‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 132 sur 191 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Les infidélités les plus ordinaires où nous tombons dans les démarches de salut que Dieu demande de nous, ont leur source, ou dans une prudence de la chair, toujours ingénieuse à trouver des inconvénients aux desseins de la grâce sur notre âme, ou dans un orgueil et une complaisance secrète qui trouve dans les dons mêmes de l'Esprit-Saint l'écueil de la vertu, ou enfin dans un découragement dangereux qui, à la vue des maux dont il est menacé, se consulte trop soi-même et fuit de sa faiblesse la mesure de ses devoirs.

Or, la fidélité de Marie dans ce mystère nous fournit de grandes règles pour éviter ces trois écueils : docile, elle ne raisonne pas ; humble, elle ne s'élève pas ; généreuse, elle ne se décourage pas. Suivez, s'il vous plaît, cet ordre, et m'honorez de votre attention.

Docile, elle ne raisonne pas ; car que ne pouvait-elle pas se dire à elle-même pour se dispenser de la loi commune de la purification? Quand les raisons tirées de sa propre gloire n'auraient pas été capables de la toucher, pouvait-elle être indifférente à la gloire de son Fils? En se confondant avec les autres mères par sa soumission à une cérémonie honteuse, ne semblait-elle pas le confondre aussi avec les autres enfants d'Israël? Et pouvait-elle se dégrader publiquement de l'honneur de sa divine maternité sans dérober à son Fils la gloire de son éternelle origine et préparer de loin des preuves à l'incrédulité et aux blasphèmes de ses ennemis.

Mais elle avait appris dans sa retraite de Nazareth que l'œil de la grâce est simple; que trop de raison, quand il s'agit des voies de Dieu, est un excès de lumière , qui éblouit et qui égare ; que la vie de la foi laisse toujours des ténèbres et des difficultés, pour ne pasôter à l'âme juste le mérite de sa docilité, et qu'il y a un œil de scandale qu'il faut arracher et jeter loin de soi, de peur de regarder trop avant dans les voies où la grâce nous appelle. Elle se sou-

* Uvit., VI, 14.

Mass. — Tome I.

met avec simplicité, et adore dans l'ordre de Dieu les desseins éternels d'une démarche qui semble n'offrir à la raison que des inconvénients inévitables.

Mais que l'exemple de Marie a peu d'imitateurs, parmi ceux mêmes qu'on regardecomme justes, et qui vivent dans la pratique de la vertu 1 Oui, mes Frères, nous prenons presque toujours dans les intérêts de la gloire de Dieu, des prétextes pour nous dispenser de sa loi sainte, et nous trouvons le secret de nous déguisera nous-mêmes nos passions sous le nom de la piété. Ainsi, on se retrancherait sur bien des choses que la loi de Dieu demande de nous ; mais on ne veut pas rendre la piété odieuse, par des singularités auxquelles le monde ne manquerait pas de donner du ridicule. On ferait certaines démarches qui restent à faire, pour n'avoir plus rien à se reprocher; mais les inconvénients qu'on en craint paraissent plus dangereux que le mal même qu'on est obligé de se permettre. On serait moins sensible à une injure ; mais on est revêtu d'un caractère sacré, dont on est obligé de venger l'honneur. On souflrirait la calomnie sans se plaindre ; mais l'œuvre de Dieu s'y trouve intéressée, et, si l'on ne démasque l'imposteur , la crédulité publique sera séduite, et une entreprise de miséricorde renversée. On garderait contre cet écrivain les règles de la charité, et de la politesse même chrétienne; mais le zèle de la vérité qu'on défend ne permet pas cette juste modération ; et contre l'erreur , il ne faut pas simplement adoucir et changer sa voix comme autrefois l'Apôtre, en écrivant contre les abus d'une Eglise fidèle, mais sonner de la trompette comme les prêtres de la loi contre Jéricho. Ainsi la religion elle - même sert souvent d'asile et d'appui à des passions injustes.

