CARÊME
temps de prier, mon cher auditeur! mais pourquoi le temps vous est-il donné, que pour demander à Dieu qu'il oublie vos crimes, qu'il vous regarde avec des yeux de miséricorde et qu'il vous mette un jour au nombre de ses saints? Vous n'avez pas le temps de prier! mais vous n'avez donc pas le temps d'être chrétien? car un homme qui ne prie pas, est un homme qui n'a point de Dieu, point de culte, point d'espérance. Vous n'avez pas le temps de prier ! mais la prière est le commencement de tout bien, et, si vous ne priez pas, vous n'avez pas encore fait une seule œuvre pour la vie éternelle. Ah! mes Frères, manquons-nous de temps pour solliciter les grâces de la terre, pour importuner le maître, pour obséder ceux qui sont en place, pour donner au plaisir ou à la paresse? Que de moments inutiles ! que de jours ennuyeux et à charge par la tristesse toute seule que l'oisiveté traîne après elle! que de temps perdu à de vaincs bienséances, à des entretiens oiseux, à des jeux interminables , à des assujétissements stériles, à courir après des chimères qui s'éloignent toujours plus de nousl Grand Dieu ! et l'on manque de temps pour vous demander le ciel, pour apaiser votre colère et attirer vos miséricordes éternelles! Qu'on fait peu de cas de son salut, ô mon Dieu, quand ou n'a pas le temps de demander à voire miséricorde qu'elle nous sauve ; et qu'on est à plaindre de trouver tant de moments pour le monde, et de n'en pas trouver un seul pour l'éternité! Seconde raison des dégoûts et des égarements de nos prières, le peu d'usage de la prière même.
11 est vrai, mes Frères, que cette raison n'est pas si générale qu'on ne voie souvent les âmes les plus fidèles à la prière éprouver constamment ces dégoûts et ces égarements dont je parle; mais je dis qu'alors ces dégoûts viennent de la sagesse de Dieu qui veut les purifier, et qui ne les conduit par cette voie que pour accomplir ses desseins éternels de miséricorde sur elles : dernière raison; qu'ainsi, loin de se rebuter de ce que la prière leur offre de triste et de désagréable, elles doivent y persévérer avec plus de fidélité que si le Seigneur y répandait sur elles des consolations sensibles et abondantes.
Premièrement, parce que vous devez regarder ces dégoûts comme la juste peine de vos infidélités passées. N'est-il pas raisonnable que Dieu vous fasse expier les voluptés criminelles
PREMIER JEUDI : SUR LA PRIÈRE
de votre vie mondaine, par, les dégoûts et les amertumes de la piété? La faiblesse du tempérament ne vous permet peut-être pas de punir, par des macérations corporelles, l'égarement de vos premières mœurs; n'est-il pas juste que Dieu y supplée par les peines et les afflictions intéiieures de l'esprit? Voudriez- vous qu'il vous fît passer en un instant des plaisirs du monde à ceux de la grâce, des viandes de l'Egypte au lait et au miel de la terre de promesse, sans vous avoir fait éprouver auparavant les aridités elles fatigues du désert; et, en un mot, qu'il ne châtiât, si j'ose parler ainsi, les délices du crime que par celles de la vertu ?
Secondement, vous vous êtes si longtemps refusé à Dieu, malgré les plus vives inspirations de sa grâce, qui vous rappelaient à la vérité et à la lumière ; vous l'avez si longtemps laissé heurter à la porte de votre coeur, avant que de l'en rendre le maître ; vous avez tant disputé, combattu, différé, avant que de vous donner à lui ; n'eît-il pis juste qu'il vous laisse solliciter quelque temps, avant de se donner à vous avec toutes les consolations de sa grâce? Les délais et les retardemenls du Seigneur sont la juste peine des vôtres.
Mais, quand ces raisons seraient moins solides, que savez-vous si Dieu ne veut point vous rendre par là cet exil et l'éloignement où nous vivons de lui, plus haïssable, et vous faire soupirer plus ardemment après celle patrie éternelle , où la vérité , vue à découvert , nous paraîtra toujours aimable, parce que nous la verrons toujours telle qu'elle est? Que savez-vous s'il ne veut point par là vous inspirer plus de componction de vos crimes passés, en vous faisant sentir à tous les moments l'opposition et le dégoût qu'ils ont laisses dans votre cœur pour la vérité et pour la justice? Que savez-vous enfin si, par ces dégoûts, Dieu ne veut pas achever de purifier tout ce qu'il peut y avoir encore de trop humain dans votre piété , s'il ne veut pas établir votre vertu sur la vérité qui est toujours la même, et non pas sur le goût qui change sans cesse, sur les règles qui Sont éternelles, et non pas sur les consolations qui sont passagères , sur la foi qui sacrifie constamment les choses visibles aux invisibles, et non pas sur la sensibilité qui laisse au monde le même empire presque qu'à la grâce sur notre cœur ? Une piété toute de goût ne va pas loin, si la vérité ne la soutient et ne l'affermit. Il est dangereux de faire dé-
pendre sa fidélité des dispositions sensibles d'un cœur , qui n'est jamais un instant le même, et sur qui tous les objets font des impressions nouvelles. Les devoirs qui ne plaisent que lorsqu'ils consolent , ne plaisent pas longtemps; et la vertu, qui n'est que dans le goût , ne saurait se soutenir, parce qu'elle ne tient qu'à nous-mêmes.
