PREMIÈRE PARTIE
Le vice dont j'entreprends aujourd'hui d'exposer les suites funestes , ce vice si universellement répandu sur la terre , et qui désole avec tant de fureur l'héritage de Jésus-Christ ; ce vice, dont la religion chrétienne avait purgé l'univers, et qui aujourd'hui a prévalu sur la religion même, est marqué à certains caractères propres que je trouve tous dans l'histoire des égarements de l'enfant prodigue '.
Premièrement, il n'est point de vice qui
* Le vice dont j'entreprends ici de raconter les suites funestes, ce vice si universellement répandu sur la lerre, et qui désole avec tant de fureur l'héritage de Jé.->us-Christ ; ce vice dont la religion chrétienne avait triomphé, et qui prend aussi le dessus sur la religion chrétienne, est marqué à certains caractères propres que je trouve tous dans l'histoire des égarements de notre prodigue. — Md. de 1705.
point de passion qui nous entraîne plus avant dans l'abîme, ni qui mette de plus gros obstacles à la conversion d'un pécheur éloigné de Dieu, et qui veut retourner à loi.
Pour vous retracer donc aujourd'hui cette image, et amener, s'il est pnssible, à une sincère pénitence les pécheurs, en leur représentant vivement l'amour de Dieu toujours prêt à les recevoir quand ils reviennent à lui, je diviserai en deux paities l'homélie de mon Evangile. Dans la première, je vous exposerai toutes les circonstances des égarements du prodigue, et par là, vous y verrez jusqu'où va la force de la passion d'un pécheur qui s'égare. Je vous montrerai dans la seconde toutes les démarches d'un père de famille eu faveur de son fils rebelle qui revient à loi, et vous y verrez jusqu'où va la bonté de Dieu, il /égard du pécheur pénitent qui veut se convertir.
éloigne plus le pécheur de Dieu ; secondement, il n'est point de vice qui, après l'avoir éloigné de Dieu, lui laisse moins de ressources pour revenir à lui ; troisièmement, il n'est point de vice qui rende le pécheur plus insupportable à lui-même ; enfin, il n'en est point qui le rende plus méprisable aux yeux mêmes des autres hommes. Remarquez, je vous prie, tous ces caractères dans l'histoire du pécheur de notre Evangile.
Le premier caractère du vice dont nous parlons est de mettre comme un abîme entre Dieu et l'âme voluptueuse, et de ne laisser presque plus au pécheur d'espérance de retour. Voilà pourquoi le prodigue de notre Evangile s'en alla d'abord en un pays fort éloigné, et qui ne laissait plus rien de commua entre lui et le [1ère de famille : Peregre profectus est in regionem longinquam. En effet, il semble que, dans tous les autres vices, le pécheur lient encore à Dieu par de faibles liens. Il est des vices qui respectent du moins la sainteté du corps, et n'en fortifient pas les penchants déréglés; il en est d'autres qui ne répandent pas sur l'esprit de si profondes ténèbres, et qui laissent du moins faire encore quelque usage des lumières de la raison; enfin, il en est qui n'occupent pas le cœur à un tel point qu'ils lui ôtent absolument le goût de tout ce qui pourrait le ramener à Dieu. Mais la passion honteuse, dont je parle, déshonore le corps, éteint la raison, rend insipides toutes les choses du ciel, et élève un mur de séparation entre Dieu et le pécheur, qui semble ôter tout espoir de réunion. Peregre profectus est in regionem longinquam.
Et, premièrement, elle déshonore le corps du chrétien ; elle profane le temple de Dieu en nous ; elle fait servir à l'ignominie les membres de Jésus-Christ ; elle souille une chair nourrie de son corps et de son sang, consacrée par la grâce du baptême ; une chair
En un mot, l'excès de la passion honteuse dans les égarements du prodigue. L'excès de la tendresse de Dieu a l'égard du pécheur dus les démarches du père de famille : voila tout mon dessein.
