‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 144 sur 191 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

L'orgueil est la source secrète de l'incrédulité. Il y a, dans cette ostentation de raison qui fait mépriser à l'incrédule la croyance commune, une déplorable singularité qui le flatte,

et fait qu'il suppose en lui plus de force et plus de lumière que dans le reste des hommes, parce qu'il a osé secouer un joug qui les assujétit tous, et contredire témérairement ce que les autres jusqu'à lui s'étaient contentés d'adorer.

Or, pour ôter à l'incrédule une si affreuse consolation , il n'y a qu'à démontrer d'abord qu'il n'est rien de plus glorieux à la raison que la foi : glorieux du côté des promesses qu'elle renferme pour l'avenir ; glorieux par la situation où elle met le fidèle pour le présent; glorieux enfin du côté des grands modèles qu'elle lui propose à imiter.

Glorieux du côté des promesses qu'elle renferme. Quelles sont les promesses de la foi, mes Frères ? L'adoption de Dieu, une société immortelle avec lui, la rédemption parfaite de nos corps, l'éternelle félicité de nos âmes, la délivrance des passions, nos cœurs fixés par la possession du bien véritable, nos esprits pénétrés de la lumière ineffable de la raison souveraine, et heureux par la vue claire et toujours durable de la vérité. Telles sont les promesses de la foi : elle nous apprend que notre origine est divine, et nos espérances éternelles.

Or, je vous demande, est-il honteux à la raison de croire des vérités qui font tant d'honneur à l'immortalité de sa nature ? Eh quoi, mes Frères I serait-il donc plus glorieux à l'homme de se croire de la même nature que les bêtes, et d'attendre la même fin ? Quoi I l'incrédule croirait se faire plus d'honneur en se persuadant qu'il n'est qu'une vile boue que le hasard a assemblée, et que le hasard dissoudra, sans fin, sans destination, sans espérance, sans aucun autre usage de sa raison et de son corps, que celui de se plonger brutalement comme les animaux dans les voluptés charnelles ! Quoi, il aurait meilleure opinion de lui-même, en se regardant comme un infortuné que le hasard a placé sur la terre, qui n'attend rien au delà de la vie, dont la plus douce espérance est de retomber bientôt dans le néant, qui ne tient à aucun être hors de lui, qui est réduit à trouver en lui-même sa félicité, quoiqu'il n'y trouve que des inquiétudes et des terreurs secrètes ! Est-ce donc là cette affreuse distinction qui flatte tant l'orgueil do l'incrédule ' ? Grand Dieu ! qu'il est glorieux à

1 Rien n'accuse davantage une extrême faiblesse d'esprit que de ne pas connaître quel est le malheur d'un homme sans Dieu ; rien ne marque davantage une mauvaise disposition du cœur que

GRAND-CARÉME.

votre vérité , de n'avoir pour ennemis que des hommes de ce caractère ! Pour moi, disait autrefois saint Ambroise aux incrédules de son temps, je me fais honneur de croire des vérités si honorables à l'homme : Juvat hoc credere ; d'attendre des promesses si consolantes : Sperare détectât. C'est se punir bien tristement soi-même, que de refuser de les croire : Non credidisse pœna est '. Ah ! si je me trompe en aimant mieux attendre l'éternelle société des justes dans le sein de Dieu que me croire de la même nature que les bêtes ; c'est une erreur que j'aime, qui m'est chère, et dont je ne veux jamais être dctrompé : Quod si in hoc erro, quod me angelis .post mortem sociare malo qxiam bestiis, Ubenter in hoc erro, nec unquam ab hac opinione , dum vivo, fraudari patiar *. Mais si la foi est glorieuse du côté des promesses qu'elle renferme pour l'avenir, elle ne l'est pas moins du côlé de la situation où elle met le fidèle pour le présent. Et ici, mes Frères, représentez-vous un véritable juste qui vit de la foi, et vous avouerez qu'il n'est rien de si grand sur la terre. Maître de ses désirs et de tous les mouvements de son cœur, exerçant un empire glorieux sur lui-même, possédant son âme dans la patience et dans l'égalité, et régissant toutes ses passions par le frein de la tempérance, humble dans la prospérité, constant dans la disgrâce, joyeux dans les tribulations, paisible avec ceux qui haïssent la paix, insensible aux injures, sensible aux afflictions de ceux qui l'outragent, fidèle dans ses promesses, religieux dans ses amitiés, inébranlable dans ses devoirs, peu touché des richesses qu'il méprise, embarrassé des honneurs qu'il craint, plus grand que le monde entier qu'il regarde comme un monceau de poussière : quelle élévation M

