PREMIERS PARTIS
Si j'avais à parler devant des hommes rebelles à la vérité et pleins de mépris pour les lois de l'Eglise, j'établirais ce point de sa discipline ; et, remontant jusqu'aux siècles les plus purs du Christianisme, je vous ferais voir la religion elle-même née, pour ainsi dire, dans le sein du jeûne et de l'abstinence. Vous auriez
vu les disciples, encore assemblés à Jérusalem, attendre dans la pratique des jeûnes et des prières communes qu'ils fussent revêtus de la vertu du Très-Haut. Vous auriez vu les premiers fidèles faire dans les rigueurs de l'abstinence l'apprentissage du martyre ; des légions même de chrétiens, au milieu de la licence des armées idolâtres, s'assembler pour célébrer avec plus de solennité les jeûnes pratiqués en ces temps heureux, et trouver dans l'affaiblissement d'un corps terrestre de nouvelles forces pour vaincre les ennemis de l'empire. Vous auriez vu les tyrans ne reconnaître les chrétiens qu'à l'abattement de leur visage, et à certaine odeur de piété et de mortification qui les discernait des autres hommes. Vous auriez vu enfin l'homme ennemi, toujours attentif à faire servir à l'iniquité les usages les plus saints, pousser dès lors des esprits inquiets à des abstinences nouvelles et outrées, et faire retomber sur les viandes mêmes que le Seigneur a toutes créées , et dont on peut user avec action de grâces, une défense qui n'est fondée que sur la révolte de la chair et sur une réparation due à la Justice divine; si fort on était alors persuadé que, depuis la mort de l'époux, le jeûne était devenu comme l'état naturel de l'Eglise.
Mais je suppose que je parle à des fidèles qui d'un côté n'ont pas besoin qu'on justifie dans leur esprit les traditions saintes de nos pères, mais qui de l'autre, en respectant les lois de l'Eglise, ne les violent pas moins pour cela ; qui ne disent pas tout haut comme l'impie : Je n'obéirai point, non serviam; mais qui, comme ces hommes de l'Evangile, trouvent toujours quelque prétexte pour excuser leur désobéissance : {Et ideo) rogo te, habe me excusatum ' .
Or, pour démêler ici le vrai du faux dans
meurent sans fruit en passant par notre bouche. Bénissez les travaux des ministres qui vont évangéliser Sion, donnez à notre ministère la force et la vertu dont nous avons besoin, car c'est de vous seul, o mon Dieu, que nous l'ai tendons, et ces foudres ot ces éclairs qui vont partir de nos bouches dans ces chaires, comme autrefois de la montagne de Sinaï, pour porter votre loi eainle au peuple, ne serviront qu'à faire des rebelles et des inrrédules, si voire doigt saint ne la grave, celte loi sainle, dans les cœurs de mes auditeurs ; c'est la grâce que nous vous demandons par l'intercession de Marie. Ave.
PBEH1ÊRE PARTIK.
Si j'avais à parler devant des esprits rebelles à la vérité et pleins de mépris pour les lois de l'Kglise, j'établirais ici ce point de la discipline, et, remontant jusques au siècle de ces hommes apostoliques, je vous ferais voir la religion née pour ainsi dire dans le sein do jeune et de l'abstinence. Vous verriez les
disciples assemblés dans Jérusalem n'attendre les ordres de leur divin maître qu'en jeûnant et en priant, ne tenter d'obtenir quelques giâces dn Seigneur qu'après s'être munis et fortifiés par le jeune ; vous verriez dans le jeune des premiers fidèles un apprentissage du martyre, et dans les grandes austérités de leur abstinence, une mort presque continuelle ; vous verriez un petit nombre de chrétiens traverser tous les pays, et passer hardiment au milieu des régions idolâtres, pour aller aux lieux et au temps marqués, célébrer les pénibles solennités du jeune rigoureux, se rendre eux-mêmes les meurtriers de leurs goûts et de leurs appétits, les ennemis de leur concupiscence, et mener, dans un corps terrestre, une vie spirituelle et angélique; vous verriez les tyrans ne reconnaître les chrétiens d'avec ceux qui ne l'étaient pas. qu'à l'abattement de leur visage, qu'au retranchement de toutes sortes de plaisirs, et à des austérités de
1 Luc, xiv, 19.
MERCREDI DES CENDRES : SUR LE JEUNE
«ne matière d'un si grand usage, remarquez d'abord, je vous prie, mes Frères, que, puisque l'Eglise nous fait une loi du jeûne et de l'abstinence, il n'est que l'impossibilité qui puisse en justifier l'inobservance. Et quand je dis impossibilité, je renferme dans cette idée la difficulté fondée sur un péril évident et considérable; car je conviens que l'Eglise, en établissant cette loi, n'a pas prétendu faire une loi de mort, mais seulement une loi de pénitence.
Celte vérité supposée, examinons si les excuses sur lesquelles on se dispense tous les jours de cette loi sainte, sont dignes de la religion, et si la simple équité elle-même n'en est pas blessée; en second lieu, si lors même que ces excuses sont légitimes, il n'est pas vrai de dire qu'on n'est pas moins violateur du précepte, par la manière dont on use de l'indulgence de l'Eglise.
Vous nous dites donc en premier lieu que vous ne vous dispensez du jeûne que sur des raisons légitimes; que votre conscience ne vous reproche rien là-dessus ; que si vous n'aviez à répondre devant Dieu que de la transgression de
corps qoi les discernaient d'arec les païens. Enfin, tous verrier, ces premiers enfants de l'Eglise s'iuterdisant même ce qui leur était permis, poussant des soupirs inquiets au sujet de l'abstinence qu'ils ne croyait nt pas encore garder assez ponctuellement, et si religieusement scrupuleux sur l'usage des viandes que le Seigneur lenr permettait, qu'ils n'osaient en manger, et que, l'humiliant à la vue de leurs péchés, ils s'en faisaieut euxmêmes une défense qui n'était fondée que sur la révolte de la chair dont ils appréhendaient les attaques ; si fort persuadés que, depuis la mort de l'époux, le jeûne était devenu la pratique la plus convenable a l'Eglise universelle, qu'ils ne voulaient jamais cesser de l'observer. Puis, remontant plus haut, et retournant jusqu'à la défense que Dieu fit à Adam dans le paradis terrestre, et au discernement des viandes qui fut commandé aux Juifs, je vous montrerais que l'abstinence a été un hommage que Dieu a exigé de tout temps de son peuple, que c'était une loi qu'il a faite lui-même, et je vous ferais voir que l'usage de toutes les viandes et de tous les mets, qui vous est maintenant accordé, est un pur don de sa bonté et de sa clémence, dout nous ne devons pas nous prévaloir contre le commandement de l'Eglise, son épouse.