Seigneur, au nom duquel je viens évangéliser Sion, purifiez mes lèvres afin qu'elles ne prononcent rien que de pur; conduisez ma langue dans un discours où je dois combattre le plus houleux ennemi de votre pureté. Donuez-mui cet esprit de sagesse pour ue rien dire de trop sur une matière si délicate ; et tandis que je repié>enterai à mes auditeurs les excès d'un pécheur voluptueux , fournissez-moi des expressions assez for es pour obliger s >ii cœur de lev, mr à vous par une sincère couversiou; c'est la g^àce que nous vous demaudous tous ensemble par l'intercession de Marie. Ave, Maria. — Ed. de 1705.
DEUXIÈME VENDREDI : SUR L'ENFANT PRODIGUE
qui doit recevoir l'immortalité, et être conforme à la ressemblance glorieuse de Jcsus- Christ ressuscité; une chair qui reposera dans le lieu saint, et dont les cendres attendront sous l'aulel de l'Agneau le jour de la révélation , mêlées avec les ' cendres des vierges et des martyrs* ; une chair plus sainte que ces temples augustes, où la gloire du Seigneur repose; plusdigne d'être possédée avec honneur et avec respect, que les vases mêmes du sanctuaire consacrés par les mystères terribles qu'ils renferment. Or, quelle barrière l'opprobre de ce vice ne met-il pas au retour de Dieu en nous? Un Dieu saint, devant qui les esprits célestes mêmes sont impurs, peut-il assez s'éloigner d'une chair couverte de honte et d'ignominie? Quand la créature ne serait que cendre et poussière, la sainteté de Dieu souffrirait toujours de s'abaisser jusqu'à elle ; eh ! que peut donc se promettre le pécheur qui joint à son néant et à sa bassesse les indignités d'un corps honteusement déshonoré?
Peregre profectus est in regiottem longinquam.
En second lieu, non-seulement ce vice déshonore le corps, il éteint même dans l'âme toutes ses lumières, et le pécheur n'est plus capable de ces réflexions salutaires qui ramènent souvent une àme infidèle. Le prodigue de notre Evangile, déjà aveuglé par sa passion, ne voit point le tort qu'il se fait en s'éloignant de la maison paternelle, l'ingratitude dont il se rend coupable envers le père de famille, les dangers auxquels il s'expose en voulant être le seul arbitre de sa destinée, les bienséances mêmes qu'il viole en parlant pour un pays fort éloigné, sans le conseil et l'aveu de celui à qui il devait du moins les sentiments de respect et de déférence que la nature toute seule inspire. Il part, et ne voit plus que par les yeux de sa passion. Peregre profectus est in regionem longinquam.
Tel est le caractère de cette passion infortunée : elle répand un nunge épais sur la raison. Des hommes sages, habiles, éclairés, perdent ici tout d'un coup toute leur habileté et toute leur sagesse; tous les principes de conduite
1 Des, 17*5, Rcnooard. Us, 1784.
* Jusqu'à la fin do dernier siècle on enterra les corps des fidèle», particulièrement cenx dos personnes notables, dans les églises Les cimetières mêmes ou les cloîtres, destinés à suppléer à l'insufhsaiice des lion saints , étaient considérés comme une extension et une partie de l'église qu'ils entouraient. Ainsi les Tivanls priaient sur les restes de leurs frères défunts, conservant ptécienementprès d'eni ces chères et saintes dépouilles.