Mais laissons à Dieu, mes Frères, le soin de venger sa gloire ; défendons la vérité avec les armes de la charité ; combattons l'erreur avec cet esprit de douceur et de modestie, seul capable de ramener ceux qui errent ; découvrons le mal sans aigrir le malade; et n'ajoutons pas au scandale des doctrines perverses celui des emportements qui les combattent. N'intéressons pas la gloire de Dieu à nos transgressions; accomplissons la loi qui est claire. Que les inconvénients douteux que nous croyons apercevoir de loin, ne nous retardent plus ; c'est l'affaire de celui qui nous ordonne

GRAND-CARÊME

d'obéir ; et puisque ces raisons ne l'ont pas encore obligé de changer sa loi, elles ne doivent rien changer aussi à la fidélité de notre obéissance.

D'ailleurs, vous qui paraissez si sensibles aux intérêts de la gloire de Dieu, et qui peutêtre confondez ce sentiment de la foi avec une vivacité tout humaine sur votre gloire propre, savez-vous où le Seigneur la trouve, sa gloire? Vous croyez que c'est dans le succès d'une œuvre d'éclat utile à la piété, dans la confusion et dans le décri d'un ennemi de la vertu ; vous vous trompez : c'est souvent dans la patience d'un juste persécuté ; c'est dans le silence d'une âme fidèle que l'on calomnie. Ces actes pénibles et secrets de la foi ont quelque chose de plus grand à ses yeux et de plus digne de sa gloire, que les honneurs les plus pompeux rendus à la vertu ; et peut-êlre que ceux des Israélites, devenus fidèles et fervents dans la captivité , l'honoraient davantage, le long des fleuves de Babylone, parles gémissements secrets, par les désirs saints et ardents, par les tristes cantiques qu'ils faisaient monter sans cesse vers le trône du Dieu de leurs pères, par la patience avec laquelle ils supportaient les rigueurs de leur servitude et le joug des incirconcis, que n'aurait pu faire la ruine entière des ennemis d'Israël, la gloire de Jérusalem rebâtie, et la magnificence de son temple et de ses sacrifices1. Ce n'est pas toujours en attirant des honneurs à la vertu ; c'est le plus souvent, en exerçant le juste par des opprobres, que le Seigneur sait se glorifier luimême.

Une autre instruction que nous donne ici la docilité de Marie , c'est qu'élevée au degré le plus sublime de la grâce, unie à Dieu par les dons les plus excellents de l'Esprit Saint, elle ne dédaigne pas une cérémonie vulgaire du culte ; elle n'affecte pas des voies plus sublimes, plus spirituelles et plus parfaites. Car cet écueil est à craindre pour la piété ; souvent on croit avoir une dévotion plus éclairée, et de meilleur

1 Dans ce souvenir de la Bible délicieusement mêlé à la solide leçon de morale chrétienne, Massillon sait trouver de nouvelles sources de beautés oratoires. Il est difficile de ne pas voir dans cet excellent morceau une allusion aux querelles jansénistes. Massillon fut toujours d'un caractère modéré , ami de la paix. Cependant, ne l'oublions jamais, dévoué à l'Kglise, il contribua d'une manière importante à l'acceptalicin de la bulle Unigenitus par le cardinal de Noailles. Ce ne fut pas pourtant sans plus d'un insuccès ; et l'orateur, dont l'éloquence avait remporté en chaire de si glorieux triomphes, échoua longtemps devant les temporisations de l'archevêque de Paris.

goût, en laissant au peuple simple et grossier, ou aux âmes moins instruites, tout ce qui ne paraît établi que pour le culte extérieur, et les pratiques les plus communes de la religion, que la piété publique a autorisées, et dont la simplicité semble les destiner à la multitude ignorante. On néglige ces secours innocents, comme si une foi plus éclairée pouvait s'en passer ; on croit en donnant moins aux sens et à la chair, qui ne sert de rien, agir plus selon l'esprit qui est utile à tout; on se relâche sur mille usages saints et sensibles, qui répandaient, au commencement de notre pénitence, une onction secrète dans nos cœurs, et soutenaient la fidélité de notre piété naissante ; on se persuade qu'il y a une voie plus excellente; et cependant, depuis qu'on est infidèle à ces usages, on est tombé dans le relâchement et la sécheresse ; on ne sent plus ces consolations saintes, qui étaient la récompense et le soutien de la vertu. En négligeant ces œuvres si peu utiles, on a peu à peu négligé les plus essentielles ; et l'on est devenu tout charnel, depuis qu'on n'a plus voulu se conduire que selon l'esprit.

