‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 14 sur 191 · RÉPONSE DE L'ABBÉ FLEURY · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE L'ABBÉ FLEURY

des hommes , est de devenir le meilleur qu il est possible et le plus agréable à Dieu. Socrate, et peut-être quelques autres philosophes, à force de réflexions et de méditations, avaient aperçu celle grande vérité, et s'efforçaient, par de longs raisonnements, d'en persuader ceux qu'ils en jugeaient capables. Pour nous, grâce à Dieu, nous n'avons plus à chercher : l'autorité de la religion nous découvre d'abord ce grand principe de toute la morale, et l'éloquence de la chaire consiste à le bien mettre en son jour, et eii tirer des conséquences nécessaires qui soient les règles de toute notre conduite.

Or, messieurs, qui est l'homme, je ne dis pas chrétien, mais raisonnable, qui ne convienne que son plus grand avantage est de devenir meilleur de jour en jour, c'est-à-dire, plus sage, plus juste, plus docile à la droite raison? Qu'est-ce que les richesses et les plaisirs en comparaison d'un si grand bien? Tel est donc l'objet de l'éloquence chrétienne et l'usage de la parole le plus digne, et par conséquent cette éloquence ne peut être trop solide. Il est honteux que Démostliène et Cicéron aient parlé plus sérieusement des affaires de leurs républiques que nous ne parlons du royaume des cieux et de l'affaire de noire salut. J'en vois toutefois la cause : c'est, dira-t-on, que les vérités de la religion ne sont pas sensibles, et que notre imagination n'y trouve point de prise. Mais c'est aux orateurs chrétiens à y suppléer, en faisant loucher au doigt, par des exemples singuliers et des images sensibles; en faisant connaître aux hommes la grandeur de Dieu par la magnificence de ses ouvrages, sa justice et sa bonté par sa conduite à l'égard du genre humain. 11 ne faut qu'imiter le style de l'Ecriture, particulièrement de l'Evangile, où l'on ne voit point de ces expressions générales, par lesquelles nous prétendons ennoblir le discours, et qui ne forment en effet que des idées confuses; mais on y voit des objets particuliers qui frappent vivement l'imagination.

Or, entre les prédicateurs de l'Evangile, les pasteurs, tant du premier que du second ordre, sont les plus propres à l'annoncer utilement ; ils connaissent leurs troupeaux mieux que tous les autres prédicateurs, et ils lui donnent la pâture convenable, soit pour les choses, soit pour la manière de les dire, qui sont, comme dit Platon, les deux points essentiels pour persuader : connaître parfaitement le sujet dont on parle, et les dispositions de ceux à qui on en parle. Aussi dans les premiers siècles la prédication était réservée aux seuls évèques; et quand ils commencèrent à confier à des prêtres cette importante fonction, ce lut à des hommes d'un mérite singulier, comme un Origène, un saint Augustin.

Ces pasteurs, occupés de tant d'autres fonctions, n'avaient pas le loisir de composer des discours étudiés ei arrangés avec soin suivant l'art des rhéteurs de profession ; et c'est pourquoi les discours

ecclésiastiques se nommaient en grec homélies, et en latin, sermons : car l'un et l'autre signifient un entretien familier; d'où je conclus que celle manière de parler naturellement et simplement, comme un père à ses enfants, est la vraie éloquence de la chaire, puisque c'est la seule qui convienne à ceux qui sont essentiellement obligés à prêcher. Et qu'on ne dise point que les pasteurs n'ont pas tous le talent de la parole : ceux qui ne l'ont pas ne doivent donc point être pasteurs, comme celui qui n'a pas le courage de marcher dans l'occasion à la tête de sa troupe ne doit pas être capitaine.

Pour vous, monsieur, il y a longtemps, grâce à Dieu, que vous avez fait vos preuves; et le grand prince qui nous gouverne avec tant de sagesse a fait voir, en vous plaçant sur le chandelier, sou discernement pour choisir les plus dignes sujets, et son amour pour l'Eglise. Vous avez montré que vous possédez toutes- les parties de l'orateur chrétien : la pureté de la doctrine, la solidité des pensées, la force et la noblesse des expressions, les grâces extérieures. Enfin vous avez fait voir combien vous savez vous accommoder à votre auditoire dans ces sermons du carême dernier, composés exprès pour notre jeune roi. Il semble que vous ayez voulu imiter le prophète, qui, pour ressusciter le fils de la Sunamite, se rapetissa, pour ainsi dire, mettant sa bouche sur la bouche, ses yeux sur les yeux, ses mains sur les mains de l'enfant, et, l'ayant ainsi réchauffé, le rendit à sa mère plein de vie. De même vous avez su proportionner vos discours, et pour la matière et pour le stvle. à la cac-acité du jeune prince, véritablement grande pour son âge : vous avez su nourrir et augmenter ce feu divin qui commence à éclairer son esprit et à embraser son cœur, et qui dous donne de si grandes espérances de voir revivre en lui les lumières et les vertus que nous admirions dans le prince son père, et que nous lui proposons continuellement pour modèle. Mais la place que j'ai l'honneur d'occuper auprès du roi ne me permet pas de m'étendre sur ce sujet.