sont effacés en un instant; on se fait une nouvelle manière de penser, où toutes les idées communes sont proscrites ; ce n'est plus la lumière et le conseil, c'est un penchant impétueux, qui décide et qui règle toutes les démarches. On oublie ce qu'on doit aux autres et ce qu'on se doit à soi-même; on s'aveugle sur sa fortune, sur son devoir, sur sa réputation , sur ses intérêts, sur les bienséances mêmes dont les autres passions sont si jalouses ; et, tandis qu'on se donne en spectacle au public, seul on ne se voit pas soi-même. On s'aveugle sur sa fortune ; et Amnon perd la vie et la couronne pour n'avoir pu vaincre son injuste faiblesse. On s'aveugle sur le devoir; et l'emportée femme de Putiphar ne se souvient plus que Joseph est un esclave; elle oublie sa naissance, sa gloire, sa fierté, et ne voit plus dans cet Hébreu que l'objet de sa passion honteuse. On s'aveugle sur la reconnaissance ; et David n'a plus d'yeux, ni pour la fidélité d'Urie, ni pour l'ingratitude dont il va se rendre coupable envers un Dieu , qui l'avait tiré de la poussière, pour le placer sur !e trône de Juda : depuis que son cœur est blessé, toutes ses lumières sont éteintes. On s'aveugle sur les périls; et le fils du roi de Sichem ne voit plus la maison de son père exposée aux justes ressentiments des enfants de Jacob; il enlève Dina, et ne voit plus que sa passion. On s'aveugle sur les bienséances ; et les deux vieillards de Susanne ne sont plus touchés, ni de la dignité de leur âge, ni de la gravité de leur caractère, ni du rang qu'ils tiennent en Israël ; emportes par leur déplorable fragilité, ils n'en connaissent plus l'indécence et no rougissent pas de leur confusion même. On s'aveugle sur les discours publics; et Hérodias ne rougit plus d'avoir tout un royaume pour témoin de sa honte et de sa faiblesse. Enfin, on s'aveugle sur l'indignité même de l'objet qui nous captive; et Samson, malgré l'expérience déjà faite de la perfidie de Dalila, ne laisse pas de lui confier encore son secret et sa tendresse. C'est ainsi, ô mon Dieu, que vous punissez les passions de la chair par les ténèbres de l'esprit, que votre lumière ne luit plus sur les âmes adultères et corrompues, et que leur cœur insensé s'obscurcit. Peregre profectus est in regionem longinquam.
Enfin, cette déplorable passion met dans le cœur un dégoût invincible pour les choses du ciel ; on n'est plus touché de rien. Lassé de
GRAND-CARÉMI
ses propres misères, on voudrait bien quelquefois revenir à Dieu ; et tout nous en éloigne ; et le cœur tout entier se révolte contre nousmêmes; et un dégoût affreux nous saisit et nous lie à nos propres faiblesses ; et le cœur, accoutumé à ne plus sentir que des plaisirs vifs et injustes, languit et ne trouve en lui aucun sentiment pour la piété '.
Bien plus, tout ce qui n'est pas marqué par le caractère honteux de la volupté n'intéresse plus. Les devoirs mêmes de la société, les fonctions d'une charge, les bienséances d'une dignité, les soins domestiques, tout lasse, tout devient insipide, hors la passion . Bal tliasar n'est plus appliqué au gouvernement de ses peuples, et ne sait pas même que l'ennemi, déjà à la porte de sa capitale, va lui enlever le lendemain la vie et la couronne '. Salomon est plus attentif à bàlir des temples profanes aux dieux des femmes étrangères, qu'à soulager son peuple que ses profusions font gémir sous le poids des charges publiques. Les enfants d'Héli négligent les fonctions du sacerdoce. La femme de Babylone, toute plongée dans les délices, dit dans son cœur : je ne veux plus que me faire adorer; il n'y aura plus ni soin ni embarras, ni chagrins qui m'occupent: Sedeo regina, ...et luctum non videbo '. La femme, dont il est parlé dans les Proverbes, ne peut se souffrir dans l'enceinte d'une famille ; le sérieux d'un domestique lui devient insupportable : Nec valens in domo consister e pedibus suis '. Delà on se fait des occupations, qui toutes ne tendent qu'à nourrir la volupté, des spectacles profanes , des lectures pernicieuses, des harmonies lascives, des peintures obscènes. Hérode ne trouve plus de plaisir que dans les danses et dans les festins. Salomon multiplie les concerts, et son palais retentit de toutes parts de chants de volupté et
