IG
GRAND-CARÉME.
Et de là, — puisque vous nous obligez de le dire ici, et de mettre ces détails indécents à la place des grandes vérités de la religion, — de là on prolonge les heures du sommeil pour abréger celles de l'abstinence ; on craint de sentir un seul moment la rigueur du précepte ; on étouffe dans la mollesse du repos l'aiguillon de la faim dont le jeûne même de Jésus-Christ ne fut pas exempt ; on nourrit dans l'oisiveté d'un lit une chair que l'Eglise avait prétendu exténuer et affliger par la pénitence ; et, loin de prendre la nourriture comme un soulagement nécessaireaccordé enfin à la longueur de l'abstinence, on y porte un corps encore tout plein des fumées de la nuit, et on n'y trouve pas même le goût que le seul plaisir aurait souhaité pour se satisfaire.
Ah ! c'est en ce temps saint où il faudrait avec un roi pénitent prévenir le lever de l'aurore pour unir nos prières à celles de l'Eglise, pour prolonger le mérite de notre abstinence, pour offrir au Seigneur les prémices d'une journée que la pénitence doit sanctifier, pour mettre à profit tous les moments précieux de ce temps de grâce et de bénédiction, et enfin pour retrancher au corps une paresse si funeste jusques ici à notre innocence.
De là encore l'usage de tant de boissons que la coutume autorise presque contre l'esprit de la loi. Vous nous demandez sans cesse si c'est être infidèle au précepte que d'en user ; car c'est sur l'observation de cette loi que les doutes et les questions ne finissent pas. Je
On invente de nouveaux plaisirs pour rassasier des sens qu'on devrait mortifier, on nourrit dans l'oisiveté et la mollesse du lit une cliair que le Seigneur a condamnée au travail et que l'Eglise ordonne de traiter sévèrement; on remplace, par une délicatesse et de lâches raffinements de mets, la privation des viandes que l'Eglise défend, et ou rend par là à la chair uue légère satisfaction qu'une sage loi avait voulu lui ôter. C'est ainsi que l'on passe du lit à la table, et qu'au milieu du jour on porte à de nouveaux repas un corps encore tout ivre des fumées de la nuit.
Ah ! quel monstrueux aveuglement ! C'est en ce temps-là plus qu'en tout antre qu'il faudrait se lever pour offrir au Seigneur les prémices d'une jouruée que le jeune doit sanctifier, pour refuser au corps de lâches adoucissements que nous savons par expérience être l'aiguillon de la concupiscence et la source du péché.
Ue là l'usage de ces liqueurs dans le saint temps du jeûne, liqueurs que la folle coutume du monde autorise contre l'esprit et l'intention de la loi. Vous nous demandez, mes Frères, si c'est être infidèle au précepte du jeune que d'en user, car sur tout ce qui vous flatte, vos doutes ne finissent point. On pourrait vous répondre que le jeûne étant institué pour mortifier la chair et les sens, tout ce qui peut les flatter et entretenir leur vaine délicatesse, blesse la loi du jeûne ; mais quand toutes ces vérités seraient douteuses, seriez-vous sages de choisir ce qui vous accommode le mieux; et n'est-ce pas toujours une déplo-
pourrais vous répondre d'abord que l'intention de l'Eglise, dans l'établissement de la loi du jeûne, étant de mortifier les sens, et principalement celui du goût, tout ce que vous vous permettez hors des heures prescrites qui tend à le flatter, donne une manière d'atteinte à la loi ; je pourrais vous répondre encore que tout ce qui adoucit la longueur de l'abstinence en blesse l'obligation. Mais, quand ces vérités seraient douteuses, et qu'il n'y aurait que du péril, seriez-vous sages de vous y exposer? Ce qu'il y a de constant, c'est que ces adoucissements sont nouveaux ; c'est que l'usage , quelque universel qu'il puisse être, ne justifie jamais un abus et ne saurait prescrire contre la loi.
