‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 163 sur 191 · AVIS DO PREMIER ÉDITEUR SUR LE SERUM SUTT1!ST · texte numérisé non relu

AVIS DO PREMIER ÉDITEUR SUR LE SERUM SUTT1!ST

Voici encore un sermon sur la Prière ; il n'a point d'exorde , parce qne nons n'en avons point trouvé dans le manuscrit du P. Massillon ; ainsi nous nous sommes contentés de metlre la division au commencement Le sermon qui précède lera tort à celui-ci; ou ne laissera pas néanmoins d'y trouver bien des traits digues de l'éloquence de l'auteur.

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Division. — Ne demander que ce qu'il faut dans la prière, et le demander comme il fant.

1 Ce sermon , qui se trouve, du moins par ses lignes principales dans l'édition de Trévoux, contient une exorde qui manque à l'édition de i"45. Comme on y peut reconnaître la manière et le style même de l'orateur, je le donne ici, mais cependant au bas de la page, dans l'ignorance où nous sommes si l'éditeur avait enlre les mains une de ces copies que donnait quelquefois Maisillon a ses anus, ou s'il n'avait que quelques noies saisies par un audileur durant le discours.

PREMIER JEUDI : SUR LA PRIÈRE

PREMIÈRE PARTIB '.

La nécessité et les avantages de la prière reviennent si souvent dans les Livres saints, et l'homme lui-même porte cette vérité si vivement empreinte dans le fond de son être et dans la faiblesse de ses penchants qu'il paraît presque inutile d'en venir ici instruire les

1 Ecce murer chana»«a • flnibue lllli égrena cUmarit, dirent et : Miserere met, Domine, fili David.

Voilà qu'une femme chananéenne , «ortie de ton payt, s'écria, en disant : Seigneur, fils de David, ayex pitié de moi. Matth., xt, 22.

Nos litres saints ont cela de consolant, mes Frères, que les exemples y marchent toujours à côté des lois et que, quelque vertu qu'ils nous proposent, on ne manque jamais d'y en trouver un modèle; la morale des païens était toute semée de beaux préceptes, et les exemples ne s'y rencontraient point ; elle établissait de grandes règles à suivre , et n'exposait point de traits à imiter ; les idées de sagesse élaii nt partout inspirées, et les exemples ne s'en trouvaient nulle paît. Mais nos lois saintes ne «ont point sans modèle ; il n'est point de vertu chrétienne qui ne trouve son héros dans le iivre qui renseigne ; et, si nous h>otis les auteurs sacrés, nous y trouverons autant de grands exemples de quelques hommes extraordinaires à imiter que de devoirs à remplir et de règles a suivre. La foi a un Abraham, la sagesse un >alomon, la chaîle é un Joseph, la retraite on Moïse, la patience dans les maux un Job, l'amour saint une Madeleine , la pénitence un David , enfin la prière la sainte femme de notre Evangile.

C'est donc pour nous animer à prier et nous apprendre comment il faut prier, que l'Eglise nous en propose aiijourd nui l'exemple; elle voit que ce don si précieux, si esseutiel a la religion , si glorieux à la créature , si favorable au pécheur, si aimable pour tous les hommes, est cependant ou négligé on avili; et c'est pour nous en inspirer la pratique qu'elle nous en propose un modèle. Kt en effet , o mon liieu, oliligés de vivre pour un temps dans cette terre d'exil, éloignés de vous et de notre céleste patrie, que ferions-nous sans cet exercice heureux de la prière ? Queue autre conso aiion pourrions-nous espérer sinon dans le moyen par lequel nous pouvons nous élever jusque dans le ciel , y entretenir un saint commerce avec vous, vous y consulter dans nos doutes, vous y exposer nos besoins, vous y poiter nos plaintes, vous y Offrir nos souffrances et nos peines? Quel e autre ressource pour nous, sinon dans ce saint exercice par lequel nous pouvons trouver un proiecte r tout puissant qui nous déf< mie contre nos ennemis; nn Dieu nehe qui nous comble de biens; One grâce d'oi.clioo qui seule puisse adoucir nos chagrins ; une nain charitab e qui es-uie nos larmes ; une lumière secrète qui éclaire nos pas; un père q i écoute nos vœox ; un médecin qui guérisse nos maux; un juge qui entre dans nos intérêts; on mailie qui nous instruise. Rien n'est donc plus utile et plus consolant pour nous que la prière. Mais il ne suflit pas de prier; il faut encore se propo-er des règles dans ce saint exercice. Or, quelle autie règle pouino s nous suivre pour rendre nos prières efUcaces, que celle que suivit la femme chananéenne, qui, après avoir trouvé le moyen de pailer à son Seig eur, eut le bonheur d'en ère exaucée? Je veux donc aujourd'hui, en parcourant tontes les circonstances de mon Evangile, combattre les abus ordinaires qui rendent la plupart de los pnèr- s infructueuses; et par là, premièrement, je montrerai qu'il est peu de fidèles qui demandent ce qu'il faut demander. Et ensuite je ferai voir qu'il en est encore moins qui le demandent comme il faut; mais ne commençons pas «vant d'avoir imploré le secours de l'Esprit Saint par Tinter- •eision de Naiie. Ave.

fidèles. En effet, mes Frères, s'il y a au-dessus de nous un Etre suprême, auteur de cet univers que nous habitons, qui le soutient par la force de sa parole, et qui veut être connu et adoré de ses créatures, le premier devoir de l'homme est de lever les yeux au ciel, de reconnaître le Seigneur à qui il appartient, de lui faire hommage de tout ce qu'il est, de lui rapporter ce qu'il en a reçu, et d établir avec lui un saint commerce d'amour, d'adoration, de servitude et d'action de grâces. Qu'est-ce donc qu'un homme qui, reconnaissant cet Etre suprême, ne le prie pas? C'est un infortuné qui n'a point de Dieu, qui vit tout seul dans l'univers, qui ne tient à aucun être hors de lui, qui, retombant sur son propre cœur, n'y trouve que lui-même, c'est-à-dire ses peines, ses dégoûts, ses inquiétudes, ses terreurs, avec quoi il puisse s'entretenir. C'est un infortuné qui n'attend rien au delà du tombeau, qui borne ici-bas tous ses désirs et toutes ses espérances, qui se regarde comme une vapeur que le hasard a formée, prèle à s'évanouir et à se perdre pour toujours dans les espaces immenses du néant, qui ne se croit formé que pour les jours rapides qu'il paraît sur la terre, qui vit dans l'univers comme un homme que le hasard aurait jeté tout seul dans une île reculée et inaccessible, où il serait sans maître, sans souverain, sans soin, sans discipline, sans attendre de ressource, sans se promettre une meilleure destinée, sans fatiguer le Ciel par des vœux inutiles, sans porter ses vœux et ses souhaits au delà du vaste abîme qui l'environnerait, et sans chercher d'autre adoucissement à l'infortune de sa condition qu'uni; molle indolence. Tel est l'homme qui ne s'entretient jamais avec le Seigueur qui l'a fait.

En second lieu, si nous ne pouvons pas de nous-mêmes former un seul désir digne des regards de Dieu, si des penchants violents et continuels précipitent sans cesse notre cœur vers les plaisirs illicites, si toutes nos voies sont semées d'écueils et investies d'ennemis invisibles, si les richesses nous corrompent, la prospérité nous élève, l'affliction nous abat, les affaires nous dissipent, le repos nous amollit, les sciences nous enflent, l'ignorance nous égare, les commerces nous séduisent, la solitude nous nuit, la santé réveille les passions, la maladie nourrit ou la tiédeur ou les murmures; en un mot, si depuis notre chute.

