‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 158 sur 191 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Comme l'action de grâce est le devoir le plus essentiel de la créature envers le Créateur, et l'hommage dont le souverain bienfaiteur des hommes paraît le plus jaloux, l'ingratitude est le vice le plus injuste, et dont sa bonté est d'ordinaire le plus blessée. Or, mon cher auditeur, si, après vous être relevé dans ce saint temps par la grâce des sacrements, vous allez retomber encore et rentrer dans vos anciens égarements, non-seulement vous êtes un ingrat, mais vous êtes un ingrat dans les circonstances les plus odieuses; et je vous prie de les remarquer avec moi '.

1 Comme l'action de grâces est le devoir le plus essentiel des créatures envers le Créateur, et l'honneur dont le souverain bienfaiteur a paru de tout temps le plus jaloux, l'ingratitude est aussi le vice le plus injurieux à ce même Dieu, et dont sa bonté se trouve le plus offensée. Or le pécheur qui, après s'être réconcilié avec Dieu dans le temps de cette sainte solennité, revient

En premier lieu, plus le bienfait dont on vous avait favorisé était grand, plus l'ingratitude qui le fait oublier est noire. Or, mon cher auditeur, quel bienfait plus signalé que celui de votre délivrance, lorsque, frappé de l'horreur de vos crimes, vous êtes venu les déceler aux pieds des autels, et promettre à Dieu une vie plus retirée ? Rappelez-vous l'état déplorable d'où la grâce vint vous tirer. Vous étiez un enfant de colère, un membre de l'antechrist , [un] monstre d'iniquité ; vous étiez chargé de mille anathèmes qui devaient vous rendre éternellement ennemi de Dieu; vous n'aviez plus de part à l'espérance des chrétiens; vous étiez déjà jugé, et votre condamnation était certaine. Votre malheur pouvait-il être plus terrible? Mais opposez à cet état déplorable la situation où la grâce des sacrements vous a établi : vous êtes devenu l'enfant de Dieu, l'héritier du ciel et des promesses futures, le membre vivant de Jésus-Christ ; votre âme, embellie de justice, est devenue la demeure de l'Esprit-Saint; vous avez reçu la charité, ce don qui ne passera pas, ce don plus estimable que toutes les grandeurs de la terre, ce don avec lequel vous avez tous les autres dons, et sans lequel, quand vous seriez sur le trône, vous n'êtes rien vous-même. Que peuton ajouter à la magnificence de ce bienfait? Une vie entière de reconnaissance pourrait-elle assez le payer? Ah! les saints, dans le séjour de la gloire, en rendront d'éternelles actions de grâces ; et l'éternité elle-même leur paraîtra courte pour un hommage si juste et si consolant.

Et vous, mon cher auditeur, à peine mettezvous quelque intervalle entre le bienfait et l'ingratitude. Une faveur qui ne subsiste plus, réveille moins la reconnaissance, il est vrai ; et l'éloignement du bienfait peut quelquefois faire oublier le bienfaiteur. Mais ici les dons de la grâce sont encore vivants dans votre âme ; vous ne les éteindrez qu'avec votre infidélité ; ces dons sont même éternels par leur nature ; et vous auriez pu les conserver toujours, si vous saviez connaître le don de Dieu, et ne pas détruire ce que sa main miséricordieuse vient d'édifier en vous.

Mais quand la grandeur du bienfait ne vous rendrait pas le plus ingrat de tous les pé-

à ses anciens égarements, non-seulement est un ingrat, mais les circonstances de son ingratitude sont les plus odieuses. Il oublie un bienfait signalé , il révoque sa foi et ses promesses , il méprise son bienfaiteur dans son bienfait, et même profane la source la plus sacrée de ses grâces. Ed. de 1705.