1 L'amour des plaisirs affaiblit le cœur et énerve le principe de droiture qui est en nous. Les joies des sens amollissent l'âme la rendent légère, ôtent la réflexion, le poids de l'esprit et du jugement, dissipent au dehors, et ne laissent ni force, ni courage pour Dieu, pour qui nous les devons uniquement réserver. Une espèce d'ivresse qui offusque les lumièies de l'esprit, fait naître une ardeur violente qui pousse à tout crime. Celte ivresse ne se passe pas, parce qu'elle ne prend pas le cerveau par des fumées grossières, mais le cœur par une attache très-intime et très-délicate. Le cœur ne résiste plus à rien , et il suffit de ne pas user avec une sage modération de ce qui peut être permis pour réduire l'âme insensiblement dans cet état funeste. — Bossuet. Troisième dimanche après Pâques, deuxième sermon, premier point, t. x, p. 241. — « L'empire et la couronne, 1745 ; la vie et la couronne, 1764 et Renouard. — » Apoc, xvin, 7. — * Prov., vu, il.
de réjouissance. Manassès met dans le temple même du Seigneur les images de ses infâmes plaisirs. C'est le caractère de cetle passion, de remplir le cœur tout entier; on ne peut plus s'occuper que d'elle; on en est possédé, enivré; on la retrouve partout; tout en retrace les funestes images; tout en réveille les injustes désirs; le monde, la solitude, la présence, l'éloignement, les objets les plus indifférents, les occupations les plus sérieuses, le temple saint lui-même, les autels sacrés, les mystères terribles en rappellent le souvenir; et tout devient impur, comme dit 1 Apôtre, à celui qui est déjà impur lui-même. Peregre profectus est in regionem longinqùam. Regardez derrière vous, âme infidèle; rappelez ces premiers sentiments de pudeur et de vertu avec lesquels vous étiez née, et voyez tout le chemin que vous avez fait dans la voie de l'iniquité, depuis le jour fatal que ce vice honteux souilla votre cœur, et combien depuis vous vous êtes éloignée de votre Dieu. Peregre profectus est in regionem longinqùam l.
Mais, s'il n'est point de vice qui éloigne plus une âme de Dieu, il n'en est point en second lieu qui laisse moins de ressources pour revenir à lui, quand une fois on s'en est éloigné: second caractère de cette passion, et seconde circonstance des égarements du prodigue.
Il dissi/ja tout son bien en débauches, dit Jésus- Christ; et, après qu'il eut tout dissipé, il arriva une grande famine en ce pays-là : Dis-
1 N'est-il pas surprenant de voir jusqu'à quel point ce péché abrutit les hommes? Car il n'y a poiut d'intérêt qu'on ne méprise, point d'honneur qu'on ne foule aux pieds, point de dignité qu'on ne prostitue, point de fortune qn'on ne risque, point d'amitié qu'on ne viole, point de réputation qu'on n'expose, point de ministère qu'on ne profane, point de devoir qu'on ne trahisse pour satisfaire sa passion, lin pèie oublie ce qu'il doit à ses enfants, et ne se met plus en peine de les ruiner par ses débauches. Un juge, ce qu'il doit au public, et ne fait pins scrupule de sacrifier le bon droit â ses plaisirs. Un ami. ce qu'il doit à son ami, et ne compte plus pour rien d'abuser de l'accès qu'il a dans une maison pour la déshonorer. Un prêtre, ce qu'il doit à Jésus-Christ, et ne craint plus de scandaliser son sacerdoce par des actions abominables. Une femme, ce qu'elle doit à son mari, et ne se souvient plus de la foi qu'elle lui a jurée. Une fille, ce qu'elle se doit à elle-même, et ne rougit plus de perdie sa plus belle fleur et de se rendre nn sujet d'opprobre.
