TROISIÈME PARTIE
La nécessité de la foi est celui de tous ses caractères qui rend l'incrédule plus inexcusable. Tous les autres motifs dont on se sert pour le ramener à la vérité, lui sont, pour ainsi dire, étrangers; celui-ci est pris dans son propre fonds , je veux dire, dans le caractère même de sa raison.
Or, je dis que la foi est absolument nécessaire à l'homme dans les voies ténébreuses de cette vie, parce que sa raison est faible, et qu'il faut l'aider ; parce qu'elle est corrompue, et qu'il faut la guérir ; parce qu'elle est changeante, et qu'il faut la fixer. Or, la foi toute seule est le secours qui l'aide et qui l'éclairé, le remède qui la guérit, le frein et la règle qui la retient et qui la fixe. Encore un moment d'attention ; je n'en abuserai pas.
Je dis, en premier lieu, que la raison est faible, et qu'il lui faut un secours. Hélas, mes Frères, nous ne nous connaissons ni nousmêmes ni tout ce qui est au dehors de nous. Nous ignorons comment nous avons été formés, par quels progrès imperceptibles notre corps a reçu l'arrangement el la vie, et quels sont les ressorts infinis et l'artifice divin qui en font mouvoir toute la machine. Je ne sais, disait autrefois cette illustre mère des Macchabées à ses enfants, comment vous avez paru dans mon sein ; ce n'est pas moi qui vous ai donné
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l'âme, l'esprit et la vie que vous y avez reçus ; ce n'est pas moi qui ai disposé la structure merveilleuse de vos membres, et qui les ai mis chacun à leur place ; c'est la main invisible de l'Auteur de l'univers : Nescio qualiter in utero meo apparuistis ; neque enim ego spiritum et animant donavivobis etvitam, et singulorwn membra non ego ipsa compegi, sed mundi Creator, qui formavit hominis nativitatem *. Notre corps seul est un mystère où l'esprit humain se perd et se confond, et dont on n'approfondira jamais tous les secrets ; et il n'est que Celui qui a présidé à sa formation, qui puisse les connaître.
Ce souffle de la divinité qui nous anime, cette portion de nous-mêmes qui nous rend capables d'aimer et de connaître, ne nous est pas moins inconnue ; nous ne savons comment se forment ses désirs, ses craintes, ses espérances, ni comment elle peut se donner à elle-même ses idées et ses images. Personne jusqu'ici n'a pu comprendre comment cet être spirituel, si éloigné par sa nature de la matière, a pu lui être uni en nous par des liens si indissolubles que ces deux substances ne forment plus que le même tout, et que les biens et les maux de l'une deviennent ceux de l'autre. Nous sommes donc un mystère à nous-mêmes, comme disait saint Augustin ; et cette vaine curiosité même qui veut tout savoir, nous serions en peine de dire ce qu'elle est, et comment elle s'est formée dans notre âme.
Au dehors nous ne trouvons encore que des énigmes; nous vivons comme étrangers sur la terre, et au milieu des objets que nous ne connaissons pas. La nature est pour l'homme un livre fermé ; et le Créateur, pour confondre, ce semble, l'orgueil humain, s'est plu à répandre des ténèbres sur la face de cet abîme.
Levez les yeux, ô homme, considérez ces grands corps de lumière qui sont suspendus sur votre tête, et qui nagent, pour ainsi dire, dans ces espaces immenses où votre raison se confond. Qui a formé le soleil, dit Job, et donné le nom à la multitude infinie des étoiles ? Comprenez, si vous le pouvez, leur nature, leur usage, leurs propriétés, leur situation , leur distance , leurs apparitions, l'égalité ou l'inégalité de leurs mouvements. Notre siècle en a découvert quelque chose, c'est-à-dire, il
a un peu mieux conjecturé que les siècles qui nous ont précédés ; mais qu'est-ce qu'il nous en a appris, si nous le comparons à ce que nous ignorons encore ?