Car , après tout , si vous ne cherchez que Dieu tout seul dans vos prières; qu'il vous conduise par des dégoûts ou par des consolations, pourvu que la voie par où il vous mène, vous conduise à lui , comme elle est la plus sûre pour vous, elle doit vous paraître préférable à toutes les autres. Si vous ne priez que pour attirer plus de secours du ciel sur vos besoins et sur vos faiblesses . la foi, vous apprenant que la prière, accompagnée même de ces dégoûts et de ces aridités, obtient les mêmes grâces, produit les mêmes effets, et qu'elle est aussi agréable à Dieu que celle où se trouvent des consolations plus sensibles; que dis-je? qu'elle peut devenir même plus agréable au Seigneur par l'acceptation des peinesque vous y souffrez ; la foi vous l'apprenant, vous devez être aussi fidèle à la prière que si elle vous offrait des attraits sensibles. Autrement, ce ne serait pas Dieu que vous chercheriez, mais vous-même; ce ne seraient pas les biens éternels, mais des consolations vaines et passasagères ; ce ne seraient pas les remèdes de la foi, mais les appuis de votre amour-propre.
Ainsi, qui que vous soyez qui m'écoutez ici, imitez la femme chananéenne ; soyez fidèle à la prière; et, dans l'accomplissement de ce devoir, vous trouverez le secours et la facilité de tous les autres. Si vousêles pécheur, priez: ce n'est que par là que le publicain et la pécheresse de l'Evangile obtinrent des sentiments de componction et la grâce d'une parfaite pénitence ; et la prière est la seule source et la seule voie de la justice. Si vous êtes juste, priez encore : la persévérance dans la foi et dans la piété n'est promise qu'à la prière; et ce n'est que par là que Job , que David , que Tobie, ont persévéré jusqu'à la fin. Si vous vivez au milieu des pécheurs, et que le devoir ne vous permette pas de vous dérober au spectacle de leurs dérèglements et de leurs exemples, priez : plus les périls sont grands, plus la prière devient nécessaire ; et les trois enfants au milieu des flammes, et Jonas dans le sein d'un monstre , ne trouvèrent leur sûreté que
GRAND-CARÊME
dans la prière. Si les engagements de votre naissance ou de votre état vous attachent à la cour des rois , priez : Eslher dans la cour d'Assuérus, Daniel dans celle de Darius, les prophètes dans les palais des rois d'Israël, ne durent qu'à la prière la vie et le salut. Si vous vivez dans la retraite, priez : la solitude ellemême devient un ccueil , si l'entretien continuel avec le Seigneur ne nous défend contre nous-mêmes ; et Judith dans le secret de sa maison , et la veuve Anne dans le temple , et les Antoine au fond des déserts, ne trouvèrent que dans la prière le fruit et la sûreté de leur retraite. Si vous êtes établi dans l'Eglise pour instruire les peuples, priez : vos prières toutes seules feront toute la force et tout le succès de votre ministère ; et les apôtres ne convertirent l'univers , que parce qu'ils ne s'élaient réservés , pour leur partage , que la prière et la prédication de l'Evangile : iVos vero oralioni et ministerio verbi instantes erimus '. Enfin ,
• Ad., VI, 4.
qui que vous soyez, encore une fois, dans la prospérité ou dans l'indigence, dans la joie ou dans l'affliction, dans le trouhle ou dans la paix, dans la ferveur ou dans le découragement, dans le désir ou dans les voies de la justice , avancé dans la vertu ou encore dans les premières démarches de la pénitence, priez : la prière est la sûreté de tous les états, la consolation de toutes les peines, le devoir de toutes les conditions, l'âme de la piété, le soutien de la foi , le grand fondement de la religion, et toute la religion elle-même. 0 mon Dieu, répandez donc sur nous cet esprit de grâce et de prière, qui devait être le caractère le plus marqué de votre Eglise et le partage d'un peuple nouveau ; et purifiez nos cœurs et nos lèvres, afin que nous puissions vous offrir des louanges pures, des soupirs fervents et des vœux dignes des biens éternels que vous avez promis si souvent à ceux qui vous les auront demandes comme il faut. Ainsi soit il.