Ainsi, mes Frères, tout aide à la véritable piété, tout réveille sa foi , tout perfectionne son amour, tout console son espérance ; rien n'est imparfait pour elle, que les œuvres qui manquent de ferveur; et les pratiques les plus simples lui paraissent aussi élevées devant Dieu que les plus pures contemplations des séraphins, dus qu'elles en ont l'amour et le zèle. La perfection de la vertu ne consiste pas dans la sublimité des devoirs que l'on remplit, mais dans la grandeur de la foi, qui peut accompagner les œuvres les plus vulgaires. Souvent on ne se croit plus avancé que parce qu'on vaque àdes fonctions plus relevées, à des lectures plus spirituelles, à des méthodes plus parfaites; mais si vous portez à ces méthodes sublimes les défauts des faibles et des imparfaits, vous êtes, comme les apôtres, monté sur le Thabor, pour y contempler la gloire du Seigneur; mais vous y conservez encore, comme eux, un goût de chair et de sang, et pensez encore à vous bâtir sur la terre un tabernacle, et une cité permanente.

En second lieu, humble, Marie ne s'élève pas. Car, mes Frères, qui peut douter qu'elle n'eût été éclairée d'en-haut sur toute la suite du ministère de son Fils, elle qui en avait développé les merveilles d'une manière si sublime

dans son divin cantique , et que l'élévation de ses lumières ne répondît à celle de sa grâce et de sa dignité? Cependant, elle veut bien recevoir les avis du juste Siméon; elle ne dédaigne pas d'être instruite par le saint vieillard sur les suites de sa destinée et de celle de son Fils ; elle paraît apprendre ce qu'une plénitude d'esprit et de grâce lui avait déjà appris ; elle ne s'empresse pas de raconter à son tour les grandes choses que le Seigneur avait opérées en elle, et tout ce que l'Ange lui avait révélé dans sa retraite de Nazareth; et, comme si le cantique du vieillard Siméon lui eût découvert, sur cet enfant, des mystères qu'elle eût jusque-là ignorés, elle écoutait ses paroles, dit l'Evangile, avec une admiration de respect et de surprise : Erat pater ejtis et mater mir mites super /us quœ dicebantur de Mo *.

Or, rien de plus rare, même dans la piété, que celte sage et modeste retenue, qui va à cacher ses propres dons et à manifester ceux des autres. Souvent, enflé de quelques faibles lumières qu'on croit avoir puisées dans des lectures plus recherchées, on veut tout instruire sans connaissance, tout régler sans vocation, tout enlreprendre sans talent, tout décider sans autorité. A peine trouve-l-on de guide assez éclairé pour se conduire ; tout parait audessous de ce qu'on croit être soi-même ; il faut des Paul descendus du ciel ; encore ne parlent-ils pas assez la sagesse des parfaits. La simplicité, l'onction, la plénitude de l'Esprit de Dieu ne paraissent plus que des talents destinés à sauver les âmes vulgaires ; on veut pour soi un certain goût, des lumières rares, des dons éclatants, et quelque chose de plus que la science des saints; et la vanité paraît jusque dans le choix qu'on fait de celui de qui ou veut apprendre luumililé chrétienne *.