PREMIER MERCREDI : SUR LA RECHUTE

cheurs, rappelez, en second lieu, la manière dont il vous a été accordé. Dans quel péril étiez-vous, âme infidèle, lorsque Dieu vous a touchée ? Hélas 1 vous le savez, dans le fond de l'abîme et de la dissolution, prête à tomber dans le dernier degré d'insensibilité d'où il n'est plus de retour; et vous périssiez peutêtre sans ressource, s'il vous eût, dans cette conjoncture, refusé sa grâce. Quel temps a-t-il choisi pour vous l'accorder? Ah! la circonstance peut-être du crime même; c'a été un retour vif sur l'infamie et la courte durée du plaisir que vous veniez de préférer à votre Dieu ; dans ce moment affreux où il devait lancer sur vous tous ses foudres, il n'a fait pleuvoir sur votre âme qu'une rosée de grâce. Estil rien de si touchant que le bienfait d'un ennemi dans le temps même qu'on l'outrage? Que se passait-il dans votre cœur, lorsqu'il a daigné vous regarder avec des yeux de miséricorde? Etiez-vous fort heureux dans vos plaisirs, et en état de vous passer de lui : livré à ces dégoûts amers qui suivent les passions, abandonné des créatures que vous aviez préférées au Créateur, lassé des plaisirs, et ne trouvant plus que d'affreux remords dans le crime ? Ah I ' c'a été dans cet état, où, délaissé des faux dieux en qui vous aviez mis votre espérance, il s'est senti ému de tendresse pour vous; il vous a visité dans votre affliction ; il est devenu votre consolateur, et il a été l'ami de votre adversité. Ahl pouvait-il choisir des circonstances plus tendres pour vous faire estimer son bienfait et vous intéresser à une reconnaissance et à une fidélité éternelle ! Et cependant, à la première lueur de fortune ou de plaisirs que le monde va faire briller à vos yeux, vous retournerez sous ses étendards ; vous oublierez le bienfait et le bienfaiteur lui-même ; vous lui ferez comprendre que vous ne vous êtes adressé à lui que lorsque le monde ne voulait pas de vous, et le chasserez encore indignement de votre âme. Fut-il ingratitude plus digne de tous les supplices?

Je ne parle pas, en troisième lieu, du grand nombre de crime3 que le Seigneur vous a pardonnés. Quelle conscience êtes-vousvenu présenter au sacré tribunal ? Vous en avez vu frémir d'horreur le ministre de Jésus-Christ; et vous-même n'avez pu, sans pâlir à ses pieds de saisissement et de confusion, en soutenir le spectacle. Depuis si longtemps vos jourset vosmo-

1 Celte interjection a été omise par Renouant et pai Didot.

ments n'étaient plus marqués que par les chutes les plus honteuses ; cependant le Seigneur n'a pas voulu supputer avec vous. Mille ans ne sont qu'un jour à ses yeux ', dit le Prophète ; et des millions de péchés, dont vous étiez coupable , n'ont plus été devant lui que comme un seul péché qu'il vous a remis à l'instant. Dès lors toutes vos fautes ont été comme si elles n'avaient jamais été; sa bonté les a scellées dans un sac et jetées au fond de la mer ; il les a effacées du livre de mort où elles étaient gravées en caractères immortels. Plus il avait oublié d'offenses , ah ! plus sans doute vous deviez conserver le souvenir de sa bonté, et en éviter de nouvelles ; mais vous allez retomber. Eh I qu'allez-vous faire, mon frère 1 Comme votre ingratitude ne saurait être plus odieuse, les suites de votre faute ne pourraient être plus funesles ; vous allez faire comme revivre parce retour tous vos anciens désordres; vous allez ratifier par ce nouveau péché tous vos péchés d'autrefois. Ah I il en était de vos crimes passés, avant le moment fatal qui vous verra retomber, comme de ces ossements secs et arides dont le prophète Ezéchiel vit les plaines de Babylone couvertes. Le champ de votre âme était couvert de ces tristes débris et de ces restes inanimés de vos anciens désordres ; ils étaient morts aux yeux de Dieu ; sa grâce toute-puissante avait donné le coup fatal à tous ces monstres ; ils dormaient dans votre cœur d'un sommeil éternel ; mais le consentement ingrat que vous allez donner à une nouvelle offense, va être le signal funeste qui les rappellera tous à la vie. A ce souffle de mort sorti du fond de voire corruption , vous les sentirez tous se ranimer au dedans de vous, et reprendre leur force et leur vigueur première : Insuffla super interfectos istos, et reviviscant *. Une armée de monstres va ressusciter dans votre cœur; ces os arides vont redevenir des ennemis furieux, puissants, formidables ; et le champ de votre âme va encore en être couvert, désolé et ravagé comme autrefois : Steleruntque super pedes suos exercitus grandis nimisvalde '. Grand Dieu ! quelle est donc la malignité d'une seule offense de redonner , pour ainsi dire, l'âme et la vie à ce qui n'était plus, et de vous faire presque révoquer vos grâces !