Si dans chacun de ces états, on faisait cette réflexion : Qui suis-je et à quoi vais-je m'engager ? il n'y a point d'âme, pour abandonnée qu'elle puisse être à la violence de ses désirs, que les seules raisons humaines ne fussent capables de contenu*. Mais on a les yeux bandés; et, tandis que cette passion domine, on ne sait ni ce qu'on est, ni ce qu'on n'est pas, parce que le démon d'impureté nous aveugle et nous ote d'abord la première de toutes les vues, qui est la vue de nous-mêmes. — Bodrda- LOCE, sermon sur Vimpureté, l" partie. Ed. Guérin, t. i, p. 360.
DEUXIÈME VENDREDI : SUR L'ENFANT PRODIGUE
sipavit substantiam suam vivendo luxtiriose. Il dissipa tous ses biens, les biens de la grâce, les biens de la nature.
La perte de la grâce est le fruit ordinaire de tout péché qui tue l'âme ; mais celui-ci va plus loin. Non-seulement il prive le pécheur de cette justice qui le rendait agréable à Dieu ; il va tarir les dons de l'Esprit-Saint jusque dans leur source. La foi, ce fondement de tous les dons, cette base de l'être chrétien, ne tarde pas d'être renversée dans le cœur du pécheur impudique. H n'y a pas loin de la dissolution à l'impiété. Pour se calmer sur les suites d'une vie déréglée, on s'est bientôt persuadé que tout meurt avec le corps; on a bientôt secoué le joug de la croyance commune si gênant pour la volupté ; on s'est bientôt fait des maximes dans le libertinage ; on n'était d'abord dissolu que par faiblesse, on le devient par réflexion et par principe ; les plaisirs qui se font acheter par des remords coûtent trop; on veut jouir tranquillement de ses crimes; on cherche dans les livres les plus monstrueux, et dans les sociétés les plus impies, de quoi se rassurer contre les préjugés de l'éducation ; on invente de nouvelles impiétés pour achever de s'endurcir; comme on ne se propose plus d'autre félicité que celle des bêtes, on n'attend plus aussi d'autre fin au delà du tombeau ; et le même plaisir qui corrompt le cœur, a bientôt corrompu jusqu'aux premiers principes de la foi. Dissipavit substantiam suam vivendo laxuriose '.
Non-seulement les biens de la grâce sont dissipés, mais encore les biens de la nature. Vous aviez reçu en naissant une âme si pudique, un goût si tendre et si retenu sur la pudeur, une délicatesse si noble sur la gloire ; le ciel avait pris plaisir, ce semble , de vous former pour la vertu, et de mettre en vous mille ressources et mille liens, pour vous attacher au devoir ; et ces barrières heureuses
1 C'est de là que tons les impudiques, par profession et par état, sont communément des esprits gâtés et libertins en matière de créance, et qu'ils se préoccupent aisément contre la religion, qu'ils aiment à en disputer, et qu'à peine verra-t-on même une femme du grand monde et dans la débauche, qui ne fasse l'esprit fort et qni ne se pique de raisonner sur les vérités du christianisme. — Boludalole. Sur l'Impureté, l" partie. Ed. Guérin. t. i, p. 362.
C'est de là que les progrès de l'impiété suivent presque toujours les progrès du vice, et qu'au contraire le retour de l'impiété à la foi ne commence presque jamais dans une âme que par le retour du vice à la vertu, c'est-à-dire lorsque le feu des désirs impurs vient à s'amortir et à s'éteindre. — [Soi'bda- LODE. Ibid.
que la nature elle-même avait opposées à vos dérèglements, une injuste passion les a franchies ; et cette pudeur que la naissance vous avait donnée, n'est plus qu'une fai blesse i ndigne que nul frein ne saurait arrêter ; et tout le fruit que vous en avez retiré, a été d'aller plus loin, et de garder moins de mesures qu'un autre, dès que cette première digue a été ôtée. Dissipavit substantiam suam vivendo luxtiriose.