Souvent encore on conserve daus un ministère saint, comme ces fidèles de Corinlhe, un esprit d'émulation pour les dons extérieurs. Tout ce~qui brille plus que nous, nous blesse ; tout ce qui nous efface ou nous obscurcit, nous trouve inexorables. Que Jésus-Christ en soit plus glorifié, si nous le sommes moins nousmêmes, nous devenons les censeurs de l'œuvre de Dieu dans les dons de nos frères ; nous n'a-

1 Luc, il, 33.

» La Bruyère reproche aussi a la dévotion de «on temps de chercher do relief djns la réputation do directeur. De la Mode. Et la vanité parait jusque dans le choix même de ceux qu'on veut prendre pour pratiquer l'humilité chrétienne. Trévoux.

vons de zèle que pour les ministères éclatants; nous laissons aux autres les plus utiles aux peuples; nous fuyons, en travaillant à l'édifice du Seigneur, ces soins obscurs et pénibles qui ne font que préparer les voies en secret, et qui laissent aux autres la gloire publique du succès et tout l'honneur de l'ouvrage, peu semblables à David qui se conteuta d'avoir amassé avec des soins incroyables tous les matériaux du temple, et laissa à son fils Salomon la gloire immortelle de l'avoir élevé et tout l'honneur de cet ouvrage célèbre. Cependant, tout est à craindre lorsque l'orgueil et la vaine complaisance se mêlent avec les talents et les dons extérieurs de l'Esprit Saint. C'est une rouille qui les infecte, et qui en anéantit le fruit et l'usage; vous arrosez, et le Seigneur ne donne pas l'accroissement ; vous travaillez, et vous semez du vent ; Dieu ne bénit pas un instrument qui n'agit pas sous sa main ; et vous devenez coupable et des dons que vous avez reçus, et des fruits que le Seigneur avait attachés à l'usage saint que vous eu deviez faire.

Enfin, généreuse, Marie ne se décourage pas. On lui annonce qu'un glaive de douleur percera son âme, que cet enfant qu'elle vient offrir, sera exposé comme un but aux traits de la contradiction et de la calomnie; on ne présente à son esprit que des images tristes et effrayantes ; on ne lui fait entrevoir de loin que des malheurs dont la pensée seule fait frémir sa tendresse. Cependant, à des présages si funestcs,'elle offre une foi généreuse tt soumise. Fille d'Abraham, elle en imite la fidélité et le courage ; elle voit déjà la montagne sainte, le bûcher fatal dressé, et le vérilable Isaac prêt à être immolé, sans que son amour arrête le bras qui va frapper. Elle entre dans les dispositions divines de son Fils, unissant sa soumission à la sienne; elle tire de lui toute sa force; et comme ils offrent la même hostie, ce n'est pour ainsi dire que la même obéissance qui en consomme et en sanctifie l'oblation.

Or, c'est ici où l'exemple de Marie est peu imité. La piété n'arrache pas toujours du cœur des parents les plus chrétiens l'amour charnel et déréglé de3 enfants ; et l'on n'offre pas toujours au Seigneur, comme elle, ni ce qu'on a de meilleur, ni peut-être ce qu'il demande de nous. Si l'on démêle dans un enfant les premières espérances de ces talents qui font réussir dans le monde ; s'il paraît plus propre que les autres à soulenir la gloire de son nom et

GRAND-CARÊME

l'estime publique, on le sépare pour la terre ; on le regarde comme consacré et destiné au siècle par sa naissance; le Seigneur n'a plus de droit sur lui. En vain mille traits d'une vocation sainte paraissent déjà sur sa personne; en vain mille désirs de séparation et de retraite que la grâce opère déjà dans son âme, laissent comprendre les desseins de Dieu sur lui; en vain, comme Moïse, préférant l'opprobre de Jésus-Christ aux richesses de l'Egypte, se dérobe-t-il peut-être même pour s'enfuir au désert. On résiste à l'ordre de Dieu ; on regarde les plus saints mouvements de la grâce comme des légèretés de l'enfance ; on ne le croit pas encore capable de se choisir une voie, et on lui offre celle du siècle. On ne veut pas le détourner ouvertement d'un dessein louable ; mais sous prétexte d'éprouver la vocation, on la fait perdre ; on exige qu'il connaisse le monde auparavant, et on attend qu'il l'ait aimé ; on veut laisser mûrir la raison, et on laisse flétrir l'innocence et fortifier les passions. On se persuade qu'il faut l'engager dans des plaisirs qui éprouvent sa résolution ; et on le met dans des occasions qui corrompent son âme; et, comme Noé, mais avec des intentions bien différentes, on envoie si souvent sur une terre inondée d'iniquités cette chaste colombe, pour essayer si elle pourra s'y arrêter, qu'à la fin elle y reste, et ne revient plus dans le saint asile où le Seigneur l'avait appelée.