Mais je sais que je parle à des fidèles soumis à l'Eglise, qui n'ont pas besoin que je justifie la nécessité du jeune par la tra.li ion de nos pères ; je parle à des personnes qui ne nient pas la loi, mais qui la violent sur de vaines excuses, qui, pour emire qu'il faut jeûner, n'en sont pas moins coupables, parce qu'elles cherchent a s'en dispenser ; a des chrétiens qni ne méprisent pas le commandement de l'Kglise, mais qui croient être exempts de l'observer, qui ne font pas gloire de secouer le joug du précepte qui leur impose l'abstinence et le jeûne, mais qui appoiteul tant de rai.-ous spécieuses poor s'excuser de le pratiquer avec les autres, et qui, comme ce père de famille, nous disent quand n«u- les invitons, royo te, hube nie excusatum, dispensez-nous de jeûner, nous vous en conjurons, nous avons des raisons qui nous empêchent de le faire. Je veux donc montrer ici que les excuses les plus communes sur qni tant de gens se fondent pour se dispenser
ce précepte, vous pourriez vous y présenter avec confiance ; que vous êtes né avec un tempérament faible et incapable de soutenir la rigueur de cette loi ; et que le peu de santé dont vous jouissez, vous ne le devez qu'à des soins et à des précautions infinies.
Mais je pourrais vous demander d'abord, si ce ne sont pas ces soins et ces précautions ellesmêmes qui l'affaiblissent. Seriez-vous d'une santé si peu assurée, si vous aviez moins de loisir pour y faire attention, ou si la Providence vous avait ménagé moins de moyens pour écouter là-dessus vos répugnances? Cette délicatesse de tempérament dont vous vous plaignez, n'est-elle pas une suite de la vie molle et voluptueuse que vous avez toujours menée? Est-elle autre chose qu'un long usage d'indolence, et un corps accoutumé de tout temps à ne pouvoir se passer de tout ce qui le flatte? Et quoi ! vous prétendez que ce qui vous rend la pénitence plus nécessaire, puisse devenir un titre légitime qui vous en dispense, et que la mollesse dans laquelle vous avez toujours vécu, si opposée à l'esprit de l'Evangile, et qui vous engage en des réparations particulières d'aus-
du précepte du jeûne, sont de pures illusions qni ne les rendent pas moins coupables, puisque ce Font de vains prétextes où il entre toujours plus de mollesse et de sensualité que de vérité. Première réflexion. Je ferai voir en second lieu que parmi ceux dont les excuses semblent être légitimes, il n'en est presque point qui ne soient Iran gresseurs de celle loi par la licence dont ils usent à l'égard de l'indispensable précepte de l'Eglise. Seconde réflexion que je vous prie de suivre avec moi.
Pour démêler le vrai d'avec le faux dans une matière si importante, remarquez d'abord, mes Frères, que, puisque l'Eglise nous fait un précepte formel de jeûner, nous ne pouvons par quelque raison que ce soit nous en dispenser, et il n'y a que la seule impossibilité de le faire, qui puisse en justifier l'inobservance ; quand je dis l'impossibilité, je fonde ma proposition sur une considération qui ne laisse aucun doute dans ce que j'avance : la voici, c'est que l'Eglise, en établissant la loi du jeûna dans le Christianisme, n'a pas prétendu faire une loi de mort, mais une loi de pénitence dont personne n'est exempt.
Or cela posé, examinons si les raisons frivoles qu'on apporte pour se dispenser déjeuner, sont dignes de la religion, et si la bonne foi n'y est pas même blessée. Vous nous dites que vous ne vous dispensez de jeûner que pour de bonnes raisons, et que le peu de santé que vous avez, vous ne le .levez qu'à des précautions, à des ménagements et à des soins infinis.
Mais je vous demande si ce ne sont pas ce» soins et ces ménagements-là même qui vous font une santé chancelante. Seriez-vous si délicats, si vous aviez m<>ins de loisir pour flatter et fomenter cette délicatesse? Cette faiblesse .lout vous vous plaignez, n'est elle point un effet de la mollesse et de la bonne chère? th quoi donc ! vous voudriez que ce qui vous rend pécheurs, et ce qui devrait vous rendre pénitents, vous fût un titre de dispense de la pénitence, et que, dans cette indigue mollesse dans laquelle vous avez toujours vécu, et qui v us engage maintenant à tant d'austérités et de mort fixations, vous trouvassiez de quoi vous dispenser de cette loi même qui est commune à tons les CJ.les et qui vous «et plus nécessaire qu'à
GRANDCARÊME.
térité et de souffrance, vous exempte de celles qui sont communes à tous les fidèles. Votre délicatesse elle-même est un crime que vous devez expier, et non pas une excuse qui vous dispense de l'expiation et de la souffrance.
Je pourrais vous demander encore si ce ne sont pas ici les façons du rang et de la naissance, plutôt que des besoins réels et effectifs? Si vous étiez moins plein, moins occupé de vous-même ; si vous ne croyiez pas que, dans le rang où vous êtes né, tout ce qui vous environne ne doit servir qu'à votre félicité, ces faibles raisons de santé vous paraîtraient-elles si considérables? L'orgueil qui vous repaît, même à votre insu, de votre élévation et de vos titres, fait que tout ce qui yous regarde, vous paraît devoir l'emporter sur tout; mais Dieu à qui votre vie n'est pas plus chère que celle d'une âme simple et vulgaire ; Dieu à la gloire duquel vous n'êtes pas plus nécessaire qu'un insecte qui rampe sur la terre; Dieu devant qui votre âme et votre santé n'est précieuse qu'autant que vous l'employez pour son service, ne mesure pas vos infirmités sur vos titres, mais sur sa loi; il ne juge pas de vos excuses par votre rang, mais par vos crimes.
David était un prince que les délices de la royauté auraient dû sans doute amollir. Lisez dans ses divins cantiques l'histoire de ses austérités, et voyez quel fut le détail triste et édifiant de sa pénitence. Et si vous croyez que le sexe vous donne là-dessus quelque privilège,
Lsther, au milieu des plaisirs d'une cour superbe, savait affliger son âme par le jeûne, et se dérober aux réjouissances publiques, pour offrir à Dieu, dans le fond d'un appartement, le pain de sa douleur et le sacrifice de ses larmes. Judith, si distinguée dans Israël, pleura constamment la mort de son époux dans le jeûne et dans le cilice ; et rien ne put adoucir la douleur de sa perte que les saintes rigueurs de sa retraite et de sa pénitence. Les Paule, les Marcelle ', ces illustres femmes romaines, descendues des maîtres de l'univers, quels exemples d'austérités n'ont-elles pas laissé aux siècles suivants?
Ah ! l'on n'avait pas encore compris dans ces temps heureux qu'il fallût user de distinction parmi les fidèles, lorsqu'il s'agissait d'une loi qui les regardait tous. On savait seulement que nous étions tous membres d'un chef crucifié ; qu'être chrétien et n'être pas pénitent était un monstre et une nouveauté sans exemple; et les païens eux-mêmes en étaient si persuadés, dit saint Léon, que, convaincus d'ailleurs de la vérité de l'Evangile, la seule austérité de nos mœurs qu'ils regardaient comme une suite nécessaire du baptême, différait leur conversion, et remettait souvent à leur mort la profession publique de la foi de Jésus-Christ*.