1 Mille anni ante ocalos tuos tanquam dies hesterna, qux preteriit. Ps. lxxxix, 4.

* Ezécu., Xiivii, 9. — 8 Eiéch., xxivn, tO.

GRAND-CARÉME.

Ce n'est pas, mes Frères, que les dons de Dieu ne soient sans repentir ', et qu'un péché pardonné puisse jamais être imputé. Mais la malice de la rechute est telle que, premièrement, l'acte par lequel vous retombez , est un nouveau consentement donné à tous vos premiers vices ; vous rétractez vos larmes et votre douleur ; vous vous repentez de vous être repenti ; vous dites à Dieu dans la préparation de votre cœur : Seigneur, oubliez mes larmes et mes protestations ; je les ai oubliées moi-même ; je vous rends le pardon que vous m'aviez accordé ; reprenez vos grâces et vos bienfaits ; je vais reprendre mes voies anciennes ; et Dieu, qui juge l'homme par la situation de son cœur , commence à vous imputer ce que vous cessez de haïr et de pleurer vous-même. Secondement , la malice de la rechute est telle qu'elle réveille et reproduit, pour ainsi dire, en vous toute la corruption que vos anciens désordres avaient mise dans votre cœur , et qu'elle vous rend toute seule autant de faiblesse, autant d'insensibilité pour le salut, autant d'éloignement de Dieu, autant de rapidité pour le mal , que tous vos crimes passés ensemble avaient pu vous en inspirer. Troisièmement enfin , qu'elle ajoute à ce premier état de corruption où vous étiez, la circonstance d'une nouvelle chute, c'est-à-dire un nouveau degré si monstrueux de misère et de faiblesse, que mille crimes, réitérés avant voire réconciliation et votre rechute, ne vous auraient pas mené plus loin , ni enfoncé plus avant dans l'abîme déplorable. Voilà les horreurs de l'ingratitude et les suites terribles d'une seule faute.

En second lieu , à l'ingratitude le pécheur qui retombe ajoute la perfidie. Il viole une foi donnée au Dieu terrible , et donnée dans le lieu saint, à la face des autels, et dont tous les esprits célestes ont été spectateurs, une alliance scellée de tout ce que la religion a de plus sacré et de plus auguste, confirmée par le sang de l'Agneau et par les solennités les plus irrévocables V II trahit des promesses jurées entre les mains d'un ministre de la réconciliation , qui les avait reçues au nom de

1 Sine pœnitentia enim sunt dona et vocatio Dei. Rom., xi, 29.

1 Nous avons pris à témoin son corps et son sang qui a scellé la réconciliation à la sainte table; et, après la grâce obtenue, nous cassons un acte solennel, nous nous repentons de notre pénitence, nous retirons de la main de Dieu les larmes que nous lui avions consacrée?, nus désavouons nos promesses. Bos- SUET. Sermun pour le temps du Jubilé.

Jésus-Christ. Ce n'étaient point ici de ces serments dont la précipitation peut excuser le violement; il les avait faits avec maturité , et après s'être même longtemps défendu contre la grâce qui les demandait de lui. Et après l'appareil auguste qui vient d'accompagner cette grande action, après avoir juré une fidélité éternelle à son Dieu au pied des autels, à la face du ciel et de la terre, il viole sa foi, il manque à sa promesse. Eh ! vous vous piquez de fidélité envers les créatures , mon cher auditeur; vous êtes religieux dans vos paroles, et vous voulez qu'on vous croie tel. Et envers votre Dieu, vous ne rougissez pas d'être perfide I Et la probité et la bonne foi , en traitant avec votre Père et votre Seigneur, ne vous paraît pas une vertu si estimable ! Et vous ne trouvez rien de noir à être si souvent lâche , infidèle et sans honneur à ses yeux I Ah ! il se plaignait autrefois dans son Prophète que le pécheur ne le distinguait point de l'homme : Existimasti , inique , quod ero tui similis ' ; mais c'est tout ce que je vous demande aujourd'hui ; traitez avec lui comme vous traitez avec les hommes ; et faites-vous du moins une gloire d'être dans la religion comme vous êtes dans la société, franc, sincère, fidèle, incapable de trahir votre foi et de violer la religion de vos promesses. Est-ce pour les hommes seulement que vous avez reçu du Ciel un cœur noble, généreux, bien fait , incapable d'une lâcheté? pourquoi n'en ferez- vous point d'usage pour celui qui vous l'a donné? Et vous surtout qui m'écoutez, mon cher auditeur, votre perfidie est d'autant plus criminelle, que vos promesses de fidélité ont été accompagnées de plus de marques de douleur et de bonne foi ; car souffrez que je vous rappelle ici ces moments heureux, où, touché de repentir, vous êtes venu répandre l'amertume de votre cœur au pied des tribunaux sacrés. Que de soupirs 1 que de regrets sincères sur le passé ! que de protestations tendres d'une éternelle fidélité pour l'avenir ! De quel air touchant vous plaigniez-vous à Dieu de l'avoir connu si tard 1 Combien de fois lui avez-vous redit, au sortir des pieds du prêtre, et après vous être déchargé du fardeau de vos crimes, que ce moment de pénitence était le plus doux et le plus heureux de votre vie, et qu'au fond, vous n'aviez jamais été tranquille sans lui ! Infidèle 1