Descendez sur la terre, et dites-nous, si vous le savez, qui tient les vents dans les lieux où ils sont enfermés; qui règle le cours des foudres et des tempêtes ; quel est le point fatal qui met des bornes à l'impétuosité des flots de la mer, et comment se forme le prodige si régulier de ses mouvements ; expliquez-nous les effets surprenants des plantes, des métaux , des éléments ; cherchez comment l'or se purifie dans les entrailles de la terre; démêlez, si vous le pouvez, l'artifice infini qui entre dans la formation des insectes qui rampent à nos yeux ; rendez-nous raison des différents instincts des animaux; tournezvous de tous les côtés; la nature de toutes parts ne vous offre que des énigmes. O homme ! vous ne connaissez pas les objets que vous avez sous l'œil, et vous voulez voir clair dans les profondeurs éternelles de la foi I La nature est pour vous un mystère, et vous voudriez une religion qui n'en eût point 1 Vous ignorez les secrets de l'homme, et vous voudriez connaître les secrets de Dieu ! Vous ne vous connaissez pas vous-même, et vous voudriez approfondir ce qui est si fort au-dessus de vous ! L'univers, que Dieu a livré à votre curiosité et à vos disputes, est un abîme où vous vous perdez ; et vous voulez que les mystères de la foi qu'il n'a exposés qu'à votre docilité et à votre respect, n'aient rien qui échappe à vos faibles lumières ! O égarement I Si tout était clair hors la religion, vous pourriez, avec quelque apparence de raison, vous défier de ses ténèbres ; mais, puisque au dehors même tout est obscurité pour vous, le secret de Dieu , dit suint Augustin, doit vous rendre plus respectueux et plus attentif, mais non pas plus incrédule : Secrctum Dei intentos débet facere, non adversos '.
La nécessité de la foi est donc fondée en premier lieu sur la faiblesse de la raison ; mais elle est encore fondée sur sa profonde dépravation. Et en effet, qu'y avait-il de plus naturel à l'homme, que de connaître son Dieu, l'auteur de son être et de sa félicité, sa fin et son principe ; que d'adorer sa sagesse, sa puissance, sa bonté, et toutes les divines perfec-
> Il mec., vu, 22, 23.
• Tract, xxviii, in Joan.
GRAND-CAREME.
tions dont il a gravé des traits si profonds et si bien marqués dans son ouvrage? Ces lumières étaient nées avec nous. Cependant repassez sur ces siècles de ténèbres et de superstitions qui précédèrent l'Evangile , et voyez jusqu'où l'homme avait dégradé son Créateur, et à qui il avait fait Dieu semblable. Il ne se trouva rien de si vil dans les créatures dont son impiété ne se fît des dieux, et l'homme fut la divinité la plus noble que l'homme adora.
Si de la religion vous passez à la morale, tous les principes de l'équité naturelle étaient effacés, et l'homme ne portait plus écrit dans son cœur l'ouvrage de cette loi que la nature y avait gravée. Platon, cet homme si sage, et qui, selon saint Augustin, avait si fort approché de la vérité, anéantit néanmoins la sainte institution du mariage, et, permettant une brutale confusion parmi les hommes, il confond les noms et les droits paternels, que la nature elle-même a toujours le plus respectés jusque parmi les animaux ; et donne à la terre des hommes tous incertains de leur origine, tous venant au monde sans parents, pour ainsi dire ; et par là, sans liens, sans tendresse, sans affection, sans humanité; tous en état de devenir incestueux ou parricides, sans le savoir.