Mais d'ailleurs, si l'Eglise avait ici des distinctions à faire et des privilèges à accorder, ah ! ce devrait-être en faveur de ces personnes qui, nées dans une condition obscure et dans
personne. Ah ! votre délicatesse est donc une raison qui vous oblige à vous mortifier plus que toute autre, et non pas un prétexte qui vous dispense du jeûne et de la pénitence.
Mais passant plus loin, vous me demandez ici s'il n'y a point de privilège accordé là-dessus à votre naissance, et si elle ne vous est pas un juste prétexte de dispense du jeûne. A cela je vous réponds que le petit, que le pauvre, que l'homme obscur n'y est pas plus obligé que vous ; car, que trouvez-vous dans cette naissance qui vous dispense de la pénitence? Le pauvre a-t-il reçu un corps différent du vôtre? Cependant il ne se plaint point du précepte, il vit sans toules ces précautions, sans tous ces ménagements que vous apportez. Eh quoi donc ! les saintes lois de l'Eglise ne sont-elles plus que pour les petits et les pauvres ?
David était un prince que le sceptre et la qualité rendaient recommandable enlre tous les rois d'Israël, cependant laissa-til d'exercer sur sa chair les plus grandes austérités au milieu de sa cour ; et ne le vit-on pas se couvrir du sac et du cilice, prier, jeûner et mêler ses larmes avec le pain qu'il mangeait? Joseph, élevé à la seconde dignité du royaume d'Egypte, honoré de Pharaon, eslimé de tous les courtisans, chéri de tout le peuple, et à qui il ne manquait que le sceptre, se dispensa-t-il des jeûnes ordonnés par la loi ; et sa qualité de premier ministre du prince et de l'Etat, lui fit-elle oublier ses devoirs? Lisez tous les livres saints, parcourez les saintes Ecritures, et vous trouverez mille exemples qui condamnent vos prétextes. Que si le sexe vous autorise, jetez Us yeux sur
Estber. Elle était reine, et sa qualité ni son rang ne pouvaient pas la porter plus haut ; cependant, au milieu d'une conr fastueuse, elle savait accomplir les volontés du Seigneur, exercer sur elle les plus grandes austérités, et se dérober souvent aux pompes et à l'éclat du monde, pour aller offrir au Seigneur, dans le fond d'un appartement, le pain de ses larmes, et le fruit de ses jeûnes. Judith, distinguée par son rang, ses richesses et sa beauté dans tout Israël, pleura la mort de son époux pendant plus de trois ans, et s'étant fait un oratoire au milieu de son palais, s'y retira avec quelques-unes de ses filles, pour y prier, et chargée de haireset de cilices, elle y jeûna pendant tout le reste de sa vie. Les Paule et les Marcelle, ces illustres femmes romaines s'excusèrent-elles sur leur qualité ? Et quels exemples d'austérités et de rigueur ne donnèrent-elles point aux siècles suivants ?
Ab ! l'on ne connaissait point dans ces temps heureux qu'il ne fallût qu'avoir quelque distinction pour se dispenser défaire pénitence. On savait qu"ètre chrétien et n'être point pénitent, était un monstre dans la religion ; et les païens eux-mêmes en étaient si persuadés, que, convaincus de nos saints mystères, ils refusèrent de se faire chrétiens à cause de la seule austérité
1 Les Paules, les Marcelles. Ed. de 1745.
* Saint Cyprien pensait de même. Au moment de recevoir le baptême, il s'effrayait de l'austérité de la vie chrétienne. Mais, dès qu'il eut reçu l'eau sacrée, ses sentiments changèrent, et le joug de l'Evangile lui parut d'une souveraine douceur.
MERCREDI DES CENDRES : SUR LE JEUNE
une fortune médiocre, se sentent du dérèglement des saisons, du malheur des temps, du poids des taxes et des charges publiques; et qui, renfermées dans un domestique frugal et malaisé , ne voient les plaisirs que de loin, et bornent toute leur félicité à pouvoir se défendre de la faim et de l'indigence. Mais vous, pour qui les plaisirs semblent être faits, vous qui n'éprouvez rien de plus triste dans votre état que le dégoût et la satiété inséparables d'une félicité sensuelle ; mais je n'en dis pas assez, vous qui devant Dieu portez peut-être plus de crimes tout seul qu'un peuple entier de fidèles, vous qui par un fonds de corruption que tout favorise dans la prospérité, ne vous êtes pas borné aux faiblesses vulgaires, et avez peut-être poussé toutes les passions jusqu'aux excès les plus affreux, vous qui, par l'éclat que votre rang a donné à vos désordres et à vos scandales, êtes peut-être coupable aux yeux de Dieu des crimes de tous ceux qui vous environnent, ah 1 la seule distinction que vous pouvez prétendre ici, est une distinction de sévérité et une prolongation des rigueurs canoniques.
Quel abus, mes Frères 1 Les grands et les puissants, eux qui seuls sembleraient avoir besoin de pénitence, eux pour qui l'Eglise l'a principalement établie en ce saint temps, sont
les seuls qui s'en dispensent, tandis que le citoyen obscur, que le vil artisan qui mange son pain à la sueur de son front, eux dont les jours les plus abondants seraient pour vous des jours d'austérité et de souffrance, respectent la loi de ce saint temps et trouvent dans leur frugalité même de quoi faire des retranchements de piété et de pénitence. Grand Dieu, vous vengerez un jour les intérêts de votre loi contre les vains prétextes des cupidités humaines. Les pharisiens de l'Evangile défiguraient leur visage pour faire connaître aux hommes qu'ils jeûnaient ; mais ce n'est plus là, ô mon Dieu, l'hypocrisie de notre siècle; et, après une année entière de plaisirs et d'excès, on affecte, à l'entrée de ces jours saints, un extérieur pâle et défait, pour avoir un prétexte indigne de violer la loi du jeûne et de l'abstinence.
Et en effet, souffrez que je vous demande encore : la faiblesse de votre complexion vous a-t-elle jamais privé d'un seul plaisir? Vous qui pouvez soutenir la fatigue des veilles, si capable d'altérer le corps le plus robuste ; vous qui ne succombez point à l'application et au sérieux d'un jeu outré dont la plus forte tête se trouverait accablée ; vous qui avez assez de force pour fournir à l'agitation des assemblées et des plaisirs, où l'ordre des repas, les heures du sommeil, et tout le reste se trouve si fort
de dos mœurs ; et se relâcher de ces saintes lois de jeûne et de pénitence dans le Christianisme, était démentir la foi de Jésus-Christ.