Mais enfin je veux que ces soulagements et tant d'autres, autorisés dans le monde, soient innocents : ne faudrait-il pas honorer la pénitence du carême en se les retranchant? Ne serait-il pas juste que ceque vous donnez dans les autres temps au seul plaisir, vous vous en absteniez en celui-ci par un esprit de religion et de souffrance? Et comment réparerez-vous vos plaisirs illicites qu'en vous abstenant, durant cette sainte carrière surtout, de ceux que que vous vous croyez encore permis? Ah ! nos jeûnes, mes Frères, sont déjà si fort adoucis par la tolérance de l'Eglise, que, pour peu que vous alliez au delà , vous ne sauriez manquer d'être prévaricateurs. Il semble qu'elle a poussé sa condescendance jusqu'à ces dernières bornes qui ne séparent que d'un point la trans-
rable situation de disputer avec le Seigneur et de lui refuser opiniâtrement ce qu'il n'est pas bien clair qu'on lui doit T
Voici une seule raison qui devrait vous faire trembler sur ces points de raffinement ou de délicatesse que vous suivex : c'est que ces adoucissements sont nouveaux et qu'ils n'étaient pas connus de nos pères ; c'est qu'en ôtant à votre jeûne ce qu'il a de rude et de sévère, vous lui ûtez tout ce qu'il a de mérite ; car que vous importe de jeûner, si en jeûnant vous flattez autant votre goût, vos sens, votre chair, que si vous ne jeûniez pas ? Il est écrit dans l'Evangi'e qu'en jeûnant nous ne laisserons aucune marque qui puisse faire connaître aux hommi s que nous jeûnons ; mais est-il dit que nous roterons à nousmêmes cette marque, et que nous ne nous en apercevrons point? Est-il juste de nous amuser à chicaner sans cesse pour savoir l'étendue précise du précepte, et aimer mieux risquer de violer la toi, que de faire un seul pas au delà 1 Ce procédé ne sort-il pas d'un cœur tout sensuel et qui n'aime pas sou Dieu, qui ne regarde la loi que par les châtiments qui sont attachés à sa transgiess on, et qui ne compterait pour rien son violement s'il n'en craignait aucune punition?
Je vous demande s'il ne serait pas injuste que toutes les douceurs ei les adoucissements qu'on se permet dans un autre temps fussent permis dans celui-ci, qui est un temps de pénitenc . Ah ! mes Frères, nos jeûnes sont déjà si peu conformes à l'esprit de la primitive Eglise, que pour peu que nous les adoucissions, ils en seront tout à fait éloignés, el que nous ne
MERCREDI DES CENDRES : SUR LE JEUNE
gression de l'observance, et qu'on ne saurait les franchir tant soit peu, sans être coupable d'infraction.
Mais si le mérite de nos jeûnes ne peut plus se rapporter à la longueur de l'abstinence , il serait inutile de le vouloir chercher dans la simplicité des viandes dont ou use. En ce temps de souffrance , disait autrefois saint Léon, où la vie devraitêtre simple etcommune, où il faudrait nourrir les membres de Jésus- Christ de ce qu'on se retranche à soi-même, et que notre diminution, pour parler avec l'Apôtre, devînt l'abondance et la richesse de nos frères, non-seulement il n'y a pas plus de simplicité dans les repas, mais il y entre plus de soins et d'artifice; on y supplée par mille raffinements à la simplicité des mets dont il faut user : le goût y est plus flatté, la sensualité plus réveillée, la chère plus exquise, les dépenses plus excessives ; et non-seulement ce ne sont pas des repas sanctifiés par la pénitence, mais ils deviennent célèbres et renommés pour la volupté.
Je ne dis rien de la frugalité dont on use dans le seul repas que l'Eglise permet. C'est en ce temps surtout où l'on ne s'y prescrit point d'autres bornes que celles d'une avide sensualité, et où l'on se dispose à l'abstinence du soir en violant le matin la vertu même de tempérance dont la loi de Dieu nous fait un précepte perpétuel ; de sorte que les collations
saurions en retrancher nn seul point, sans être infraclaires de la loi. Mais ri le mérite du jeune pouvait s'accorder avec es adoucissements, il serait inutile que l'Eglise retranchât l'usage de la viande, puisqu'un trouverait dans les mets qu'elle permet, la mêiie délicatesse et le même plaisir qu'on ferait dans les viandes les pins exquises ; il faudrait que l'Eglise, en voulant léprimer les saillies de votre concupiscence, ne diminuât rien de ce qui en est la source.