Je reviens à vous, monsieur, et je dis que vous donnerez à tous les pasteurs un illustre exemple de se régler sur la portée de leur auditoire et de dire à chacun ce qui lui convient; de s'abaisser jusqu'au moindre des fidèles , par une simplicité toujours noble et digne de la religion ; de réserver l'élégance et les pensées plus relevées pour les auditeurs éclairés et délicats, retranchant toujours néanmoins les ornements inutiles ou affectés, les questions curieuses, les subtilités de l'école, en un mot tout ce qui est plus propre à flatter la vanité de celui qui parle qu'à instruire ou toucher l'auditeur. Ainsi vous travaillerez pour l'Académie française, même étant absent, puisque vous lui donnerez d'excellents modèles pour composer quelque jour une rhétorique égalemement solide, utile et agréable.

PETIT-CARÊME

INTRODUCTION

«--v-Of^tsa-ç--»

L'esprit humain se tient difficilement dans le juste et exact tempérament. Après avoir été loué avec excès, le Petit-Carême est maintenant rabaissé sans mesure. Sans doute, la critique du xvu\' siècle, en mettant cette œuvre fine et délicate au-dessus des incomparables sermons de Bossuet, a vivement irrité le goût devenu plus sévère. Ainsi s'est formée une violente réaction. Mais parce que le Petit- Carême a été durant quelques saisons une affaire de vogue et de mode, parce que, dans un jour de bonne humeur, il plut à Voltaire de rapprocher Massillon de Confucius , est-ce une raison tout à fait définitive pour s'écrier, comme le P. Grou,que ce « PetU-Caréme , tant admiré, tant vanté, roule presque partout sur les mêmes idées, n'est qu'un tissu de déclamations et de lieux communs '? » Au demeurant, tout méchant qu'il est, Voltaire a du bon quelquefois, et s'il s'est avisé de louer des sermons, faut-il pour cela dire avec le P. Cahour, juge cependant d'un esprit judicieux et d'un goût exercé, que, considéré comme œuvre apostolique, le Petit-Carême est extrêmement défectueux, et qu'au point de vue littéraire son élégance est souvent prétentieuse et s'approche parfois du phébustt Devonsnous même, ainsi que M. Nisard, en appuyant impitoyablement sur les traces du précieux, comparer le pieux et grave oratorien à Marivaux ou à Lamoile *T

Toutes ces appréciations nous semblent bien rigoureuses. A qui donc, s'il vous plaît , s'adresse ce Petit-Carême aujourd'hui si rabaissé? Ce n'était plus à l'auditoire si convaincu et si attentif do Versailles, à un roi recueilli, à une couramie d'un christianisme austère et profond. Il s'agit d'intéresser et d'instruire un jeune roi, de parler durant vingt-cinq minutes en présence de celte cour nouvelle de la régence que pénétrait de plus en plus le souffle du libertinage d'esprit et de cœur. Deve-

■ Etudes religieuses, historiques et littéraires, par des Père» de la Compagnie de Jésus. Janvier 186J, pag. 94. > lbid., pag 96 et 99.

J flistoirt de la Littérature française, in-8", t. IV, p. 65 et iuiv

nu, comme Féne'on, instituteur d'un prince, mais n'ayant que quelques instants par semaine à consacrer au développement religieux de l'enfant royal, Massillon ira-t-il reprendre la belle et solennelle ordonnance de ses grands serinons, ou cheichura-t-il une forme neuve, appropriée à l'heure et à l'auditoire? On loue Fénelon d'avoir su, dans le cadre heureux et atlrayaul de son Télémaque , introduire les plus vertueux exemples et les plus nobles enseignements; pourquoi refuser son admiration à cette autre séduisante innovation du génie? Evidemment, ce n'est point aux éloquents et magnifiques discours de Bossuet, aux graves et logiques prédications de Bourdaloue qu'il faut comparer le Petit-Carême. Si l'on voulait à toute force faire de ces rapprochements, on devrait citer l'Avent de 1699 et les grands carêmes de 1701 et de 1704. C'est là que Massillon, devant l'auditoire même du grand siècle , continue , sans démériter, la chaîne d'or de l'éloquence sacrée. Le Petit-Carême , venu plus tard , a son caractère à part, très-original, très-neuf et digne d'être applaudi. L'orateur a su attendrir les grands dont il était entouré en parlant au jeune roi un langage plein de grâce, de peintures ravissantes et d'utiles leçons. Aussi Louis XV fit-il demander au prédicateur le manuscrit de ces courtes et charmantes instructions qui l'avaient si vivement intéressé, et il apprit par cœur, hélas ! pour n'en guère profiter, plusieurs de ces pages touchantes, bien faites pour figurer à côté des écrits enchanteurs par lesquels le génie de Fénelon parlait à l'àme du duc de Bourgogne. En effet, le Petit-Carême où se révèle une si heureuse facilité, ce recueil de brèves exhortations destinées à un roi enfant, rappelle les plus belles qualités de Fénelon, un style exquis, une négligence aimable, une douce émotion, une science parfaite du cœur humain, une piété tendre et onctueuse. Il y a là comme les caresses et le sourire d'un génie sympathique que, dès le berceau, ont visité l'art, la poésie, l'harmonie. On y trouve aussi les traces de cette tristesse dont les grandes âmes ont le secret, de ces larmes que Racine versait sur les malheurs de

PETïT-fAKEME.