La philosophie ne détruisait les vices que par le vice. Elle n'apprenait avec faste à mépriser le monde que pour s'attirer les applaudissements du monde : elle cherchait plus la gloire de la sagesse que la sagesse elle-même. En détruisant

de ne pas souhaiter la vérité des promesses éternelles ; rien n'est plus lâche que de faire le brave contre Dieu. — Pascal.

J'avoue que je ne suis pas si humble que les athées. Je ne sais comment ils pensent , mais pour moi je ne veux pas troquer l'idée de mon immortalité contre celle de la béatitude d'un jour. Je suis charmé de me croire immortel comme Dieu même.

Montesquieu.

1 Ambr. Orat. de résurrections.

» lhid.

» Nul n'est heureux comme un vrai chrétien, ni raisonnable, ni vertueux, ni aimable. — Pascal.

les autres passions, elle en élevait toujours une plus dangereuse sur leurs ruines, je veux dire, l'orgueil : semblable à ce prince de Babylone qui n'avait renversé les autels des dieux des nations, que pour élever sur leurs débris sa statue impie et ce colosse monstrueux d'orgueil qu'il voulut faire adorer à toute la terre.

Mais la foi élève le juste au-dessus de sa vertu même. Elle le rend encore plus grand dans le secret du cœur, et aux yeux de Dieu, que devant les hommes. 11 pardonne sans orgueil ; il est désintéressé sans faste; il souffre sans vouloir qu'on s'en aperçoive ; il modère ses passions sans s'en apercevoir lui-même; lui seul ignore la gloire et le mérite de ses actions ; loin de jeter des regards de complaisance sur lui-même, il a honte de ses vertus plus que le pécheur n'en a de ses vices ; loin de chercher d'être applaudi , il cache ses œuvres de lumière, comme si c'étaient des œuvres de ténèbres ; il n'entre dans sa vertu que l'amour du devoir ; il n'agit que sous les yeux de Dieu seul, et comme s'il n'y avait plus d'hommes sur la terre : quelle élévation 1 Trouvez, si vous le pouvez, quelque chose de plus grand dans l'univers. Repassez sur tous les divers genres de gloire, dont le monde honore la vanité des hommes ; et voyez si tous ensemble ils peuvent atteindre à ce degré de grandeur où la foi élève l'homme de bien.

Or, mon cher auditeur, quoi de plus honorable à l'homme que cette situation ? je vous le demande. Le trouvez-vous plus glorieux, plus respectable, plus grand, lorsqu'il suit les impressions d'un instinct brutal, qu'il est esclave de la haine, de la vengeance, de la volupté, de l'ambition, de l'envie, et de tous ces monstres qui régnent tour à tour dans son cœur?

Car vous qui vous faites honneur de ne pas croire, savez-vous bien ce que c'est qu'un incrédule ? C'est un homme sans mœurs, sans probité, sans foi, sans caractère, qui n'a plus d'autre règle que ses passions, d'autre loi que ses injustes pensées, d'autre maître que ses désirs, d'autre frein que la crainte de l'autorité, d'autre Dieu que lui-même ; enfant dénaturé, puisqu'il croit que le hasard tout seul lui a donné des pères; ami infidèle, puisqu'il ne regarde les hommes que comme les tristes fruits d'un assemblage bizarre et fortuit, auxquels il ne tient que par des liens passagers ; maître cruel, puisqu'il est persuadé que