1 Ps. iui, 21.

PREMIER MERCREDI : SUR LA RECHUTE

et après tout ce tendre appareil de réconciliation , vous allez de nouveau lui déclarer la guerre ; vous allez oublier des promesses que vos larmes et vos soupirs tout seuls auraient dû rendre sacrées, quand le respect dû au maître à qui vous les avez faites, n'aurait pas suffi pour vous empêcher de les violer ! Ali ! les pierres de ce temple , qui ont été les témoins de vos soupirs et de vos protestations , s'élèveront contre vous devant le Seigneur, dit un prophète ; ces tribunaux sacrés qui viennent d'être les dépositaires de vos serments , de vos larmes et de vos crimes, paraîtront un jour en présence de l'univers assemblé ; Lapis de pariete clamabit ; et liqnum quod inter juncturam œdificiorum est, respondebit*. Vous y reconnaîtrez, gravés en caractères immortels, vos larmes, vos soupirs, vos protestations, vos promesses de fidélité ; et l'on vous condamnera par votre propre bouche.

Vous avez sans doute frémi , mon cher auditeur, toutes les fois que, racontant l'histoire des souffrances du Sauveur, on vous a parlé de la perfidie du disciple qui le livra ; le nom de ce monstre n'est jamais venu frapper vos oreilles qu'avec de nouvelles horreurs ; mais votre rechute après les gémissements de la pénitence me paraît bien plus noire ; car nous ne lisons pas du moins que Judas eût fait à Jésus-Christ de grandes protestations de fidélité. L'Evangile en rapporte de presque tous les autres disciples : Allons et mourons avec lui, disait Thomas *. Seigneur, montreznous votre Père, et cela nous suffit, ainsi parlait Philippe *. Quand tous les autres vous abandonneraient , disait Pierre , je ne vous abandonnerais pas \ Judas seul ne parle nulle part, et du moins, par ce silence affecté et par cette froide indifférence, il nous prépare comme do loin à sa perfidie. Mais vous, mon cher auditeur , ah ! vous avez amusé Jésus-Christ par tous les dehors de la plus fervente fidélité ; vous l'avez appelé votre bien-aimé \ comme l'épouse ; votre libérateur ', comme la fidèle Sion; votre portion 7, votre héritage, le Dieu

' Habac, II, 11.

* Eamas et nos, ut moriamur corn co. Jean., XI, 16.

« Domine, ostende nobis patrem, et suflicit nubis. Jean., xiv, 8.

* Et si otnnet scandalizati fuerint ia te , ego nunquam scandalizabor. Matth., xxvi, 33.

* Dilectos meut. Canl. pastim.

* Liberator meoi. Ps xvn, 3, 48; lxix, 6; CILIII, 2.

' Dominus, pars h.x-reditalis mes et calicis mei. Ps. xv, 5. Deus cordis mei. Pi lxxii, 2U.

de votre cœur, comme un roi pénitent; et cependant ce ne devaient être là que les préludes de votre perfidie. Ah ! que vous êtes devenue vile et méprisable à ses yeux, âme infidèle, en revenant à vos premières voies ! Quam vilis facta es nimis, itérons vias tuas'.