Sion et sur les infortunes de la race de David. La descendance de saint Louis, réduite aussi à un enfant, laisse prévoir à Massillon comme à Racine que l'or pur pourra bien se changer en un vil plomb. Les goûts calmes, amis d'un art régulier, d'une littérature savamment apaisée, des sentiments délicats et contenus, ceux que touchent avant tout les vers de Virgile et de Racine, savourent, dans l'œuvre toute chrétienne de Massillon, cette prose limpide qui coule avec une mélodie si délicieusement égale, et ils reçoivent avec ces flatteuses paroles les salutaires effets d'un enseignement qui se grave dans le cœur aussi bien que dans la mémoire. Bossuet nous tient toujours sur ces hauteurs sublimes où éclate la foudre, où soufflent les vents déchaînés, et où souvent aussi rayonne un ardent soleil. Pour Massillon, nous introduisant dans un mystérieux sanctuaire, il nous t'ait entendre des accents pleins'd'une paix religieuse, et il nous laisse respirer les parfums des fleurs de l'autel et l'encens qui environne le tabernacle.

Mais il ne faut rien dissimuler. On a reproché au Petit-Carême comme au Télêmaque quelque chose de trop amollissant et un idéal un peu chimérique. La tendresse de cœur, dit-on, l'emporte peutêtre sur la sévérité des principes. Un bon roi, selon ces esprits plus confiants, mais moins étendus et moins fermes que Bossuet, craint avec scrupule de recourir à la guerre, et il gémit sans cesse sur les maux que causent les armées. Ces sentiments partent d'un excellent cœur; mais ne seraient-ils pas désavoués par une politique judicieuse, forte et prévoyante? Hélas! Louis XV n'avait pas besoin qu'on lui surfit ainsi les douceurs de la paix; il fallait plutôt l'armer d'énergie, de digne et généreuse fermeté, le piquer môme, au besoin, et dans ces choses de gouvernement, avec l'aiguillon d'une légitime ambition. Apparemment ce n'est pas l'Eglise qui, au nom de la paix, approuvera, par exemple, cette vue froide, égoïste, tristement indifférente du partage de la Pologne , cause de ses immenses malheurs, source première de ces flots de sang où elle baigne ?

Massillon prétend que l'ambition « est un vice plus pernicieux aux empires que la paresse même1. » S'il eût pu prévoir les terribles suites de la léthargique tranquillité de Louis XV, eût-il ainsi parlé? L'histoire ne doit-elle pas reconnaître, dans sa sincère impartialité, que les guerres et les couquêtes de l'ambition n'ont pas de fléaux plus redoutables que cette dégradante mollesse et cette corruption morale d'où sortirent les épouvantables excès de 1793? Le tableau que trace Massillon d'un prince ambitieux a des traits vraiment forcés; et, malgré la merveilleuse habileté du pinceau et l'éclat du coloris, il présente une image exagérée et peut-être dangereuse. A force de dire que l'ambition rend malheureux, qu'elle avilit, que c'est une passion injuste, inquiète et honteuse, à force

9ermm pour le premier dimanche de carême

', 3e partie.

de blâmer l'amour outré de la gloire et de montrer les horreurs de la guerre, on pousse à une politique dont les grands cœurs et les vrais souverains ne sauraient se contenter. Sans doute, le Télêmaque et le Petit-Carême ont de délicieuses descriptions de la félicité des bons rois, c'est-à-dire des rois sages, philosophes, pacifiques, dégagés des passions humaines. Ce sont là de ravissantes idylles, d'enchanteresses utopies, rêves de purs et tendres esprits qu'enivre l'amour de l'humanité. Après tout, le rameau d'olivier de Mentor ne messied pas au prêtre; mais on doit reconnaître que Bossuet était plus pénétré de l'Ecriture sainte, et que, dominant les vues de Fénelon et de Massillon, il comprend mieux quels souverains conviennent à la France et aux États modernes. Cependant, après ces observations nécessaires, il est permis d'admirer ces portraits flatteurs de ces rois qui ne régnent que par l'amour : « Quelle félicité pour le souverain de regarder son royaume comme sa famille, ses sujets comme ses enfants; de compter que leurs cœurs sont encore plus à lui que leurs biens et leurs personnes, et de voir, pour ainsi dire, ratifier chaque jour le premier choix de la nation qui éleva ses ancêtres sur le trône! La gloire des conquêtes et des triomphes a-t-elle rien qui égale ce plaisir? Mais, de plus, Sire, si la gloire des conquérants vous touche, commencez par gagner les cœurs de vos sujets ; cette conquête vous répond de celle de l'univers '. » On peut aussi se complaire à ces éloquentes invectives contre la gloire souillée de sang et contre les affreuses suites des guerres : « Sire, regardez toujours la guerre comme le plus grand fléau dont Dieu puisse affliger un empire; cherchez à désarmer vos ennemis plutôt qu'à les vaincre. Dieu ne vous a confié le glaive que pour la sûreté de vos peuples, et non pour le malheur de vos voisins. L'empire sur lequel le ciel vous a établi est assez vaste ; soyez plus jaloux d'en soulager les misères que d'en étendre les limites; mettez plutôt votre gloire à réparer les malheurs des guerres passées, qu'à en entreprendre de nouvelles; rendez votre règne immortel par la félicité de vos peuples plus que par le nombre de vos conquêtes; ne mesurez pas sur votre puissance la justice de vos entreprises, et n'oubliez pas que dans les guerres les plus justes, les victoires traînent toujours après elles autant de calamités pour un Etat, que les plus sanglantes défaites *. » Quelques années avant le pacifique auteur du Petit-Carême, Fénelon faisait retentir les mêmes accents et donnait les mêmes conseils, en s'adressant au père de Louis XV : « Malheur, disait Mentor, à ces impies qui cherchent une gloire cruelle dans le sang de leurs frères, qui est leur propre sang! La guerre est quelquefois nécessaire, il est vrai ; mais c'est la honte du genre humain qu'elle soit inévitable en