Mais je vais pins loin : je dis que s'il y avait quelque privilège a accorder, et que l'Eglise se relâchât de sa sévérité en faveur de quelques pécheurs, ce devrait être en faveur de ces personnes, qui, nées dans une condition médiocre, se sentent du dérèglement des saisons, du froid, de la chaleur, de la misère des temps, de la stérilité des campagnes, pour les pauvres qui mangent leur pain à la sueur de leur front, vivent dénués de tout ce qui peut flatter l'appétit, dont les plus beaux jours sont ceux qui vous paraissent insupportables, et qui, renfermés dans les soins pénibles et laborieux de leur domestique, ne voient les plaisirs que de loin, a qui tout ce qu'ils peuvent faire, suffit à peine pour se défendre de la faim et de l'indigence. Mais vous qui vivez toujours dans l'abondance de toutes choses, vous qui passez vos jours dans la mollesse et dans les plaisirs, vous qui ne vous servez de vos biens et de votre crédit, que pour donner à vos passions de plus vastes espaces, vous qui, croyant la grandeur et la prospérité inséparables de la félicité, passez votre vie dans tout ce qui peut flatter vos appétits et vos sens, vous qui ne vous refusez rien de ce que demandent vos injustes désirs, et qui poussez presque toutes les passions jusqu'à l'excès, vous, dont l'accroissement de votre fortune et de vos charges multiplie tous les jours les crimes devant Dieu, et dont toute l'application est de vous dispenser de la sévérité de l'Evangi:e et d'une pénitence canonique, ponvez-vous penser que ce serait a vous que l'Eglise accorderait la dispense de ses lois?
Ah ! quelle illusion ! Quoi ! les riches et les grands, eux ponr qui l'Eglise * établi, plus que pour tout autre, la loi du jeûne,
seraient les seuls qui voudraient s'en dispenser, tandis que l'artisan et le pauvre, malgré toute la peine qu'ils ont, seraient obligés de l'accomplir ! Quoi ! le grand et le riche chercheront des adoucissements à la loi de l'Eglise et à la sainte tradition de nos pères, tandis que le pauvre et l'artisan la respecte et trouve jusque dans la frugalité même, l'obligation où il est de jeûner. Grand Dieu, que vous vengerez sévèrement votre loi sainte contre ces lâches chrétiens qui la violent et qui la déshonorent ! Vous criiez autrefois contre les pharisiens hypocrites qui jeûnaient et se mortifiaient, pour rendre leurs visages pâles et déligurés, et passer devant le peuple pour vertueux ; mais ce n'est plus le vice de notre siècle : on lâche au contraire de paraître pâles pour se dispenser de jeûner, et, après tant de plaisir et de bonne chère, on affecte iu <-ommencement du carême de paraître délicats, faibles et défigurés, pour avoir droit de se dispenser du jeûne.
Je vous demande, en troisième lieu : cette faiblesse de tempérament , cette délicatesse de santé que vous apportez pour prétexte, et dont vous vous plaignez si fort, vous a-t-elle fait rompre une seule partie de plaisir. Vous qui prodiguez votre santé dans des veilles, dans des fatigues, dans des mouvements auxquels le plus fort tempéramment aurait peine à résister, vous qui n'avez point succombé dans les épuisements d'un jeu dont la plus forte santé se trouverait incommodée, où l'on passe sans se plainJre les jours et les nuits entières, sans boire ni manger, vous qui, pour parvenir à un poste, à un emploi, avez donné tous les services, toutes les assiduités dont le plus robuste soit capable, vous qui vivez dans un dérangement d'actions et dans une alternative de divertissements accablants, vous qui vaquez avec exactitude à vos affaires, et qui vous lassez dans des courses et dans des voyagea inutiles, voua qui passes
GRAND-CAREME.
dérangé qu'il n'est qu'un heureux tempérament qui puisse ne pas se sentir de ce désordre ; vous qui pour parvenir dévorez toutes les fatigues du service, et vous accoutumez à une vie dont l'anachorète le plus pénitent aurait de la peine à s'accommoder; vous, en un mot, qui lorsque la gloire, l'intérêt ou le plaisir s'en mêlent, êtes sobre, laborieux, mortifié, dur à vous-même, sans que les soins de votre santé s'y opposent, l'austérité d'un jeûne vous alarme?
Ah! c'est donc pour moi seul, dit le Seigneur par son prophète, que vous refusez de souffrir, ô Israël ? Vous me paraissez infatigable dans les voies de l'iniquité, et tout vous rebute dans mon service. Qu'avez-vousà répondre pour vous justifier ; Narra, si quid habes ut justificeris ' ?
Oui, mes Frères, les plaisirs n'incommodent personne. Ce qu'on aime ne coûte jamais. Servir le monde, la fortune, les passions, n'a rien de pénible, parce qu'on est mondain, ambitieux, sensuel. Ah! soyez chrétien , et vous ne trouverez rien qui passe vos forces dans le service de Jésus-Christ.
Voyez celte âme fidèle que la miséricorde de Dieu a retirée des égarements des passions. Lorsqu'elle vivait comme vous livrée au monde, aux sens et aux plaisirs, rien n'égalait sa délicatesse ; elle regardait la loi des jeûnes et des abstinences comme une loi meurtrière, et c'é-
taient toujours de nouvelles raisons pour s'en dispenser. La voyez-vous depuis qu'elle est entrée dans les voies de la grâce et du salut? Loin de regarder les dispenses comme des besoins, elle les regarde comme des crimes. Sa santé et ses obligations ne sont plus incompatibles. Elle ajoute même aux rigueurs de la loi des rigueurs de surcroît. Avec moins de précaution, elle jouit d'une santé plus assurée ; et comme ces trois enfants juifs, on dirait qu'elle doit sa force et son embonpoint à une vie plus dure et à l'abstinence des viandes défendues. Ah! ce n'est pas son tempérament qui a changé, c'est son cœur ; ce n'est pas la nature qui s'est fortifiée en elle, c'est la grâce; ce n'est pas la main de l'homme qui agit sur son corps , c'est le doigt de Dieu qui a opéré sur son âme ; et toute la nouveauté que j'y trouve, n'est que le renouvellement de l'homme intérieur. Changez votre cœur, et tout vous deviendra possible'.
Mais enfin, quand même l'abstinence affaiblirait votre corps , n'est - il pas juste d'imprimer le sceau douloureux de la croix sur une chair qui a été marquée tant de fois du caractère honteux de la bête ? Est-ce un corps de péché comme le vôtre, qui mérite d'être tant ménagé? Vous vous plaignez de sa faiblesse ; ah ! vous ne sentez que trop encore les effets
les nuits entières, ou sur les livres profanes, ou à débrouiller des papiers de chicane, et a démêler des contrats usuraires, vous enfin qui vous épuisez en des parties de chasse , en des fatigues dont le solitaire et le religieux auraient peine à s'accommoder, vous en un mol que, lorsque le plaisir et l'intérêt se trouvent mêlés, êtes infatigables, c'est vous-mêmes que le jeûue incommode, qui cherchez à vous en dispenser, qui vous trouvez trop délicats et trop faibles pour supporter de légères abstinences, et qui vous alarmez des moindres austérités de la pénitence.
