenir encore récent de nos désordres et des réparations de pénitence dont ils nous rendaient redevables à la justice divine, nous sentions que nous n'avions encore rien fait pour Dieu ; nous ne prenions qu'avec une sorte de confusion le nom de serviteurs de Jésus-Christ; et, tandis que le monde trop prompt souvent à donner aux plus légères démarches de changement, le nom de vertu et de sainteté; tandis, dis-je, qu'il nous méconnaissait, nous ne nous méconnaissions pas encore nous-mêmes. Mais insensiblement nous nous sommes

Act., i, 8.

» Levit., i, «.

GRAND-CAREME.

familiarisés avec cet état : les dehors de la justice nous ont caché notre véritable misère ; les louanges des hommes sur notre prétendue vertu nous ont persuadé qu'elle était véritable et que le Seigneur n'en demandait pas davantage de nous; à force de nous regarder avec les yeux d'autrui, nous avons réussi à nous prendre pour ce que nous ne sommes pas, et, sans avoir jamais fait à Dieu aucun sacrifice réel et douloureux de nos sens, de nos penchants, de nos espérances, de nos commodités, de nos antipathies, de nos haines secrètes, de notre orgueil, de notre ambition, nous croyons nous être consacrés au Seigneur, avoir renoncé au monde et fait le sacrifice que Dieu demandait de nous.

La piété, mes Frères, n'est donc que le sacrifice de notre cœur; mais ce n'est pas assez que l'offrande en soit réelle, il faut encore qu'elle soit universelle : seconde condition. Jésus-Christ, dit saint Bernard, sacrifie aujourd'hui à son Père tous ses titres, toute sa gloire, son innocence même ; il ne réserve rien, pour nous apprendre, dit ce Père, que l'intégrité du sacrifice en fait d'ordinaire tout le mérite : Offcrentes Mi utique quod sumus nosmetipsi.

Or, on veut bien retourner à Dieu et commencer une nouvelle vie , mais on ne veut pas tout d'un coup faire un divorce universel avec le monde. On se figure que, si l'on voulait tout entreprendre d'abord, on ne ferait rien ; qu'il faut se gagner peu à peu sur certains points avant que d'en venir aux autres ; que dans de faibles commencements, le Seigneur ne désapprouve pas qu'on accorde encore bien des choses à la faiblesse ; qu'il faut s'essayer sur de moindres ennemis, pour attaquer plus heureusement les plus forts, et que David vainquit les lions et les ours avant que d'oser attaquer Goliath.

Ainsi on se retranchera sur un jeu outré, mais on ne veut pas encore toucher aux autres plaisirs ; on rompra un engagement de crime , mais on ne veut pas d'abord bannir les spectacles, les entretiens dangereux, les liaisons inutiles et suspectes, les soins excessifs de la parure; onsedit à soi-même que chaque chose aura son temps, qu'il faut insensiblement accoutumer le monde et s'accoutumer soi-même : on craint de trop se presser, et l'on donne à sa faiblesse le nom de prudence. Mais des commencements si ménagés ne sont jamais heureux

et ne vont jamais loin : il n'en est pas de la conversion comme des ouvrages des hommes : elle n'est point, lorsqu'elle n'est pas entière, et tout est encore à faire tandis qu'il en reste encore un seul point. Toutes les passions n'en forment qu'une dans l'âme: en vain les attaquezvous séparément, vous coupez les têtes de l'hydre qui renaissent, et la grâce ne connaît point de victoire partagée.

Il est vrai que la piété a ses progrès, qu'elle se perfectionne de jour en jour, et qu'il fallut le travail de quarante années, pour relever et metlre dans sa perfection les murs et le temple de la sainte Jérusalem, figure de l'âme fidèle. Mais le monde et tout ce qu'il a de criminel, doit être d'abord détruit dans notre cœur ; mais tout ce qui est incompatible avec la vie chrétienne, doit cesser tout d'un coup ; et, dès que le Seigneur a fait retentir sa voix dans un cœur , la criminelle Jéricho doit tomber toute entière à ses pieds, et ne plus rien conserver de ce qu'elle était, que ses débris et ses ruines.