* Sermon pour h quatrième dimanche de carême, 2e partie. — s Sermon pour la fête de la Purification , 2e partie.

INTRODUCTION

certaines occasions. 0 rois, ne dites point qu'on doit la désirer pour acquérir de la gloire. Lavraie gloire ne se trouve point hors de l'humanité. Quiconque préfère sa propre gloire aux senlrmenls de l'humanité, est un monstre d'orgueil, et non pas un homme : il ne parviendra même qu'à une fausse gloire; car la vraie ne se trouve que dans la modéralion et la bonté. On pourra le flatter pour contenter sa vanité folle; mais on dira toujours de lui en secret, quand on voudra parler sincèrement : Il a d'autant moins mérité la gloire qu'il l'a désirée avec une passion injuste ; les hommes ne doivent point l'estimer, puisqu'il a si peu estimé les hommes, et qu'il a prodigué leur sang par une brutale vanité. Heureux le roi qui aime son peuple, qui en est aimé, qui se confie en ses voisins, et qui a leur confiance; qui, loin de leur faire la guerre, les empêche de l'avoir entre eux, et qui fait envier à toutes les nations étrangères le bonheur qu'ont ses sujets de l'avoir pour roi*! » 11 n'est que trop évident que de pareils tableaux ne peignent plus le monde réel. Sortis d'une intention droite et pure, ces belles chimères, ces rêves d'un âge d'or, celte merveilleuse poésie appartiennent à des horizons qui échapperont toujours aux étreintes do l'humanité, sans cesse attirée par l'idéal , mais éternellement retenue dans ses misères par les passions égoïstes. Mais il est des nobles cœurs seuls d'avoir ces généreuses aspirations vers les chastes et pures hauteurs où rayonne le parfait, l'absolu, le bien sans mélange. Plus vrai sans doute, plus réel, plus pratique est pour notre malheur le sentiment d'un Bossuet ou d'un Joseph de Maistre , raisonnant sur ces graves matières. Oui, pour notre honte et notre désolation, la guerre est une loi de ce monde. « Les fonctions du soldat sont terribles; mais il faut qu'elles tiennent à une grande loi du monde spirituel; et l'on ne doit pas s'étonner que toutes les nations de l'univers se soient accordées à voir dans ce fléau quelque chose do plus particulièrement divin que dans les autres ; croyez que ce n'est pas sans une grande et profonde raison que le litre de Dieu des armées brille à toutes les pages de l'Ecriture sainte '. » Au reste l'austérité morale et religieuse s'allie admirablement avec la vertu militaire. Sans contredit, il faut dans les guerres de la justice et de la modéralion. Pour ne pas être un Louis XV ou un Louis XVI , il n'est pas nécessaire d'être un Napoléon. Mais, quoiqu'au fond en pensent Fénclon ou Massillon, un souverain comme Louis XIV vaut mieux pour la société telle qu'elle est constituée que le bon roi qu'ils se figurent. Au surplus, au pur point de vue religieux, il est juste de reconnaître avec le comte de Maistre que le cilice de Saint-Louis ne le gênait point sous la cuirasse.

Après tout, Massillon ne s'applique qu'en pas-

1 Télémaqnc , livre xi. — * Les soirées de Saint-Pétersbourg, 5e entrelien.

Mass. — Tome I.