Ah! ce n'est donc que pour moi, dit le Seigneur, que vous refusez de travailler, ô Israël ; vous faites tout pour le monde, et mes sacrifices vous paraissent trop pénibles, parce que je les exige de vous ; vous faites tout servir à vos iniquités, et tout vous rebute pour mon service. Si vous avez de quoi vous justilier, je vous permets ici de me le dire, Narra si quid habes ut juslificeiis.
Oui, le plaisir avec tous ses dégoûts, le monde avec tout sou esclavage, la fortune avec tous ses caprices, la vaine gloire avec tous ses dangers , n'a rien de pénible à vos yeux, parce que vous êtes mondain, sensuel, voluptueux, ambitieux. Eh ! soyez donc chrétien, et vous ne trouverez rien plus doux sur la terre que le joug de Jésus-Christ.
Et certes, inlerrogez une âme que la grâce a retirée de l'esclavage de ses passions, car vous en connaissez plus d'une ; lorsqu'elle marchait dans la voie large du monde, elle regardait la loi du jeûne comme une loi de mort, et c'était peut-être pour elle la plus grande de ses peines d'y vouloir obéir. La voyezvous, depuis sa conversion, regarder cette loi qui révoltait sa chair comme un remède tiès-facile et nécessaire à sa santé, re-
• U., XUU, 26.
garder les mortifications qui la faisaient trembler comme l'objet de sa consolation, ne plus trouver le jeûne incompatible avec sa délicatesse ? Elle ajoute même aux rigueurs de la loi de nouvelles rigueurs, elle enchérit sur les préceptes par l'observance des conseils, et il lui semble, comme aux enfants des Hébreux, qu'elle mène une vie plus douce depuis quille l'a rendue plus austère. Ah! ce n'est pas son tempérament qu'elle consulte, ce sont ses besoins ; ce n'est pas la nature qui agit, c'est la grâce ; ce n'est pas la faiblesse humaine qui opère, c'est le doigt de Dieu qui la soutient. Envisagez vos crimes, et dès là vous deviendrez capibles de pénitence.
Mais, après tout, quand l'abstinence affaiblirait un pen votre corps , que vous en seriez incommodé et que votre santé en souffrirait , comme vous dites , n'est-il pas juste d'imprimer le feu de la pénitence sur une ebair que vous avez tant de fois inarquée du caractère honteux du péché 1 Vous vous plaignez de la faiblesse de votre corps ; eh ! vous n'avez que trop sou-
1 Le siècle de Louis XIV voyait de ces fréquents exemples de conversion. Ainsi madame de Montespan finit ses jours dans la prière, les macérations et le travail pour les pauvres. La pénitence de corps et d'esprit de madame de La Vallière fut cause de sa mort. M. du Charmel, à qui tout riait, l'âge, la santé, la fortune, la cour, se retiia, vers le temps de ses sermons, dans une maison touchant à l'institution de l'Oratoire. Il fut ainsi voisin de Massillon. Du Charmel « passait sa vie dans toutes sortes de bonnes oeuvres, daus une pénitence dure jusqu'à l'indiscrétion, et allait le carnaval tous les ans à la Trappe; il y demeurait jusqu'à Pâques, où, excepté le travail des mains, il menait en tout la même vie que les religieux. » Et que d'austères pénitents à la Trappe, au Carmel et à l'Oratoire même !
MERCREDI DES CENDRES : SUR LE JEUNE
funestes de sa force. Ne faut-il pas enfin affaiblir un ennemi qui ne garde presque plus de mesures dans sa révolte? Pouvez-vous sans crime être encore idolâtre d'une chair qui a été si souvent l'écueil de votre innocence ou de celle de vos frères? N'est-il pas temps enfin que vous diminuiez , afin que Jésus-Christ croisse ; que des membres qui ont servi à l'iniquité , servent à la justice , que la grâce se fortifie dans votre infirmité, et que vous appreniez à perdre votre âme pour la sauver ?
Et croyez-vous que l'Eglise, en établissant la loi du jeûne, n'ait pas prétendu exténuer votre chair ? Croyez-vous qu'elle ait voulu vous prescrire des austérités que vous puissiez accomplir sans peine ? Quoi ! parce que le jeûne ferait sur votre corps les impressions de langueur et d'abatlement qu'elle avait en vue en vous l'ordonnant, vous vous en croiriez dispensé ? Parce que vous en retirez le fruit sensible et extérieur qu'elle a souhaité, elle tous en déclarerait incapable ? Son intention est que vous souffriez ; et la fin qu'elle se propose dans son précepte, ne saurait devenir une raison qui vous en dispense.
Mais l'Eglise elle-même, qui impose ce joug, vous en a déchargé ; et vous ne vous dispensez de la loi, que sur l'autorité des supérieurs légitimes.
Ici votre conscience répond pour moi, que toute dispense, obtenue contre les intentions et l'esprit de l'Eglise, est une dispense vaine et qui vous laisse toute l'obligation de la loi ; c'est-à-dire que toute dispense qui ne suppose pas une impossibilité réelle d'obéir au précepte, ne vous décharge point devant Dieu, et rend votre transgression aussi criminelle que
celle des contempteurs déclarés de la loi même. C'est la doctrine des saints. Donc, s'il n'y a rien en vous qui doive obliger l'Eglise à se relâcher en votre faveur, vous lui imposez en obtenant ces dispenses. Mais qu'avancez-vous en la surprenant? Vous la faites consentir en apparence à votre transgression ; mais en êtesvous moins réellement transgresseur ? L'arlifice serait il devenu pour vous un titre légitime ? Ah I tout ce que je trouve ici de favorable à votre égard, c'est que vous ajoutez au crime de la transgression, le blâme de la mauvaise foi et de la surprise '.