GRAND-CARÊME

tout ce qui nous environne est pour nous, ou piège, ou erreur, ou tentation : dans une situation si périlleuse, eh 1 quel espoir de salut pourrait-il encore rester à l'homme, s'il n'appelait son Dieu à son secours; si, du fond de notre misère, nous ne faisions sans cesse monter des gémissements vers le ciel, afin que le Seigneur vienne lui-même mettre un frein à nos passions indomptées, fixer nos inconstances, éclairer nos erreurs, soutenir nos faiblesses, réveiller nos langueurs, écarter les périls, adoucir les tentations, abréger les heures du combat, et nous relever de nos chutes '. Oui, mes Frères, la prière est la source de toutes les grâces et le remède de tous nos besoins. Si l'aiguillon de Satan révolte la chair contre l'esprit, c'est là que l'infirmité se fortifie. Si la figure du monde nous amuse et nous éblouit, c'est là que la foi se perfectionne. Si les occasions nous entraînent malgré nos plus vives résolutions, c'est là que la fidélité est donnée. Si les sollicitudes du siècle ou ralentissent notre ferveur ou dissipent nos sens, c'est là que la piété se renouvelle et qu'on retrouve le recueillement. Si l'inconstance du cœur toute seule nous fait éprouver ces moments dangereux de dégoût dans le service du Seigneur, c'est là que le goût du don céleste se réveille et qu'on sent combien le Seigneur est doux. Si les maximes des insensés et les erreurs du monde ont affaibli dans notre esprit les vérités du salut, c'est là que les lumières croissent, et que tous ces vains fantômes que l'esprit de ténèbres avait élevés au milieu de nous, sont dissipés. Si nous ne pouvons pas être avec nous-mêmes, si la retraite nous paraît affreuse, si les jeux, les assemblées, les plaisirs, sont devenus des amusements inévitables à l'ennui qui nous persécute, ah 1 c'est là que nous apprendrons à nous passer du monde, à ne pouvoir nous souffrir et à trouver avec Dieu seul nos plus chères délices. Si les croix, les larmes, les amertumes d'une vie chrétienne, alarment notre faiblesse et nous empêchent de nous convertir au Seigneur, c'est là que l'innocence s'offre à nous avec tous ses charmes, que le sein de la gloire s'ouvre, que les tribulations passagères ne paraissent plus rien au prix des biens à venir qui doivent les couronner. Si nous gémissons sous le poids de nos

1 Tout ce passage se retrouve à pen près littéralement an début du sermon précédent. « Si les richesses nous corrompent... relever de ses chutes. » P. 417 et 4l8 de ce volume.

chaînes, c'est là qu'une main invisible nous fortifie peu à peu. Si nous sommes au fond de l'abîme et de la dissolution, et si nos iniquités, comme une pierre fatale, semblent en avoir fermé l'entrée et nous ôter tout espoir de secours, c'est là qu'un rayon de lumière commence à percer dans l'horreur de ces ténèbres et qu'une voix céleste se fait entendre jusque dans le séjoUr de la mort. Si nous nous trouvons dans ces nouvelles agitations de la pénitence où la grâce et la cupidité disputent encore notre cœur, où l'on est ébranlé, mais non pas encore vaincu, touché, mais non pas converti, ah ! c'est là que la victoire s'achève, que les irrésolutions se fixent et que le Seigneur demeure le maître. Si la perfidie ou l'injustice nous ont dépouillés de nos biens et de nos dignités, et renversé nos plus belles espérances, c'est là que dans le secret de la retraite où une affreuse disgrâce nous a jetés, on trouve un ami plus solide que celui qu'on a perdu, un maître plus puissant que celui qu'on servait, des récompenses plus sûres que celles qu'on attendait. Si la calomnie nous a noircis, c'est là qu'on se console, avec celui qui nous connaît tous, des jugements injustes des hommes. Si la maladie nous afflige, c'est là que le Seigneur verse de l'huile sur nos plaies. Si nous avons perdu un père, un époux, un protecteur, c'est là qu'il commence à nous tenir lieu de tout1. Les hommes, qui ne peuvent remplacer nos pertes, ne peuvent aussi consoler notre douleur; ce sont des consolateurs impuissants qui nous fatiguent, loin de nous soulager, qui nous exhortent à la patience, mais qui ne peuvent la porter jusque dans notre cœur, et, si vous ne priez pas, toutes vos afflictions sont sans ressource. En un mot, mettez-vous dans quelle situation il vous plaira, la prière l'adoucit si elle est triste, ou la facilite si elle est pénible, ou l'affermit si elle est chancelante, ou la préserve si elle est exposée. Mais quand nos intérêts tout seuls ne nous feraient pas de la prière l'exercice le plus doux et le plus consolant de la foi, quand même dans l'exil où nous vivons, éloignés de notre Dieu, assujétis à tant de misères, esclaves de tant de nécessités, livrés à tant de faiblesses, nous pourrions trouver hors de lui quelque plaisir véritable et quelque adoucis-

1 Voilà un de ces magnifiques développements oratoires où Massillon excelle toujours.

PREMIER JEUDI : SUR LA PRTERE

sèment à nos maui, ne faut-il pas l'adorer, puisque nous sommes son ouvrage, et que c'est lui qui nous a tirés du sein de nos mères, et qui n'a cessé depuis d'ajouter de nouveaux bienfaits à celui-là ? Avons-nous des devoirs plus essentiels que de lui rendre sans cesse des actions de grâces, puisqu'il est le rémunérateur de nos peines, le juge éternel de nos actions? Ne faut-il pas intéresser sa miséricorde à notre salut, apaiser sa justice sur nos crimes passés, et le prier de ne s'en point soutenir dans sa colère?

Enfin, mes Frères, le chrétien est un homme de prière; son origine, sa situation, sa nature, ses espérances, sa demeure, tout l'avertit qu'il faut prier; l'Eglise elle-même, où la grâce de l'Evangile nous a incorporés, ici-bas étrangère, n'est qu'une triste colombe captive dans Babylone; toujours gémissante et plaintive, elle ne reconnaît ses enfants que par les soupirs qu'ils poussent sans cesse vers la patrie ; et le chrétien qui ne prie pas, se retranche lui-même de l'assemblée des saints, et est pire qu'un infidèle.

Mais plus la prière est nécessaire et utile, plus il importe de prier comme il faut. Les avantages de ce devoir si essentiel à la vie chrétienne, sont attachés à la manière dont on l'accomplit ; et vous ne priez pas, si vous priez mal. La foi est donc, dit saint Augustin, la première condition et comme la source de la prière chrétienne : Fides, fons oratiouis. Or, la foi, lorsqu'elle prie, commence par nous faire haïr tout ce qui déplaît en nous au Dieu que nous voulons apaiser; elle ne demande que les dons qui peuvent nous rendre agréables à ses yeux; elle s'en remet pour les fa\eurs temporelles et les autres dons qui ne doivent point demeurer, aux desseins éternels que le Seigneur a formés sur nos destinées; également prête à le bénir, soit qu'il nous en favorise , soit qu'il nous les refuse , c'està-dire qu'elle est sincère , désintéressée , soumise.