En troisième lieu, à l'ingratitude et à la perfidie ajoutez encore le mépris. Si je rétablis ce que f avais détruit, dit saint Paul, je me déclare prévaricateur * , c'est-à-dire transgresseur affecté de la loi. Vous ne retournez à Satan qu'après avoir goûté et examiné tout ce qu'il y a d'avantageux dans le service de Jésus- Christ, qu'après avoir comparé la douceur et la gloire de son joug à la honte et à la servitude du péché. Le parallèle fait, les avantages des deux côtés balancés, le ciel mis en comparaison avec la terre, l'iniquité avec la justice, les plaisirs des sens avec ceux de la grâce, Jésus-Christ avec Bélial, vous allez vous déclarer pour ce dernier, vous allez prononcer qu'il est plus grand, plus aimable, plus digne d'être servi que votre Dieu. 0 Dieu ! quel outrage fait à votre gloire, vous que tout partage même blesse, vous que toute égalité même d'amour et d'hommages insulte !

En effet, mes Frères, tout ce qui peut rendre un mépris criminel, se trouve dans celuici. Ce ne sera pas un choix aveugle et qui puisse trouver son excuse dans l'ignorance; vous avez vu, vous avez connu, vous avez essayé des deux partis. Ce ne sera pas un choix indifférent et où l'on puisse alléguer la surprise ; ah 1 vous étiez instruit et de votre propre faiblesse et du péril des occasions, et une malheureuse expérience ne vous avait rendu que trop habile là-dessus. Enfin, ce ne sera point un choix tranquille, sans remords, sans le cri secret de la conscience, comme lorsque vous tombiez avant votre pénitence. Ah ! vous frémirez avant que de passer outre ; votre cœur s'y refusera * presque lui-même ; le souvenir de la grâce que vous aviez reçue dans votre réconciliation, et que vous aurez indignement profanée, ne se présentera à vous qu'avec mille frayeurs secrètes.

Et c'est ce que saint Cyprien reprochait au • trefois aux fidèles qui avaient eu le malheur de retomber dans l'idolâtrie durant la persécution. Avant votre régénération en Jésus-

1 Jerem., u, 36. — 'Si enim quae destruxi iterum hjecœdiflco, pravaricatorem me constituo. Gatat., n, 18. — * Se refusera, 1745; s'y refusera, llenouard et Didot.

GRAND-CARÉME.

Christ, mes chers Frères, leur disait-il, vous offensiez un Dieu que tous n'aviez jamais connu ; vous adoriez vos idoles sans remords; el cette funeste sécurité pouvait diminuer aux yeux de Dieu l'horreur de vos hommages ; mais lorsqu'ébranlés par les menaces du tyran, vous avez été conduits au capitole, et qu'il a fallu approcher de l'autel sacrilège , Quando ad capilolium ventum est l ; ah ! frappés du souvenir de la grâce qui, depuis peu, vous avait appelés à la lumière de l'Evangile et retirés des dérèglements de vos premières mœurs; saisis de l'énormité d'une apostasie qui allait rendre inutiles tous les travaux de votre pénitence et tous les dons que vous aviez reçus avec la foi en Jésus-Christ ; vos pas ont commencé à chanceler : labavit gressus, vos regards à se troubler : caligavit aspectus, vos entrailles à se soulever : tremnerunt viscera, vos mains à retomber sous leur propre poids et à se refuser au détestable ministère des encensements : brachia conciderunt, votre langue tremblante, sur le point de renoncer à Jésus- Christ, s'est arrêtée, et n'a prononcé qu'avec peine les paroles de blasphèmes : lingua hœsit; en un mot on vous a vu approcher de l'autel où l'on vous conduisait pour immoler aux idoles, tremblants, abattus, comme si l'on vous y eût conduits pour y être immolés vousmêmes : Ara Ma quo moriturus accessil, rogus Mi fuit. Telle sera votre perplexité, âme infidèle qui m'écoutez, sur le point d'une rechute. Et, reprend saint Cyprien, malgré ces lumières vives qui vous découvraient l'horreur de votre apostasie, vous vous êtes prosternés devant l'idole, et vous avez déclaré, à la face du ciel et de la terre, que Jésus-Christ était un imposteur, et que vous n'aviez rien de commun avec lui. Ahl mes Frères, continuait cet éloquent évêque, et je pourrais vous le dire à mon tour, que n'aviez-vous été jusqu'ici dans les ténèbres de votre première ignorance 1 Pourquoi avez-vous connu le Seigneur de gloire? Il vous aurait été bien plus avantageux de n'être jamais entré dans les voies de la justice, que de retourner en arrière après les avoir connues. Pourquoi vous avons-nous découvert nous-mêmes la vanité des idoles?