Ce n'est pas que je prétende ici blâmer les précautions d'une prudence chrétienne, mais je blâme les vains prétextes de la chair et du sang. Et en effet, lorsque vous vous trouvez les mêmes désirs de retraite dans ceux de vos enfants, qui, par l'ordre de leur naissance ou par la médiocrité de leurs talents, se trouvent moins propres au monde et à seconder la vanité de vos projets, êtes-vous si difficiles et si circonspects ? Prenez-vous tant de mesures , pour éprouver si c'est le bon esprit qui les pousse? Mettez-vous leur vocation à des épreuves si périlleuses? Ah! loin de vous défier de leur âge et de leur enfance, vous en abusez ; loin de leur représenter les inconvénients d'un choix téméraire, vous le leur inspirez ; loin de leur faire connaître les plaisirs du monde, pour éprouver leur vocation, votre grande attention est de les en éloigner, et de leur en faire des peintures affreuses ; au lieu de leur présenter avec neutralité le siècle et la retraite, vous les placez dans des situations où tout leur

fait entendre ce que vous n'osez leur dire ; vous faites de leur éducation une voie qui les conduit à vos fins. Sous prétexte de les éloigner des dangers, vous dérobez de bonne heure le monde à des yeux devant lesquels vous craignez qu'il ne paraisse trop aimable; vous ne les traînez pas, comme des victimes infortunées, à l'autel , mais peut-être vous leur rendez la retraite un asile souhaitable, par les sévérités et les traitements injustes qu'ils ont à essuyer auprès de vous. Après cela vous venez nous dire que vous êtes heureux dans l'établissement de votre famille ; vous êtes heureux : mais vos enfants le sont-ils? Et pouvez-vous appeler un bonheur pour vous leur infortune et l'inhumanité qui vous les a fait sacrifier à l'idole de votre ambition ?

Mais, de plus, la honte de vos familles devient ainsi le partage du Seigneur. Ainsi les vases de rebut que vous n'avez pas trouvés dignes d'être placés dans votre maison, vous les choisissez pour être les vases d'honneur du temple du Dieu vivant 1 Ainsi ces pierres inutiles que vous rejetez, comme incapables d'entrer dans l'édifice profane de votre fortune, vous les réservez pour être les pierres de l'angle et les colonnes de la maison du Seigneur! Eh quoi! mes Frères, l'art des arts, le gouvernementdes âmes demande-t-il moins de talents, que les occupations frivoles et les inutilités de la terre? Quoi ! l'interprétation des mystères de la foi, la défense de la vérité et de la doctrine, l'instruction des peuples, la dispensation des grâces de l'Eglise, des devoirs si sublimes, ne doiventils donc être abandonnés qu'à des talents inutiles, et à des esprits vulgaires et médiocres? Quoi ! la force pour résister à l'erreur, la lumière et l'élévation pour la découvrir et la confondre, le zèle pour combattre le monde avec ses abus et ses maximes , la sainteté pour le corriger, la plénitude de l'Esprit de Dieu pour le toucher, l'éloquence sainte pour le convaincre, l'intrépidité pour ne pas le ménager, la grandeur de l'âme pour être au-dessus de ses menaces et de ses promesses, sont-ce là des ministères vulgaires et rampants , et faut-il pour des fonctions si élevées être né moins heureusement que pour les amusements du monde et les agitations puériles qui en font les plus sérieuses occupations?

