DEUXIÈME PARTIE
Un état où les grâces spéciales sont plus rares, où la cupidité met dans le cœur des obstacles infinis aux saintes inspirations, où les difficultés de salut , même extérieures, sont d'une nature à n'être d'ordinaire surmontées que par des coups singuliers de la grâce ; un état, tel que je viens de le dépeindre, est sans doute un grand obstacle à la pénitence. Or, voilà les trois raisons qui établissent ma seconde proposition sur le danger des prospérités temporelles. Encore un moment d'attention , s'il vous plaît.
Je dis premièrement que les prospérités temporelles sont de grands obstacles de conversion, parce que les grâces spéciales y sont plus rares. En effet, ouvrez les Livres saints, que voil-on de plus souvent répété dans les divines Ecritures que celte terrible vérité? Partout le Seigneur n'aime à s'entretenir qu'avec les simples et les petits, et il regarde de loin ceux que leur naissance et leur orgueil élève au-dessus des autres. Partout l'arc des puissants est brisé, et les faibles sont revêtus de force. Partout il laisse sécher l'herbe qui croît au-dessus des toits ; et pour être plus élevée, elle n'en est pas plus favorisée des rosées de la grâce1, tandis qu'il revêt de beauté le lys qui croit dans les plus profondes vallées, au milieu même des épines. Partout il brise les cèdres du Liban qui paraissaient en sûreté ; et l'arbre planté sur le bord des eaux, porte du fruit en son temps. Partout en Jésus-Christ, c'est-a-dire parmi ses disciples , on ne compte pas beaucoup de nobles et de puissants. Les figures et les maximes des Livres saints, tout y établit la vérité dont je parle. Ce n'est pas qu'en Dieu il y ait acception de personnes; je l'ai déjà dit: la grâce chrétienne embrasse tous les états ; le Seigneur ne manque jamais à sa créature; et, sans
• La grâce, 1145, ltenouard et Didot. Sa grâce, 1764.
GRAND-CARÉME.
compter les exemples augustes que nous avons devant les yeux, les David, les Ezéchias, les Esther, les Judith, les saint Louis, prouvent que dans l'élévation, on peut être encore plus riche des dons de la grâce que des biens de la fortune.
Mais, en premier lieu, l'ordre de la Providence semble demander qu'il y ait une espèce de compensation dans cette inégalité de fortunes et de conditions répandue parmi les hommes; et que dans la confusion où tout paraît ici-bas, où le pécheur est presque toujours élevé en honneur, tandis que le juste gémit dans l'obscurité et dans l'indigence, la foi y puisse découvrir un ordre secret, et une manière d'égalité qui justifie dans l'esprit du fidèle la providence de Dieu et la sagesse de ses conseils dans la dispensation des choses humaines. Or, le secret terrible de cette divine compensation consiste en ce que les richesses de la grâce sont comme l'héritage et la portion du pauvre et de l'affligé, tandis que l'homme heureux jouit des faveurs de la terre comme de sa récompense et de son partage; c'est-àdire que l'innocence, la pudeur, la droiture, la simplicité , la crainte du Seigneur, sont réservées aux âmes obscures, tandis que les titres, les dignités, les grandeurs humaines sont abandonnées aux puissants et aux heureux du monde. C'est ainsi que tout est disposé dans l'univers avec une économie digne de l'auleur de la nature et de la grâce : c'est ainsi que l'abondance des uns est établie pour suppléer à la nécessité des autres ; que le riche doit faire part de ses biens à l'indigent, et le pauvre secourir le puissant de ses bénédictions spirituelles, et offrir pour lui le sacrifice de ses prières et de ses souffrances '.
Aussi, mes Frères, on trouve tous les jours des âmes simples, nées dans l'état le plus vil et le plus obscur, favorisées des dons les plus extraordinaires, d'une innocence que rien n'égale, d'une foi que rien ne peut ébranler, d'une délicatesse de conscience que la seule apparence du mal blesse, d'une élévation de prière qui surprend ceux à qui elles confient avec simplicité les opérations de la grâce sur leur âme, tandis que souvent les premières vérités de la religion sont à peine connues de
1 Voilà certes une noble, libérale et chrétienns manière d'expliquer l'inégalité des conditions. Oh ! que Massillon s'élève plus haut que Jean-Jacques Rousseau, et que le christianisme aime le6 pauvres et les petits avec tendresse et avec sincérité !
ceux qui habitent les palais des rois, tandis qu'on voit tous les jours des personnes d'un certain rang vieillir sans aucun sentiment de foi et de piété, avoir, dans la défaillance de l'âge, le même goût pour le monde, la même ivresse pour la cour, pour la faveur, pour les plaisirs, la même sensibilité pour le plus léger refroidissement du maître, que d;ins l'âge le plus vif et le plus florissant, faire quelquefois des efforts pour commencer une vie plus chrétienne , et trouver en elles un fonds de répugnance et de dégoût, qui leur rend insipide et insoutenable tout ce qui a rapport au salut.