Vous ne seriez que des aveugles, et vous êtes des contempteurs de Jésus-Christ; vous ne seriez que des adorateurs insensés du démon, et

' Cypr. de lacs.

vous êtes des blasphémateurs affectés du Dieu véritable.

Mais en quoi, mes Frères, le mépris du pécheur qui va retomber, me paraît laisser moins d'espérance de pardon, c'est qu'une rechute si prompte et si soudaine est une marque presque infaillible du peu de sincérité des démarches qu'il vient de faire pour se réconcilier avec Dieu, c'est une preuve presque certaine qu'il n'a donné à Jésus-Christ le baiser de paix que pour le trahir, en un mot, qu'il n'a reçu les sacrements que pour les profaner. En effet, mes Frères, se repentir et retomber aussitôt, venir se purifier et se souiller encore de nouveau, est-ce être pénitent, ou plutôt n'est-ce pas être moqueur? Or, il y a quelque chose de si insultant pour Dieu qu'une vile créature s'humilie extérieurement devant lui, qu'elle lui demande grâce, qu'elle lui fasse des protestations réitérées de fidélité, et qu'en même temps elle l'outrage dans son cœur, elle lui préfère les objets les plus indignes, elle le renonce pour son Seigneur et pour son Maître, en un mot elle démente ' tout haut ce qu'elle dit tout bas, qu'après un tel outrage le sein de la miséricorde divine doit lui être fermé pour toujours.

Mais, dira-t-on, est-ce que la rechute n'est jamais précédée d'une conversion sincère ? Je sais, mes Frères, que le sacrement de pénitence ne fixe pas l'instabilité du cœur humain; qu'il ne déracine pas ce fonds de corruption que la seule immortalité absorbera1, comme dit saint Paul ; et je ne prétends point dire ici absolument qu'on ait profané la pénitence, dès qu'on redevient pécheur après avoir été pénitent. Mais, en premier lieu, lorsqu'on est sorti véritablement justifié du pied des autels, et que la grâce sanctifiante, qui suit le sacrement, a créé dans l'homme un cœur nouveau, on ne passe pas dans un instant d'un état de justice à un état de péché. La grâce de la sanctification laisse dans l'âme des penchants et des impressions durables, comme l'habitude du vice. On peut retomber, je l'avoue ; mais ce n'est qu'après une suite de jours et d'années ; après que le temps a insensiblement affaibli la charité ; après que mille infidélités secrètes ont préparé l'âme à une chute nouvelle, et disposé l'Esprit de Dieu à l'abandonner. Or, voyez, mon cher auditeur, si c'est là

1 Démente, 1745; dément , Renouard et Didot.

1 Ut absorbeatur quod mortale est, a ?ita. // Ur., v, 4.

PREMIER MERCREDI : SUR LA RECHUTE

l'image de vos rechutes, et si la grâce du sacrement conduit votre innocence fort loin.