Mais vous exigez vous-mêmes de nous tant de qualités rares et sublimes! Vous voulez que nos mœurs soient irrépréhensibles, et que

nous brillions par la sainteté de notre vie, comme des astres, au milieu des ténèbres et de la corruption générale du monde. Vous voulez que nous éclaircissions vos doutes, que nous redressions vos égarements, que nous soutenions votre faiblesse, que nous consolions vos afflictions. Vous voulez que nous soyons les dépositaires de la doctrine et de la vérité, les oracles de la terre, toujours prêts à rendre raison de notre foi et à humilier toute hauteur qui s'élève contre la science de Dieu. Mais c'est vous-mêmes, mes Frères, qui nous avez donnés à l'Eglise ; c'est de vos mains que le Seigneur nous a reçus ; et, si vous ne présentez au temple que ce que vous avez de pire et de plus défectueux, comment y trouverez-vousce qu'il y a de plus rare et de plus excellent sur la terre ?

Vous faites après cela vous-mêmes, mes Frères, du dérèglement ou de l'ignorance des personnes consacrées à Dieu, le sujet le plus ordinaire et le plus agréable de vos dérisions et de vos censures ; mais n'est-ce pas l'ouvrage de votre orgueil et de vos intérêts sordides, que vous trouvtz si digne de risée? Ne sont-ce pas les mains de votre cupidité, qui ont placé sur l'autel ces idoles méprisables que vous insultez ? S'il n'y avait point dans l'Eglise de parents avares, ambitieux, injustes, y verrait-on beaucoup de ministres mondains, scandaleux, ignorants? Si le Seigneur se choisissait lui-même ses victimes , seraient-elles si indignes de lui ? Et les asiles saints cacheraient-ils tant de dégoûts, de faiblesses et de murmures? Eh 1 pleurez plutôt sur des désordres dont vous êtes les seuls auteurs, et que la justice de Dieu vous imputera un jour ; couvrez plutôt du voile du silence des plaies que vous avez faites vous-mêmes à l'Eglise. Tournez contre vous-mêmes vos propres censures; que les scandales du sanctuaire vous rappellent uniquement l'injustice de vos destinations sur vos enfants. Nos égarements sont toujours ou la peine, ou le fruit des vôtres.

D'ailleurs, que pourrait-il vous arriver de plus heureux, que de consacrer au Seigneur ce qu'il y a de plus heureusement né dans vos familles; de fournir à l'Eglise des ministres éclairés, des ouvriers puissants en œuvres et en parole, qui ramènent les pécheurs, qui consolent les justes, qui fortifient les faibles, qui soient établis, comme aujourd'hui Jésus-Christ, pour le salut de plusieurs, pour être la gloire

de leur peuple, la lumière des nations, la consolation de l'Eglise, le soutien de leurs frères ? Et quand même le Seigneur vous demanderait, comme autrefois à Abraham, et aujourd'hui à Marie, le seul héritier des promesses, le seul successeur de vos titres et de votre nom, ne serait-ce pas une grâce nouvelle dont il vous favoriserait? Le monde l'aurait infecté ; et le Seigneur le mettra à couvert dans le secret de son tabernacle ; vous eussiez été peut-être le père infortuné d'une postérité maudite; et yous aurez la consolation d'y voir un élu, que Jésus-Christ vous rendra dans le ciel ; peut-être même consacré au Seigneur, et revêtu d'un caractère de dignité dans l'Eglise, recevra-t-il vos derniers soupirs sur la terre; sera -t-il l'ange tutélaire de votre mort; vous fortifiera-t-il dans celte dernière heure par les paroles de la foi et les derniers remèdes des mourants; peut-être baisserez-vous sous sa main sacrée, devenue l'instrument de votre réconciliation, votre tête déjà défaillante ; et, comme le vieillard Jacob mourant, assisté de son fils Joseph élevé en dignité dans l'Egypte, vous aurez la consolation, comme lui, d'adorer le bâton de sa puissance pastorale, et la marque sacrée de son autorité : Adoravit fastigium virgœ ejus*. Eh ! que vous sert d'avoir sur la terre des successeurs de votre nom, lorsqu'une fois vous dormirez dans la poussière du tombeau ? Il n'y a pour nous, dit saint Ambroise, de véritable postérité, que celle qui nous suivra dans le ciel; ceux de notre race , que la justice de Dieu aura séparés de ses saints , et attachés aux flammes éternelles , seront pour nous comme s'ils n'avaient jamais été, dit l'Esprit de Dieu : Nati sunt, quasi non 7iati*; et nous ne devons compter parmi nos neveux, que ceux qui nous seront unis dans la sainte Jérusalem , par les liens immortels de la charité : Ma enim vera posteritas, quœ non in terris, sed in cœlo est '. Voilà les consolations temporelles , dont Dieu récompenserait ici-bas même votre sacrifice ; au lieu que ces vocations ménagées de loin, insinuées, inspirées, commandées; ces sacrifices forcés de la cupidité portent d'ordinaire, ici-bas même, la calamité et la désolation dans les familles , en éteignent le nom, font sécher la racine d'une orgueilleuse posté-