Ce n'est pas que l'Eglise soit tellement abusée, qu'elle ne découvre ces désordres. Elle voit avec douleur ces lâches fidèles borner presque toute leur soumission à son égard à la faire consentir elle-même au violement de ses préceptes ; et si, malgré ses lumières, elle paraît encore favoriser leurs injustes demandes, c'est pour ne pas révolter leur orgueil, c'est pour les tenir toujours unis à elle, du moins par les liens extérieurs du respect et de l'obéissance. Elle ne consent à voir ses lois inutiles que de peur de les voir méprisées. C'est une mère compatissante, qui de deux maux souffre le moins dangereux. Mais malheur à vous qui l'obligez à ces égards injustes ! Il faut que le mal soit bien désespéré, lorsqu'on permet au malade le genre de vie qu'il souhaite. Souvenez vous de ces Israélites charnels qui, ne pouvant plus s'accommoder de la manne, obtinrent de Moïse, à force de murmures, des oiseaux du ciel. A peine eurent-ils touché à cette viande , accordée à la dureté de leur cœur, qu'ils furent à l'instant frappés de mort, et que Dieu punit sur leurs personnes la sage
yent vu les effets funestes de sa force ; vous le savez , Messieurs , n'est-il pas à propos d'affaiblir autant qu'on le peut un ennemi qui ne garde presque point de mesures dans sa révolte? N'e-t il pas juste que des membres qui ont tant de fois servi à l'iniquité servent ensuite à la pénitence T
ht croyez-vous que l'hglise , en établissant la loi du jeûne et du carême , n'ait pas prétendu loucher à ce qui vous flatte , et ait eu la crainte d'affaiblir votre chair? Croyez-vous que vous puissiez accomplir saus peine extérieure la loi de l'Eglise, lorsque vous en retirez le fruit extérieur et sensible; elle vous en priverait, de ce fruit sensible, si elle vous croyait incapable de le mériter ; la sévérité des préceptes de l'hglise et la délicatesse de votre tempérament ne sauraient doue être une raison qui vous en dispense.
L'Eglise vous en décharge, dites-vous, et ce n'est que sur l'acte j'une supposition légitime que vous vous dispensez de jeûner.
A cela je réponds que toute dispense obtenue contre l'intention de l'hglise est vaine et inutile; c'est-à-dire que toute excuse qui ne suppose pas une impossibilité réelle, quoique reçue par l'hglise sut on faux exposé , vous rend aussi coupable que
les violateurs de la loi même. Et en effet vons comprenez bien que l'hglise suppose les raisons que vous lui alléguez plus fortes qu'elles ne le sont, lorsqu'elle vous décharge du précepte ; autrement elle agirait au hasard et sans discernement. Donc si vous n'avez rien en vous qui puisse servir de fondement réel a cette dispense que vous demandez à l'Eglise , elle vous est inutile quoiqu'elle vous soit accordée ; vous la surprenez. Mais que gagnez-vous à cela T vous le faites pour donner un voile à votre transgression devant les hommes; mais en êtes-vous moins transgresseur devant L'ieu ? ht ce que je trouve de pire, c'est que vous ajoutez à la transgression maligne de la loi le crime de mauvaise foi et de fouiberie.
Ce n'est pas que l'hglise ne voie bien que vous la trompez ; et si, malgré ses lumières, elle ne laisse pas de condescendre à ce que vous lui demandez, c'est pour ne pas révolter votre orgueil, et vous tenir toujours dans une certaine dépendance ; elle aime mieux encore voir qu'on méprise ses lois que de voir qu'on s'y
1 Toute celte doctrine est b.en rigoureuse, et sent la sévérité du xvn» siècle.
GRAND-CARÉME.
condescendance de leur législateur : Adhuc escœ eorum erant in ore ipsorum , et ira Dei ascendit super eos1. Souvenez-vous-en , et n'oubliez jamais que l'Eglise déteste quelquefois plus les abus qu'elle tolère, que ceux mêmes qu'elle punit.
Mais je vais plus loin : je suppose que vos raisons sont légitimes ; et je dis que peut-être vous n'en êtes pas moins aux yeux de Dieu transgresseur de celte loi sainte, par la manière dont vous usez de l'indulgence de l'Eglise.
Et premièrement, au lieu que l'observance du jeûne couvrait le visage des Pharisiens d'une tristesse d'hypocrisie, l'impuissance où vous êtes de l'observer produit-elle dans votre cœur celte tristesse de foi , ce sacrifice d'un cœur humilié mille fois plus agréable à Dieu que le sacrifice du corps et l'abstinence des viandes défendues? Gémissez-vous en secret de la faiblesse de votre chair, et de l'impossibilité où elle vous met de satisfaire aux lois de l'Eglise? Prenez-vous, comme Esther, Dieu à témoin de votre nécessité, et de la haine qu'a votre âme pour les viandes profanes et pour les repas des incirconcis : Tu scis necessitatem meam, quod... non placuerit mihi convivium régis*. Seigneur, vous qui sondez les cœurs, vous voyez la douleur de mon âme ; vous savez que je déteste les viandes d'Assuérus : mais vous êtes témoin
soustrait tout à fait. Mais malheur à vous qui en usez de la sorte ! Ces dispenses ainsi surprises n'ont jamais servi devant Dieu de véritable excuse ; il faut que les malades soient bien désespérés lorsqu'on leur accorde tout ce qu'ils souhaitent. Souvenez-vous de ce qui arriva à ces Israélites dans le temps qu'ils demandèrent à Moïse la permission de manger des oiseaux du ciel ; Moïse le leur accorda, et à peine eurent-ils obtenu l'effet de leur demande qu'ils furent frappés de la colère du Seigneur et punis de leur transgression.
Je vais plus loin encore, mes Frères : je suppose que vos dispenses soient obtenues avec la droiture d'un cœur soumis, que votre probité ne vous fasse rien exposer que de vrai, et que vous obteniez justement ce que vous demandez, (car l'Eglise n'est pas meurtrière, et il se peut trouver des personnes qui soient réduites dans une espèce d'impossibilité d'observer la loi); je dis que, si vous ne jeûnez pas, du moins en votre manière, vous n'en êtes pas moins coupables devant Dieu.
Car, au lieu que les pharisiens lavaient leur visage par hypocrisie, pour faire croire qu'ils jeûnaient, il en est au contraire qui cachent leur jeùue au fond dé leur cœur ; et, au jugement du Sage, ce sacrifice d'un cœur brisé par la douleur, est mille fois plus agréable à Dieu que le sacrifice du corps par le jeûne et l'abstinence ; mais quand vous le faites ce sacrifice du cœur pénitent, prenez-vous, comme Esther, Dieu à témoin du peu de goût que vous trouvez à des viandes que la loi de l'Eglise vous défend, et que vous ne prenez que par nécessité? Tu teis necessitatem meam... quod non comedertm inmensa Aman, nec mihi placuerit convivium régis. Seigneur, vous qui sondez
* Ps. LXXV11, 30.
* Esta., xiv, 16.
de la triste situation où je me trouve, et du désir qui presse mon cœur de pouvoir manger avec votre peuple les viandes permises par la loi sainte : Tu sois necessitatem meam, quod non placuerit mihi convivium régis.
Sont-ce là vos sentiments? Entrez-vou9 dans les pieuses dispositions d'Urie? Quoi! faut-il que je mange et que je boive à loisir, tandis qu'Israël et Juda combattent sous des tentes? Israël et Juda habitant in papilionibus... et ego ingrediar domum meam, ut comedam et bibam ' ?