sant à ces choses du gouvernement; et s'il adorait la paix, c'était par le plus pur dévouement à la pa trie. La charité de l'Evangile, qui n'oublie jamais qu'il va ici-bas des biens précieux, une société, une famille, une patrie, l'animait seule. Religieux ou évêque, il fut tout à sa prédication et à son ministère. Comme dans sa vie, on rencontre à peine quelques relations profanes au milieu d'une suite ordinaire d'exercices pieux et d'occupations évangéliques, un Hénault par exemple, un Louvois, un Trudaine; ainsi, dans ses écrits, ce n'est qu'à de rares intervalles qu'on découvre un regard jeté vers ce qui n'appartient pas au pur domaine des choses sacrées. Désavouons, si nous voulons ne rien pardonner, ces charmantes imaginations dont les poêles se repaissent, mais que doit fuir l'homme de réflexion et de conseil. Cependant, à part celte inévitable inlluence du xvm* siècle, l'œuvre de Massillon n'est pas aussi amollie qu'on l'a prétendu quelquefois. Par éducalion, par goût, par réaction chrétienne contre les mœurs de la Régence, par attachement à l'Oratoire, Massillon avait des sentiments austères, et même sa doctrine a été jugée trop rigoureuse par plusieurs esprits. Durant sot) -épiscopat, sa conduite à l'égard de ses prêtres lut bienveillante, mais d'une sévérité disciplinaire auquel le xviir» siècle n'était guère habitué. Il n'aimait pas les abus, il ne condescendait pas aux faiblesses; et dans ses fréquentes visites pastorales dont les intéressants procès-verbaux authentiques sont conservés au séminaire de Montferrand comme un monument du zèle du prélat , j'ai noté de très-nombreuses preuves d'un caractère juste, attentif, vigilant, sans indécision. Ces raisons morales appuient les motifs qu'on peut tirer des écrits mêmes de Massillon, pour combattre les reproches exagérés dont on accable le Petit-Carême. « Les saints pères , dit le P. Cahour, n'y sont cités qu'en passant et deux ou trois fois au plus. L'Evangile n'y parait que dans les exordes, et, à l'exception de quelques exemples historiques tirés de l'Ancien Testament, de quelques paraphrases des psaumes ou des livres sapienliatix dans les péroraisons, le prédicateur ne cherche jamais dans la parole divine l'onction et l'autorité de la sienne. Son style sent plus le philosophe moraliste et le littérateur que le théologien et l'apôtre '. » Osons dire tout ce que nous pensons : pour mieux louer Bourdaloue qui certes n'avait pas besoin de semblables éloges, le P. Cahour se monlre d'une injuste rigueur à l'égard d'une œuvre qu'on admirera toujours malgré de légitimes réserves. Quoi, dites-vous, mon père, l'Evangile n'y parait que dans les exordes ! Cependant , l'orateur tire ordinairement ses divisions de l'évangile du jour, et le fonds de son discours s'appuie sur ce livre révéré dont la loi est celle de tous les Etals *. Ce n'est pas tout, le prédica-

• Etudes religieuses, historiques et littéraires. Janvier 1803, p. 07. — * Sermon pour le deuxième dimanche de carême, 1" partie.

PETIT-CARÉME.

teur emploie dans le corps même de son sermon et sainl Matthieu » et saint Marc » et saint Luc ' et saint Jean », sans parler des épltres donl il n'est pas question ici 8.

A l'exception, dites-vous encore , de quelques exemples historiques tirés de l'Ancien Testament, de quelques paraphrases des psaumes et des livres sapientiaux dans les péroraisons , le prédicateur ne cherche jamais dans la parole divine fonction et l'autorité de la sienne. Cela est-il bien sûr? Sans doute, Massillon fait un usage neuf, fréquent et très-heureux, des souvenirs et des exemples bibliques ; mais il puise aussi aux ondes vives des saintes Lettres et en soutient son éloquence. D'abord, ce n'est pas dans les seules péroraisons, comme vous l'affirmez, que l'orateur se sert des livres sapientiaux, mais il en nourrit le cours entier de ses discours. Voyons un peu, car il faut apporter ici des preuves manifestes et non de vagues assertions. Eh bien ! Le livre de la Sagesse est cité au moins douze fois dans le corps même des instructions du Petit-Carême 6, les Proverbes y sont invoqués environ quatre fois ', et ni l'Ecclésiastique 8 ni les Psaumes » n'y sont oubliés.

Enfin le reste de la sainte Ecriture vient aussi vivifier la substance du sermon. Eslher ,0, les Rois ", les Paralipomènes n, Judith 13, Isaïe ** et Job 1S y apparaissent dans le texte latin, sans parler des glorieux livres des Macchabées 16.

Après cela, le P. Cahour a-t-il si vraiment raison de se railler de l'enthousiasme de La Harpe, admirant dans Massillon l'usage le plus heureux de l'Ecriture et des Pères, et de conclure « ou que La Harpe avait lu bien superficiellement les sermons de Massillon ou qu'en fait d'Ecriture sainte et de saints Pères, comme son siècle, il se contentait de peu de chose " ? » Encore nous-

1 Sermon pour le dimanche des Rameaux, 1™ partie. — 1 Ibid. — s Sermon pour le vendredi-saint , 2e partie. — ' Ibid., tro et 2° parties. — 6 Sermon pour le deuxième dimanche de carême, 26 partie. — Sermon pour le jour de l'Incarnation, tre partie. — 6 Sermon pour le deuxième dimanche de carême, lre partie, quatre citations. — Sermon pour le troisième dimanche de carême , 3e partie , six citations. — Sermon pour le dimanche de la Passion, lre et 3° parties , deux citations. — ' Sermon pour le troisième dimanche de carême, 3e partie. — Sermon pour le quatrième dimanche de carême, lTe partie. — Sermon pour le dimanche de la Passion , l" et 36 parties. — Sermon pour le jour de Pâques, 2e partie. — 8 Sermon pour le quatrième dimanche de carême, 2° partie. — » Sermon pour le dimanche des Rameaux, lre partie. — 10 Sermon pour le premier dimanche de carême, 2= partie , et Sermon pour le dimanche des Rameaux, 38 partie. — ll Sermon pour le premier dimanche de carême , 2e partie. — 12 Ibid. — " Sermon pour le dimanche de la Passion, lre partie. — " Sermon pour le deuxième dimanche de carême. — ,5 Sermon pour le troisième dimanche de carême, lre, 2e et 3e parties. — Sermon pour le dimanche de la Passion, 2e partie. — Sermon pour le premier dimanche de carême, 3e partie. — ,6 Sermon pour le deuxième dimanche de carême, l™ partie, et Sermon pour le jour de Pâques , 2e partie. Le texte latin n'est pas rappelé dans cette dernière citation. — » Etudes, etc. Janvier 1863, pag. 97.

sommes-nous très-exclusivement tenu dans les discours du Petit-Caréme, exhortations très-courtes et d'un genre tout particulier; que serait-ce s'il s'agissait de l'ensemble des œuvres de l'illustre prédicateur, de son Avent, de son Grand-Caréme et de ses conférences?