Or remarquez , je vous prie , avec moi , ces trois conditions dans la prière de notre sainte chananéenne. Premièrement, elle commence à sortir de sa contrée, et du milieu d'un peuple qui était maudit : Egressa a finibus Mis \ elle éloigne son cœur de tout ce qui peut éloigner d'elle les regards de son libérateur, elle

laisse là les idoles que ses pères lui avaient appris à adorer, et ne compte pins sur leur faible protection ; sa fille même mourante , cruellement tourmentée, et à qui même ses soins et sa présence eussent été si nécessaires, ne l'arrête pas ; elle n'attend pas, comme la femme de Samarie, que le fils de David vienne la chercher au milieu de son peuple et de ses désordres, elle renonce d'abord aux dieux de Chanaan et aux égarements de ses premières voies, et court reconnaître le Désiré des nations, le destructeur de l'empire de Satan, et Celui en qui la malédiction, prononcée contre la postérité de Cham , devait être levée : Egressa a finibus Mis. Or usons-nous de ces précautions, mes Frères, lorsque nous venons nous présenter à Jésus-Christ dans la prière ? sortons-nous du milieu de nos idoles et de notre peuple? Il nous ordonne de secouer l'iniquité qui est dans nos mains, avant que d'oser les lever vers lui : Si iniquitatern quee est in

manu tua, abstuleris a te turtc levare po-

teris faciem tuam absqtie macula *. Puisque nous allons demander, il ne faut rien exposer aux yeux de notre Bienfaiteur, qui puisse arrêter ses grâces ; puisque nous devons adorer, nous ne devons rien conserver dans notre cœur, qui démente nos hommages ; puisque nous allons nous humilier de nos fautes, il ne faut pas apporter encore l'affection criminelledevant notre juge. Il faut du moins haïr nos plaies, si nous ne pouvons pas encore couper jusques au vif pour les guérir. 11 faut du moins gémirsur notre misère, si nous ne pouvons pas encore obtenir de notre faiblesse cet effort généreux qui doit nous en délivrer. Toute prière doit donc partir d'un commencement imparfait de pénitence, et être une démarche de conversion ; toute prière doit donc ou changer le cœur ou être née d'un désir de changement. Autrement vous ne priez pas, vous venez insulter la sainteté de l'Etre suprême. Et cependant, mes Frères, nous portons tous les jours, jusque sous la majesté des regards de Dieu, des liens honteux, des désirs de crimes, des haines cruelles , des projets chimériques de fortune; nous le prions de nous remettre nos offenses, et nous ne nous en repentons pas, ou peut-être en méditons-nous de nouvelles, nous le conjurons de nous délivrer de la tentation, et nous aimons d'y succomber ; nous souhai-

» Mltth., XV, 82.

' Job, zi, 14, is.

GRAND-CARÉME.

tons que son nom soit sanctifié, et nous sommes dans le dessein de l'outrager encore; nous lui demandons que son royaume nous soit donné, et nous voulons encore être du nombre de ces fornicateurs, de ces injustes, de ces adultères qui ne le posséderont pas ; en un mot, nous désirons que sa volonté s'accomplisse, et nous refusons de lui obéir. Sont-ce là, ô mon Dieu, des suppliants qui demandentdcs grâces, des coupables qui attendent leur pardon, des indigents qui vous représentent leur misère, ou des profanes qui vous insultent? Et que voyez-vous dans ces prières qui ne sollicite vos foudres, loin d'attirer vos faveurs? Devant votre majesté même, on s'entretient avec ses passions, au lieu de les faire taire, du moins en votre présence ; et l'on sort de la prière le cœur plus échauffé, l'esprit plus occupé d'un dessein , d'une entreprise , d'une passion, quelquefois qu'on n'y est entré. La seule chose dont on est vide, ô mon Dieu, c'est de vos vérités et de votre grâce.

Mais ce n'est pas assez de ne rien porter sous les yeux de Dieu dans la prière qui puisse éloigner les grâces que nous venons demander, il faut que la foi règle et purifie nos demandes, seconde condition de la prière chrétienne marquée dans la conduite de notre sainte femme de l'Evangile: Seigneur, Fils de David, ayez pitié de moi : Miserere met, Domine, fili David1. Et ici, mes Frères, souffrez que je fasse deux réflexions. La première, c'est qu'elle ne dit pas, remarque saint Chrysostome : Guérissez ma lille, mais, ayez pitié de moi. Ses propres besoins s'offrent à elle les premiers dans sa prière; elle sent son âme sous la tyrannie d'un démon invisible dont la délivrance lui parait plus importante que celle du corps de sa fille. Ainsi, elle demande d"abord le royaume de Dieu et sa justice, persuadée que tout le reste lui sera donné comme par surcroît. Voilà la règle, mon cher auditeur; mais la suivez-vous? Dans les calamités qui vous affligent, commencez-vous à invoquer la miséricorde du Seigneur sur les misères cachées de votre âme ou sur les maux temporels qui vous accablent au dehors? Demandez-vous premièrement la charité qui demeure toujours, avant que de demander d'autres dons moins excellents et qui seront détruits avec vous; et votre conversion vous intéresse-t-eJUe plus

» Matth., xv, 22.

vivement que vos malheurs? Lorsqu'un revers de fortune ou plutôt un or !re secret de la Providence vous eut fait déchoir de cet état de prospérité, où votre naissance et les biens de vos ancêtres vous avaient placé; quelle fut la première voix que votre cœur affligé fit monter vers le Seigneur? Délivrez-moi, lui disiezvous, de ceux qui me persécutent ; de sa grâce, de votre salut, de vos ennemis domestiques, il il n'en était point questiou. Lorsque cetépoux, cet ami, ce maître, à la vie duquel votre fortune était attachée, furent sur le point de vous être enlevés, et que, tout secours humain devenu inutile, il fallut lever les yeux au ciel et mettre dans le Seigneur toute votre espérance; que lui offrîles-vous d'abord ? les calamités, prêtes de fondre sur vous, à prévenir, ou les crimes qui vous les avaient attirées, à expier? Lorsque sa main se fut appesantie sur votre propre personne et que des maux longs et cruels eurent éteint peu à peu votre jeunesse et votre santé ; quels remèdes demandiez-vous au souverain Médecin ? Et tandis que les infirmités de votre chair vous trouvaient si sensibles , connaissiez-vous seulement celles de votre âme? Que vous auriez peu de suppliants, ô mon Dieu, si vous n'aviez à distribuer que des dons célestes et des trésors spirituels. Mais je me trompe, mes Frères, ce n'est pas le Seigneur que vous invoquez, puisque vous désirez quelqu'autre chose que lui-même; vous invoquez la santé, la prospérité, la gloire, puisque vous ne vous adressez à lui que pour obtenir quelqu'un de ces dons; vous le cherchez, comme ces Juifs charnels, à cause des pains terrestres qu'il multiplie ; et votre prière n'est qu'une demande injuste d'un bien périssable que vous faites à l'auteur de tous les biens.