Pourquoi faut-il que je sois réduit à ménager une chair criminelle, tandis que toute l'Eglise combat sous la cendre et sous lecilice, et que tous mes frères sont entrés généreusement dans la sainte carrière de la pénitence ? Pourquoi, Seigneur, n'aurais-je pas la force de satisfaire à votre justice, puisque j'ai encore la force de l'offenser ? Que n'avez-vous, Seigneur, donné un corps de fer à une âme aussi coupable que la mienne, afin que du moins je pusse trouver l'instrument de ma pénitence, où j'ai trouvé la source de tous mes crimes?
Ah 1 si vous aviez de la foi, vous devriez être honteux devant Dieu d'une distinction si peu convenable à votre vie passée ; vous regarderiez cette singularité comme une espèce d'anathème et de retranchement du corps des fidèles, comme une lèpre qui vous éloigne de la soles cœurs et qui voyez ma pensée, vous savez que je déteste les viandes lascives que nos pères ont toujours eues en abomination, que lorsque je suis obligée d'assister aux festins d'Assuérus, je ne m'y trouve qu'avec douleur ; vous voyez le désir sincère où je me trouve de pouvoir manger le pain avec le peuple :
Tu scis necessitatem meam nec mihi placuerit convivium
régis.
Sont-ce là les dispositions où vous êtes, Messieurs, lorsque, forcés d'user de viandes défendues, vous en prenez dans vos repas 1 Quoi ! faut-il que je boive, que je mange et que je repose à loisir dans une maison, disait autrefois le fidèle Crie, tandis que l'arche du Seigneur, Israël et Judas habitent dans la pleine campagne 1 Arca Dei et Israël et Juda habitant in
papilionibus et ego ingrediar domum meam ut comedam
et bibam et dnrmiam cum uxore mea.
Quoi ! faut-il que je suis à flatter ma chair déli ate, à repaître mes appétits de viandes exquises, tandis que tous mes frères sont ennés dans la sainte canièie de la pénitence, où ils jeûnent et mortifient leur corps ? Et ego ingrediar domum meam ut comedam et bibam.
Ah ! si vous aviez tant soit peu de foi, mes Frères, honteux d'être si peu conformes à l'Eglise votre mère, de mener une vie sensuelle, si peu convenable à v.>s misères passées, vous regarderiez cette singularité comme un défaut qui vous exclut du sacrifice de propitiation, du temple et de l'autel.
Et alors l'Eglise, cette tendre n;ère, touchée de votre disposition, en useiait comme autrefois Judas Macchabée à l'égard de ceux qui n'avaient pu combattie avec le reste des troupes à
» a iug., xt, ii.
MERCREDI DES CENDRES : SUR LE JEUNE
no
ciété et du commerce des saints, des sacrifices et des expiations du temple et de l'autel, remplaçant ainsi par la force et la ferveur de l'esprit la faiblesse de la chair.
Alors , l'Eglise en userait à votre égard comme autrefois Judas Macchabée en usa envers ceux des Israélites que leur infirmité empêcha de combattre avec le reste du peuple, mais qui ne pouvaient se consoler de n'être pas en état d'aller exposer leur vie avec leurs frères. Il les associa à l'honneur de la victoire, et au partage du butin : Debilibus et orphanis... diviserunt spolia '. Mais vous êtes ravi d'avoir des raisons qui vous exemptent de la loi commune. Vous êtes transgresscur du précepte dans la préparation du cœur ; et, loin de partager avec ceux qui l'accomplissent le mérite de l'observance , vous participez à l'iniquité des pécheurs déclarés qui le méprisent.
En second lieu, remplacez-vous, par d'autres œuvres mortifiantes, le jeûne que vous ne sauriez observer? Car, pour être dispensé de ce précepte , vous ne l'êtes pas pour cela de la pénitence. L'esprit de l'Eglise n'est pas de vous décharger de la croix ; elle ne saurait : c'est seulement de vous l'adoucir. Il faut que par quelque endroit le Carême soit pour vous un temps de rigueur et de souffrance. Saint Paul dit que ceux qui ne discernent pas le pain eucharistique des viandes communes, se rendent coupables du corps du Seigneur ; et je vous dis, quels que puissent être vos maux, que si vous ne discernez pas dans votre manière de vie le temps du carême des temps ordinaires, vous êtes coupable de la loi du jeûne.
Or, priez -vous plus que dans un autre temps? Etes-vous plus charitable envers les pauvres? Et, en les soulageant plus abondamment, dédommagez-vous Jésus-Cbrist, en leur personne , des soulagements que vous êtes obligé de vous accorder à vous-même? Vous abstenez-vous de certains plaisirs, légitimes peut-être en une autre saison ? Car désabusezvous ; il faut user ici de compensation. Dans la loi, ceux qui ne pouvaient pas offrir le sacrifice d'un agneau, on leur demandait l'offrande de deux colombes. Dieu veut êlre dédommagé par quelque endroit. Puisque vous ne pouvez pas affliger votre chair par le jeûne, il faut la punir par le retranchement de mille commodités dont elle peut se passer ; mortifier votre esprit par la retraite; avoir pendant ce saint temps moins de commerce avec le monde; vous renfermer un peu plus dans vos devoirs domestiques; fréquenter plus souvent nos temples , les sacrements , les lieux de miséricorde. Voilà le jeûne , dit saint Clirysostome, que l'Eglise demande de vous. Il ne faut pour cela ni force, ni santé ; il ne faut que de la foi et de la crainte de Dieu. Mais c'est précisément ce qui vous manque. On ne veut rien souffrir, quelque grand pécheur que l'on soit. On se croit déchargé de tout, dès qu'on l'est de la loi du jeûne ; et parce qu'on ne peut pas faire tout ce qu'on doit , on se croit dispensé de faire du moins ce que l'on peut.
Enfin, dans l'usage des viandes défendues, n'avez- vous égard qu'à la seule nécessité? Rejetez-vous celles qui ne sont destinées qu'à
cause de leur maladie ; il les appela et les associa à l'honneur de la Ticloire qu'il venait de remporter, et leur donna part à la division du butin, diviterunt spolia. Mais hélas ! tant s'en faut que v us soyez dans ces sentiments de pénitence intérieure, vous êtes ravis d'avoir quelque frivole raison qui vous dispense de jeûner, et, bien loin de partager avec les justes le mérite de leur observance, vous participez à l'iniquité des pécheurs débeat».
Remplacez-vous du moins par des œuvres de piété le défaut du jeune que vous ne pouvez pas observer?. Car ne vous y trompez pas, pour être dispensé de ce précepte, vous ne l'êtes pas de la pénitence. L'Eglise ne saurait vous en dispenser tout à fait. Ce qu'elle a fait par rapport à votre faiblesse, c'est seulement de vous en adoucir la pratique. Il faut que le temps de carême soit un temps de rigueur et de mortiGcation en quelque sorte que ce soit. Saint Paul dit que ceux qui ne discernent point la chair du Fils de Dieu des viandes communes, sont dignes de mort et coupables du corps et du sang de Jésus- Christ. Et moi je vous dis que si vous ne discernez le temps de carême par de saintes actions et des pratiques plu» austères, vous êtes coupable de la loi du jeûne.