i Hebr.,xi,2».

» Eccli., xliv, 9.

> S. Ambr. de interp.,c. m.

CRAND-CARÉME.

rite, voient périr la gloire et la descendance des maisons dans les débauches d'un emporté, auquel on avait sacrifié tous ses frères, et sont une source de chagrins amers et de confusions éclatantes \ On voit ces enf ints, que la chair et le sang avaient placés sur l'autel, déshonorer leur ministère, devenir l'opprobre de l'Eglise, que sais-je ? tomber quelquefois dans l'abîme, secouer le joug et perdre la foi, après avoir perdu la pudeur et l'innocence. Et si les intérêts de l'Eglise et de votre salut sont trop faibles pour vous inspirer de l'horreur d'un abus si déplorable et si barbare, du moins que vos propres intérêts, et le soin de votre gloire, et de celle * de votre nom vous arrêtent ; et sous un

1 Tout ce long et important morceau contre les vocations forcées et en faveur des vocations libres et sincères n'élait pas, ma'gré les paroles flatteuses adressées à Louis XIV, sans une noble hardiesse , pronon. é devant une cour où l'on comptait si fort sur les établissements ecclésiastiques pour les cadets de famille, où les vocations entraient trop habituellement dans les calculs et les arrangements des grandes maisons. « Une mère, disait avec gravité La Bruyère, je ne dis pas qui cède et qui se rend à la vocation de sa fille, mais qui la fait religieuse, se charge d'une âme avec la sienne , en répond à Dieu même , en est la caution. Afin qu'une telle mère ne se perde pas, il faut que sa fille se sauve. » — « Un homme, dit-il encore, mais en raillant, un homme joue et se ruine. Il marie néanmoins l'ainée de ses deux filles de ce qu'il a pu sauver des mains d'un Ambieville. La cadette est sur le point de faire ses vœux, qui n'a point d'autre vocation que le jeu de son père. » De quelques usages.

* Et celle, Renouard.

prince surtout si religieux sur le choix des sujets qu'il place dans le sanctuaire; si peu touché du nom, des titres, de la naissance, des services rendus à l'Etat, et de tous les autres genres de mérite, si celui de la doctrine, des talents et de la piété, ne les assortit; et qui est si attentif à ne pas donner à l'Eglise des ministres qu'elle rejette , et qui ne se sont pas donnés eux-mêmes.

Telles sont les instructions que la foi découvre dans ce mystère. Consacrons-nous donc aujourd'hui au Seigneur avec Jésus-Christ, mais consacrons -nous sans réserve; ces offrandes défectueuses, ces conversions imparfaites forment quelquefois un état plus dangereux que le crime même. Répondons avec fidélité, comme Marie , aux desseins de Dieu sur nous; soutenons-nous comme elle, dans la voie où la grâce nous a fiiit entrer; ne traversons jamais par des cupidités injustes, cachées sous des prétextes saints, les vues de la Providence sur nos destinées; vivons sous la main de Dieu, et joignons au sacrifice de notre cœur, celte fidélité qui le renouvelle sans cesse, qui l'étend à tout ce que Dieu demande de nous, et qui conserve jusqu'à la fin le trésor de la justice, pour en trouver la consommation dans le ciel. Ainsi soit-il.

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