La seconde réflexion, c'est que la véritable prière nous rappelle sans cesse à nous-mêmes, et, sous prétexte de nous élever, ne permet pas qu'on s'oublie : Fils de David, ayez pitié de moi. Car, prier, c'est connaître sa misère ; c'est avouer à son Dieu son injustice; c'est soupirer après la grâce d'une parfaite délivrance. Prier, c'est vouloir anéantir en nous tout ce qui déplaît à l'Etre suprême ; c'est s'animer à lui être désormais plus fidèle ; c'est se confondre à la vue de ses bienfaits et de notre ingratitude. Prier, c'est opposer nos mœurs à la loi sainte, les redresser sans cesse sur cette règle, en retrancher sans pitié tout ce qui s'y trouve

PREMIER JEUDI : SUR LA PRIÈRE

contraire ; c'est avancer dans la pratique des vertus chrétiennes. En un mot, la prière est la perfection de nos mœurs. Eh ! mes Frères, l'homme, corrompu comme il est, pétri d'orgueil, de sensualité, d'ignorance, et sujet à tant de faiblesses, quelque progrès qu'il ait fait dans la vertu, peut-il se permettre de vœux devant son Dieu que pour lui-même? Peut-il se proposer d'autre sujet de sa prière que luimême et les besoins infinis de son âme? Peutil lui rester assez de loisir pour entrer dans de vaines spéculations où il se perd ? La prière est-elle donc un effort de l'esprit ou le langage du cœur? El adore-t-on jamais son Dieu d'une manière plus digne de lui que lorsque, prosternée sous la majesté de ses regards, la vile créature reconnaît qu'elle n'est que cendre et poussière en sa présence ? Le pécheur ne doit tenir à son Dieu que ce langage : FVs de David, ayez pitié de moi. Dans ce sentiment est renfermée toute la sublimité de sa prière; c'est ainsi qu'il adore son Seigneur, qu'il l'aime, qu'il espère en lui, qu'il reconnaît ses bienfaits et qu'il confesse son impuissance.

En troisième lieu, la foi de notre Chananéenne lui inspire dans sa prière une résignation parfaite à la volonté de son libérateur; elle se contente de lui dire: Ma fllle est cruellement tourmentée par le démon : Pilia mea mole a dœmonio vexatur. Elle n'ajoute pas, dit saint Chrysostome : Délivrez-la, Seigneur ; elle n'impose aucune loi à sa miséricorde. On ne l'entend pas crier, comme cet officier de l'Evangile : Venez, Seigneur, et guérissez mon serviteur ' ; comme cet aveugle de Jéricho : Seigneur, faites que je voie'; comme cette mère des enfants de Zébédée : Dites que mes deux enfants soient assis, l'un à votre droite et l'autre à votre gauche*. Contente d'avoir découvert le sujet de sa douleur, elle s'en remet du reste à la «agesse et à la clémence du Fils de David, et laisse à la seule disposition de sa volonté les suites de sa destinée : Filia mea maie a dœm'mio vexatur. Ainsi , Dieu veut qu'on le prie, mes Frères: il est plus éclairé sur nos besoins que nous-mêmes ; car d'ordinaire nous ne savons ce que nous lui demandons ; souvent nous exigeons de lui des faveurs que sa justice nous accorde comme des

* Et sanahittir puer mens. Matth., vin, 8, et tue, vil, 7.

* Rabboni, nt videam Marc, x, 51.

' Die ut sedeant hi duo filii fflci, unus ad dexteram tuam et ■nus ad »ini*tram in regno tuo. Matth., xx, 22.

peines, parce qu'il s'indigne que nous ne comptions sa volonté pour rien dans nos prières, que nous respections si peu les ordres éternels de sa providence sur nous, et que nous voulions faire à sa sagesse une loi de la bizarrerie de nos désirs. Cependant, mon cher auditeur, c'est ici le défaut le plus universel de nos prières ; l'accomplissement de sa volonté sainte n'est presque jamais la règle de nos vœux et de nos demandes. Lorsqu'il vous a frappé dans vos biens ou dans votre personne, lui avez-vous dit: Seigneur, si cet état d'affliction me rend plus agréable à vos yeux et me met dans une heureuse impuissance de vous déplaire, laissez-moi des maux si précieux ? Estce ainsi que vous l'avez prié ? Ah I vous n'avez pas eu assez de larmes et de soupirs pour lui demander le retour de la santé ou de la fortune. Mais qu'est-il arrivé? Il vous a exaucé, et les suites ne vous ont que trop fait connaît e qu'il vous avait puni en vous exauçant, et qu'il avait été un Dieu cruel en vous devenant propice. Vous avez fait servir aux plaisirs et aux égarements des passions cette santé qu'il vous a rendue; et les biens où vous êtes rentré, n'ont été entre vos mains que les tristes instruments de vos crimes. Lorsque sa main se fut étendue sur cet enfant qu'une tendresse déréglée vous rendait si cher, et que vous regardiez comme l'unique successeur de vos grands biens et le seul appui de vos espérances, vous contentâtes-vous de lui dire, comme la sainte mère de notre Evangile : Seigneur, mon enfant est cruellement tourmenté ; son sort est entre vos mains : vous voyez mon affliction ; vous prévoyez sa destinée ; n'ayez aucun égard à mes désirs, s'ils ne s'accordent pas avec vos conseils éternels : Filia mea maie a dœmonio vexatur. Ah I vous ne saviez demander au Seigneur que sa vie et la prolongation de ses jours; il la lui rendit cette vie; il les prolongea ces jours; et mille chagrins amers dont ses mœurs licencieuses ont depuis contristé voire tendresse, et sa révolte peut-être dénaturée contre vou3-même, et l'oubli du respect et de la piété paternelle , vous ont appris que vous ne méritiez pas alors d'être refusé ; que votre prière n'était pas assez soumise et assez pure pour être exaucée ; et que le bienfait dont il consolait l'excès de votre douleur, en était le plus terrible châtiment. Comme nous ignorons, mes Frères, si le Seigneur veut nous sanctifier par la voie des afflictions ou de la

GRAND-CARÉME

prospérité, de la santé ou de la maladie, de la réputation ou des opprobres, nous devons, dans nos prières, le conjurer d'accomplir ses desseins éternels sur nous, de nous mener par le sentier qu'il nous a préparé dès le commencement des siècles, et ne lui demander les faveurs temporelles qu'autant que sa sagesse les trouvera favorables à notre salut. Pour les biens de la grâce, la conversion du cœur, la délivrance des passions, la fidélité dans les occasions, la persévérance dans la vertu ; ah 1 demandons-les, sans conditions et sans réserve. La volonté du Seigneur, dit l'Apôtre, est toujours que nous soyons saints ', et nous ne pouvons solliciter avec trop d'instance ce que nous ne saurions jamais trop tôt obtenir. Mais c'est ici où chacun s'abuse, et où, pour justifier des prières intéressées et charnelles, on confond les intérêts du salut avec ceux de l'amour-propre. On s'imagine, dans des maladies habituelles, que si le Seigneur nous rendait la santé, nous serions moins tièdes dans son service, plus en état d'entrer dans de bonnes œuvres, plus propres à nous appliquer à l'affaire de l'éternité ; et là-dessus , on ne cesse de lui demander la délivrance de ses maux. On se persuade dans la disgrâce que si l'on jouissait encore d'une fortune riante, on soulagerait le» malheureux, on favoriserait les gens de bien, on soutiendrait les intérêts des peuples, on mettrait à couvert la faiblesse et l'innocence de l'injustice et de l'oppression ; et là-dessus, on se permet mille désirs pour le retour de la fortune et de la prospérité. On croit dans la décadence des affaires qu'une situation plus tranquille nous laisserait plus de loisirs de travailler au salut ; et là-dessus, on ne cesse de dire au Seigneur : N'abandonnez pas, ô mon Dieu, ceux qui veulent vous servir et vous glorifier dans vos dons. Illusions, mes Frères I L'état où la Providence nous place, est toujours le plus propre à notre salut. Plus même cet état nous déplaît , plus la grâce y trouve de moyens de sanctitication. Demander au Seigneur qu'il nous en tire, sous prétexte de le servir ailleurs plus fidèlement, c'est vouloir excuser à ses yeux l'usage peu chrétien que nous en faisons. Mais ce serait peu de ne demander que ce qu'il faut dans la prière ; nous devons le demander comme il faut, et c'est sur quoi l'exemple de notre sainte

« Hee eit enim voluntai Dei «anctificitio vwtra. mes., 4, 3.