D'autres vinrent annoncer aux hommes que la volupté était le souverain bien ; et, quelle que pût être l'intention du premier auteur de cette secte, il est certain que ses disciples ne cherchèrent point d'autre félicité que celle des bêtes; les plus honteuses dissolutions devinrent des maximes de philosophie. Rome , Athènes , Corinthe virent des excès où l'on cherche l'homme dans l'homme même. C'est peu : les vices les plus abominables y furent consacrés; on leur dressa des temples et des autels : l'impudicité, l'inceste, la cruauté, la perfidie et des crimes encore plus honteux furent érigés en divinité. Le culte devint une débauche et une prostitution publique ; et des dieux si criminels ne furent plus honorés que par des crimes ; et l'Apôtre qui nous les rapporte, prend soin de nous avertir, que ce n'était point là seulement le dérèglement des peuples, mais des sages et des philosophes, qui s'étaient égarés dans la vanité de leurs pensées, et que Dieu avait livrés aux désirs corrompus de leur cœur. 0 Dieu 1 en permettant que la sagesse humaine tombât dans des égarements si monstrueux, vous vouliez ap-
prendre à l'homme que la raison toute seule, livrée à ses propres ténèbres, est capable de tout, et qu'elle ne saurait être à elle-même son guide, sans tomber dans des abîmes, dont votre foi et votre lumière seule peut les retirer.
Enfin, si la dépravation de la raison nous fait sentir le besoin que nous avons d'un remède qui la guérisse, ses inconstances et ses variations éternelles apprennent encore à l'homme qu'il ne peut se passer d'un frein et d'une règle qui la fixe.
Et ici, mes Frères, si la brièveté d'un discours permettait de tout dire, que de vaines disputes, que de questions sans fin, que d'opinions différentes ont partagé autrefois les écoles de la philosophie païenne ! Et ne croyez pas que ce fût sur des matières que Dieu semble avoir livrées à la dispute des hommes; c'était sur la nature de Dieu même, sur son existence, sur l'immortalité de l'âme, sur la véritable félicité.
Les uns doutaient de tout ; les autres croyaient tout savoir. Les uns ne voulaient point de Dieu ; les autres nous en donnaient un de leur façon, c'est-à-dire, quelques-uns, oisif, spectateur indolent des choses humaines, et laissant tranquillement au hasard la conduite de son propre ouvrage, comme un soin indigne de sa grandeur et incompatible avec son repos; quelques autres, esclave des destinées, et soumis à des lois qu'il ne s'était pas imposées lui même ; ceux-ci , incorporé avec tout l'univers, l'âme de ce vaste corps, et faisant comme une partie d'un monde, qui tout entier est son ouvrage. Que sais-je? car je ne prétends pas tout dire ; autant d'écoles, autant de sentiments sur un point si essentiel ; autant de siècles, autant de nouvelles extravagances sur l'immortalité et la nature de l'âme. Ici, c'était un assemblage d'atomes; là, un feu subtil; ailleurs, un air délié ; dans une autre école, une portion de la divinité. Les uns la faisaient mourir avec le corps; d'autres la faisaient vivre avant le corps ; quelques autres la faisaient passer d'un corps à un autre corps; de l'homme, au cheval , de la condition d'une nature raisonnable, à celle des animaux sans raison. Il s'en trouvait qui enseignaient que la véritable félicité de l'homme est dans les sens; un plus grand nombre la mettaient dans la raison ; d'autres ne la trouvaient que dans la réputation et dans la gloire ; plusieurs, dans la
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paresse et dans l'indolence. Et ce qu'il y a ici de plus déplorable, c'est que l'existence de Dieu, sa nature, l'immortalité de l'âme, la fin et la félicité de l'homme ; tous points si essentiels à sa destinée, si décisifs pour son malheur ou pour son bonheur éternel , étaient pourtant devenus des problèmes, qui de part et d'autre n'étaient destinés qu'à amuser le loisir des écoles et la vanité des sophistes ; des questions oiseuses, où l'on ne s'intéressait pas pour le fonds de la vérité, mais seulement pour la gloire de l'avoir emporté. Grand Dieu I c'est ainsi que vous vous jouiez de la sagesse humaine.
