‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 173 sur 191 · SERMON POUR LE LUNDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE DE CARÊME · texte numérisé non relu

SERMON POUR LE LUNDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE DE CARÊME

SUR l'impénitexce finale.

KOTICF,.

Plus on avance dans ta lecture du Grand-Caréme , l'œuvre principale de Massillon, plus on tronve le génie de l'antenr grand et varié. L'idée qu'on se fait de Massillon comme d'un esprit attendri, mais pacifié , s'étend et s'accioit. On sent de plus en plus qu'il ne manque ni de force , ni de mouvement. Les beaux ombrages ne s'inclinent pas toujours en paix ; et on ne savoure pas sans trouble le suave nectar. Sous ces dehors gravement contenus , derrière ces tentures disposées avec un art sévère , brûle un feu dévorant. En face de ces œuvres d'une exquise sévérité et d'un charme irrésistible, comme en présence d'un vase antique, ciselé par uue main heureuse , on songeait seulement aux pures et ravissantes grâces de la forme. Mais prenez garde : le vase est plein de charbons brûlants , allumés sur l'autel des sacrifices. — Ce sermon , qui emprunte quelques-unes de ses couleurs au magnifique discours sur lu Mort du Pi'cheur et sur lu Mort du Juste , et qui s'adresse aux esprits endurcis dans le mal et dans l'irréligion, est sombre, effrayant, capable de réveiller la flamme du cœur qui garde une étincelle de foi. Les consolations et les espérances de l'Evangile semblent ici oubliées afin de mieux ramener par la terreur l'Ame rebelle. On trouve les traits principaux de cette grande éloquence dans le sermon de l'édition de 170.1 qui poite en titre : sur l'Abandon de Dieu. Avec on style moins correct , avec moins de développement dans la pensée , il est également plein d'admirables beautés. Nous en reproduisons quelques passages remarquables. N'y cherchons pourtant pas l'orateur tout entier dans ses luttes savantes et passionnées. Nous y trouverons du moins, comme sur un champ de bataille , les fragments ensanglantés de ce javelot qui n'a blessé que pour sauver.

UUTH.

Division. — Si von» différer votre conversion jusqu'à la mort, vous mourrez dans votre péché : i' Parce que vous ne serel plus en état alors de chercher Dieu et de retourner à lui; 2" parce que , supposé même que vous soyez en état de le chercher, et que vous fassiez des efforts pour retourner à lui, vos efforts seront inutiles, et vous ne le trouverez pas.

PnEMifcRE partie. — Vous ne serez plus en état alors de chercher Dieu :

!• Le temps vous manquera : Dieu ne vous a pas promis ce temps, et il le refuse tous les jours à des pécheurs moins coupables que vous. Qui vous a dit que votre mort viendra lentement, et qu'elle ne fondra pas inopinément sur vous? Combien d'exemples en avez-vous vus? Et Dieu ne vous ménage-t-il pas ces spectacles effrayants pour vous avertir peut-être que votre fin sera semblable? Quel est donc votre aveuglement de faire dépendre votre salut éternel de la chose du monde dont vous pouvez le moins répoudre ! Mais quand ces terribles accidents ne tomberaient pas sur vous, et qu'ils seraient plus rares qu'ils ne sont, le plus grand nombre n'est-il pas de ceux qui sont surpris ? Et n'anive-t-il pas communément que le dernier moment qui termine nos jours n'est jamais le dernier dans notre esprit ?

2* Je veux que le temps vous soit accordé , et que les ministres du Seigneur aient le temps de venir vous dire comme un prophète au roi de Juda : Hérjlez votre maison, car vous mourrez ; en serez-vous plus capable de chercher Jésus-Christ? Vous voulez qu'avec une raison qui déjà s'enveloppe , une mémoire qui se confond, un cœur qui s'éteint , un pécheur puisse sonder et éclaircir tous les abîmes de sa conscience ! Grand Dieu ! uu pécheur en cet état , loin de vous fléchir, peut-il encore vous connaître et vous adorer? Jugez-en vou-mème , vous que la main du Seigneur a déjà conduit jusqu'aux portes du tombeau, quel usage faisiez-vous de votre raison ? Et quel fruit avez-vous retiré du bienfait qui prolongea vos jours ?

3» Je veux que la bonté de Dieu ménage alors quelques intervalles libres à un mourant : quel usage en fait-on ? Les affaires, les dernières dispositions enlèvent ces moments, et ou laisse à des intervalles moins heureux les soins de la conscience. Alors le ministre est appelé ; encore faut-il que le mourant ne le connaisse presque plus, afin qu'il le voie appiocher sans eltroi.