JEUDI APRÈS LES CENDRES : SDR LA VÉRITÉ DE LA RELIGION

c'est le plus fort et le plus heureux qui a toujours raison. Car, qui pourrait désormais se fier à vous ? Vous ne craignez plus de Dieu ; vous ne respectez plus les hommes ; vous n'attendez plus rien après cette vie : la vertu et le vice vous paraissent des préjugés de l'enfance, et les suites de la crédulité des peuples. Les adultères, les vengeances, les blasphèmes, les perfidies noires, les abominations qu'on n'oserait nommer, ne sont plus pour vous que des défenses humaines et des polices établies par la politique des législateurs. Les crimes les plus affreux et les vertus les plus pures, tout est égal selon vous, puisqu'un anéantissement éternel va bientôt égaler le juste et l'impie, et les confondre pour toujours dans l'horreur du tombeau. Quel monstre ètes-vous donc sur la terre ? L'idée qu'on vient de vous donner de vous-même, flatte-t-elle beaucoup votre orgueil ? Et pouvez-vous en soutenir la seule image * ?

D'ailleurs, vous faites honneur de votre irréligion à la force de votre esprit; mais allez à la source. Qui vous a mené au libertinage? n'est-ce pas la corruplion de votre cœur ? Vous seriez-vous jamais avisé d'être impie, si vous aviez pu allier la religion avec vos plaisirs ? Vous avez commencé à douter d'une doctrine qui gênait vos passions ; et vous l'avez crue fausse, dès qu'elle vous est devenue incom mode. Vous avez cherché à vous persuader ce que vous aviez un si grand intérêt de croire : que tout mourait avec nous; que les peines éternelles étaient des terreurs de l'éducation , que les penchants nés avec nous ne pouvaient être des crimes; que sais-je ? et toutes ces maximes de libertinage sorties de l'enfer. On croitaisément ce qu'on désire. Salomon n'adora les dieux des femmes étrangères que pour se calmer sur ses dissolutions. Si les hommes n'avaient jamais eu de passions, ou si la religion les avait autorisées, il n'aurait jamais paru d'incrédule sur la terre. Et une preuve que je dis vrai, c'est que dans les moments où vous êtes dégoûté du crime, vous vous tournez, sans vous en apercevoir, vers la religion ; dans les moments où vos passions sont plus calmes, vos doutes diminuent ; vous rendez comme malgré vous un hommage secret au fond de votre cœur à la vérité de la foi; vous

1 11 faut avoir toute la charité de la religion qu'ils méprisent, pour ne pu lei mépriser jusqu'à les abandonner dans leur folie.

Pascal.

avez beau l'affaiblir, vous ne pouvez réussir à l'éteindre; c'est qu'au premier signal de la mort, vous levez les yeux au ciel, vous reconnaissez le Dieu qui vous frappe, vous vous jetez dans le sein de votre Père et de l'auteur de votre être, vous tremblez sur un avenir que vous vous étiez vanté de ne pas croire ; et, humilié sous la main du Tout-Puissant, prête à tomber sur vous et à vous écraser comme un ver de terre, vous avouez qu'il est seul grand, seul sage, seul immortel, et que l'homme n'est que vanité et que mensonge.

Enfin, si mon sujet avait besoin de nouvelles preuves, je vous montrerais combien la foi est glorieuse à l'homme du côté des grands modèles qu'elle nous propose à imiter. Souvenez-vous d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, disaient autrefois les Juifs à leurs enfants. Souvenez-vous des saints hommes qui vous ont précédés, à qui leur foi a mérité un témoignage si avantageux ', disait saint Paul aux fidèles, après leur avoir rapporté de siècle en siècle, dans ce beau chapitre de sa lettre aux Hébreux, leurs noms et les circonstances les plus merveilleuses de leur histoire.

Voilà l'avantage de la foi chrétienne. Rappelez tous les grands hommes qu'elle a fournis dans tous les siècles : des princes si magnanimes, des conquérants si religieux, des pasteurs si vénérables, des philosophes si éclairés, des savants si estimés, de beaux esprits si vantés dans leur siècle , des martyrs si généreux, des anachorètes si pénitents, des vierges si pures et si constantes, des héros en tout genre de vertu. La philosophie prêchait une sagesse pompeuse ; mais son sage ne se trouvait nulle part. Ici quelle nuée de témoins I quelle tradition non interrompue de héros chrétiens, depuis le sang d'Abel jusqu'à nous !