Telle a été dans tous, les temps la conduite de la grâce : les grands dons ont toujours été réservés aux personnes les plus viles selon la chair. Les puissants du monde sont moins propres aux desseins de Dieu ; et si sa sagesse s'en sert quelquefois, elle se sert de leurs passions ou pour châtier l'orgueil des pécheurs, ou pour exercer la foi des justes.
En second lieu, les grâces sont moins abondantes dans la prospérité; parce que les faveurs temporelles sont des récompenses vaines dit suint Augustin, que la justice de Dieu accorde d'ordinaire à quelques vertus naturelles des pécheurs, pour avoir plus de droit de les exclure à jamais des promesses de la grâce. Vous êtes peut-être, par les suites d'un naturel heureux, sincète, affable, religieux dans vos paroles, équitable dans vos jugements, ami fidèle, maître généreux, ennemi de la violence et de l'injustice; ces vertus destituées de toute charité, l'ouvrage seul de la nature, et inutiles pour le monde à venir, sont utiles pour le monde présent. Par là se maintient la paix des Etats, le repos des familles, la bonne foi des commerces, l'ordre de la société. Dieu prend donc dans le monde même de quoi récompenser des vertus toutes mondaines : il ménage des faveurs temporelles à des justes temporels , pour ainsi dire ; car sous ce juge équitable nulle vertu n'est sans récompense, comme nul crime sans châtiment. Mais ces récompenses sont terribles aux yeux de la foi : ce sont comme des exclusions de la grâce qui fait les saints, et des présents que Dieu dispense dans sa colère '.
' C'est la doctrine de la Cité de Dieu. « Voyei ce Néron, ce Domitien, ces deux monslres du genre humain, si durs par leur humeur sanguinaire, si efféminés par leurs infâmes délices, qui perséculeront mon tglise par toutes sortes de cruautés, qui oseront même se hâlir des temples pour braver la divinité, ils seront
DEUXIÈME DIMANCHE : DANGER DES PROSPÉRITÉS TEMPORELLES
Je sais que cette règle n'est pas universelle, et que le juste voit quelquefois la paix dans sa vertu, et l'abondance dans ses maisons ' ; m.iis ces exceptions, toujours rares, ne doivent rassurer personne; et vous surtout, si vous ne faites point d'autre usage de la prospérité que de la faire servir à la félicité de vos sens, et à vivre dans la mollesse et l'oubli de Dieu, vous avez grand sujet de trembler et de vous dire sans cesse à vous-même : Peut-être je reçois ma récompense dans ce monde. Je ne sens rien de vif pour le salut, nulle impression de grâce qui me conduise à une démarche solide de pénitence; l'affaire de l'éternité est de toutes les affaires celle qui m'intéresse et me touche le moins; je trouve en moi de la vivacité pour mes amis, pour la laveur, pour la fortune, pour l'établissement et l'élévation de ma maison, pour le service du prince et la gloire de la nation, et nul sentiment pour mon salut éternel; et le cœur ne me dit rien pour les devoirs de la religion et pour le service du maître des rois de la terre. Grand Dieu 1 m'auriez-vous abandonné au dedans, taudis qu'au dehors vous me comblez de vos faveurs ? Eh 1 frappezmoi plutôt ici-bas, et réservez-moi vos dons pour une vie plus durable. Si la situation où la naissance m'a placé , est un obstacle à mon salut, dégradez-m'en, ô mon Dieu, et laissezmoi retomber dans la poussière d'où je suis sorti. La place qui m'approchera le plus près de vous, sera toujours la plus souhaitable pour moi ; et le fumier même où Job était, assis me paraîtrait préférable au trône, s'il fallait y descendre pour vous plaire. Voilà les dispositions où vous devez entrer *.