En second lieu, outre la grâce sanctifiante, vous recevez encore dans le sacrement des grâces de conversion qui sont les suites de la première ; des secours qui ont dû vous faciliter la pratique de vos devoirs, vous donner de nouvelles forces contre le vice et vous soutenir dans les occasions ; et cependant vous vous retrouvez le même au sortir du tribunal. On voit dans les mêmes circonstances les mêmes chutes. La présence d'un objet triomphait de votre faiblesse ; elle en triomphe encore. Une occasion injuste de gain séduisait votre avarice ; elle la séduit encore. Une complaisance vous rendait infidèle à votre devoir ; elle vous le rend encore. On ne voit pas que vous évitiez ces entretiens, ces lieux, ces assemblées, ces plaisirs, qui sont pourtant de toutes vos confessions ; vous n'en cultivez pas moins des liaisons toujours fatales à votre innocence; vous n'en rabattez rien d'un jeu qui est devenu la plus importante occupation de votre vie ; vous n'en retranchez rien à des dépenses dont des créanciers, des domestiques et les pauvres euxmêmes souffrent ; rien à un sommeil, où, dans l'inutilité de vos pensées et dans la mollesse de votre lit, vo,us laissez reposer votre imagination sur des images toujours dangereuses à votre âme ; rien à une vie inutile qui vous damne. On ne voit ni précaution pour l'avenir, ni mesures pour le passé. Les macérations, les veilles, et tout l'appareil de la pénitence, vous ne les connaissez même pas; la prière, le recueillement, la retraite, et tous ces secours si nécessaires à la piété, vous les négligez; en un mot, vous êtes encore le même, et le pénitent en vous ressemble parfaitement au pécheur. Ah I ce n'est donc pas le doigt de Dieu qui avait chassé le démon de votre cœur ; si cela était, dit Jésus-Christ dans l'Evangile, le royaume de Dieu serait établi au-dedans de vous : Si in digito Dei ejicio dœmonia, profecto pervertit in vos regnum Dei'. Quand vous avez guéri une âme, ô mon Dieu,'il paraît que votre main toute-puissante s'en est mêlée. Vos miracles et les transformations de votre grâce sont durables, et ne ressemblent point à ces prestiges des imposteurs qui échappent à la vue au moment même qu'on les voit paraître.

La pénitence véritable, mes Frères, est un

nouvel état du cœur qui change nos actions et corrige nos penchants. C'est un nouveau goût qui nous rend le péché amer et le don céleste agréable ; c'est un nouvel amour qui nous fait aimer ce que nous avions méprisé, et mépriser ce que nous avions aimé ; c'est une douleur efficace qui renonce en effet au péché, une douleur juste qui le punit, une douleur surnaturelle qui le déteste dans l'idée que Dieu lui même en a , enfin une douleur prudente qui n'a jamais pris assez de mesures pour l'éviter. Jugez sur cette peinture , vous qui retombez sans cesse, si vos pénitences sont véritables et si : vous sortez du tribunal profanateur ou pénitent.

Je n'oserais le dire ici, mes Frères, si les saints ne l'avaient dit avant moi ; ils ont tous regardé la pénitence de ces pécheurs qui retombent sans cesse, comme des dérisions publiques des sacrements, comme des attentais semblables à ceux des infidèles qui venaient dans nos temples fouler aux pieds les mystères saints, ou qui sur des théâtres infâmes en exposaient la véritable représentation aux railleries des spectateurs. Aussi, de leur temps, un fidèle qui , après s'être purifié dans les exercices laborieux de la pénitence publique, retombait une seconde fois, n'était plusadmis au nombre des pénitents publics. Ce n'est pas qu'on désespérât de son salut, mais outre qu'on craignait que le remède, devenu trop commun, ne devînt méprisable , ah! on supposait qu'un fidèle qui, après les pleurs et les travaux de la première pénitence, retombait encore, n'avait été qu'un imposteur, un fantôme de pénitent, et qu'ainsi c'était exposer le sang de Jésus- Christ que de l'offrir à un pécheur qui avait pu en abuser. 11 n'était pas jusques aux figures de la loi qui n'annonçassent cette terrible vérité. Celui dont la lèpre, après avoir été une fois guérie, repoussait encore, était obligé devenir reparaître devant le prêtre qui l'avait guéri, et on le déclarait immonde pour le reste de ses jours, c'est-à-dire anathème, séparé de l'autel et des sacrifices, et du commerce de ses frères : Jmmunditiœ condemnabitur '.

Mon Dieu 1 et on usait de cette sévérité après une seule rechute ! On se défiait d'une pénitence qui avait pu être suivie d'une seconde infidélité 1 Eh! jugez, mes chers auditeurs, ce que les saints auraient pensé des vôtres, et ce que l'Eglise en pense encore aujourd'hui ;

■ Luc, xi, 20.

Mass. — Tome 1.

' Levit., xm, 8.