Non-seulement on use de liqueurs contraires à l'esprit de l'Eglise dans les jours du jeune, mais on a recours à mille assaisonnements qui flattent la sensualité. Que de raguû s différents ! quels ingénieux raffinements de goû! et de d.lirat-sse ! quels soins pour en inventer de nouveaux ! une seule Unie ma^niliqueoient servie et couverte d'uu" change profusion d'autant de mets qu'il en faudrait pour fournir abondamment aux besoins de plusieurs familles ! Me fait-on pas en ces saints temps des dépenses plus excessives pour le boire et le manger, de sorte que la chair y trouve des dédommagements qui lui font plu» de plaisir que ne lui en feraient les viandes dont on la prive? Voilà l'abus qui se glisse dans le jeune. On veut jeûner et ne rien souffrir de sa sévérité.
Je ne parle pas ici de ces adoucissements qui font que l'on se dis ose à l'abstinence du uatin par l'abondance du soir, et au jeune du soir par les profusions du midi, de sotte que les collations du carême, telles qu'on les lut aujoun'uui, d*vienneut plutôt un iv-iiin- île v.vre pour couserv. r sa santé , qu'une pratique du jeune et de l'abstinence pour l'expiation de ses pécUes ; c'est-à-dire que ce qui n'était d'abord qu'un lelâcheuiuil de iLsupliue, est devenu un dérégleinent de mœurs;
deviennent plutôt un régime de santé qu'un règlement de discipline.
Ainsi l'abstinence du soir fait aujourd'hui tout le mérite de nos jeûnes ; c'est à-dire que ce qui n'était d'abord qu'un relâchement de discipline en est devenu la seule austérité ; c'est-à-dire que ce que nos pères auraient regardé comme une infraction du précepte, nous le regardons comme le plus haut point de son observance.
Car vous le savez, mes Frères, ce soulagement ne fut accordé que bien tard au jeûne des lidèles. On s'en est passé pendant plus de mille ans. Un seul repas pris le soir avec action de grâces terminait le jeûne de toute la journée. El encore quel repas ! Lisez l'histoire des premières mœurs des fidèles : des herbes et des légumes ; un repas de larmes et de pénitence ; tout y respirait la mortification de Jésus-Christ. Les eutretiens de piété, les lectures des livres saints, les exhortations au martyre en faisaient le principal assaisonnement; et l'on y mangeait plutôt pour prolonger ses souffrances et satisfaire à la nécessité que pour flatter la cupidité.
Le seul refroidissement de la charité obligea depuis l'Eglise de se relâcher en ce point de la rigueur de sa discipline. Dans la décadence des mœurs du Christianisme, elle en usa, pour ainsi dire, comme on en use dans la déroute des familles : elle composa avec
c'est-à-dire que ce que nos pères n'auraient regardé que comme une grâce signalée accordée par l'Eglise à leur infirmité, nous le regardons comme un droit qu'elle ne peut refuser à notre faiblesse.
Vous savex quels étaient les jeûnes de nos premiers pères : un seul repas différé jusqu'au soir était leur nourriture pendant toute la journée ; vous savez jusqu'à quel point ils portaient l'austérité de leur vie ; jamais rien de délicat ni d'exquis ne paraissait sur leurs tables. Quelques légumes simplement accommodées, un peu d'herbes et de racines était presque tout ce qu'ils prenaient pour soutenu des corps atténués ; tout y respirait l'air souffrant et humilié de lé us-Christ. Proscrire l'usage du vin pendant plus de six siècles, détester tout ce qui pouvait llatter le goût, se mortifier surtout, ue penser jamais à demander de- dispenses, en ignorer même le terme, ne pas chercher d'indu pence ni de pet mission, en condamner jusqu'à la pensée : voilà quelle était leur situation. Quelques planches de bois leur servaient de lit ; un peu de pain cuit sous la cendre était leur n iirnlure ; les mortifications étaient leurs délices ; la pénitence élait leur vertu favorite ; les larmes en faisaient la douceur, les exhortations en faisaient l'assaisonnement, les prières et les lectures saintes en faisaient la force et la vertu ; et on y mangeait plutût pour prolonger les souffrances que pour nourrir la sensualité.