Enfin les grâces sont moins abondantes dans la prospérité, parce que souvent cet état n'est pas celui que Dieu nous avait préparé dans sa miséricorde, et qu'il n'a permis que nous y fussions placés que pour s'accommoder à la
les maître* de l'univers. Pieu leur abandonne l'empire du monde, comme uu présent de peu d'importance qu'il met dans les mains de ses ennemis. » tiossuet, x, p. 231.
1 Pax in virtute tua... et abundantia diligentibus te. Pi. cxxi, 7 et 6.
* Oui, cette félicité dei enfanta du siècle, lorsqu'ils nagent dans les plaisirs illicites , que tout leur rit , que tout leur succède ; cette paix, ce repos que nous admirons, qui selou l'expres-iim du prophète fuit sortir l'iniquité de leur graisse, qui les enlle, qui les enivre, ju-qu'a leur faire oublier la mort : c'est un supplice, c'est une vengeance que Dieu commence à exercer sur eux ; cette impunité , c'est une peine qui les précipite au sens réprouvé, qui les livre aux désirs de leur cœur, leur amassant ainsi un trésor de baine dans ce jour d'indignation, de vengeance et de fureur éternelle. Bossuet, (. i, p. 231.
dépravation de nos désirs. Au lieu de lui demander sa grâce, l'affaiblissement de nos passions et les dons du siècle à venir, notre cœur n'a jamais fait monter vers lui des vœux et des souhaits que pour la terre, pour les biens et la gloire que le monde estime. Le Seigneur, attentif à ce qui se passe dans nos cœurs, et indigné de n'y trouver rien pour lui j s'est accommodé à nos souhaits. Il nous a punis en les favorisant, dit saint Augustin ; il est devenu un Dieu cruel en devenant propice ; il nous a ouvert les voies les plus heureuses pour réussir; il a écarté tous les obstacles qui pouvaient s'opposer à nos desseins ambitieux ; il a rassemblé les circonstances les plus inespérées pour nous conduire au terme de nos désirs; il nous a, pour ainsi dire, portés lui-même sur ses ailes au haut de la roue, si rapidement nous y sommes montés. Cependant, ses premiers desseins sur vous vous préparaient la voie des dégoûts et des disgrâces, comme la plus sûre pour votre salut et la plus convenable à la fragilité de votre cœur et au caractère de vos penchants ; vous l'avez forcé, si je l'ose dire, de changer cet ordre; il a été obligé d'entrer dans vos projets, au lieu que vous auriez dû suivre les siens. Mais la peine de ce renversement est que votre prospérité n'étant pas son ouvrage, il ne s'y intéresse point; il vous livrée tous les périls d'un état où il ne vous a placé que pour punir la cupidité qui vous l'a fait souhaiter; il vous laisse entre les mains de vos passions, dans des voies que vos passions toutes seules se sont frayées. Vous êtes à son égard comme cet enfant prodigue, qui l'avez contraint de vous départir des biens que sa sagesse ne vous avait pas destinés, et qu'il laisse ensuite errer loin de lui au gré de ses désirs déréglés, sans entrer pour vous dans les attentions et la tendresse d'un père. Si votre élévation était son ouvrage, les écueils, qui en sont inséparables, se changeraient pour vous en moyens de salut ; mais, dès qu'elle est l'ouvrage de vos passions, les moyens mêmes de salut qu'on peut y trouver, vont devenir pour vous des écueils.
Il est donc certain que la prospérité est un obstacle à la pénitence, parce que les grâces qui forment le repentir y sont plus rares. Mais de plus je dis en second lieu que la prospérité est un obstacle à la pénitence , parce qu'elle met dans le cœur des oppositions infinies aux grâces de conversion que Dieu pourrait accorder aux grands et aux heureux du monde :
GRAND-CAKEME.
seconde raison ; et voici les motifs sur lesquels elle est fondée.