Si de là nous entrions dans les siècles chrétiens, qui pourrait rapporter ici cette variété infinie de sectes, qui dans tous les temps ont rompu l'unité pour suivre des doctrines étrangères ? Quelles furent les abominations des gnostiques, les extravagances des valentiniens, le fanatisme de Hontan , les contradictions des manichéens? Suivez de siècle en siècle; comme il est nécessaire qu'il y ait des hérésies pour éprouver les justes, vous trouverez que chaque âge en a vu l'Eglise tristement déchirée.
Rappelez seulement les tristes dissensions du siècle passé '. Depuis la séparation de nos frères, quelle monstrueuse variété dans leur doctrine ! Que de sectes sont nées d'une secte ! que d'assemblées particulières dans un même schisme 1 Ce royaume illustre ', que son voisinage, ses malheurs, et des gages sacrés et augustes * nous rendent si cher, à combien de différents partis sur la religion est-il aujourd'hui en proie ? Cette Eglise si vénérable, si féconde autrefois en saints, par combien d'opinions et de sectes est-elle aujourd'hui déchirée ? Chacun y est à soi-même sa loi et son juge ; et la religion dominante est, pour ainsi dire, de n'en avoir plus. 0 foi 1 ô don de Dieu 1 ô flambeau divin qui venez éclairer un lieu obscur, que vous êtes donc nécessaire à l'homme l O règle infaillible descendue du ciel, et donnée
1 Le xvi« siècle. — * L'Angleterre.
» Jac;ues II, roi d'Angleterre, et la reine sa femme, étaient tlors a Saint-Germain-en-'.aye. (Note du premier éditeur, et qui montre que ce sermon est antérieur k l'année 1701, où mourut Jacques IL)
en dépôt à l'Epouse de Jésus-Christ, toujours la même dans tous les siècles, toujours indépendante des lieux, des temps, des nations, des intérêts , qu'il est donc nécessaire que vous serviez de frein aux variations éternelles de l'esprit humain ! O colonne de feu, si obscure et si lumineuse en même temps, qu'il est important que vous conduisiez toujours le camp du Seigneur, le tabernacle et les tentes d'Israël, à travers les périls du désert, les écueils, les tentations, elles voies ténébreuses et inconnues de cette vie I
Pour vous, mes Frères, quelle instruction tirerions-nous de ce discours, et que pourraisje vous dire en finissant? Vous dites que vous avez la foi ; montrez votre foi par vos œuvres. Que vous aura-t-il servi de croire , si vos mœurs ont démenti votre croyance ? L'Evangile est encore plus la religion du cœur que de l'esprit. La foi qui fait les chrétiens , n'est pas une simple soumission de la raison ; c'est une pieuse tendresse de l'âme; c'est un désir continuel de devenir semblables à Jésus-Christ ; c'est une application infatigable à détruire tout ce qui se trouve en nous d'opposé à la vie de la foi. Il y a une incrédulité de cœur, aussi dangereuse pour le salut, que celle de l'esprit. Un homme qui s'obstine à ne pas croire après toutes les preuves de la religion, est un monstre dont on a horreur ; mais un chrétien qui croit, et qui vit comme s'il ne croyait pas, est un insensé dont on ne comprend pas la folie : l'un se damne comme un désespéré ; l'autre comme un indolent qui se laisse tranquillement entraîner par les flots, et qui croit qu'il peut ainsi se sauver. Rendez donc, mes Frères, votre foi certaine par vos bonnes œuvres ; et si vous frémissez au seul nom de l'impie, ayez pour vous la même horreur, puisque la foi nous apprend que la destinée du mauvais chrétien ne sera pas différente de la sienne et qu'il aura le même partage que les infidèles : Partent ejtts cum infidelibiu ponet '. Vivez conformément à ce que vous croyez. Voilà la foi des justes, et la seule à qui les promesses éternelles ont été faites. Ainsi soit-il.
1 Lac, m, 48.
lÎAsi. - Tome I.