Cbananéenne va encore nous instruire.

DEUXIÈME PABTIE.

On ne prie pas quand ce n'est pas le cœur qui prie, dit saint Augustin, et Dieu n'écoute que le cœur. Or, le langage du cœur est toujours fervent et embrasé ; le cœur ne connaît point la tiédeur et la nonchalance : première instruction renfermée dans l'histoire de notre Evangile. La sainte femme, persuadée qu'elle parlait au maître des cœurs, que la multitude des paroles ne convenait qu'aux adorateurs des dieux de Tyr et de Sidon, et qu'un seul sentiment d'une foi vive plaisait plus au Dieu véritable que le discours le plus abondant, ne laisse presque parler que sa tendresse et sa douleur. Elle crie, à la vérité, clamavit ; mais le cri invisible de son cœur est encore plus puissant, elle pleure ; mais ses larmes ne sont qu'une faible expression de sa peine. Elle touche les assistants par le spectacle de sa désolation ; mais son cœur offre aux yeux de Jésus- Christ, un spectacle1 mille fois plus touchant. Sa ferveur fait tout le mérite de sa prière. En effet, mes Frères, lorsque nous paraissons devant notre Dieu, tièdes, languissants, inatlen-

• Ainsi portent les éditions de 1745 et de Renonard; mais, comme l'avait justement pensé M. de Sacy, il faut lire spectacle. L'édition de 1705 le prouve : « Les soupirs tendres de son cœur ofTrent aux yeux de son Sauveur un spectacle bien plus diene de sa bonté : sa ferveur fuit presque tout le mérite de sa prière. » Dans ses Variétés, in-12, t. i , p. 78, M. de Sacy s'exprime ainsi : « Est-ce Massillon qui , en parlant des instances de la chananéenne dans le second de ses deux sermons sur la Prière, a dit : « Elle crie, à la vérité, mais le cri invisible de son cœur est encore plus puissant. Elle pleure, mais ses larmes ne son! qu'une faible expression de sa peine. Elle touche les assistants par le spectacle de sa désolation, mais son cœur offre aux yeui de Jésus-Christ un cœur mille fois plus touchant. » Un cœur qui offre aux yeux de Jésus-Christ un cœur plus touchant. J'ai bien cru que c'était une faute de M. Renonard. Mais non, la bonne édition de 17*5, l'édition princeps, donne précisément la même leçou. 11 semble cependant qu'il n'y a pas à hésiter et qu'il faudrait ainsi corriger la phrase : « Elle louche les assistants par le spectacle de sa désolation, mais son cœur offre aux yeux de Jésus-Christ un spectacle mi le fois plus touchant. » Je crois que c'est en effet ce que Massillon a du écrire. Qui oserait néanmoins substituer celte leçon à celle de l'édition originale, sans l'autorité des manuscrits? Quel scrupule! direivous. Mettez spectacle , qui est évidemment le mot que Massillon a eu dans l'esprit, s'il ne t'a pas eu au bout de sa plume, et n'en parlons plus ! Quel scrupule t Je vous déclare que si l'on accorde une fois aux éditeurs une pareille licence, le texte entier de nos écrivains classiques fondra sous leurs corrections et sous leurs restitutions arbitraires. D'évidence en évidence , on arrivera à faire exprimer à Bossuet et à Corneille des idées qu'ils n'ont jamais eues, dans une langue qu'ils n'auraient jamais voulu parler, et nous aurons, au Heu du vrai La Fontaine et du vrai Racine, le Racine de M. Luneau de Bois-Germain ou le La fontaine de je ne sais qui. » — Aussi je suis heureux d'avoir ici à

PREMIER JEUDI : SUR U PRIÈRE

tifs , que nous exposons nos besoins comme des besoins étrangers, qu'il semble que l'affaire que nous traitons n'est pas la nôtre , que nous laissons parler notre langue sans y jointes mouvements religieux d'un cœur touché, que faisons-nous? nous choisissons les yeux de Dieu pour le rendre témoin des égarements d'un esprit oiseux et des tiédeurs d'un coeur infidèle ; nous venons nous mettre en sa présence pour lui dire que nous ne l'aimons pas ; nous nous prosternons à ses pieds pour ne penser point à lui, et ne nous entretenir qu'avec les créatures ; en un mot, nous l'irritons dans le lieu de propitiation, et changeons en crime l'exercice le plus utile et le plus consolant de la foi. Car, premièrement, mes Frères, ce qui rend la ferveur si essentielle à la prière, est la majesté de Celui que nous prions. Les hommages lièdes sont indignes de lui ; et, s'il maudit celui qui tait son ouvrage avec négligence ', quel autre acte de religion est plus son ouvrage que la prière? Secondement, le prix des grâces que nous demandons. Quoi ! nous sollicitons des bien* éternels, les promesses de la vie future, le don inestimable de la persévérance, la possession immortelle de Dieu; eh ! peut-on demander languissamment des biens si précieux? N'est-ce pas déclarer ou qu'on n'en est point touché ou qu'on n'y prétend point? Et le cœur tout entier peut-il suffire à les désirer? Ah ! sur tout le reste , nous trouvons en nous tant de vivacité ; il semble que, pour nous rendre froids et languissants , il suffit de nous présenter devant notre Dieu et de penser aux biens véritables. Troisièmement enfin, la nature même de la prière. C'est un commerce tendre avec votre Dieu ; pouvezvous y être tout de glace ? C'est la considération de ses perfections infinies; pouvez-vous les contempler sans en être tourbe ? C'est une attention sur tous les biens dont il vous a fa-

offrir a M. S. de Sacy l'autorité de» édition» de Trévoux. — Il est vrai pourtant qu'avec Renouard , n'eu déplaise au scrupule de M. de Sacy, j'ai écrit , dans le cour» de ce sermon même, avec Renouard et Didot, la Chunauèemte au heu de la Cananéenne, comme le porte l'édition prinreps. L'hébreu commence ce mot par un caph daiiuesché; 1J723 , Cbanaoaeus dérive de la racine Ï33. Ainsi la terre de Cbanaan, yn V3Z3, si?niiif une terre basse, une répion inférieure. Mais je satisfais aux légftrmél mquiélode9 îles purs et sévères amis de nos écrivains classique», et aux justes inquiétudes de M. de Sacy, en avertissant par cette no>e même que le lex'.e de 1745 porte la Cananéenne et la Cat.anée.

1 Maledictus qui facit opus Doroioi fraudulentcr (i. e. négligente^. 1er., XLVUl, JO.

vorisé ; qu'y a-t-il qui intéresse plus un bon cœur que le souvenir des grâces reçues? C'est un gémissement sur nos fautes passées ; peuton rappeler avec indifférence, devant ce que l'on aime , les infidélités dont on a été coupable à son égard ? Tout nous apprend donc à prier avec ferveur; et, sans cette condition, la prière n'est plus ou qu'un mépris du Seigneur ou qu'une occupation inutile d'un esprit oisif et immortifié.

