Première PARTIE. — Enormité du péché de rechute
1° L'ingratitude. Comme l'action de grâces est le devoir le plus essentiel de la créature envers le Créateur, l'ingratitude est le péché le plus injuste et dont sa bonté est d'ordinaire le plus blessée. Or, le péché de rechute vous rend ingrat dans les circonstances les plus odieuses. Premièrement, plus le bienfait que vous avez reçu est grand, plus l'ingratitude qui le fait oublier est noire. Or, quel bienfait plus signalé que celui de vous avoir délivré de vos crimes? Vous étiez un enfant décolère, un membre de l'Antéchrist, un monstre d'iniquité, etc., vous êtes devenu l'enfant de Dieu, le membre vivant de Jésus-Christ, l'héritier do ciel et des promesses futures. Une vie entière de reconnaissance pourrait-elle assez payer la magnificence de ce bienfait? Et vous mettrez à peine quelque intervalle entre le bienfait et l'ingratitude ! Secondement, rappelez la manière dont celte faveur signalée vous a été accordée : dans quel péril étiez-vous lorsque Dieu vous a touché ? vous étiez prêt à tomber dans le dernier degré d'insensibilité, d'où il n'est plus de retour. Quel temps Dieu a-t-il choisi pour vous l'accorder? peut-être la circonstance du crime même. Rien n'est plus touchant que le bienfait d'un ennemi dans le temps même qu'on l'outrage ; il a choisi le temps où vous étiez livré à ces dégoûts amers qui suivent les passions, où vous étiez abandonné des créatures et lassé des plaisirs. De telles circonstances devaient vous engager à une reconnaissance et a une fidélité étemelles; cependant, à ta première lueur de
PREMIER MERCREDI : SUR LA RECHUTE. 403
fortune (ru de plaisir» que le monde va faire briller à vos yeux, vous retournerez sons ses étendards, tous oublierez le bienfait et votre bienfaiteur lui-même. Fut-il ingratitude plus digne de tous les supplices? Troisièmement, le grand nombre de crimes que le Seigneur vous a pardonnes : plus il avait oublié d'offenses, plus sans doute vous deviez conserver le souvenir de sa bonté et en éviter de nouvelles. Cependant, vous allez retomber, et, par voire retour dans le crime, vous allez faire comme revivre tous vos anciens désordres; l'acte par lequel vous retombez étant comme nn nouveau consentement donné à tous vos premiers vices et comme la rétractation de vos larmes et de votre douleur. Voilà les horreurs de l'ingratitude et les suites terribles d'une seule faute.
2° La perfidie. Le pécheur qui retombe après avoir juré nne fidélité éternelle à son Dieu aux pieds des autels, à la face do ciel et de la terre, viole sa foi et manque à sa promesse ; l'homme qni se pique de fidélité envers les créatures, ne rougit pas d'être perfide envers son Dieu. Cette perfidie est d'autant plus criminelle que vos promesses de fidélité ont été accompagnées de plus de marques de douleur et de bonne foi. Que de soupirs ! que de regrets sincère* ! Et, après tout ce tendre appareil de réconciliation, vous allez de nouveau déclarer la guerre à votre Dieu et oublier les promesses que vous lui avez faites ! On vous condamnera par votre propre bouche. L'histoire de la perfidie du disciple qui livra le Sauveur vous fait frémir ; la vôtre cependant parait encore plus noire , parce que vous avez comme amusé Jésus-Christ par tous les dehors de la plus fervente fidélité , ce qne Judas n'avait point fait.
8» Le mépris. Le pécheur qui retombe, ne retourne a Salan qu'après avoir goûté et examiné tout ce qu'il y a d'avantageux dans le service de Jésus-Christ; il met en comparaison Jésus-Christ et Déliai, et se déclare pour ce dernier. Quel mépris ! Aussi tout ce qui peut le rendre criminel s'y trouve. Le choix que fait le pécheur en préférant Satau à Jésus-Christ n'est pas un choix aveugle ; ce n'est point un choix où l'on puisse alléguer la surprise ; ce n'est point un choix tranquille. Le cri secret de la conscience l'arrête , cependant il passe outre ; peut-il faire à son Dieu un outrage plus sanglant ? Et ce qu'il y a de plus fâcheux , c'est qu'une rechute si prompte et si soudaine est une marque presque infaillible du peu de sincérité des démarches que le pécheur vient de faire pour se réconcilier avec Dieu ; car se repentir et retomber aussitôt, est-ce être péniteni ou plutôt n'est-ce pas être moqueur? Or, il y a quelque chose de si insultant pour Dieu, qu'une vile créature s'humilie extérieurement devant lui, qu'elle loi demande grâce, et que presque en même temps elle le renonce pour son Seigneur et pour son maître , qu'après un tel outrage elle ne doit presque plus espérer de pardon. 11 est vrai que la rechute peut être précédée d'une conversion sincère. Mais, premièrement, on ne passe pas en nn instant d'un élat de justice à un état de péché ; secondement, lorsque la conversion est sincère, on reçoit dans le sacrement des secours qui facilitent la paliqne des devoirs. Or, vous vous retrouvez le même au sortir du tribunal ; ce n'est donc pas le doigt de Dieu qui avait chassé le démon de votre coeur. Les miracles de la grâce sont durables et ne ressemblent pas aux prestiges des imposteurs. C'est qu'en eflet la pénitence véritable est un nouvel état du coeur qui change nos actions et corrige nos penchants. Aussi les saints ont regardé la pénitence de ces pécheurs qui retombent sans cesse, comme une dérision publique des sacrements ; et un fidèle qui retombait n'était plus admis au nombre des pénitents publics, quoiqu'on ne désespérât pas absolument de son salut. On usait de cette sévérité après une seule rechute. Jugez ce que les saints auraient pensé des vôtres qui sont continuelles, et si vous avez raison de vous plaindre des ministres du Seigneur, qui, voua retrouvant toujours infidèle, n'osent plus enfin vous délier qu'après de longues épreuves, de peur de jeter le saint aux chiens.