La corruption des chrétiens qui croissait de jour en jour, obligea l'Eglise à se relâcher de sa première sévérité. Dans sa décadence, elle en usa à peu près comme Saiil dans la décadence de son empire, et par conséquent ce qu'elle accorde le soir a notre faiblesse n'est qu'un léger appui de la santé; c'eat
GRAND-CARÊME
notre faiblesse; elle retint du débris ce qu'elle put, et nous quitta à regret de tout le reste.
Mais au lieu que ce sont là de ces grâces 'honteuses dont il ne faudrait user qu'en gémissant, soupirer après les prémices de l'esprit et l'âge florissant de l'Eglise, et nous confondre qu'avec bien moins d'innocence que nos pères, nous ayons besoin de plus d'indulgence qu'eux , jusqu'où n'a-t-on pas poussé cet adoucissement obtenu de l'Eglise, et qui d'abord n'était presque pas sensible ? Tout y est servi. Si l'on use de quelque distinction dans le choix des viandes, on se dédommage sur la quantité ; et nos collations sont aujourd'hui plus abondantes et chargées de plus de mets que n'était autrefois le seul repas que l'Eglise permettait aux fidèles.
Donc, mes Frères , encore aujourd'hui ce que l'Eglise vous permet le soir est une grâce accordée à la pure nécessité. Les précautions n'y sauraient être trop rigoureuses. C'est cette eau du Jourdain dont il ne faut goûter qu'eu passant et sans s'arrêter ; c'est ce miel de Jonathas, auquel, en ne faisant même que toucher, on court risque d'être prévaricateur et digne de mort '. Mais qui s'en tient à ces bornes sacrées ? Hélas ! il n'est plus que quelques âmes retirées, des solitaires pénitents, des vierges pures et ferventes, accoutumées, ô mon Dieu, à porter votre joug depuis l'enfance, qui n'ajoutent rien aux adoucissements de l'Eglise, qui usent de son indulgence sans en abuser. Il semble que ce reste de sévérité ne soit plus que pour elles, tandis que des âmes criminelles et mondaines, après une vie
le miel de Jonathas dont il ne faut que goûter au bout tTiine baguette pour soutenir son corps. Ce sont ces eaux du Jourdain dont il ne faut boire qu'en passant, dans la nécessité, pour ne pas succomber à l'ardeur qui vous brûle. C'est une indulgence que nos pères ne se sont jamais avisés de demander, qu'ils auraient regardée comme une espèce de transgression, et qui ne nous a été accordée que parce qu'étant plus faibles et moins fervents, nous avons besoin de plus d'adoucissements qu'eux.
Cependant, cette indulgence de l'Eglise qui n'e»t accordée aux chrétiens que pour soutenir leur vie, se trouve aujourd'hui poussée si b.in, qu'on pourrait faire passer les collations qu'on l'ait en plusieurs endroits pour de bous soupers. Si l'on n'Obe pas s'étendre si fort sur la quantité des mets qu'on y sert, que dans les repas ordinaires, on se dédommage au moins sur leur qualité, et il est viai de dire que nos tables sont plus chargées de vins et de mets délicieux dans le temps de nos collations, qu'elles ne l'étaient de viandes et de ragoûts dans le temps que l'Eglise les permettait aux fidèles. Parmi les chrétiens, il n'est
1 Comme Massillon sait se servir avec un nouveau bonheur des exemples de l'Ecriture sainte, et nous faire admirablement savourer l'aliment sacré 1
entière d'excès et de plaisirs, adoucissent, retranchent tout ce qui se trouve encore de pénible à votre loi, entrent en contestation avec nous, et nous obligent à dégrader votre parole sainte à des détails rampants, si peu convenables à la dignité de notre ministère.