Et certes, mes Frères, Jésus-Christ pouvait sans doute, eu venant s'offrir aujourd'hui à son Père aux pieds de l'autel, comme le maître du temple, y laisser briller quelque rayon de sa gloire et de sa puissance, comme lorsqu'il en chassa les profanateurs ; mais tout partage blesse son amour. Il est le pontife éternel d'une nouvelle alliance ; lui seul a droit d'entrer dans le sanctuaire véritable ; et il sacrifie cette auguste qualité, en venant acheter le droit d'entrer dans le temple figuratif. Il est le Rédempteur de Sion ; et lui-même est racheté comme une victime vulgaire. C'est le législateur des peuples; et il vient se soumettre à une loi, dont il est lui-même l'accomplissement. Enfin il est le libérateur tant de fois promis; et il ne refuse pas d'être délivré de la servitude commune par l'offrande d'un vil animal. Il fait un sacrifice universel à son Père de tous les titres dont son Père même l'a revêtu.

Mais c'est ici surtout où il est rare de ne pas user de réserve et de faire au Seigneur un sacrifice sincère de toutes ces vaines distinctions qui nous élèvent aux yeux des hommes. Lors même que désabusé du monde, on revient des égarements des passions, on ne revient guère de la vanité et de l'entêtement du rang et de la naissance; et l'on veut que ses titres entrent pour ainsi dire dans tout ce qu'on fuit pour le Seigneur. Si l'on consacre des dons au temple,

les marques superbes du nom et des dignités en immortalisent la mémoire ; si l'on élève des asiles de miséricorde, ces maisons deviennent des monuments publics de la grandeur de celle de leurs bienfaiteurs ; et les signes de la vanité sont presque toujours la première ebose qui paraît dans les œuvres saintes. Telle est la faiblesse des grands surtout : les bommages obscurs ne plaisent pas ; les œuvres de religion qui nous confondent avec la foule, ne sont jamais de notre goût ; il faut que tout ce que nous faisons pour le ciel porte le caractère de ce que nous sommes sur la terre. On entre dans des œuvres de miséricorde , mais on en veut les premiers bonneurs. On s'abaisse jusques aux ministères les plus vils de la ebarité, mais on s'abaisse avec faste, et dans cet abaissement même on fait sentir qu'on est grand. On se trouve dansdes lieux secrets consacrés aux exercices humiliants de la miséricorde; mais on s'y fait annoncer par des distinctions de vanité, et il semble qu'on ne veut pas courir le risque de l'humiliation, fans s'être préparé le dédommagement des éloges.

On ne connaît plus celle humilité ingénieuse, dont des saints distingués dans le monde nous ont laissé tant d'exemples. Quelle joie pour eux, lorsque pouvant se dérober aux regards publics et se dépouiller pour un temps du poids de leur grandeur, ils allaient inconnus ou soulager leurs frères ou s'exposer à des outrages ou honorer le Seigneur dans quelque autre œuvre obscure de religion ! Quelle sainte industrie pour trouver ces moments heureux ! c'est alors qu'ils se croyaient véritablement grands. C'était dans ces moments d'humiliation qu'ils se regardaient avec une sainte complaisance, parce qu'ils retrouvaient en eux les traits les plus ressemblants de leur divin Maître, dépouillé aujourd'hui de tous ses titres devant la grandeur de son Père, et confondu par une cérémonie honteuse avec les autres enfants d'Israël. C'est alors que, se trouvant comme soulagés du fardeau de leur élévation, ils marchaient avec plus d'ardeur et de légèreté dans les voies de la justice. C'est alors enfin que le Seigneur se communiquait à eux plus abondamment et qu'ils goûtaient des douceurs que le cœur humain ne peut comprendre. Ainsi, dès que Moïse s'est dépouillé du titre fastueux de fils de la fille de Pharaon, et est venu dans le désert, comme un homme obscur et inconnu, garder les troupeaux de Jé-

thro, c'est alors que le Seigneur se montre à lui dans le buisson, et verse dans son âme des consolations ineffables qui le dédommagent avec usure de toute la pompe de l'Egypte qu'il vient de sacrifier à l'opprobre de Jésus-Christ.