Au reste, voici le passage même contre lequel on s'est élevé, et qui, dans sa suite, et malgré l'excès de la louange, ne paraît ni si méprisable ni si contraire à la vérité qu'on le prétend : « Un charme d'élocution continuel, une harmonie enchanteresse, un choix de mots qui vont tous au cœur ou qui parlent à l'imagination ; un assemblage de force et de douceur, de dignité et de grâce, de sévérité et d'onction ; une intarissable fécondité de moyens se fortifiant tous les uns par les autres; une surprenante richesse de développements ; un art de pénétrer dans les plus secrets replis du cœur humain de manière à l'étonner et à le confondre, d'en détailler les faiblesses les plus communes de manière à en rajeunir la peinture , de l'effrayer et de le consoler tour à tour, de tonner dans les consciences et de les rassurer, de tempérer ce que l'Evangile a d'austère par tout ce que la pratique des vertus a de plus attrayant; l'usage le plus heureux de l'Ecriture et des Pères; un pathétique entraînant; et par-dessus tout un caractère de facilité qui fait que tout semble valoir davantage, parce que tout semble avoir peu coûté : c'est à ces traits réunis que tous les juges éclairés • ont reconnu dans Massillon un homme du trèspetit nombre de ceux que la nature fit éloquents. C'est à ces titres que ceux même qui ne croyaient pas à sa doctrine ont cru du moins à son talent et qu'il a été le Racine de la chaire et le Cicéron de la France. »

Mais à notre tour n'exagérons rien. Il est certain que Massillon est moins rempli des Ecritures que Bourdaloue, et surtout que Bossuet, dont la substance est toute tirée de la moelle de la Bible. Il a plus accordé que ces deux grands prédicateurs aux développements et aux amplifications oratoires. D'ailleurs on peut, avec M. Sainte-Beuve , tout en vénérant ce génie tout chrétien, mais en cherchant le beau idéal de la chaire , souhaiter dans les ouvrages de ce grand homme un peu plus de fermeté dans les peintures et une variété de tons qui les grave plus distinctement, et surtout y désirer plus de cette flamme, de ce feu sacré, de cette pointe de glaive qu'on sent chez Bossuet '. C'est particulièrement en lisant le Petit-Caréme qu'on éprouve ce regret. « L'auteur, dit Chateaubriand, y montre, sans doute, une grande connaissance du cœur humain, des vues fines sur les vices des cours, des moralités écrites avec une élégance qui n'exclut pas la simplicité, mais il y a certainement une éloquence plus pleine, un style plus hardi, des mouvements plus pathétiques et des pensées plus profondes dans quelques-uns de ses autres ser-

1 Causeries du lundi, t. ix. p. 27.

INTRODUCTION

mons, tels que ceux sur la Mort, sur Vlmpénitence finale, sur le Petit nonfoe des Ehts, sur la Mort du, Pécheur, sur la Nécessité d'un avenir, sur la Passion de Jésus-Christ '. »

Cependant, ne nous y trompons pas. Sous ces fleurs de teintes si variées et si délicates, sous ces rameaux d'une verdure printanière, se trouve le pain des forts, et c'est pour nous amener à lu goûter qu'il a recueilli toutes ces magnificences, composé et présenté tout ce dehors attrayant. C'est un prêtre vertueux, un orateur convaincu, un cœur animé du zèle apostolique qui , doué d'une brillante imagination et né artiste, a fait servir au triomphe du bien moral les charmes de la nature et les présents d'en-haut. Craignant que nous n'allions pas puiser aux sources mômes le lait de la terre promise et chercher dans le creux du chêne sacré le miel qui s'y cache, il nous offre le mystique breuvage dans une coupe d'or magnifiquement ciselée. Sans doute, plus originale, plus vigoureuse, plus vraiment divine est l'éloquence d'un Bossuet ; elle nous conduit au cœur des Ecritures et nous désaltère sans mesure dans le torrent même où coulent les eaux qui jaillissent jusqu'à la vie éternelle. C'est que Bossuet se relie aux anciens prophètes et se rattache au collège des apôtres avec lesquels il entretient un continuel commerce; il a comme Isaïe leslèvresenflammées par le charbon ardent, sur son front resplendissent les rayons lumineux d'un Moïse, et ainsi que Paul il a entendu la voix du Seigneur Jésus. Qui veut donc se nourrir de la manne céleste sur le sol même où elle tombe, qui veut s'enivrer de la vendange sacrée lorsqu'on la foule aux pieds, celui-là doit vivre avec Bossuet et le suivre partout.