Voilà nos jeûnes, mes Frères, voilà ce que la révolution de toute l'année offre à Dieu de plus pénible dans nos mœurs. Voilà les restes méconnaissables de cette tradition vénérable de pénitence que nous tenons de nos pères. Voilà ces jeûnes si fameux autrefois parmi les chrétiens, et consacrés par les exemples mémorables d'un Moïse, d'un Elie et de Jésus- Christ même. Voilà à quoi se réduisent ces saintes austérités si excessives alors qu'elles faisaient passer les chrétiens pour des insensés dans l'esprit des infidèles, et qu'elles étaient tournées en dérision sur leurs théâtres impurs et dans leurs satires profanes. Voilà enfin ce que ces anciennes rigueurs, si chères à l'Eglise, si utiles à ses enfants, si redoutables aux tyrans, sont devenues entre nos mains.
Encore comment se dispose-t-on à ces restes défectueux de pénitence? Par des excès et des réjouissances profanes ; et l'effet le plus marqué que produit l'approche de la loi qui doit nous purifier, (Test un redoublement de débauche, dé souillure et d'ignominie.
Souvenez- vous donc, mes Frères, — pour achever de vous instruire sur tout ce que je m'étais proposé „— que l'intention de l'Eglise est que la pénitence de ce saint temps soit comme une expiation des plaisirs et des crimes de toute l'année. Ce n'est pas que toute la vie ne dût
plus que quelques âmes retirées hors du monde pour y foire pénitence, qui portent avec joie votre joug, ô mon Dien, ! 1 que vous nous l'imposez, qui nsent de la condescendanre de l'Eglise sans en abuser. Il semble que ce reste de mortification et de sévérité qui est imposé aux fidèles pour l'expiation de leurs péchés, ne soit plus que pour les justes et les religieux ; on ne voit presque plus la pénitence pratiquée que dans les cloîtres et par des aines innocentes, taudis qu'une infinité d'âmes mondaines et voluptueuses s'amusent à chicaner sur l'étendue de leur devoir, et nous obligent à dégrader votre parole sainte, ô mon Sauveur, en l'appliquant à des détails si bas et si peu convenables à la dignité de notre ministère.
Voilà les abus principaux qui se commettent contre la loi du jeûne. Le temps ne me permet pas de vous en dire davantage. Souvenez-vous seulement que c'est toujours abuser de la loi du jeûne que de ne pas l'assaisonner de la pénitence, et regardez le changement de vie comme le fruit de tous vos jeûnes ; souvenez-vous que puisque vous allez satisfaire à la justice divine pour vos crimes passés, vous ne devez pas en commettre de nouveaux. Quoi ! dit saint Augustin, vous vous abstiendrez des viandes dont l'usage est permis en un autre temps, et vous ne vous abstiendrez pas de l'usage du crime qui vous est défendu dans tous les lemps ? Eh ! que vous serviraient vos jeûnes s'ils ne
MERCREDI DES CENDRES : SUR LE JEUNE
être une pénitence continuelle pour le pécheur ; mais l'Eglise qui voit en gémissant que les véritables pénitents sont rares, a institué ces jours de salut pour empêcher du moins que l'esprit de pénitence ne s'éteigne tout à fait parmi les fidèles. Regardez donc ce temps comme une légère compensation qu'elle exige de vous. Du moins, que ce que vous y souffrez puisse remplacer devant Dieu ce que vous manquez de souffrir pendant le cours de l'année ; que ces quarante jours purifient tous les autres. Votre vie dans un autre temps est toute plongée dans les sens, dans l'oisiveté et dans la mollesse : vous n'y souffrez rien. Ce n'est pas ainsi qu'on se sauve quand on est pécheur, vous le savez : voici de quoi réparer votre négligence. Soumettez-vous donc avec joie à une loi si douce. Ne murmurez pas sous la pesanteur d'un joug si léger; n'en exagérez pas les incommodités ; n'achevez pas d'affliger l'Eglise, en vous plaignant de son relâchement et de son indulgence même comme d'une rigueur. Confonilez-vous plutôt qu'après des excès et des plaisirs qu'une vie entière de souffrances De suffirait pas pour expier, on vous demande si peu, et que la ferveur et la gaieté, pour ainsi dire, de ce sacrifice de pénitence, en remplacent l'insuffisance aux yeux de Dieu.