En second lieu, notre femme deTyr ne veut devoir la grâce qu'elle sollicite qu'à la seule miséricorde du Fils de David ; et l'humilité de sa prière répond à la vivacité de sa foi. Elle n'allègue rien en sa propre faveur, ni le courage qui l'a fait sortir du milieu de sa nation , ni sa foi qui l'a portée à laisser-là ses idoles, et venir chercher un étranger ; elle ne vent point d'autre mérite pour toucher Jésus-Christ que sa propre misère : Fils de David, ayez pitié de moi. On la met au nombre des plus vils animaux, et elle trouve dans cet opprobre même une nouvelle raison de confiance. On lui préfère les brebis d'Israël , et elle souscrit à cetle ignominie. Elle n'allègue point, pour excuser ses superstitions passées et adoucir le titre odieux qu'on lui donne, les engagements de la naissance où il entre si peu de chose de notre part, et qui font son malheur plutôt que son crime. Elle n'oppose point à la préférence dont Jésus- Christ honore les Juifs , leur ingratitude, leur envie, leur endurcissement qui les rend encore plus coupables que les habitants deTyr et de Sidon. L'humilité est simple, et ne voit que son propre néant. En effet, mes Frères, rien n'éloigne de nous les grâces du Ciel , comme de chercher en nous-mêmes les raisons de la libéralité divine. Au commencement de la conversion, on jette quelquefois sur soi dans la prière des yeux de complaisance, devant la sainteté du Dieu qu'on adore, sur un naturel heureux qui nous a toujours préservés de quantité d'excès, lors même que nous suivions les voies du crime, sur un fonds de religion et de crainte de Dieu, qui, dans le temps même de nos désordres, nous inspirait je ne sais quel respect' pour la piété et pour ceux qui la pratiquaient , et une secrète horreur pour ces hommes de péché qui font d'une impieté et du mépris des choses saintes l'assaisonnement d'une débauche. On rappelle en secret l'idée de ces pécheurs pour en faire honneur a celle qu'on se forme de 6oi-même ; et on dit, sans y

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penser, aux pieds des autels, comme le pharisien : Je ne suis pas fait comme le reste des hommes '. Sommes-nous plus avancés dans la vertu ? loin de bénir la main qui a rompu nos chaînes, nous croyons trouver dans notre justice les raisons que le Seigneur a eues de nous discerner de tant de pécheurs qui s'égarent, et de nous appeler à ses voies saintes. Ainsi, lorsque dans nos afflictions nous nous adressons au Seigneur, ah! nous mêlons presque toujours dans nos demandes le souvenir de ce que nous avons fait pour lui ; il semble que nous demandons une justice plutôt qu'une grâce; nous exposons, avec complaisance, à ses yeux , comme les apôtres , une barque et quelques filets abandonnés, c'est-à-dire les œuvres les plus légères faites en son nom ; nous lui disons dans le secret du coeur : Ne nous rendrez-vous rien pour cela? Quid ergo erit nobis*? On repasse sur une aumône, sur une œuvre de miséricorde , sur une pratique de piété; et, tandis que d'une main nous étalons nos calamités , de l'autre nous présentons nos mérites. Nous mettons dans une balance , comme Job , nos justices et notre affliction ; et nous perdons souvent dans la prière le fruit des mérites passés, où l'on aurait dû en acquérir de nouveau *. Ce n'est pas qu'on se glorifie grossièrement devant le Seigneur ; on ne lui dit pas tout haut : Vous devez, Seigneur, à ma fidélité quelque reconnaissance ; mes œuvres saintes seraient-elles effacées à vos yeux, vous, devant qui tout est vivant? Ah! c'est dans le malheur qui m'afflige que je dois sentir que ce n'est pas en vain qu'on vous sert. On ne le dit pas tout haut , mais on se le dit tout bas à soi-même; on n'étale pas ouveitement ses mérites, mais on les laisse entrevoir; on se couvre de ses justices ; on n'envisage la majesté du Très-Haut qu'à travers ce voile flatteur de nos propres justices, sans se souvenir que Moïse, sur la montagne, levait le voile,

1 Non sum sicut cacteri hominum. Luc, xvm, 11.

•* Matth., xix, 27.

8 II semble que nous avons droit de lui dire comme cet apôtre qui , après avoir quitté une pauvre barque et de méchants filets, lui disait froidement : « Quoi ! Seigneur, nous avons tout abandonné pour vous suivre, quelle récompense nous donnerezvous, quid ergo erit nubis? On se repose sur des œuvres de miséricorde que des motifs Umporels ont souvent rendues inutiles. On reproche plutôt à Dieu ce qu'on a fait pour lui qu'on ne le conjure de faire quelque chose pour nous; et, tandis que d'une main nous demandons une grâce au Seigneur, nous mettons de l'autre, comme Job, le bien que nom avons fait dans la même balance . Ed. de Trévoux.

lorsqu'il parlait au Seigneur , comme pour lui mieux exposer ses misères, et ne s'en servait qu'en se tournant vers le peuple , et pour se cacher, ce semble, à lui-même le souvenir des actions héroïques et des prodiges qu'il avait opérés aux milieu de ses frères. Le pécheur n'a jamais de meilleur titre pour obtenir des grâces que son indignité et la clémence d'un Dieu qui ne lui doit que le châtiment de ses crimes.

A la ferveur et à l'humilité de sa prière la sainte Chananéenne ajoute en dernier lieu la persévérance. D'abord Jésus-Christ n'avait répondu que par un silence froid et accablant à ses supplications si soumises, si humbles, si ferventes : Qui non respondit eiverbum. Elle a abandonné ses dieux, son peuple, sa fllle même mourante, pour venir à lui, et il n'avait pas daigné la regarder. Elle lui expose sa douleur d'une manière si vive, si tendre, si pleine de foi, si capable de toucher les cœurs ; les assistants en sont attendris; et Jésus-Christ tout seul la voit d'un œil indifférent, lui qui devait pleurer sur Jérusalem rebelle ; lui que la confusion seule d'une femme adultère trouva si indulgent et si miséricordieux ; lui qui se représentait à ses disciples sous la figure d'un pasteur tendre, occupé à chercher, à travers les montagnes, les brebis égarées; lui-même refuse ses soins et sa tendresse à celle-ci qui vient à lui dune région si éloignée. Tant de foi, tant de démarches, tant de larmes, ne devaient-elles être payées que d'un silence si désolant; et quelle autre foi n'eût point été rebutée d'une rigueur si peu attendue? Qui non respondit ei verbum. Cependant, cette femme forte persévère ; sa grande âme ne plie point. Jusqu'ici elle n'avait osé se présenter au Sauveur, et s'était contentée d'élever sa voix de loin : Dimitte eam, quia clamât post nos; mais à mesure qu'elle est refusée, elle avance ; et les rigueurs sont les seuls attraits dont Jésus-Christ se sert pour l'attirer. Mais que veut-elle dire enfin, en se prosternant aux pieds de Jésus-Christ ? Vient-elle, piquée d'une secrète jalousie, lui rappeler le souvenir de tant de prodiges qu'il a opérés ailleurs ; lui dire, comme les habitants de Nazareth : Le bruit public nous a instruits de ce que vous avez fait à Capharnaùm? Vient-elle recueillir ce que son affliction lui laisse encore de forces, et, par tout ce que l'amour maternel peut inspirer de plus tendre et de plus éloquent, faire un dernier effort pour