Or, je vous demande, rougi rez-vous de marcher sur les traces de tant de noms illustres ? Mettez d'un côté tous les grands hommes que la religion a donnés au monde dans tous les siècles, et de l'autre côté ce petit nombre d'esprits noirs et désespérés que l'incrédulité a produits. Vous paraît-il plus glorieux de vous ranger dans ce dernier parti? de prendre, pour vos guides et pour vos modèles, ces hommes dont les noms ne se présentent à notre souvenir qu'avec horreur, ces monstres qu'il a plu à la Providence de permettre que la nature

< Heb., xi, 39.

GRAND-CAKLME.

enfantât de temps en temps, ou les Abraham, les Joseph, les Moïse, les David , les hommes apostoliques, les justes de l'ancien et du nouveau temps? Soutenez, si vous le pouvez, ce parallèle. Ah ! disait autrefois saint Jérôme dans une occasion différente , si vous me cnyez dans l'erreur, il m'est glorieux de me tromper avec de tels guides : Si me deprehenderis errantcm, patere me, quœso, errare cum talibus.

Et ici , mes Frères, souffrez que , laissant pour un momentles incrédules, je vous adresse la parole. L'incrédulité déclarée est peut-èlre un vice rare parmi nous ; mais la simplicité de la foi ne l'est guère moins. On aurait horreur de se départir de la croyance de ses pères ; mais on veut raffiner sur leur bonne foi. On ne se permet pas des doutes sur le fond des mystères; mais on obéit en philosophe, en s'imposant soi-même le joug, en taisant les vérités saintes, recevant les unes comme raisonnables, raisonnant sur les autres, et les mesurant sur nos faibles lumières ; et notre siècle surtout est plein de ces demi-fidèles, qui, sous prétexte de dépouiller la religion de tout ce que la crédulité ou les préjugés ont pu y ajouter, ôtent à la foi tout le mérite de sa soumission.

Or, mes Frères, la sainteté veut que vous n'en parliez qu'avec une religieuse circonspection. La foi est une vertu presque aussi délicate que la pudeur : un seul doute, un seul mot la blesse ; un souffle, pour ainsi dire, la ternit. Et cependant quelle licence ne se donne-t-on pas aujourd'hui dans les entretiens sur ce que la foi de nos pères a de plus respectable? Hélas! le seul nom terrible du Seigneur ne pouvait pas être prononcé sous la loi par la bouche de l'homme ; et aujourd'hui ce que la religion a de plus auguste, est devenu le sujet des conversations mondaines ; on y parle de tout, on y décide librement de tout. Des hommes vains, d'un caractère superficiel, n'ayant pour toute connaissance de la religion qu'un peu plus de témérité que l'ignorant et le peuple, n'apportant pour toute science que des doutes vulgaires et usés qu'ils ont appris, mais qu'ils n'ont pas formés, des doutes tant de foiséclaircis, et qui ne semblent subsister encore que pour faire honneur à la vérité ; des hommes qui dans des mœurs dissipées n'ont jamais donné une heure d'attention sérieuse aux vérités de la religion, tran-

chent , décident sur des points qu'une vie entière d'étude, accompagnée de lumière et de piété, pourrait à peine éclaircir.

Des personnes même dans un sexe où l'ignorance sur certains points devrait être un mérite, où la politesse et la bienséance du moins voudraient qu'en sachant on afleclât d'ignorer ; des personnes qui connaissentmieux le monde que Jésus-Christ, qui ne savent pas même de la religion ce qu'il faut en savoir pour régler leurs mœurs, font les difficiles, veulent être éclaircies, craignent d'en trop croire, ont des doutes sur tout, et n'en ont point sur leurs misères et sur l'égarement visible de leur vie. 0 Dieu ! c'est ainsi que vous livrez les pécheurs à la vanité de leurs pensées, et que vous permettez que ceux qui veulent voir trop clair dans vos secrets adorables, ne se connaissent pas eux-mêmes. La foi est donc glorieuse à l'homme, vous venez de le voir ; il nous reste à montrer qu'elle lui est nécessaire.

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