Premièrement, je pourrais vous faire remarquer qu'un des moyens les plus efficaces dont Dieu se sert pour ramener un pécheur à lui, est l'instruction et le zèle des ministres de la pénitence qui lui parlent au tribunal dans toute la sincérité de Dieu. Or, soit que par une opposition naturelle à la vérité , les personnes élevées n'aiment pas à l'entendre, soit que par une faiblesse indigne de la sainteté et de l'autorité du sacerdoce, on craigne de la leur dire, il est certain que les grands et les puissants trouvent rarement de ces hommes fidèles à leur ministère et en qui la parole du Seigneur ne soit point liée , lorsqu'il s'agit d'entrer en jugement avec leur conscience. Les Nathan et les Jean-Baptiste ne sont pas de tous les siècles. La présence seule des grands de la terre affaiblit la vérité dans nos bouches; on craint ceux qu'on devrait instruire; on respecte leurs passions comme leur rang et leurs titres. Le juge tremble devant le coupable ; celui qui va prononcer l'arrêt, semble l'attendre lui-même du criminel qu'il doit condamner ; et pourvu qu'on n'applaudisse pas à leurs crimes, on s'applaudit presque d'avoir eu le courage de les tolérer. Les ministres même les mieux intentionnés se persuadent qu'il faut ici de la complaisance ; on a recours à des ménagements qui blessent le devoir; on accommode la règle aux personnes, loin de juger les personnes par la règle ; on place des exceptions où il aurait fallu ne mettre que la loi. Ainsi la vérité n'est jamais montrée aux grands (pie sous le voile des adoucissements et des mesures ; et il est rare qu'ils fassent pénitence, parce qu'il est rare qu'ils soient instruits. C'est la plainte que faisait autrefois Jérémie : Prophetœ tut viderunt tibi falsa et stulta , nec aperiebant iniquitatem tuam , ut te ad pœnitentiam provocarent1.
Mais je veux qu'ils trouvent des ministres fidèles, et qui ne connaissent personne selon la chair ; car il est encore des prophètes dans Israël. La grâce de la pénitence est une grâce de docilité et de soumission ; il faut se livrer sans réserve à la main qui nous guide , assujétir son humeur à des conseils utiles, et savoir marcher par des routes qu'on n'aurait pas soimême choisies. Or , vous qui êtes accoutumé
» Thren., h, 14.
à voir tous ceux qui vous environnent déférer à vos sentiments, respecter vos erreurs et applaudir même à vos caprices, vous ne pourrez plus vous résoudre à ne vous conduire que par les impressions d'un guide éclairé ; vous voudrez le ramener à vous, au lieu d'aller à lui, et par lui à la vérité ; vous exigerez des égards où vous n'auriez dû attendre que des censures; vous entreprendrez d'imposer des lois où vous auriez dû vous soumettre à celles qa'on vous impose. Naaman, élevé aux premières places d'une cour superbe, n'écoule qu'avec dérision les sages conseils du prophète Elisée, et prend pour une simplicité le remède que l'homme de Dieu lui prescrit, et la sainte autorité de son ministère. On veut être grand où il ne faudiait être que pénitent.
Nouvelle raison. On porte au tribunal un goût de raffinement et de fausse élévation d'esprit, toujours opposé à la grâce de la pénitence, qui est une grâce de simplicité et d'enfance chrétienne. Si le ministre saint ne parle pas le langage du monde, s'il n'entre pas dans les préjugés altachés au rang et à la naissance, s'il vous annonce les mêmes vérités qu'au commun des fidèles, s'il vous prescrit les mêmes devoirs, s'il vous prédit les mêmes malheurs et les mêmes peines, s'il trouve dans vos passions la même énorinité, s'il vous conseille les mêmes remèdes, vous traitez son zèle de simplicité ; ses lumières ne sont plus pour vous qu'une ignorance du monde et de ses usages ; vous le croyez moins propre à conduire au salut les personnes d'un certain rang: il semble qu'il y a un autre Evangile pour vous que pour le peuple, qu'en Jésus-Christ il y a distinction de grec et de barbare, de noble et de roturier, et que pour vous guider dans les voies du salut, il faut une autre science que la science des saints.
La grâce de la pénitence trouve donc des obstacles infinis dans le cœur des grands et des heureux du monde; mais elle en trouve encore de plus insurmontables au dehors et dans les suites , pour ainsi dire, de la prospérité : dernière raison.