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tonchrr celui qu'elle veut se rendre propice? Que pouvait ou attendre de plus d'une f.mme infidèle? Cependant, voyez-la aux pieds du Sauveur, comme elle adore en silence les conseils éternels dirigés sur elle : At Ma venit, et adoravil eum, dicens: Domine, odjuva me ; comme elle souscrit en secret aux dispositions sévères de sa pénitence ; comme elle s'humilie sous la main puissante qui la frappe. Tranquille sur le sort de sa tille, elle n'en parle plus ; elle l'a mise depuis longtemps entre les mains de son libéraleur ; ce n'est plus la délivrance de son affliction qu'elle demande; c'est la force de pouvoir la soutenir : Domine, adjuva me: Seigneur, soutenez- moi. Elle se refuse même des plaintes, la seule consolation des malheureux; elle étouffe tout ce que la tendresse d'une mère a de plus vif ; elle fait rentrer ses désirs dans les ordres de Celui qu'elle adore ; elle se croit indigne d'être exaucée, seulement parce qu'elle ne l'est pas ; et tout ce qu'elle sollicite, c'est une âme encore plus forte que sa douleur: Domine, adjuva me. Seigneur, soutenez-moi ; ne rendez pas la santé à ma fille, puisque votre justice et mon infidélité s'y opposent ; mais arrachez de mon cœur la tendresse que je sens encore pour elle : Domine, adjuva me. Qui n'eût cru que cette dernière démarche aurait enfin triomphé des retardemenU du Sauveur? Cependant elle n'attire à cette femme si constante que des reproches rigoureux : Il n'est pas juste, lui dit-on, de prendre le pain des enfants et de le donner aux chiens. Mais un mépris si outrageant ne la blesse point ; les instances redoublent avec les difficultés; et l'obstination de sa persévérance arrache, pour ainsi dire, des mains de Jésus-Christ, une grâce si longtemps différée. 0 femme, s'écrie-t-il, ne pouvant s'empêcher de louer tout haut ce qu'il admirait depuis longtemps en secret, votre foi est grande. Qu'il vous soit fait comme vous le désirez '. Double instruction pour nous, mes Frères, sur la persévérance dans nos prières. Souvent le Seigneur ne nous exauce point; il nous laisse dans l'affliction dont nous demandons qu'il nous retire, dans les faiblesses sous lesquelles nous gémissons, dans les tentations d'où nous sortons toujours à demi vaincus. Alors nous cessons de demander; il nous parait inutile de

lui réitérer des vœux qu'il n'exauce pas; plus tranquilles même quelquefois dans nos passions, après en avoir demandé en vain la délivrance, nous croyons n'avoir rien oublié de notre côté, et que désormais c'est à la grâce à faire le reste. Mais je ne vous dis pas que peutêtre vous n'êtes pas exaucé, parce que vous demandez mal, que votre prière porte avec elle-même les raisons du refus de Dieu, et qu'il faut en corriger les défauts, et non pas en interrompre la pratique ; je ne vous dis pas que, dans une vie toute mondaine, vous sollicitez peut-être des grâces qui ne sont que la récompense de la retraite, de la pénitence et de la prière ; que vous demandez le don précieux de la continence et de la chasteté, tandis que vos commerces, vos lectures, vos entretiens vous conduisent à la perdre; la patience dans vos afflictions, vous qu'une recherche éternelle de vos aises a si peu jusque-là accoutumé à souffrir; le goût de la vertu, vous en qui des mœurs tièdes et sensuelles éteignent toutes les grâces; la fidélité dans les occasions, vous qui ne veillez pas sur votre cœur et qui négligez toutes les précautions les plus nécessaires à la piété chrétienne. Ah 1 je ne suis point surpris si Jésus-Christ vous répond alors, comme aujourd'hui à la Chananéenne, qu'il n'est pas bon de prendre le pain des enfants pour le jeter aux chiens ' ; et que les faveurs que v,ous sollicitez, ne sont pas le partage des pécheurs comme vous, et sont réservées à la fidélité des âmes justes : Non est bonum. Je suppose que vous demandiez comme il faut ; et je dis que vous êtes injuste de vous rebuter, lorsqu'on ne vous exauce point. Eh I quoi ! mon cher auditeur, le salut vous paraît-il trop vil pour être demandé plus d'une fois? En demeurez-vous à une seule démarche pour les choses que vous souhaitez vivement ? Et que font les obstacles dans vos prétentions temporelles que piquer et réveiller davantage vos désirs? Vous comptez vos démarches avec Jésus-Christ ; mais les compte-t-il lui-même avec vous? Après que vous l'avez tant de fois rejeté, ne revient-il pas encore se présenter à la porte de votre cœur, aussi empressé de votre salut, lorsqu'il vous appelle à la onzième heure du jour, qu'il l'était en vous appelant à la première ? Ah l si, après quelques inspirations de

• O mnlier, magna est fides tua. Fiat tibi sicot vis. Mutth.. XV, 28.

1 Non est bonum sumere panent bïiorum, et mitlere canibul. lfattA.,xv,38.

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sa grâce, il se fût retiré tout à fait de vous, si feulement, pour n'avoir rien 5 se reprocher sur' Vôtre perte, il se fût contenté de vous avertir une fois, et qu'il vous eût laissé ensuite entré les mains de votre corruption, où en seriezvous ?

0 homme 1 pouvez- vous demander trop souvent l'unique bien qui vous soit nécessaire ; et ignorez-vous que votre Dieu veut être pressé, sollicité, importuné ; et que sa grâce, comme son royaume, est le prix de la seule violence ? D'ailleurs, Dieu vous refuse ! Mais c'est pour vous obliger de lé prier plus longtemps; il connaît le caractère de votre cœur; si vous n'aviez rien à souhaiter de sa libéralité, vous ne vous adresseriez jamais à lui ; si une fois il vous avait exaucé, lé bienfait vous ferait oublier le bienfaiteur; Dieu vous refuse 1 Mais que savez-vous si votre prière elle-même n'est pas plus agréable à Dieu, que la vertu que vous lui demandez ; s'il n'aime pas mieux entendre vos gémis'séméntS sur votre impatience et sur vos faiblesses^ que vous voir plus patient et plus fidèle; si la coiïipoiïction que vous lui offrez de votre défaut dans la prière, ne vous purifie pas plus à ses yeux, que l'amendement dé ce défaut même'? Mais enfin que savez-vous si vous ne vous étés1 point rebuté, lorsque vous étiez sur le point d'obtenir ce que vous demandiez, et que lé Seigneur n'attendait plus qu'une nouvelle instance ? Vous avez prié, et il n'a' point eu d'oreilles pour vous ; vous avez crié derechef, il s'est tu ; encore une fois la voix de votre cœur est montée de nouveau vers le Seigneur, et c'a été en vain. Alors vous en êtes demeuré-là, comme ce roi d'Israël, après qu'il eut frappé trois fois la terre d'un javelot; mais que rie poursuiviez-vous, comme répondit le prophète Elisée à ce prince imprudent : Si vous eussiez frappé cinq fois, c'en était fait de l'Assyrie, et vous auriez remporté une victoire entière sur vos ennemis '. Dieu avait marqué le moment de sa grâce à une nouvelle demande ; vos premiers vœux l'avaient déjà disposé, et il n'était plus question que d'achever votre ou vrrge ; vous vous êtes découragé, lorsque vous étiez sur le point de recueillir le fruit de vos peines: Si percussisses quinqnies. Encore un peu de persévérance, vous obteniez ce que vous demandiez; encore