4° Je veux que jusqu'au dernier soupir vous conserviez la raison aussi entière que vous l'avez aujourd'hui : ne comptez-vous pour rien les obstacles que vous trouverez alors dans votre propre cœur ? Quoi ! après une vie entière de débauche, vous croyez que des passions, nourries depuis l'enfance et qui sont devenues comme votre fond, tomberont, s'évanouiront en un instant ! Vous croyez qu'un homme qui n'a eu dans sa vie que le désir d'amasser de gnnds biens par toutes sortes de voies, conviendra en un moment que tous ces gains ont été criminels; qu'un impie qui a mille fois profané la sainteté de la religion par des dérisions sacrilèges, deviendra fidèle et religieux au lit de la mort ! etc. Vous nous en avertissez, Seigneur, dans les Livres saints, leur fin un semblable à leurs œuvres : quorum finis erit secundum opéra ipsorum. Vous avez vécu impudique, vous mourrez, unpu-

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dique; vous avez vécu ambitieux, vous mourrez sans que l'amour du monde et de ses vains honneurs meure dans votre cœur; en un mot, vous mourrez dans voire pêche'. Opérez donc le bien tandis que Dieu vous en laisse le temps, n'apportez pas à la mort des désirs, mais des fruits de pénitence.

Deuxième partie. — C'est une vérité du salut que le Scigneir met des bornes à sa patience ; et que comme il a établi un temps pour se souvenir du pécheur, il en a aussi marqué un autre pour l'oublier. Je sais que tout le temps de la vie présente est un temps de propitiation, et qu'à quelque heure que le pécheur se convertisse à Dieu, Dieu se convertit à lui ; mais je sais aussi que chaque grâce dont vous abusez peut être la dernière de votre vie.

Cette vérité si terrible supposée, tirons-en premièrement une conséquence qui ne l'est pas moins: si l'Ecriture de tontes parts nous annonce que Dieu se retire quelquefois d'une âme infidèle, que pourrez-vous vous promettre au dernier moment, vous qui, apité de remords cruels, avez poussé l'impénitence et l'ingratitude jusqu'au jour de sa colère? Où serait donc là cette justice qui insulte aux larmes de l'impie mourant?

2» La nature de la grâce que vous vous promettez alors ne vous permettrait pas de l'attendre. Cette grâce qui consomme la sanctification d'une âme, cette grâce de la persévérance finale, c'est la grâce des élus et le dernier trait de la bienveillance de Dieu sur une âme. Dieu ne doit, à la rigueur, cette faveur inestimable à personne ; elle manque quelquefois à ceux même qui ont marché longtemps dans la justice, et vous présumez que le plus signalé de tous les bienfaits sera le prix de la plus ingrate de toutes les vies ! Se peut-il qu'un espoir si insensé abuse presque tous les hommes ?

3° Quand Dieu accorderait quelquefois celte grande miséricorde à une âme qui aurait jusque-là différé de se convertir, je dis qu'il ne l'accordera jamais à vous qui ne différez votre conversion que parce que vous vous y attendez. Ne vous flattez pas d'un faux espoir que Dieu tiendra alors à votre égard une conduite particulière; cette espérance même que. vous avez eue en sa miséricorde, et qui a servi à vous entretenir dans vos désordres, sera alors le plus grand de tous vos crimes. Les hommes se consolent dans la perle qu'ils font de leurs proches et de leurs amis, par les projets de conversion qu'ils leur ont vu souvent concevoir, et c'est précisément ce qui me f.iit trembler pour eux.

4° Ce n'est pas qu'un seul instant de pénitence véritable ne puisse efTacer en un moment les crimes d'une vie entière; mais Dieu rejette la pénitence du pécheur mourant, parce qu'elle est fausse. Car premièrement elle n'est pas libre ; c'est ordinairement l'elfet de la dure nécessité où il se voit réduit, plutôt que le fruit de la grâce et d'un véritable repentir. Si Dieu polongeait ses jours, ne prolongerait-il pas aussi ses crimes? Secondement, sa douleur ne part que d'une crainte toute naturelle; lui seul est l'objet de sa douleur, la fin de ses supplications, le motif de sa pénitence ; ses larmes sont les larmes d'Esaù et d'Antiochus, des larmes stériles et réprouvées; ainsi le pécheur élèvera alors sa voix vers le ciel, et le Dieu juste se rira de ses clameurs; il pleurera, et Dieu insultera à ses larmes. En vain dans ces derniers moments, après n'avoir cherché toute sa vie que des ministres complaisants et pris au hasard, appellera-t-J auprès de lui quelque homme de Dieu, le plus éclairé, le plus respecté par ses talents; en vain ce ministre l'exbortcra-t-il à mcllrc en Dieu toule son espérance, et diminuera-t-il à ses yeux l'horreur de ses crimes pour ne pas le jeter dans le désespoir, le ministre lui-même ne parlera qu'en tremblant, parce qu'il sait que le Seigneur a son poids et sa mesure, et qu'il ne convient pas à l'homme d'en rabaltrc.

