‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 177 sur 191 · P». LXIII · texte numérisé non relu

P». LXIII

GRAND-CARÉME.

Vous désirerez qu'il? connaissent le Seigneur, et non pas qu'ils vous approuvent ; qu'ils bénissent son saint nom, et non pas qu'ils applaudissent au vôtre ; qu'ils soient touchés de la vertu, et non pas qu'ils admirent vos exemples. Leur salut vous intéressera plus que leur estime ; et la gloire du Seigneur que la vôtre. J'ai affligé mon âme par le jeûne, disait autrefois un roi pénitent, et le monde s'en est moqué. Je me suis couvert de cendres et de cilice, et je suis devenu la fable de Jérusalem. J'ai pleuré mon péché en votre présence, ô mon Dieu, etj'ai servi de matière aux discours et aux chansons satiriques des insensés : Etposui vestimentum meum cilicium, et factus swn Mis in para-

bolam ; et in me psallebant qui bibebant

vinum '. Et alors plus touché dé leur folie que de leur mépris, je vous ai prié, ô mon Dieu, d'avoir pitié de leur aveuglement, et de leur manifester les vérités éternelles de votre justice: Ego vero orationem mcam ad te, Domine*. Voilà toute l'impression que feront sur vous les vains discours des censeurs de la vertu. Je n'en dis pas môme assez : croyez-vous que , dans ces premiers moments de grâce et d'un véritable changement de cœur, une âme puisse être touchée de quelqu'autre chose que de son Dieu et de l'horreur de sa vie passée ? Ah 1 la componction dans ces heureux commencements est si vive, les attraits de la grâce si divins, que le cœur enivré, pour ainsi dire, de la force de sa douleur et de la nouveauté du saint plaisir, ne peut plus sentir que la joie de posséder son Dieu, et le regret d'avoir pu lui déplaire*. Monde profane, que peuvent alors vos discours sur une âme qui ne vous connaît plus? qu'importent alors les censures et les dérisions des enfants des hommes au juste, élevé déjà par la foi au-dessus de toutes les choses humaines, qui s'entretient avec son Dieu , comme un ami avec son ami, et qui ne sait même plus ce qui se passe sur la terre ? C'est un Moïse sur la montagne sainte, voyant son Dieu face à face , goûtant le plaisir ineffable de sa présence, et qui n'est guère en état d'être touché des murmures et des calomnies qu'on répand contre lui dans la plaine. Répondez ici pour moi, âmes justes qui m'écoutez ; racontez les mer-

1 Ps. LXVIII, 12, 13.

» Ibid., 14.

» Avec quelle délicatesse et quelle vérité Massillon exprime les sentiments mêlés de joie et d'amertume , les saintes émotions d'une âme touchée par le rayon d'en haut !

veilles du Seigneur, et quels furent les commencements des opérations divines de la grâce qui changea votre cœur ; et confondez la faiblesse du pécheur timide, qui ne peut comprendre qu'un Dieu sache plus se faire aimer, que le monde ne peut se faire craindre1. Mais voici l'illusion qu'on oppose à ces maximes saintes. On veut, sans différer, prendre des mesures pour son salut; on est dégoûté du monde et des plaisirs ; et on sent bien qu'il n'y a de bonheur solide sur la terre, que de se donner à Dieu. Mais est-il besoin d'un éclat pour commencer une vie nouvelle ? Qu'est-il nécessaire d'afficher , comme pour avertir le monde qu'on va prendre le parti de la dévotion ? Faut-il donner une scène au public1, où l'imprudence et l'amour-propre ont d'ordinaire plus de part que l'Esprit de Dieu, et qui n'aboutit qu'à jeter un ridicule sur la vertu? N'est-il pas plus prudent de donner encore au monde certaines choses que la bienséance demande, et de réserver le cœur à Dieu , qui ne veut que le cœur, tandis qu'à l'extérieur on paraît fait comme les autres? Semblable à cet ange, qui conduisait le jeune Tobie, lequel, quoique sans cesse présent devant le Seigneur, et ne se nourrissant que d'une viande invisible, paraissait néanmoins semblable au reste des hommes, et user de la même nourriture qu'eux : Videbar quidem vobiscum manducare