4 Si percussisses quinquies... percussisses Syriam usque ad cuflsuuiptioaeui. IV Reg., xiii, 19.

un coup frappé à la porte, on vous l'eût ouverte; encore un nouvel effort, vous triomphiez de la lenteur de Dieu même ; et vous perdez, en vous rebutant, les grâces que vous aviez déjà méritées, et celles que vous étiez sur le point d'attirer sur vous. Une seule réflexion que je vous prie ici de faire, c'est qu'il ne suffit pas de continuer simplement, et de ne pas se décourager ; il faut redoubler ses efforts. Après qu'on a demandé, cherché, et qu'on n'a rien obtenu, il faut frapper. En effet, mes Frères, Dieu ne diffère de nous exaucer que pour rendre nos vœux plus ardents ; il ne rejette pas nos demandes ; il ne veut qu'enflammer nos désirs. C'est là une de ces feintes de l'amour divin, qui ne paraît se refuser que pour réveiller notre tendresse ; et souvent il renouvelle, à l'égard des âmes fidèles, l'histoire des disciples d'Emmaûs; c'est-à-dire il ne fait semblant de se retirer d'elles qu'afin qu'on lui fasse de nouvelles violences pour le retenir. Tel est le dessein dé Dieu dans la suspension de ses grâces. Or, vous ne vous lassez point de demander, dites-vous, depuis lé moment fatal qui vît périr votre innocence; dîé'puis ce jour fatal qui changea votre joie en tristesse, et qui tarit toutes les ressources de votre fortune ; depuis que la main du Seigneur vous a frappé de cette infirmité cruelle, qui mêle à vos jours tant d'amertumes; vous ne cessez de demander la force de vous relever de votre chute ; la foi pour soutenir votre adversité ; cette patience chrétienne qui nous fait posséder nos âmes, en nous en ren lant les maîtres ; qui fait souffrir sans se plaindre et sans murmurer; et cependant vous vous retrouvez encore aujourd'hui aussi fragile, aussi triste, aussi inquiet que le premier moment où vous commençâtes à prier le Seigneur : vous persévérez, et le Seigneur ne répond pas. Mais je vous demande, les retardements du Seigneur vous ont-ils conduit à des instances plus vives et plus pressantes ?Avez-vous ajouté à la prière le secours du jeûne et de la pénitence ? Avez-vous tenté de nouvelles voies pour fléchir le Seigneur? A-t-on vu votre ferveur se rallumer, croître votre fidélité, vos œuvres chrétiennes se multiplier? Enfin.aTezvous fait monter des cris plus perçants vers le Ciel, les premiers y étant montés sans succès? El, comme les Israélites, après avoir fait, durant six jours, le tour des murailles de Jéricho, y avez-vous ajouté, au septième, le bruit des

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trompettes et des hurlements, comme pour triompher de Dieu même par ce nouvel effort, et voir tomber à vos pieds la passion dont vous aviez tant de fois souhaité d'être délivré ? Ah ! le Seigneur ne vous exauce pas, parce que vous demandez toujours de même ; il a beau se refuser à vous, vous ne sentez pas assez son refus, et voire voix ne monte pas vers lui avec un nouvel effort. Ah ! ce qu'Elie disait autrefois par pure dérision aux prophètes de Baal assemblés à Bélhel pour immoler à ce dieu, je pourrais vous le dire ici plus réellement : Criez plus haut, car votre dieu dort quelquefois, et il a besoin qu'on l'éveille \ La Chananéenne ne se contente pas de dire toujours : Fils de David, ma fille est cruellement tourmentée. Elle s'approche, elle fait de nouveaux efforts; enfin, elle oblige encore les disciples à devenir ses intercesseurs auprès de Jésus- Christ. Et voilà, mes Frères, le modèle de notre l«rsévérance : adressons à Dieu nos vœux et nos prières ; s'il ne nous exauce point, retournons à ce saint exercice avec une nouvelle ferveur ; s'il continue d'être sourd à nos cris, loin de nous rebuter, revenons sans cesse à la chargé, et faisons-lui en quelque sorte violence pour lui arracher ses grâces ; intéressons dans notre cause les gens de bien ; ce sont les amis de Dieu ; ils ont du crédit auprès de lui; seulement gardons-nous de compter sur les prières des gens de bien, au point que nous négligions de prier pour nous-mêmes. Les Apôtres qui sollicitent pour la Chananée sont refusés, et la Chananée obtient ensuite ellemême, pour nous apprendre, dit saint Chrysoslorae, que s|es vœux que nous adressons nous-mêmes au Seigneur, quelque pécheurs que nous soyons d'ailleurs, le touchent tout autrement que des vœux étrangers, quelque purs qu'ils puissent être devant lui. Cependant, voilà en quoi consiste presque toute la piété des personnes d'un certain rang ; à honorer les serviteurs de Jésus-Christ, et à recommander à leur piété et au mérite de leurs prières les besoins de leur âme.

Mais que sert, mes Frères, d'intéresser les justes à votre salut, si vous ne voulez pas y travailler vous-même ? Que sert que des âmes saintes disent tous les jours : Seigneur, convertissez celle âme que vous avez rachetée de

< Oamite voce majore dormit, ut excitetur. /// fteg.,

XVin, 27.

votre sang, si de votre côté vous dites : Je ne saurais me donner encore à vous ; ne rompez pas des liens qui me plaisent et que je ne puis haïr encore ? Vous ressemblez à cet infortuné Simon, qui, ne voulant pas avoir de part à la grâce de l'Evangile et à la prédication des apôtres, ni sortir de ses voies égarées, conjurait cependant les disciples de prier le Seigneur pour lui : Precamini vos pro me ad Dominum *. Ne mettez point d'obstacle aux grâces que l'on sollicite pour vous, et alors les prières des jusles seront puissantes. Priez sans cesse vous-même le Seigneur qu'il vous donne un cœur nouveau, qu'il anéantisse vos injustes cupidités, qu'il exauce les vœux de ses serviteurs, qui ne se lassent point de lui demander votre conversion; priez, dis-je, et ne vous lassez point. Si vous êtes pécheur, il ne vous reste que cette voie pour recouvrer la grâce; si vous êtes juste, c'est par-là seulement que vous pouvez la conserver. Eh 1 n'êtes-vous pas heureux que la miséricorde divine vous ait ou» vert une voie de salut si aisée et si consolante? Le Seigneur est cet homme de l'Evangile, qui, après quelques difficultés, ne peut refuser trois pains à un ami qui les demande avec instance. C'est le père qui ne saurait donner un serpent à ses enfants, lorsqu'ils lui demandent de la nourriture; en un mot, c'est le juge vaincu par les sollicitations de la veuve, et qui accorde enfin à ses importunités ce qu'il avait d'abord refusé à ses premiers cris ; et ces paraboles si consolantes, c'est Jésus-Christ lui-même qui en est auteur, et qui les applique au juge céleste. Mon Dieu I vous conviez vous-même le pécheur à vous demander des grâces; il semble que vous êtes intéressé à rendre l'homme heureux, et que vous ne vous suffisez pas à vousmême. Ah ! mes Frères, d'où vient donc qu'un exercice, si avantageux à la faiblesse humaine, . est si négligé parmi nous ? D'où vient que dans le monde on a sans cesse recours à de nouveaux artifices, pour ôter l'ennui de la vie mondaine, pour remplir des moments que la variété des plaisirs laisse encore vides, et qu'on ne saurail trouver le temps de prier ? Eh 1 ne faut-il pas que Dieu, à qui tous les moments de la journée devraient être consacrés, les partage du moins avec le monde? On ne vous reproche point ici le temps, si précieux aux chrétiens , consacré à un jeu excessif, à de vain* entre-

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