Mais parce que Massillon n'a pas cette énergie unique, cette force incomparable, cette puissance première et souveraine, il a d'autres dons précieux aussi, une douce persuasion, une noble simplicité, un grâce séduisante, une délicieuse onction et une sérénité toute céleste. Toujours maître de son sujet, formant de l'ordre de ses pensées une suite, une chaîne continue dont chaque point représente une idée, d'un mouvement égal, régulier et savant, Massillon, par son style large et plein, mérita d'être appelé par Buffon le premier de nos prosateurs. Son successeur à l'Académie française, le duc de Nivernais, dans un discours qui fut très-approuvé des auditeurs, a esquissé un excellent portrait du prédicateur auquel il avait à rendre hommage, a Qui, mieux que l'éloquent évoque de Clermont, également l'ait pour mériter votre estime et vos regrets, qui mieux que lui connut, remplit, honora, s'il est permis de le dire, ses engagements? Avec cette droiture de cœur, avec cette justesse d'esprit qui iont aimer et saisir la vérité, il se dévoua par état à l'enseigner. Avec quel succès ne s'acquitta-t-il pas de cet auguste ministère '. La douce persuasion

• Génie du christianisme, 3» partie, Uv. iv, c. 3.

coulait de ses lèvres. S'il n'entraînait pas les esprits, il captivait les cœurs; s'il ne commandait pas en maître, il s'insinuait en ami, et l'on pourrait dire de lui qu'il fut le plus séduisant des hommes, s'il n'avait pas employé sa voix à dissiper les prestiges de la séduction. Habile à démêler toutes les nuances du vice, il le combattait en le démasquant. Mais en même temps qu'il peignait les passions avec ce coloris vrai qui en montre la difformité, il savait, par un contraste utile, leur opposer le tableau touchant d'une morale qu'il avait Part de rendre intéressante pour ceux mêmes dont elle attaquait les penchants. Un talent si rare s'éleva à une dignité éminente dout il soutint l'éclat par ses vertus. »

J'ai tâché, en respectant la gloire et les vertus de l'immortel orateur, en montrant ce que le Petit-Carême a de sincèrement beau et de purement durable, de reconnaître ce qui parait lui manquer de flamme apostolique, d'autorité sacrée et comme de sainte ferveur. Le plus fâcheux pour ce délicieux petit livre, c'est toujours, aux yeux des esprits austères, d'avoir trop plu au xvme siècle, de s'être trouvé sur la toilette des femmes amollies de cette funeste époque l et d'avoir servi de texte aux parlements dans leurs remontrances à la cour. Ainsi sont prévenus, contre un ravissant chef-d'œuvre , ces hommes de l'ancienne marque et de l'ancien temps. Ils ne sentent pas assez ce que, à part ces charmants rêves d'une idéale Salente , d'une paix universelle et d'une paternité royale , le génie de Massillon renferme de vrai, de généreux, de noble; en ne désespérant pas de voir refleurir la liberté, le désintéressement et la haute moralité dans la chose publique, il taisait acte de citoyen dévoué et de chrétien convaincu. Co n'est pas cependant qu'il faille penser, avec le cardinal Maury, juge fort récusable dans ces matières politiques, ctqui ne saurait être admis à venir ici censurer l'intègre Massillon, que l'illustre oratorien ail eu dans son Petit-Carême, l'intention de critiquer directement le règne de Louis XIV. L'orateur qui, au moment môme où il prenait possession de la chaire royale, avait si magnifiquement loué, par un exorde à jamais célèbre, et la vertu, et la justice, et, ce qui parait plus hardi, la péni'.ence * de son auguste auditeur, aurait-il , devant ces sages et ces vieillards qui l'avaient entendu célébrer le maître aux conseils duquel il présidait, osé blâmer cette grande mémoire, attaquer cette impérissable renommée î Au contraire, Massillon présente Louis XIV comme lu modèle du jeune souverain et de tous les rois à venir. Quel bel éloge encore que le tableau où le prédicateur nous peint l'héroïque monarque

1 Auprès d'un pot de rouge ou voit un Massillon.

(Voltaire.)

1 Heureux enfin, non celui qui, toujours arbitre de la destiné6 de ses ennemis, a donné plus d'une fois la paix à la terre, niais celui qui a pu se la donner à soi-même et bannir de sou cœur les vices et les affections déréglées qui en troublent la tranquillité, parce qu'il sera appelé entau! de Dieu !

PETIT-CARÉME.— INTRODUCTION.