1 Prétendez-vous que dans ces premiers moments où une âme pénitente commence d'être touchée de l'horreur de ses crimes passés, où elle a la componction et la douleur dans le cœur, où les attraits de la grâce lui donnent tant de consolation, où l'amour de la vertu lui parait si doux, où cette âme, enivrée d'un saïut plaisir d'être au service de sou Dieu, ne sent p!us d'autre bonheur que de l'avoir connu et point d'autre regret que de lui avoir déplu, pensez-vous, dis-je, qu'une âme en cet élat se mette en peine de ce que peut dire le monde et qu'elle fasse beaucoup de cas de ses censures et de ses discours malins? Vaines créatures, que peuvent alors vos jugements, vos railleries contre une âme que Dieu soutient et qu'il protège? Cest un Noé, qui, retiré dans l'arche, se met peu en peine des malédictions que les habitants de la terre peuvent lui donner, et qui se moque des discours des mondains auxquels l'attachement à son Dieu ne lui permet pas de faire attention ; c'est un Jacob qui, élevé jusqu'au ciel dans sa vision mystérieuse, s'occupe tout de sou Dieu et qui ignore ce qui se passe sur la terre ; c'est un Moïse qui sur la montagne s'entretient seul avec le Seigneur et qui, le voyant face à face, ue se met guère en peine des injures et des calomnies qu'on prononce contre lui dans la plaiue. Que ne pouvez-vous parler ici en ma place, âmes justes qui m'écoutez ! Vous diriez bien mieux que moi avec quelle ferveur vous étiez attachées à Dieu, lorsque sa grâce commet ça de se faire sentir dans vos âmes et avec quelle force vous méprisiez tout le reste. Vous nous diriez sans doute qu'on ne peut comprendre comment ce Dieu si puissant et si aimable ne se fait plus aimer de ses créatures. — Mit. de 1705.

* 1745. — Faut-il donner au public une scène; 1764, Renouard et Didot.

DEUXIÈME MARDI : SUR LE RESPECT HUMAIN

et bibere ; sed ego cibo invisibili , et potu, qui ab hominibus videri non potest, utor l.

C'estainsi, comme le rapporte saint Augustin, que s'abusait autrefois ce célèbre vieillard Victorin, si connu dans Rome par sa sagesse et par son éloquence. Détrompé de la vanité des idoles, convaincu de la vérité de nos Livres saints, chrétien dans le cœur, il se persuadait que le Seigneur, qui ne regarde qu'au dedans, n'en demandait pas davantage, et qu'il pouvait se dispenser à son âge de faire un éclat dans Rome, et de déclarer hautement sa conversion. Je suis chrétien, quoique je ne le paraisse pas, disait-il souvent au saint prêtre Siniplicien, qui ne cessait de l'exhorter à la foi : Noveiis me jam esse christianum ; et comme ce serviteur de Jésus-Christ lui répondait qu'il n'en croirait rien, s'il ne le voyait, dans l'assemblée des fidèles, donner avec ses frères des marques publiques de sa foi et de son changement : Non credam, nec reputabo te inter christianos, nisi in Ecclesia Christi te videro. Est-ce que les murailles font le chrétien, répartait* Victorin encore abusé, et comme se moquant de la simplicité de son ami ? Ergone paricles faciunt christianum ? Mais vous ne tardâtes pas , ô mon Dieu, continue ce Père, de l'éclairer sur son aveuglement; vous lui fîtes comprendre que c'était une impiété de rougir des humbles mystères de votre Verbe, et de ne pas rougir d( s cérémonies sacrilèges des démons, il eut honte de la vanité, il'n'en eut plus de la vérité : Erubuit vanitati, depuduit veritati.

Et en effet, mes Frères, user encore de ces timides ménagements avec le monde, c'est n'être pas encore chrétien. Je sais qu'il est des bienséances inévitables que la piété la plus attentive ne peut refuser aux usages, que la charité est prudente et prend différentes formes, qu'il faut savoir quelquefois être faible avec les faibles, et qu'il y a souvent de la vertu et du mérite à savoir être à propos, pour ainsi dire, moins vertueux et moins parfait. Mais je dis que tout ménagement qui ne tend qu'à persuader au monde que nous approuvons encore ses abus et ses maximes, et qu'à nous mettre à couvert de la réputation des serviteurs de Jésus-Christ, comme d'un titre de honte et d'infamie, est une dissimulation criminelle, injurieuse à la majesté delà religion, et moins

« Tob., xn, 19.

• Réfartail, 1745, Renoaard, Didot. Reprenait, 176*.

digne d'excuse que le dérèglement ouvert et déclaré.

Car je ne vous dis pas que c'est un outrage que vous faites à la grandeur du Dieu que toutes les créatures adorent. Quoi I tous ne le reconnaîtriez pour votre Dieu qu'en cachette ? Vous affecteriez de le méconnaître devant les hommes ? Il ne serait plus que votre divinité secrète, tandis que le monde aurait vos hommages et votre culte public et déclaré ? O homme, le Dieu du ciel et de la terre ne serait donc plus qu'un Dieu domestique ; et le confondant avec les idoles, renfermées autrefois dans le foyer et dans l'enceinte de chaque famille, vous vous contenteriez, comme Rachel, de le cacher dans votre tente, et de l'adorer à l'insu de vos frères ?