. Souvenez-vous encore que , puisque vous allez satisfaire à sa justice durant cette sainte carrière pour vos infidélités passées, vous ne devez pas en ajouter de nouvelles ; détruire d'une main ce que vous édifieriez de l'autre; apaiser votre juge et l'irriter en même temps. Vous vous abstiendrez des viandes que Dieu a toutes créées, qui sont bonnes en elles-mêmes, et dont l'usage est permis dans un autre temps, et vous ne vous abstiendrez pas du crime, qui dans toute sorte de temps est défendu par la loi de Dieu ! Eh ! que serviraient vos jeûnes et vos abstinences, si vous ne les accompagniez pas de la pureté de conscience qui seule en fait le mérite devant Celui qui ne regarde que
le cœur ? Vous souffririez, et, Pieu détesterait vos souffrances ; vous jeûneriez, dit le Prophète, et il rejetterait vos jeûnes. Et croyezvous que jeûner soit simplement s'abstenir des viandes défendues ? Ce serait le jeûne des Juifs qui ne s'arrêtaient qu'à la lettre qui tue, qu'à la chair qui ne sert de rien. Le jeûne des chrétiens, c'est surtout l'éloignement du vice et la victoire des passions. Si vous n'êtes ni plus chastes, ni plus charitables, pi plus patients, ni plus humbles, vous ne jeûnez pas, ou du moins vous jeûnez en vain. La loi de l'abstinence est un moyen de conversion ; si vous ne vous convertissez pas, vous ne l'accomplissez pas, c'est-à-dire vous l'accomplissez sans fruit.
Souvenez-vous, en troisième lieu, que puisque vous allez satisfaire à la justice de Dieu, non-seulement les crimes vous sont interdits, mais encore les plaisirs qui dans un autre temps seraient peut-être innocents. Vous devez vous regarder comme des pénitents publics, qui vont désarmer la colère du Seigneur et entrer dans les exercices laborieux d'une discipline sainte. Les larmes, le silence, la retraite, la prière, voilà quelles doivent être vos occupations durant le cours de la pénitence que l'Eglise vous impose. Les jeux, les spectacles, les assemblées de plaisir, tout vous est interdit par la suite de cet engagement. Vous renoncez à votre qualité de pénitent, si vous y allez participer ; vous abandonnez l'entreprise, vous interrompez votre carrière. Tout ce qui ne convient pas à la pénitence ne vous convient plus, et vous violez la loi du carême, pour ainsi dire, toutes les fois que vous mêlez les plaisirs du monde à la sainte tristesse de son abstinence.
Souvenez-vous enfin que l'Eglise , durant ces jours de pénitence, prétend vous préparer à la grâce de la résurrection, à la participation de l'Agneau, à la pâque des chrétiens. Commencez donc de bonne heure à déraciner vos
voos rendaient pas pins purs devant Dieu T Vous prendriez la peine de jeûner, de vous mortifier, et il rejetterait vos jeûnes ; vous souffririez, et il détesterait vos souffrances; vous partagenez les rigueurs de la pénitence, et vous n'en auriez point le mérite. Le jeûne consiste principalement à vous abstenir du pécbé ; si en jeûnant vous n'êtes plus humbles, plus fidèles, plus chastes, plus patients, vous jeûnez en vain.
L'abstinence est un moyen de conversion ; si vous ne l'accomplissez pas à dessein de vous convertir et de vivre dans la ustice, elle vous est inutile. Non-seulement vous devez vous regarder comme des pénitents particuliers qui expient des fautes particulières, mais comme des pénitents publics obligés
d'eipier des péchés publics ; la prière, la retraite, le silence, l'assistance aui saints sacrifices, la méditation des saints mystères, la lecture des livres saints, l'assiduité à recevoir le pain sacré de la parole, voilà ce que vous devez faire pendant le cours de la pénitence publique que l'Eglise vous ordonne; jeux, spectacles, divertissements, assemblées mondaines, conversations enjouées, tout vous est interdit pendant ce saint temps ; vous renoncez à la qualité de pénitent public si vous ne cessez tout commerce avec le péché et avec ce qui peut vous porter vers le monde, et vous devenez coupables de ta loi du jeûne toutes les fois que vous y mêlez le plaisir des sens. Souvenez-vous que l'Eglise, par l'institution , de i, ces jourt
GRAND-CARÉME.
