‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 142 sur 191 · SUR LÀ VÉRITÉ DE LA RELIGION · texte numérisé non relu

SUR LÀ VÉRITÉ DE LA RELIGION

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Division. — l» La religion est raisonnable; 2» elle est glorieuse; 3* elle est nécessaire.

Première partie. — La religion est raisonnable. C'est la foi , et non pas la raison, qui fait les chrétiens ; et la première démarche qu'on exige d'un disciple de Jésus-Christ, c'est de croire ce qu'il ne peut comprendre. Cependant, je dis que c'est la raison elle-même qui nous conduit à cette soumission, et que le fidèle qui croit, fait un usage plus sensé de sa raison que l'infidèle qui refuse de croire.

1° Le fidèle croit sur l'autorité la plus grande, la plus respectable, la mieux établie qui soit sur la terre.

L'ancienneté, en matière de religion, est un caractère que la raison respecte, f-.n effet, s'il y a une véritable religion dans le monde, elle doit être la plus ancienne de toutes, puisque ce doit être le premier et le plus essentiel devoir de l'homme envers le Dieu qui veut en être honoré. Or, la religion des chrétiens est la plus ancienne religion qui soit au monde. Les premiers hommes adorèrent le même Dieu que nous adorons ; l'histoire de la naissance de celte religion est Phislo re de la naissance du monde même ; les livres divins qui l'ont conservée jusqu'à nous, renferment les premiers monuments de l'origine des choses, [/ailleurs, la religion chrélienne présente une suite de faits raisonnable, naturelle, d'accord avec elle-même; la bonne foi de l'auteur qui les a écrits, parait dans la naïveté de son histoire ; les autres religions ne nous offrent que des récits fabuleux de leur origine, récits qui tombent d'eux-mêmes.

La religion chrétienne a encore pour elle la perpétuité, ce qui lui donne on nouveau degré d'autorité. Les autres religions ont duré un certain nombre d'années et sont tombées ensuite avec la puissance de leurs sectateurs ; la religion de nos pères se maintient dès le commencement, survit à toutes les sectes et passe toujours des pères aux enfants. Est-ce un bras de chair qui l'a conservée? Mais le peuple fidèle a presque toujours été faible, opprimé, persécuté. C'est donc Dieu et non l'homme, c'est le bras du Tout-Puissant qui a conservé son ouvrage ; car il n'y a que l'ouvrage de Uieu qui demeure éternellement.

A son ancienneté, à sa perpétuité, ajoutez son uniformité : les occasions, les différences des siècles, la nécessité des temps ont introduit mille changements à toutes les lois humaines ; la foi seule n'a jamais changé.

2e Les vérités qu'on veut persuader au fidèle sont les seules conformes aux principes de l'équité, de l'honnêteté, de la société, de la conscience.

Nulle autre religion que la religion chrétienne ne donne des idées si sublimes de la puissance de Dieu, de son immensité, de sa sagesse, de sa bonté, de sa justice; en cela elle est au-dessus de l'idolâtrie, qui inspirait à l'homme des sen'iments insensés de la Divinité. La philosophie ou dégradait l'homme jusqu'au rang des bêtes, ou le remplissant d'orgueil et relevait follement jusqu'à Dieu ; la religion chrétienne remédie à ces deux inconvénients, en découvrant à l'homme l'excellence de sa nature et en lui faisant sentir sa misère.

La cupidité rendait l'homme injuste envers les autres hommes; quelle autre religion que celle des chrétiens a jamais mieux réglé les devoirs mutuels des uns envers les autres?

3° Les motifs qui persuadent le fidèle sont les plus décisifs, les plus triomphants, les plus propres à soumettre les esprits les moins crédules.

En effet, la religion chrétienne propose des mystères qui nous passent; mais ces mystères ont été prédits plusieurs siècles avant leur accomplissement, et prédits avec toutes les circonstances des temps, des lieux et des moindres événements. Ces mystères sont fondés sur des faits miraculeux, éclatants , publics , convenus alors même par ceux qui avaient intérêt de les nier, répétés mille fois en différents endroits ; et ces faits nous ont été transmis par des hommes qui n'ont pu être ni trompés ni trompeurs ; la foi de ces mystères a trouvé tout l'univers docile. 0 Dieu ! qui ne sentirait ici votre doigt? qui ne reconnaitiait a ces traits le caractère de votre ouvrage ?