Car je ne vous dis pas premièrement qu'un cœur heureux par l'abondance ne cherche plus rien hors de lui ; rien ne réveille plus son amour pour le bien véritable , parce que cet amour est comme endormi et rassasié par les biens apparents. Il faut à la grâce des pertes, des dégoûts, des afflictions; elle ne peut près-
DEUXIÈME DIMANCHE : DANGER DES PROSPÉRITÉS TEMPORELLES
que rien sur les âmes heureuses. Le riche de l'Evangile, de quoi s'occupe-t-il dans son abondance? d'abattre ses greniers, d'en rebâtir de nouveaux, ensuite de se reposer, manger, boire , faire bonne chère : il ne pense point à Dieu '. On n'a recours au Seigneur que lorsqu'on ne se suffit plus à soi-même; on ne cherche le repos dans l'Auteur de son être que lorsqu'on ne le trouve plus dans les créatures. Adonias n'embrasse l'autel que lorsqu'il voit sa mort résolue. Menasses n'invoque le Dieu de ses pères que dans l'horreur de sa prison et sous la pesanteur de ses chaînes. L'enfant prodigue ne pense à revenir dans la maison paternelle que lorsqu'il commence à sentir les rigueurs de la faim. Vous-même qui m'écoutez, dans les moments où Dieu vous a affligé, vous vous êtes adressé à lui ; vous avez ouvert les yeux sur l'abus de ce monde misérable ; mais le retour de la faveur et de la prospérité a rappelé dans votre esprit des images plus douces et plus riantes; et vous vous êtes rendu au monde, dès que le monde a voulu revenir à vous. Vous vous seriez sauvé par la voie des dégoûts et des afflictions ; vous périrez dans la prospérité.
Hais que serait-ce si j'examinais ici l'abus que vous avez fait de vos places et de vos dignités, dont vous rendrez un compte rigoureux au tribunal de Jésus-Christ , et qui vous engage en des réparations infinies, sans lesquelles votre pénitence sera toujours fausse et réprouvée de Dieu? Quels nouveaux abîmes, si la brièveté d'un discours permettait de les approfondir! Si vous avez été un des chefs des armées d'Israël , que de licences 1 que de déprédations! que de violences! que de malheurs publics et particuliers Dieu mettra un jour sur votre compte l Si vos places vous ont mis à la tête des peuples et des affaires publiques, que de personnes indignes favorisées ! que d'événements publics et funestes ont peut-être trouvé leur source ou dans vos jalousies secrètes ou dans vos intérêts personnels ! que de complaisances injustes que la faveur, l'amitié, le sang et peut-être des attachements criminels ont obtenues de vous ! que d'abus ou tolérés par votre négligence, ou autorisés par vos exemples! que de plaintes mal écoutées ! que d'oppressions dissimulées ou pour éviter l'embarras de les approfondir , ou pour soutenir
• Lac, m, 18.
vos choix et ne pas dévoiler l'iniquité des subalternes qui en étaient les auteurs , et qui vous devaient leur fortune et leur place ! Où sont les grands qui fassent entrer ces détails et cette multitude innombrable de crimes étrangers dans les réparations de leur pénitence?
Enfin je ne dis rien des obstacles extérieurs que la prospérité y met. La retraite vous serait nécessaire; votre rang et vos emplois vous engagent dans le tumulte du monde et des affaires. Les macérations seraient le seul remède qui pourrait expier vos voluptés passées; les délicatesses de votre éducation ou les bienséances de votre autorité vous les interdisent. La fuite des honneurs servirait d'expiation aux excès passés de votre ambition ; et pour soutenir votre nom, il faut aspirer à de nouvelles grâces. Les humiliations guériraient l'enflure de votre cœur ; et il faut que vous souffriez des hommages, et que, comme Saùl, après son crime , vous exigiez même qu'on vous honore aux yeux des hommes, de peur que votre dignité ne souffre des mépris qu'on aurait pour votre personne. La prière soutiendrait vos faibles désirs de pénitence; et les embarras de votre fortune ou ne vous en laissent pas le loisir , ou vous en ont fait perdre l'usage. La prospérité vous avait aplani tous les chemins du crime; elle vous ferme toutes les voies de la pénitence.
Aussi, mes Frères , la pénitence des grands et des puissants est d'ordinaire si imparfaite! On reçoit tout ce qu'ils veulent donner; les plus faibles efforts sont publiés comme des vertus héroïques. A peine ont-ils fait quelque légère démarche pour sortir de leurs égarements qu'on leur donne tous les éloges dûs à une vertu consommée. On les loue des maux qu'ils ne font pas , plutôt que de ceux qu'ils réparent; on leur compte tout, un discours, un désir, un sentiment; les signes de la piété passent pour la piété elle-même ; et n'être plus pécheur, est pour eux la plus sublime de toutes les vertus.
Mais devant vous, ô mon Dieu, où les titres et le rang n'ajoutent rien à nos œuvres , vous ne jugez de notre pénitence que par les crimes que nous avons à expier , et non pas par le rang qui lui donne du prix devant les hommes ; et tout ce que l'élévation ajoute à nos démarches de pénitence, c'est que nous laissant plus de plaisirs et plus de crimes à réparer, elle en exige de plus sévères.
r.RAND-CAKËME.