Dernière réflexion : qu'est-ce que le pécheur peut souhaiter pour lui de plus favorable à la mort, que d'avoir le temps et d'être en état de chercher Jésus-Christ, et de le chercher en effet ? Et cependant que lui permet Jésus-Christ d'espérer dans ses recherches mêmes, s'il les renvoie jusque-là? Vous me chercherez , et vous mourrez dans voire péelié. Après cela , calmez-vons durant votre vie sur vos désordres. Je ne veux point mettre des bornes à la miséricorde de Dieu , mais ce que je sais, c'est que les sacrements du salut, appliqués alors sur un pécheur, consomment peut-être sa réprobation, et que la dernière des grâces de l'Eglise est souvent le dernier de ses sacrilèges. C'est une vérité de foi que le nombre de ceux qui se sauvent est petit ; et cependant si les marques de repenlir que donnent les pécheurs au lit de la mort suffisaient pour le salut, il n'y aurait presque point de pécheur qui ne fût sauvé. Tout ce que je sais, c'est qu'il tant faire pénitence tandis que Dieu nous en donne le temps, et qu'au lit de la mort, ou vous ne serez plus en état de le chercher, ou même quand vous le chercherez, vous ne le trouverez pas.

. Ego vado, et quœrett» me, et In peccato vestro moriemini. JésUS-Christ VOUS annonce aujourd'hui; ni

Je m'en vais, et vous me chercherez, et vous mourrez dans voire tant d'autres menaces que les Israélites, au

péché. Jean, vra, 21. . , , ,,... . .

pied du mont Stnai, ne purent entendre sans être renversés de terreur, et sans craindre de

Si vous n'avez pas frémi, mes Frères, en mourir, si le Seigneur ne cessait de leur parler,

m'entendant prononcer ces paroles, les plus C'est l'abandon de Dieu et l'impénitence au

terribles sans doute qu'on lise dans nos divines lit de la mort qu'on vous annonce ; des efforts,

Ecritures, je ne vois plus de vérité dans la pour retourner au Seigneur en celte dernière

religion capable de vous toucher. Pour moi, heure, inutiles et rejetés ; la réprobation con-

je vous avoue que j'en suis frappé de terreur; sommée en ce moment fatal; et une âme,

et il me semble qu'en exposant de si formi- depuis longtemps infidèle à la grâce, menée

dables menaces, il faudrait plutôt prendre des enfin captive par son péché: Quœretis me, et

précautions pour prévenir les frayeurs excès- in peccalo vestro moriemini.

sives qu'elles pourraient jeter dans les esprits, C'est la destinée déplorable de tant de fidèles,

que pour réveiller l'attention et la crainte. ou qui méprisent les voies du salut, ou qui ne

En effet, ce n'est pas des calamités publiques, se proposent d'y entrer qu'à la dernière heure;

vos villes démolies, vos femmes et vos enfants c'est celle de la plupart des pécheurs qui m'é-

menés en servitude, et l'héritage du Seigneur coûtent; c'est la vôtre, mon cher auditeur, si

en proie à des nations barbares et infidèles, que vous différez de vous convertir au Seigneur :

DEUXIÈME LUNDI : SUR L'DIPÉNITENCE FINALE

11 s'en va, et vous le chercherez, et vous mourrez dans votre péché.

Grand Dieu ! mais que devient votre bonté, lorsque vous abandonnez le pécheur dans cette dernière heure? Ses pleurs, ses sanglots, sa bouche tremblante collée sur le signe sacré de son salut, ses promesses de pénitence, ne peuvent-elles plus alors fléchir votre clémence? et devenez-vous un Dieu cruel pour l'homme que vous avez créé? Ne mettons point de bornes à ses miséricordes infinies, mes Frères; il peut se laisser fléchir ; mais vous ne le fléchirez pas; et il vous avertit lui môme que vous ne devez pas vous y attendre : Je m'en vais, et vous me chercherez, et vous mourrez dans votre péché. Il vous le dit à tous en général, à chacun de vous en particulier, de quelque âge, de quelque sexe, de quelque rang que vous puissiez être.

Celte matière est trop effrayante pour y chercher un autre dessein que celui que les paroles de Jésus-Christ elles-mêmes nous fournissent. Si vous attendez de vous convertir à la mort, vous mourrez dans votre péché ; cette terrible vérité m'occupe tout entier ; je vous la propose avec simplicité toute seule. Or si vous différez jusque-là votre conversion, vous mourrez dans votre péché, parce que vous ne serez plus en état alors de chercher Dieu et de retourner à lui : Quo ego vado, vos non potestis ventre '; parce que, supposé même que vous soyez en état de le chercher, et que vous fassiez des efforts pour retourner à lui, vos efforts seront inutiles, et vous ne le trouverez pa3 : Quœretis me, et in peccalo veslro moriemini . Première raison tirée du côté du pécheur, hors d'état, au lit de la mort, de chercher Dieu, et de retourner à lui. Seconde raison tirée du coté de Dieu irrité alors envers le pécheur, et qui ne recevra pas, ne regardera pas, méprisera même, les efforls que le pécheur mourantscmblera faire pour le chercher et retourner à lui. C'est-à-dire la pénitence au lit de la mort presque toujours impossible; la pénitence au lit de la mort presque toujours inutile. Nous avons besoin des lumières de l'Esprit-Saint, etc. Ave, Maria.

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