plus admirable dans les revers et dans les disgrâces qu'au milieu des triomphes et des prospérités : « Tout sembla fondre et s'éclipser autour de lui; mais c'est alors que nous le vîmes à découvert lui-même, plus grand par la simplicité de sa foi et la constance de sa piété que par l'éclat de ses conquêtes. Les prospérités nous avaient caché sa véritable gloire; nous n'avions vu que ses succès; nousvlmes alors toutes ses vertus M » Mais, tout en vénérant et en louant Louis XIV, Massillon avait bien le droit de s'unir aux vœux de la France pour appeler des jours où la nation entière jouirait d'institutions plus libérales et plus adoucies. Qui donc, si ce n'est l'abbé Maury, lui ferait un crime d'avoir, en parlant au roi et aux courtisans, enseigné que l'humanité est à la fois et le premier devoir des grands et l'usage le plus délicieux de leur autorité? Fleury, le sage Fleury ne s'y était pas trompé; et ayant peu de temps après cette heureuse innovation du Petit-Caréme à louer Massillon qu'il recevait à l'Académie française , il lui dit, après avoir rappelé au nouvel évèque les sévères obligations du ministère pastoral, ces paroles et si justes et si délicates : « Vous avez fait voir combien vous savez vous Accommoder à votre auditoire, dans ses sermons du carême dernier, composés exprès pour notre jeune roi. 11 semble que vous avez voulu imiter le Prophète qui, pour ressusciter le lils de la Sunamite, se rapetissa, pour ainsi dire, mettant sa bouche sur la bouche, ses yeux sur les yeux, ses mains sur les mains de i'enfant, et, l'ayant ainsi réchauffé, le rendit à sa mère plein de vie. De même, vous avez su proportionner vos discours, et pour la manière, et pour le style, à la capacité du prince, véritablement grand pour son âge. Vous avez su nourrir et augmenter le feu divin qui commence à éclairer son esprit et embrasser son cœur, et qui nous donne de si grandes espérances de voir revivre en lui les lumières et les vertus que nous admirons dans le prince son père, et que nous lui proposons continuellement pour modèle. »

A ces observations de l'ordre religieux et moral, on peut ajouter que, sous le rapport même purement littéraire, le génie de Massillon paraît quelquefois s'endormir un peu, quandoque dormitat Si au regard de la foi, on voudrait le voir plus souvent transporté du zèle de l'Evangile, au point de vue du goût, on souhaiterait de temps en temps ce semble, plus de vivacité ou plus de variété Ces nuances si fines, si délicates, si harmonieusement combinées, ont en certains endroits l'air de se confondre dans une teinte légèrement uniforme Peut être aussi dans ce champ de l'éloquence si soigneusement cultivé par les habiles mains de Mastillon, s est-il gl,sse quelques plantes inutiles ; ne lesarrachons pas pourtant, car elles ne nuisent ni au bon ordre, n, à la moisson, et elles récréent les

IZT Se fatiTraient d'une riche^o trop mo! notone, comme les bluets, les coquelicots et S*

' Sernwn P°w '« Mr de Pâques, ire parlie.

liserons ne nous déplaisent pas au milieu de ces riches plaines de blé de l'opulente Brie.

En somme, et tout balancé, le Petit-Carême est une belle et excellente œuvre ; on y trouve une savoureuse nourriture et pour le cœur et pour l'esprit. Une persuasive raison, une douce chaleur et une émotion contenue s'unissent à un style plein et nombreux. «Nulle part, dit M. deSacy, dans ses charmants articles sur Massillon , son auteur n'a déployé plus de grâce et n'a fait parler à la sagesse un langage plus aimable '. »

Avant d'entrer dans celte suite de chefs-d'œuvre, recueillons-nous et représentons-nous bien l'auditoire de la chapelle des Tuileries, où résonnait la voix mélodieuse et attendrie du prédicateur. « Ces sermons, nous dit Massillon lui-même, ne sont que des entretiens particuliers, faits pour l'instruction du roi avant sa majorité et pour les personnes de la cour qui composaient seules l'auditoire. » Avant tout, imaginons-nous ce jeune souverain, ce reste précieux du la race de LouisXIV, cet enfant, père et pupille de la nation ; les grâces de son jeune âge et l'innocence peinte sur ses traits, faisaient concevoir de trop flatteuses espérances. On croyait voir briller de loin sur son front comme les premières lueurs de la prospérité future. Autour de cet enfant, alors si cher à la patrie dont hélas ! il devait faire un jour le désespoir, se pressaient ceux qui présidaient à ses jeunes années : le duc du Maine, l'ancien évèque de Fréjus, le maréchal de Villeroy, l'abbé Claude Fleury, la duchesse de Ventadour. Près de ces personnages, plus particulièrement chargés de l'enfance du roi, on distingue les vénérables débris du grand règne. L'éternel marquis de Dangeau est encore là, faisant ses remarques pour son précieux journal. Enfin, il y a surtout le régent et sa jeune cour que pénètrent de plus en plus l'incrédulité et la mollesse des mœurs. C'est à cet auditoire si mêlé, si complexe, à ces grands qu'il connaissait si bien, que Massillon parle un noble et solide langage, leurprésentant des motifsdedevoirqui intéressaient leur fierté », répétant parfois les mêmes conseils pour qu'ils trouvent, comme il le dit lui-même, un accès plus favorable dans les cœurs. Il conjure avant tout le Ciel de former le roi pour le bonheur de la France; et par là même, il inspire à ceux qui l'écoutent, le désir de contribuer au progrès du prince dans l'ordre moral. Succédant aux Bossuet et aux Fénelon, s'adressant au descendant du grand Dauphin et du duc de Bourgogne, Massillon , comme instituteur des princes, a, lui aussi, « la secrète solidité du génie, une solidité bien puissante contre nos passions ». » Et par le Petit-Carème comme par le Discours sur rHistoire universelle et par le Télêmaque, la France semblait présider toujours à l'éducation des souverains chrétiens *.

1 Variétés littéraires, morales et philosophiques. — 2 Journal des savants de 1759 , p. 649. — » Ibid. D 648 — 4 Ibid., p. 619. *'

AVERTISSEMENT

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