vicieuses inclinations, à rompre vos habitudes. Commencez à vous abstenir des crimes que vous viendrez pleurer aux pieds des ministres sur la fin de cette sainte carrière. N'attendez pas que nous touchions aux jours solennels pour vous disposer à recevoir le sacrement adorable. Ne portez pas aux mystères saints de la résurrection des crimes tout nouveaux et des passions, pour ainsi dire, encore toutes vives. N'obligez pas alors les juges de votre conscience ou à vous accorder des grâces dangereuses ou à vous éloigner de l'autel, tandis que tous vos frères y participeront. Prenezvous-y de bonne heure. Essayez, en cessant vos désordres, si vous serez en état de tenir la parole que vous donnerez alors au prêtre, si vous pourrez vous vaincre sur ce commerce, sur cette haine, sur cette passion qui domine dans vos mœurs. Ne vous exposez pas au sacrilège et au parjure. Mettez-vous en état de pouvoir nous alléguer le passé pour justifier vos promesses sur l'avenir. Ce n'est pas trop de quarante jours de préparation et de pénitence pour se disposer à une communion sainte, quand on est un pécheur aussi invétéré que vous Têtes, un pécheur qui jusqu'ici n'a peut-être fait aucune démarche sérieuse de salut.
Et au fond, que vous reste-t-il, dites-moi, de tous vos excès passés, qu'une secrète confusion : Quem ergo fructum habuistis tune in illis, in quibus nunc erubescitis ' ? Les joies de ces jours insensés qui viennent de finir se sont évanouies : qu'en avez - vous rapporté qu'une lassitude de plaisir, des remords éter-
nels, des chagrins, peut-être, de jalousie, de perte, de préférence ; que sais-je, peut-être encore un corps ruiné et incapable de pénitence pour l'avoir trop été de dissolution et d'excès? Ah! les plaisirs se ressemblent tous. Ceux que vous goûterez à l'avenir, ne vous rendront pas plus heureux. Ils suspendront pour un moment votre ennui et la tristesse secrète de votre cœur, mais ils ne la guériront pas. Ils irriteront vos désirs, ils ne les fixeront pas. Mesurez sur le passé la félicité que vous pouvez vous promettre dans le crime. Vous avez essayé jusqu'ici d'être heureux en oubliant Dieu; y avez-vous réussi? Vous avez poussé les excès et les passions aussi loin que vous avez pu ; votre bonheur à-t-il été aussi loin que vos crimes ? Et, en faisant tous les jours de nouveaux progrès dans les voies de la perdition, en avez-vous fait dans la vie heureuse et tranquille ? N'avez-vous pas senti vos inquiétudes croître avec vos plaisirs, vos jours devenir plus tristes à mesure qu'ils sont devenus plus criminels ? Et qu'avez-vous fait, en vous livrant tous les jours à des passions nouvelles, que vous former tous les jours de nouvelles chaînes et vous préparer de nouveaux ennuis ? Que l'expérience du passé du moins vous détrompe ; et revenez enfin au Seigneur par le vide et le dégoût de l'iniquité, si vous ne pouvez encore revenir à lui par le goût de la justice.
Grand Dieu ! je n'ai jamais goûté un plaisir véritable loin de vous : je le confesse aujourd'hui en votre présence, et je rends cette gloire à votre grâce. Ne rejetez pas ces faibles
de pénitence a prétendu vous préparer à la participation de la pâque des chrétiens. Commencez donc de bonne heure à éloigner de votre cœur tout ce qui peut vous empêcher de remporter le fruit qui y est attaché. Commencez dès maintenant à déraciner vos vicieuses habitudes et à rompre ces commerces criminels que vous viendrez au temps de Pâques pleurer et déclarer aux pieds d'uu prêtre. N'attendez pas à la fin à travailler à votre conversion. N'obligez pas le médecin de votre conscience à en devenir le juge sévère, à vous condamner au lieu de vous absondre, et à perdre ainsi le fruit de la pâque, tandis que tous vos frères y participeront. Essayez de bonne heure si vous pouvez vous vaincre sur ce jeu que vous aimez tant, sur cette passion dont vous êtes le malheureux esclave ; ne vous exposez point au péril davantage de peur d'y périr, et mettez-vous par un saint recueillement en état de tenir la promesse que vous ferez à votre confesseur. Ce n'est pas trop de quarante jours de pénitence pour vous préparer à l'innocence que demande de vous le sacrement adorable dont vous voulez approcher, surtout quand les plaies sont vieilles et enracinées. Entrez-y donc, mes Frères, dans cette carrière de la pénitence, comme des hommes nouveaux qui ne sont plus dans le temps