Deuxième partie. — La religion est glorieuse. Premièrement, du cité des promesses qu'elle renferme pour l'avenir. Quelles sont ses promesses? l'adoption de Dieu, une société immortelle avec lui, la rédemption parfaite de nos corps, l'éternelle félicité de nos âmes, la délivrance des passions. Il ne saurait être honteux de croire des vérités qui font tant d'honneur à l'immortalité de notre nature ; au contraire, l'incrédule se fait-il honneur en se croyant de la même nature que les bêtes et en attendant la même fuit

JEUDI APRÈS LES CENDRES : SUR LA VÉRITÉ DE LA RELIGION

i' La religion est glorieuse du cdté de la situation où elle met le fidèle pour le présent. Représentez-vous un juste qui vit de la foi : en lui se trouvent toutes les vertus, sans le mélange d'aucun vice. La philosophie ne détruisait les vices que par le vice; et en détruisant les autres passions, elle en élevait une plus dangereuse sur leurs ruines, je veux dire l'orgueil et l'amour de la vaine gloire. La foi élève le juste au-dessus de sa vertu même ; il n'entre dans sa vertu que l'amour du devoir. Or, je vous demande si l'homme est plus glorieux et plus respectable lorsqu'il est esclave de tous les vices , lorsqu'il ne distingue pas I. s crimes les plus affreui des vertus les plus pures , en un mot , lorsqu'il n'a d'autre maître que ses désirs , d'autre frein que la crainte de l'autorité, d'autre Dieu que lui-même.

3° Enfin la religion est glorieuse du cdté des grands modèles qu'elle nous propose à imiter. Rappelez tous les grands hommes qu'elle a fournis dans tous les siècles : princes, conquérants, pasteurs, philosophes, savants. La philosophie prêchait une sagesse pompeuse, mais son sage ne se trouvait point ; au lieu que la religion a une tradition non interrompue de héros chrétiens, depuis le sang d'Abel jusqu'à nous. Or, mettez d'un côté tous les grands hommes que la religion a donnés au monde dans tous les siècles, et de l'autre coté ce petit nombre d'esprits noirs et désespérés que l'incrédulité a produits; vous parait-il plus glorieux de vous ranger dans ce dernier parti 1

Troisième partie. — La religion est nécessaire à rhomme. Premièrement, parce que sa raison est faible : or, la foi toute seule est le secours qui l'aide et qui l'éclairé. Nous ne connaissons ni notre corps ni notre âme; les créatures qui nous environnent sont autant d'énigmes pour nous. Si nous ne connaissons pas les objets que nous avons sous l'œil, comment voulonsnous voir clair dans les profondeurs éternelles de la foi t L'univers que Pieu a livré à notre curiosité et à nos disputes, est un abime où nous nous perdons-, et nous voulons que les mystères de la foi, qu'il n'a exposés qu'à notre docilité et à notre respect, n'aient rien qui échappe à nos faibles lumières. Ce secret de Dieu doit nous rendre plus respectueux et plus attentifs, mais non pas plus incrédules.

2° La religion est nécessaire à l'homme parce que sa raison est corrompue , et la foi seule est le remède qui la guérit. Il était naturel à l'homme de connaître Dieu, qui est sa fin et son principe, et d'adorer toutes ses divines perfections ; cependant, jusqu'où l'homme avait-il dégradé son Créateur? il n'y avait rien de si vil dans les créatures, dont son impiété ne se fit des deux. Passez à la morale : tous les principes de l'équité naturelle étaient effacés dans le cœur de l'homme. C'est la foi toute seule qui a appris aux hommes à connaître Dieu et à l'adorer, et qui a retracé dans son coeur les traits effacés de cette loi que la nature y avait gravée.

3* La religion est nécessaire à l'homme parce que sa raison est changeante, et que la foi seule est la règle qui la retient et qui la fixe. Voyez combien autrefois, parmi les païens , de vaines disputes , de questions sans fin , d'opinions différentes sur la nature de Dieu , sur l'immortalité et la nature de l'âme , sur le souverain bien de l'homme ; parmi les chrétiens mêmes , voyez cette variété infime de sectes, qui dans tous les temps ont rompu l'unité pour suivre des doctrines étrangères. La foi fixe toutes ces variations, parce qu'elle est toujours la même dans tous les siècles, toujours indépendante des lieux, des temps, des nations et des intérêts.

Amen dlco vobt* : non tnvtol tantim (Idem la Intel.

J» mus ait en vérité : js n'ai pas trouvé nu ri grands foi dans Israël. M»'. th., vm, 10.