GRAND-CARÊME

jugez des plaintes que vous faites quelquefois contre les minisires des sacrements, qui, vous retrouvant toujours infidèles, n'osent plus enfin vous délier qu'après de longues épreuves, de peur de jeter le saint aux chiens. Ah ! je sais que nous ne devons point aggraver le joug, qu'on n'est pas moins maudit «le Dieu lorsqu'on ajoute un seul iota à sa loi par un excès de rigueur, que lorM|u'on l'en retranche par une lâcheté criminelle, et qu'il ne faut pas fournir aux pécheurs, par une ostentation de sévérité, des prétextes de s'éloigner des choses saintes. Mais faut- il ouvrir à l'instant les trésors du sanctuaire à des profanes qui les ont mille fois souillés? Faut-il conGer sans précaution le sang de Jésus-Christ à des perfides qui l'ont mille fois livré ? Faut-il ajouter foi à des promesses si souvent violées? Ne devons-nous pas quelquefois, comme Elie, fermer le ciel sur des adorateurs de Bial qui boitent des deux côtés, et qui, en venant invoquer le Seigneur dans une solennité, vont encore au sortir de là sacrifier à l'idole? Ne faut-il pas, comme Elisée, savoir arrêter quelqiu fuis l'huile de la grâce et la vertu des sacrements, lorsqu'on ne nous présente que des v ses pleins, je veux dire des cœurs toujours prévenus des mêmes passions? Eh ! que ferions-nous, eu vous accordant un pardon que Dieu vous refuse, que multiplier vos aimes et vous charger d'une nouvelle malédiction? Ah ! plût au Ciel, âme infidèle qui m'écoutez, que vous eussiez trouve tous les tribunaux fermés à vos rechutes honteuses, et que vos dérèglements n'eussent point rencontré un asile dans l'indulgence même du sanctuaire I On ne vous verrait plus dans les mêmes misères et dans les mêmes faiblesses depuis tant d'années que vous venez vous en accuser. Vous ne seriez plus couverte de cette lèpre que vous avez presque portée dès l'enfance, si, comme la sœur de Moïse, vous eussiez trouvé un législateur sage et sévère, qui, sans égard au rang que vous tenez dans votre peuple, sans acquiescer à la chair et au sang, vous eût séparée du tabernacle saint et du camp du Seigneur, jusqu'à ce que votre humiliation et votre douleur vous eussent disposée à recev oir la guérison et à venir présenter vos offrandes avec le reste des fidèles. Une seule confession, faite à un prêtre saintetéclai ré, vousaiiraitrenouvelée; et vous voilà encore la même, après tant de sacrements et de démarches inutiles de pénitence. Mais que dis-je, la même? Ah 1 vous avez

ajouté à des désordres qui n'ont jamais été pardonnes, parce que vous ne vous en êtes jamais repentie comme il faut ; vous y avez encore ajouté la circonstance affreuse d'un grand nombre de sacrilèges. Mais il eût donc mieux valu, me direz-vous, demeurer toujours endurcie dans mon habitude, et ne faire jamais d'efforts pour en sortir? Sans doute , il eût mieux v.ilu demeurer pécheur, que venir profaner le sang de Jésus-Christ. Mais n'aviez-vous point d'autres moyens pour éviter le sacrilège? Ne pouvitzvous pas vous disposer par une sincère pénitence à approcher dignement de l'autel? Est-ce une alternative inévit ible ou d'abuser des choses saintes ou de s'en éloigner? Ah ! ce ne sont pas les remèdes divins qu'il faut fuir; ce sont les passions qu'il faut vaincre; ce n'est pas en devenant impie qu'il faut éviter les profanations; c'est en usant avec piété des grâces de l'Eglise ; ce n'est point en secouant le joug qu'il faut devenir meilleur; c'est en observant la loi avec les dispositions avec lesquelles elle veut être observée; ce n'est point en disant avec l'impie: Puisque la loi est une occasion dechule, |>ourquoi me condamne-ton lorsque je ne l'observe pas? mais c'est en disant avec une âme touchée : J'ai l.ivé mes pieds, comment les salirai-je encore '? Vous avez brisé mes liens , Seigneur; on ne me verra plus en resserrer les funestes nœuds. Vous m'avez retiré des portes de l'enfer; je n'y descendrai plus , de peur que mon dernier ct.it ne soit pire que le premier. En effet, mes Frères , non-seulement la rechute est un vice que rien n'excuse , à cause de l'ingratitude, de la peiûdie et du mépris qu'elle renferme ; c'est encore un vice dont le pécheur a tout à craindre, à cause de l'impénitence et de l'état tranquille de crime où elle le conduit tôt ou tard.

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