N. B. — On ne fait point l'analyte de la deuxième parti* de ce termon; on peut voir celle du termon de l'Inconstance dam les voies du salut,
Et aunt norimim» homini» min» pejora prioribui. qu'elle avait quittées, et retourne à son ▼omis-
Et le dentur état de cet hommt decim virr qut iê premier. sèment, est tout autrement déplorable : ce
n'est plus d'un seul démon, dont elle est possédée ; elle est livrée à sept autres démons plus
Quelle peinture effrayante notre évangile méchants que le premier, qui s'en emparent,
nous trace-t-il de la rechute, mes très-chers et qui, la regardant comme leur conquête, en
Frères, de ce péché si commun, qui n'alarme font leur demeure, et s'y établissent pour n'en
plus les consciences, et avec lequel presque plus sortir : Et intrantes habitant ibi '.
tout le monde s'est familiarisé, parce qu'il pa- C'est cette dernière circonstance qui doit
raît être devenu l'état ordinaire des chrétiens? nous faire trembler, mes très-chers Frères, et
Nous n'imaginons rien de plus horrible que le qui fait dire à notre divin Sauveur que le der-
sort d'un homme possédé du démon, livré à la nier état de cet homme devient pire que le
discrétion et à toute la fureur de cet ennemi premier : Fiunt novissima hominis illius pe-
du genre humain, et qui n'est' plus, à propre- jora prioribus; car elle nous fait entendre que
ment parler, que l'instrument infortuné de sa la rechute est comme un signe et un préjugé
malice et de sa corruption. Ah! s'il en faut de notre réprobation ; et qu'il est bien rare que
croire notre divin Maître, le sort d'une âme nous revenions à Dieu , lorsqu'après l'avoir
infidèle, qui, après être sortie de ses premiers quitté, nous sommes retournés à la créature,
égarements, après avoir goûté le don céleste, Et si vous me demandez, Chrétiens, qu'a
se laisse rentraîner dans les voies de * péché donc la rechute de si horrible, et pourquoi il
» N'étant, Renouard et Didot; qui n'ett plut, 1745.
* De, 1745 et Renouard ; du, Didot. ' Mattb., m, 45.
GRAND-CARÊME
est si difficile de se relever après être retombé; en voici les raisons : écoutez-les, vous dont la fidélité envers Dieu jusqu'ici ne s'est point démentie, afin qu'elles vous servent de préservatif contre un si grand malheur. Et vous, dont les mœurs n'ont peut-être roulé jusqu'à présent que sur ces alternatives de réconciliation et de crime ; qui faites tant de démarches de conversions, et toujours autant de pas en arrière ; et qui , loin d'être effrayés sur votre état, vous rassurez sur ces retours passagers vers Dieu; écoutez-les aussi ces raisons, et voyez si l'affreuse tranquillité dans laquelle vous vivez, est bien fondée.
Je dis que le péché de rechute imprime en nous comme un caractère de réprobation, et que rarement on s'en relève, pourquoi? Parce que c'est un de ces vices que rien n'excuse, et duquel on a tout à craindre. En premier lieu, rien n'excuse un pécheur de rechute, parce que son péché n'est plus ni surprise, ni faiblesse, ni ignorance, mais l'ingratitude la plus odieuse, la perfidie la plus noire, le mépris le plus affecté. En second lieu, on a tout à craindre du péché de rechute, parce que d'ordinaire il conduit à l'impénitence et à un état fixe et tranquille de crime. Deux motifs dont je vais me servir aujourd'hui pour vous faire trembler sur l'état du pécheur qui retombe : l'énormité du péché de rechute, le danger du péché de rechute. C'est le moins excusable, et le plus dangereux de tous les crimes. Implorons, etc. Ave, Maria.