Il est vrai encore que la pénitence des personnes élevées consiste plus en des œuvres extérieures et éclatantes que dans les actes pénibles et secrets de la foi et de la piété. Ils favorisent le culte1 et la religion; ils protègent les gens de bien; ils entrent dans les œuvresde miséricorde ; ils soutiennent les asiles publics de la misère ou de l'innocence ; mais cette vie de foi, de violence, de renoncement, de haine de soi-même, qui fait comme le fond de la pénitence et de la piété chrétienne, ils ne la connaissent pas : ils deviennent plus religieux, mais ils ne deviennent pas pénitents ; ils sont plus utiles à la vertu, maisilsne sont pas plus rigoureux envers eux-mêmes ; ils emploient leur autorité pour soutenir le bien, mais ils se croient dispensés de le faire ; ils servent aux desseins de Dieu sur son Eglise en soutenant les entreprises qui le glorifient, mais ils ne satisfont pas à sa justice en expiant les crimes qui l'ont outragé ; en un mot , ils servent au salut des autres, et rarement ils se sauvent eux-mêmes. La fille de Pharaon favorise le peuple de Dieu qu'on opprime ; elle sauve Moïse des eaux ; elle emploie ses biens et son autorité à l'éducation du conducteur d'Israël qui doit un jour délivrer ses frères ; elle l'adopte et le met au nombre de ses propres enfants ; mais sa vertu ne va pas plus loin : contente de favoriser le peuple de Dieu, elle n'en imite pas la foi et l'innocence ; et, pour être la protectrice de Moïse , elle n'en est pas moins l'esclave des vanités et des coutumes d'Egypte. Tels sont les dangers de la prospérité : elle facilite toutes les passions ; elle met des obstacles infinis à la pénitence.
Or, voici le fruit de ce discours. Etes-vous né dans l'élévation et dans l'abondance ? pensez que les faveurs temporelles ne sont pas promises aux chrétiens ; et que, si la Providence les a répandues sur vous, ce n'est que pour vous ménager et le mérite de les mépriser et des occasions d'exercer la miséricorde, en donnant libéralement ce que vous avez reçu gratui-
tement ; pensez que l'élévation ou la bassesse du chrétien est dans l'innocence ou dans le dérèglement «le ses penchants ; et que le pécheur est la plus vile, la plus méprisable et la dernière des créatures devant Dieu ; pensez que les dangers croissant avec la fortune , vous avez besoin de plus de vigilance , de plus de prière, de plus de précaution que ceux qui naissent dans la foule ; et que vous périrez avec des vertus médiocres, qui vous auraient sauvé dans l'obscurité; pensez que votre élévation ne vous donne aucun privilège sur les lois de l'Evangile ; et qu'on exigera de vous jusqu'à la dernière obole, comme du plus vil de tous les esclaves : pensez enfin que tous les objets agréables que la prospérité rassemble autour de vous, ne doivent être pour vous que des occasions continuelles de renoncement ; que ce sont pour vous des pièges et des tentations plutôt que des avantages ; et que si vous ne souffrez pas de toute votre prospérité, vous en jouissez et n'êtes plus dans l'ordre de Dieu. Etes-vous affligé par des pertes et par des disgrâces? souvenez-vous que les récompenses temporelles ne sont pas dignes de ceux qui servent le Roi immortel des siècles ; souvenezvous qu'il est heureux de perdre ce qu'il n'est pas permis d'aimer, et qu'on serait obligé de mépriser si on le possédait encore ; souvenezvous enfin que les afflictions ont toujours été le sceau et la récompense des justes ; qu'on ne peut aller à la gloire des saints que par la croix ; que moins on a eu de consolation en cette vie, plus on est en droit d'en attendre dans l'autre ; et qu'au lit de la mort, vous ne voudriez pas changer vos afflictions et vos peines passées contre tous les sceptres et toutes les couronnes de la terre. Méditez ces vérités consolantes ; et dans quelque situation que ' la Providence vous ait placé, heureux ou affligé , dans la faveur ou dans la disgrâce , passez de telle sorte par les choses temporelles, que vous ne perdiez pas les éternelles l. Ainsi soit-il.
' Le culte. Cette expression revient souvent dans la bouche de Massillon.
' Sic transeamus per bona temporalia ut non amittamus xteraa. Oraison du troisième dimanche après la Pentecôte.