Mais non-seulement Jésus-Christ sacrifie aujourd'hui à son Père toute la gloire de ses litres; afin que rien ne manque à l'intégrité de son sacrifice, il lui en fait un même de son innocence. Il paraît dans le temple comme un pécheur; il y est racheté comme un esclave et un enfant de colère ; il prend sur lui toute la honte du péché dont il est exempt, et dans les sacrifices que Dieu demande de nous, nous voulons toujours sauver une vaine réputation d'innocence et de probité que nous avons perdue.

Vous craignez qu'en restituant des biens mal acquis, vous n'informiez le public de vos injustices secrètes. Mais vous vous trompez, si vous avez cru jusqu'ici votre réputation là-dessus hors d'atteinle; depuis longtemps on dit tout haut dans le monde que ces équipages I ompeux, ces édifices superbes, celte opulence domestique est le bien de la veuve et de l'orphelin ; que vous avez élevé votre fortune sur la misère publique, et qu'une prospérité si prompte n'a pu être innocente. Le monde luimême est blessé de vos profusions, et ne vous regarde plus qu'avec une sorte d'indignation et de mépris ; et, loin que des démarches publiques de repentir missent votre réputation en danger, il ne vous reste plus que cette voie pour recouvrer celle que vous avez perdue. Vous dites que si vous rompez brusquement ce commerce, l'éclat fera penser qu'il n'était pas innocent. Mais depuis longtemps le public murmure sur ces assiduités que vous croyez ignorées ; c'est un scandale, et vous vous flattez que c'est un secret. Les gens de bien en gémissent ; le monde, loin d'y donner des interprétations favorables, va peut-être encore au delà delà vérité; car ses erreurs sur ce point sont toujours plutôt des erreurs de malignité que de bonté; et une rupture soudaine n'est plus pour vous un éclat à craindre, mais une démarche aussi nécessaire à votre honneur qu'à votre salut. Vous ressemblez à Saûl qui exigeait de Samuel des ménagements et des honneurs publics qui conservassent sa gloire et sa réputation dans l'esprit du peuple, lui dont les infidélités avaient déjà si fort éclaté dans tout Israël. Mais, d'ailleurs, quand il s'a-

GKAJND-CAftLME

git d'obéir à la loi de Dieu, il ne faut plus craindre les démarches les plus humiliantes, que le salut rend indispensables.

Enfin, mes Frères, l'offrande de Jésus Christ est une offrande toute volontaire; dernière condition. C'est un hommage de surcroît, pour ainsi dire, qui ne trouve pas ses motifs dans l'obligation de la loi, mais dans le seul amour de celui qui l'offre ; et l'ouvrage du salut des hommes, dont son Père l'avait chargé, pouvait être consommé, sans qu'il ajoutât aux opprobres et aux travaux futurs de son ministère la honte de cette première démarche.

Mais il voulait accomplir toute justice et nous apprendre qu'une âme qui, revenue des égarements du monde, se consacre à Dieu, ne peut d'abord se refuser à elle-même de saints excès, ne s'avise pas de compter avec son Seigneur pour savoir au juste ce qu'elle lui doit, ne trouve rien de trop pour sa douleur et pour la vivacité de son repentir; et, loin que la tiédeur de son zèle attende toujours l'obligation inévitable du devoir pour agir, elle se fait un devoir de tout ce qu'un zèle saint lui inspire.