Je ne vous dis pas que c'est même une ingratitude envers la grâce qui vous éclaire, qui vous touche, qui vous dégoûte du monde et des passions. Quoi ! vous auriez honte d'être choisi de Dieu comme un vase de miséricorde ; d'être discerné de tant de pécheurs qui périssent tous les jours à vos yeux, en se laissant emporter, aux charmes des sens et des plaisirs I Vous auriez honte d'être l'objet de la clémence et de la bonté divine 1 Vous rougiriez des faveurs du ciel, et le bienfait qui a guéri votre âme de ses plaies, vous ferait plus de confusion que ne vous en faisait autrefois l'infamie de vos plaies mêmes I O homme , un bon cœur rougit-il d'aimer son bienfaiteur? Et est-ce ainsi que vous reconnaissez le don de Dieu, en vous faisant même une honte de l'avoir reçu ?

Je "ne vous dis pas que c'est une feinte indigne, même d'un cœur noble et généreux. Car si vous êtes touché de la vertu et de la justice, pourquoi trahir là-dessus vos sentiments ? pourquoi dissimuler lâchement ce que vous êtes ? pourquoi devenir en quelque sorte un imposteur public ? Une âme , née avec quelque élévation, sait-elle ainsi se contrefaire ? Si vous êtes ami de Jésus-Christ, pourquoi vous en cachez-vous ? Quand même nous vivrions encore dans ces siècles infortunes, où on le regardait comme un séducteur, et où les rois et les magistrats étaient soulevés contre lui et contre son culte, il serait si beau d'avoir le courage de se déclarer pour un ami persécuté et abandonné ; il y aurait tant de bassesse à le désavouer en public; et ici où vous ne risquez rien, vous feignez de n'être point à luil

GRAND-CARÉME.

La générosité toute seule ne souffre-t-elle pas de cette duplicité ? 0 homme, vous vous piquez ailleurs de tant de grandeur d'âme, et de soutenir par un procédé noble, franc, généreux, toutes vos démarches; et dans la religion vous êtes plus faux, plus faible, plus lâche que la plus vile populace '.

Enfin, je n'ajoute pas que c'est un scandale même et une occasion d'erreur que vous préparez à vos frères ; car ces exemples de ménagement entre le monde et Jésus-Christ deviennent plus dangereux que les exemples mêmes d'une dissolution déclarée. En effet, la vie licencieuse d'un pécheur lui attire plus de censeurs de sa conduite que d'imitateurs de ses excès; mais les plaisirs et les abus du monde, autorisés par une vie d'ailleurs régulière et mêlée même d'actions pieuses, forment une séduction presque inévitable. Plus vous évitez les grands désordres, en vous permettant d'un autre côté tous les amusements et tous les abus que le monde autorise, plus vous devenez dangereux à vos frères ; plus vous leur persuadez que le monde n'est pas si incompatible avec le salut qu'on le pense ; plus vous vous préparez des auditeurs incrédules et prévenus, lorsque nous annonçons qu'on ne peut servir deux maîtres ; plus enfin, vous multipliez dans l'Eglise les fausses pénitences, en devenant le modèle de mille pécheurs touchés, lesquels * ne se figurent dans la vertu, rien au delà de' ce que vous faites ; et qui auraient poussé plus loin la grâce de leur conversion, si votre lâcheté ne les avait portés à croire que tout ce qu'ils voient de plus dans les autres, est outré et excessif, et que vous seul savez éviter l'indiscrétion, vous en tenir à l'essentiel, et être homme de bien, comme il faut l'être dans le monde. 0 homme, encore une fois, n'était-ce pas assez que vos dérèglements eussent été autrefois un sujet de scandale à vos frères ? Faut-il encore qu'aujourd'hui votre fausse vertu leur devienne funeste ?

Mais après tout, mes Frères, le monde vautil la peine d'être tant ménagé? Et quand ce ne serait pas un crime de sacrifier à la crainte de ses jugements et de ses censures, son salut éternel, ne serait-ce point une folie? C'est ce

1 0 homme ! vous vous piquez de tant de force, de tant de grandeur d'àine dans les affaires du monde, et dans la religion vous êtes plus faible que le peuple. — Ed. de 1705.

La première rédaction, dans sa simplicité même, est ici préférable au texte définitif chargé de trop de retouches.

» Qui, 176i. Lesquels, 1745, Renouard et Uidot.

que vous allez voir dans la seconde partie de ce discours : la folie du respect humain.

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