D'où venait donc l'incrédulité que Jésus- Christ reproche aujourd'hui aux Juifs, et quel sujet pouvaient-ils avoir de douter encore de la sainteté de sa doctrine et de la vérité de son ministère ? Ils avaient demandé des miracles, et il en avait opéré à leurs yeux de si convaincants que personne avant lui n'en avait fait de semblables. Us avaient souhaité que sa mission fût autorisée par des témoignages, Moïse et les prophètes lui en avaient rendu ; le Précurseur avait dit hautement : Voilà le Christel l'Agneau qui vient effacer les péchés du monde; un gentil rend gloire dans notre Evangile à sa toute-puissance ; le Père céleste, du haut des airs, avait déclaré que c'était là son Fils bienaimé ; enfin les démons eux-mêmes, frappés de sa sainteté, ne sortaient des corps qu'en confessant qu'il était le Saint et le Fils du Dieu vivant. Que pouvait encore opposer l'incrédulité des Juifs à tant de preuves et de prodiges?

Voilà, mes Frères, ce qu'on pourrait deman-

der aujourd'hui avec bien plus de surprise à ces esprits incrédules, lesquels, après l'accomplissement de tout ce qui avait été prédit, après la consommation des mystères de Jésus- Christ, l'exaltation de son nom, la manifestation de ses dons, la vocation des peuples, la destruction des idoles, la conversion des Césars, le consentement de l'univers, doutent encore, et entreprennent eux seuls de contredire et de renverser ce que les travaux des hommes apostoliques, le sang de tant de martyrs, les prodiges de tant de serviteurs de Jésus-Christ, les écrits de tant de grands hommes, les austérités de tant de saints anachorètes, et la religion de dix-sept siècles, ont si universellement et si divinement établi dans l'esprit de presque tous les peuples.

Car, mes Frères, au milieu des triomphes de la foi, s'élèvent encore en secret parmi nous des enfants d'incrédulité que Dieu a livrés à la vanité de leurs pensées, qui blasphèment ce qu'ils ignorent ; des hommes impies , qui changent, comme dit un apôtre, la grâce de notre Dieu en luxure, souillent leur chair, méprisent toute domination, blasphèment la

GRAND-CARÊME

majesté, corrompent toutes leurs voies comme des animaux sans raison, et sont réservés à servir un jour d'exemple aux jugements terribles de Dieu sur les hommes.

Or, si, parmi tant de fidèles que la religion assemble en ce lieu, il se trouvait quelque âme de ce caractère, souffrez, vous, mes Frères, qui conservez avec respect le dépôt de la doctrine que vous avez reçue des mains de vos ancêtres et de vos pasteurs, que je me serve de cette occasion ou pour les détromper ou pour les combattre. Souffrez que je fasse ici une fois ce que les premiers pasteurs de l'Eglise faisaient si souvent devant leur peuple assemblé, c'està-dire que j'entreprenne l'apologie de la religion de Jésus-Christ contre l'incrédulité, et qu'avant que de vous instruire de vos devoirs durant cette longue carrière, je commence par jeter les premiers fondements de la foi. 11 est Si consolant pour ceux qui croient, de découvrir combien leur soumission est raisonnable1, et de se convaincre que la foi qui paraît l'écueil de la raison en est pourtant la seule consolation, le seul guide et l'unique ressource !

Voici donc tout mon dessein : L'incrédule refuse de se soumettre aux vérités révélées ou par une vaine affectation de raison, ou par un faux sentiment d'orgueil, ou par un amour mal placé d'indépendance ; or je veux montrer aujourd'hui que la soumission que l'incrédule refuse par une vaine affectation de raison, est l'usage le plus sensé qu'il puisse faire de la raison même; que la soumission qu'il refuse par un faux sentiment d'orgueil, en est la démarche la plus glorieuse ; et enfin, que la soumission qu'il rejette par un amour mal placé d'indépendance, en est le sacrifice le plus indispensable. Et de là je tirerai les trois grands caractères de la religion : elle est raisonnable ; elle est glorieuse ; elle est nécessaire.

0 mon Sauveur, auteur éternel et consommateur de notre foi , défendez vous-même votre doctrine. Ne souffrez pas que votre croix qui vous a soumis l'Univers, soit encore la folie et le scandale des esprits superbes. Triomphez encore aujourd'hui, par les prodiges secrets de votre grâce, de la même incrédulité dont vous triomphâtes autrefois par les opérations éclatantes de votre puissance; et détruisez par ces lumières vives qui éclairent les cœurs, plus

1 C'est un héritier qui trouve les titres de sa maison. Louis Racine, au début même de son poëme de la Religion, s'est étendu sur cette pensée avec justesse et avec goût.

efficaces que tous nos discours, toute hauteur qui s'élève encore contre la science de vos mystères. Ave, etc.

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