Or, mes Frères, où sont les âmes de ce caractère ? Lorsque, touché de la grâce, on veut revenir à Dieu, le premier soin est de chercher de toutes les maximes de le servir la plus douce et la moins dure à l'amour-propre; loin d'embrasser des rigueurs de surcroît, on étudie d'abord jusqu'où on peut pousser la condescendance pour s'en tenir à ces bornes dangereuses; on se fait d'abord un plan de vertu où le monde entre presque autant que l'Evangile; loin de se proposer les plus gens de bien pour modèles, on déclare d'abord qu'on ne veut pas pousser les choses à l'extrémité comme eux, qu'on ne veut pas donner dans le ridicule de la singularité et dans les travers d'une piété outrée; loin de chercher dans leurs exemples ce qu'on doit imiter, on y cherche ce qu'on doit fuir, et l'on veut être à Dieu en commençant à condamner ceux qui le servent. Ainsi on ne donne à Dieu que ce qu'on ne peut lui refuser, et l'on traite avec lui, non comme avec un père irrité qu'on veut apaiser, mais comme avec un ennemi, envers qui on ne se relâche qu'à regret de ce qu'on est forcé de lui accorder.

Oui, mes Frères, qu'on aime peu son Dieu, quand on peut se prescrire à soi-même la mesure de l'aimer! Qu'on est peu touché de ses crimes, quand on peut d'abord chercher des

adoucissements à sa pénitence! Que la conversion est suspecte, lorsque l'on commence par y mettre des bornes ; et que le cœur est peu changé, lorsqu'il a encore le loisir de supputer les premières démarches de son changement! Les commencements de la pénitence ne sauraient être si languissants et si ménagés. Le cœur alors, ne pouvant presque porter les premières impressions du Dieu qui le remplit, ne cherche qu'à soulager sa douleur; les larmes ne coulent jamais avec assez d'abondance; la componction n'est jamais assez vive. Quelles inquiétudes sur l'état déplorable où il a vécu , la grâce n'opère-elle pas dans l'âme d'un véritable pénitent! Quelle sainte indignation fait-il paraître contre les dissolutions de ses premières mœurs et le scandale de sa vie passée! quelles raisons n'a-t-il pas à nous opposer, lorsque nous voulons modérer l'excès de son zèle, et consoler l'amertume de sa douleur ! quelle crainte de ne pas trouver auprès de Dieu toute l'indulgence que nous lui promettons! quel désir de réparer le temps perdu dans les erreurs du siècle, de mettre à profit ce qui lui reste de vie, et de ne plus perdre de vue le bienfait inestimable qui vient de l'appeler à la connaissance et à l'amour de la vérité ! quelle sainte jalousie envers ceux de ses frères qui ont eu le bonheur de se donner à Dieu avant lui ; et qu'il lui paraît triste d'avoir aimé si tard celui qui seul est digne de notre amour ! quel zèle à venger sur sa chair les iniquités dont elle s'était souillée, et à faire servir à la justice les membres qui avaient servi au péché I

Voilà, mes Frères, les conversions que la suite ne voit jamais se relâcher, ni se démentir. Mi.is ce jeune homme de l'Evangile, qui, appelé par Jésus-Christ, commence par disputer s'il est obligé de renoncer à tout pour le suivre ; mais cet autre, qui, en se donnant a lui veut encore se réserver le droit d'aller rendre les derniers devoirs à son père; mais toutes ces conversions mitigées et imparfaites; mais tous ces sacrifices où l'on commence par mêler du miel contre l'ordonnance de la loi, le Seigneur les rejette ; et pourêtredignes de ses regards, il faut que la réalité de l'immolation en sanctifie l'offrande, que l'intégrité la perfectionne, et enfin, que la ferveur et la surabondance de zèle la consomme et la fusse monter en odeur de suavité jusqu'au trône de la Majesté sainte : telle est la loi du sacrifice, Bœc

est lex sacrifiai ». Mais si le défaut de ces conditions rend la plupart des conversions peu sincères, le défaut de fidélité les rend aussi peu durables ; et c'est sur quoi l'exemple de Marie va nous instruire.

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