II Macc., vin, 28.
Mass. — Tome I.
Vous ne jeûnez point, et vous ne le pouvez, dites-vous ; mais que faites-vous donc pour remplacer ce qui manque à vos devoirs communs? Assistez-vous plus abondamment les pauvres? Leur distribuez- vous davantage de vos biens? Dédommagez-vous Jésus-Christ en leur personne? Priez-vous avec plus de ferveur? Vous abstenez-vous des plaisirs légitimes qui sont permis dans un autre temps? Car il faut ici quelque compensation. Dans l'ancienne loi, ceux qui ne pouvaient pas offrir le sacrifice ce l'agneau, on leur demandait qu'ils offrissent des colombes. Il faut, pour suppléer au défaut du jeûne, que vous vous réconciliiez avec votre ennemi, il faut pardonner toutes les injures qu'on en a reçues, visiter les hopilaui et les prisons, fréquenter plut souvent les sacrements, fuir les compagnies mondaines, éviter les jeui et les spectacles, se nourrir plus souvent des lectures pieuses et du pain de la sacrée parole. Voilà ce que saint Chrysostome vous demande ; il ne faut pour cela ni force ni santé, il ne faut que du courage et de la religion.
Enfin, dans ce temps saint où vous vous dispensez déjeuner, que faites-vous pour suppléer au défaut de la loi? Ces viandes que vous mangez, n'est-ce point pour flatter votre sensualité ? Vos repas sentent-ils quelque chose de la frugalité, car vous comprenez bien que l'Eglise, en vous accordant l'usage de ces via .des, ce prétend pas flatter votre délicatesse, qu'elle ne
GRAND-CARÊME
flatter le goût et la volupté ? Vos repas se sentent-ils de la frugalité de ce temps de pénitence, et sont ils marqués par quelque endroit du sceau de la mort; fiction? Car vous comprenez bien que l'intention de l'Eglise, en vous permettant l'usage des mets défendus, est de soulager votre faiblesse, et non d'aider votre sensualité; vous comprenez bien qu'elle ne veut point aigrir, à la vérité, vos maux par une abstinence qui vous serait nuisible; mais aussi qu'elle ne prétend pas nourrir votre intempérance, en vous permettant des assaisonnements et des mets exquis dont vos maux peuvent se passer. Elle consent, à la bonne heure, que vous ne suiviez pas les Moïse sur la montagne pour jeûner quarante jours avec eux ; mais elle n'entend pas aussi que , demeuré dans la plaine , vous imitiez les joies profanes, les excès et les festins des Israélites, et adoriez peut-être encore le veau d'or comme ce peuple infidèle.
Entrons donc, mes Frères, dans les véritables intentions de l'Eglise. Eh 1 pourriez-vous, tandis qu'elle gémit, qu'elle se couvre de ses vêtements de deuil et de tristesse, que ses ministres pleurent entre le vestibule et l'autel, que vos frères ont pris les armes spirituelles de la pénitence pour combattre contre la chair et le sang, que tout annonce les mystères pénibles d'un Dieu souffrant; environnés de tout cet appareil de souffrances , pourriez - vous croupir tout seuls dans une indigne mollesse? Vous excusez si souvent vos désordres par l'exemple commun ; ne pourrait-il pas ici à son tour vous animer à la vertu ? Ah ! si votre corps ne peut prendre aucune part au changement extérieur de l'Eglise, changez votre cœur, et convertissez-vous enfin au Seigneur.
Si vous ne pouvez pas déchirer par le jeûne ce vêtement de chair qui vous environne, déchirez , dit l'Esprit de Dit u, vos âmes par des larmes de douleur et de componction. Recueillez le fruit de l'abstinence, si votre faiblesse ne vous permet pas d'en accomplir la lettre. Surpassez vos frères dans les dispositions de l'esprit et du cœur, si vous ne pouvez pas les imiter dans les exercices du corps. Faites devant eux à la loi du jeûne, que vous n'observez pas, une espèce d'hommage et de réparation publique, par une attention plus chrétienne à tous vos autres devoirs. Réparez en quelque façon, en présence des autres fidèles, par des mœurs plus pures et plus exactes, cette sorte de scandale que vous êtes forcé de leur donner. En un mot, vivez plus saintement qu'eux, et vous jeûnerez plus utilement; et après être convenu de l'insuffisance des excuses dont on se sert pour se dispenser de cette loi, écoutez les abus où l'on tombe en l'observant.
11 n'est guère de précepte sur lequel on s'abuse plus universellement que sur le précepte du jeûne. Comme l'esprit de pénitence est presque éteint parmi les fidèles, et que l'Eglise, s'ccommodant à notre faiblesse, a cru devoir mêler quelques adoucissements à la rigueur de cette loi, on se persuade que tout ce qu'il y a encore d'amer et de pénible, n'est plus à la portée de ces derniers temps. On renvoie aux siècles de son innocence toute la sévérité de sa discipline ; et on ne lui laL-se, pour le relâchement de nos mœurs, que l'indulgence et la bénignité en partage.
Il importe donc, mes Frères, d'examiner ici
vent que soutenir votre santé ; elle consent qne vons ne suiviez point Moïse sur la montagne pour y jeûner toujours avec lui ; nais elle ne vous permet pas de suivre les Israélites dans la plaine, pour y célébrer une fête profane, et que vous y adoriez le veau d'or avec eux.
Entrez donc dans l'esprit de l'Eglise, et, tandis qu'elle ordonne il vos frères d'embrasser les souffrances, les mortifications et la tristesse, ne vous abandonnez pas aux plaisirs, à la mo le.-se, aux divertissements ; environnés de toui cet appareil de pénitence, pouvez-vous demeurer tranquillement dans la bonne chère et la sensualité ? Ah ! si votre corps n'est pas assez fort pour supporter les rigueurs du jeûne, changez au moins les affections de votre cœur ; mêlez votre pain avec la cendre, et arrosez vos viandes de vos larmes. Si vous ne pouvez par le jeûne déchirer ce vêtement de chair, déchirez votre cœur par la tristesse et la douleur; offrez au Seigneur un sacrifice de justice, c'est-à-dire un cœur triste, contrit et humilié ; recueillez les fruits de la pénitence dans le temps qu'ils sont mûrs. Si vous ne pouvez pas suivre wg frères dans les mortifications de leur
corps, surpassez-les dans celles de votre esprit ; si vous ne pouvez pas j ù ,er autant qu'eux, pleurez plus abondamment qu'eux, et vous abstenez même des moindres plaisirs qu'Us se permettent. Mais je m'aperçois que mon sujet m'en. porte, et après vous avoir montré la uéets ité du j une, contre les prétextes qu'on apporte pour s'en dispenser, il est temps de découvrir les abus qui en adoucissent ou en allèrent l'observance. C'est le sujet de ma secuude partie.