1 Hom.,vi,21.
de la joie et des plaisirs. Eloignez de vons toutes les œuvres de ténèbres, comme des personnes qui veulent marcher dans la lumière ; marchez de jour en jour dans des voies plus pures et mieux réglées. Sicut in die honeste ambulemus.
La joie, les divertissements et les débauches de ces temps de péchés se sont évanouis ; vous avez enfin passé ces jour? de libertinage et de licence ; que vous en reste-t-il maintenant, que la confusion et la houle de les avoir passés ? Quem ergo fructum habuisiis lune in illis, in quibus nunc erubescitis? Qu'en avez-vous remporté que du chagrin, que des remords, de l'ennui, des fatigues, du dégoût, des épuisements, peut-être des jalousies, que sais-je , peut-être une santé ruinée et des doutes pour le reste de votre vie t Ah ! les plaisirs se ressemblent tous dans l'effet qu'ils produisent. Ceux que vous goûterez dans l'avenir ne vous rendront pas plus heureux que ceux dont le souvenir vous est si amer, et vous jeûnerez malgré vous par le dégoût du péché et des faux plaisirs, dit saint Augustin, fastidio iniquitatis, si vous ne jeûnez pas de bon gré par le goût de la justice.
Grand Dieu ! j'avoue donc ici que l'on ne peut jamais goûter un plaisir véritable loin de vous, que jamais il ne se trouve un seul moment de tranquillité dans le plaisir du monde, qu'il n'y a que trouble et agitation. Recevez donc ce commencement de
MERCREDI DES CENDRES : MOTIFS DE CONVERSION
commencements de mon repentir. Je ne reviens à vous, il est vrai, que parce que le monde ne peut me satisfaire. L'ennui du crime me rappelle à votre loi sainte plutôt que le désir de la vertu ; et si les plaisirs injustes pouvaient toujours avoir pour moi de nouveaux charmes, ah ! sans doute, Seigneur, je ne penserais jamais à vous offrir un cœur qu'ils occuperaient tout entier. Mais n'est-ce pas votre grâce elle-même, qui répand sur les joies du monde les amertumes que j'y trouve? Combien est-il de pécheurs qui ne s'en dégoûtent jamais, en qui l'ivresse dure toujours, et qui, ensevelis jusqu'à la fin dans une paix
mon sacrifice dans le jeûne que j'observe ; je reviens a vous après avoir tristement éprouvé le dégoût de vos créatures. 11 est vrai que je n'ai jamais goûté un solide plaisir dans le monde ; si une fois vos saintes voies pouvaient avoir des charmes tout nouveaux pour moi, je ne les quitterais jamais ; mais c'est votre grâce seule qui peut me les faire découvrir, ces charmes, et me les faire aimer ; car combien de pécheurs pour qui ils
profonde, n'ouvrent enfin les yeux que lorsqu'il n'est plus temps et que, frappés de mort et déjà jugés, ils sont sur le point d'aller paraître devant votre tribunal redoutable !
Conduisez donc, ô mon Dieu, ces premières agitations que vous opérez dans mon cœur, jusqu'à ce trouble heureux qui opère une véritable pénitence ; et ajoutez au dégoût des plaisirs que vous me laissez, le goût de la justice et de la vertu qui achève de triompher d'un cœur corrompu , et de faire d'un vase de colère et d'ignominie un vase d'honneur et de miséricorde. Ainsi soit- il.
ont tous été insipides, et qui ne les ont jamais goûtés ! C'est donc un heureux projugé pour moi que, si je réponds aux fins que l'Eglise s'est proposées dans l'insti'ution de ce saint temps, j'en recueillerai tout le fruit pour mon salut, et si je ne cherche que dans vous et à votre service ma consolation et ma joie, j'y trouverai le bonheur et la couronne que vons avez préparée à ceux qui vous sont fidèles. Ames.