Les biens de la nature. Vous étiez né doux , égal, accessible ; vous aviez eu pour partage un cœur simple et sincère ; une candeur d'âme, une sérénité d'humeur qui offrait mille dispositions favorables à la sincérité chrétienne et à la paix d'une conscience pure : et, depuis que cette passion funeste a corrompu votre cœur, depuis que ce feu impur est entré dans votre âme, on ne vous reconnaît plus ; vous êtes semblable, dit saint Jude, à une mer toujours agitée des flots les plus violents ; on vous trouve sombre, bizarre, inquiet, dissimulé ; cette sérénité, qui venait de l'innocence, est éteinte ; celte égalité, qui prenait sa source dans le calme des passions, n'est plus qu'un fonds inépuisable d'humeurs et de caprices ; cette candeur , qui montrait voire âme tout entière , ne laisse plus voir que des pensées noires et cachées; vous avez perdu tout ce qui vous rendait aimable devant les hommes et qui pouvait vous rendre agréable aux yeux de Dieu, et l'on cherche tous les joursvous-même dans vous-même. Dissipavit substantiam suam vivendo luxuriose.
Enfin, les biens de la nature. Vous aviez reçu en naissant des talents heureux; votre jeunesse annonçait de grandes espérances; on croyait que vous alliez marcher sur les traces de vos ancêtres, et faire revivre, avec leur nom, leurs dignités et leur gloire. Ces premières lueurs de tout ce qui fait les grands hommes, formaient déjà mille présages flatteurs, et ouvraient à vos proches des vues éloignées d'élévation et de fortune ; et ces talents, la volupté les a engloutis ; et ces grandes espérances, un vice honteux les a ensevelies ; et cetle gloire naissante a fini par la honte et par l'ignominie ; et cet esprit si élevé, si capable des plus grandes choses, vous l'avez abruti, vous l'avez employé au succès de vos passions et à raffiner sur des plaisirs infâmes; vous qui, avec des inclinations différentes, auriez pu servir l'Etat, devenir une des ressources de la pu-
GRANO-CARÉME.
trie; que sais-je? honorer votre siècle et embellir peut-être nos histoires ; vous voilà traînant au milieu de vos citoyens les restes d'un mérite éteint, et ne retirant point d'autre fruit de tous les avantages que la nature avait pris plaisir de vous prodiguer, que de faire dire de vous : Il aurait pu parvenir, s'il avait su se vaincre. 0 cité fidèle ! s'écrie un prophète, née avec tant de droiture et d'équité, comment êtes-vous devenue une effrontée? La justice habitait en vous, et il n'y a maintenant que des crimes ; la beauté de votre argent s'est changée en boue, et la force de votre vin a dégénéré en la faiblesse de l'eau. Dissipavit tubslanliam suam vivendo luxuriose.
Je ne parle pas ici des biens de la fortune qui viennent s'abîmer dans ce gouffre. Hélas 1 si nous approfondissions l'histoire des familles, si nous allions jusqu'à la source de leur décadence, si nous voulions fouiller dans les cendres de ces grands noms; dont les titres et les biens ont passé en des mains étrangères; si nous remontions jusqu'à celui de leurs ancêtres, qui donna le premier branle à l'infortune de sa postérité, nous en trouverions l'origine dans la passion dont je parle ; nous verrions les excès d'un voluptueux à la tète de cette longue suite de malheurs qui ont affligé ses descendants. Et, sans en chercher des exemples dans les temps qui nous ont précédés, combien de grand? noms, tombés presque dans l'oubli, expient aujourd'hui à nos yeux les égarements de ce vice ! Combien de maisons à demi-éteintes voient tous les jours finir, dans les débauches et dans la santé ruinée d'un emporté, toute l'espérance de leur postérité et toute la gloire des titres qu'une longue suite de siècles avait amassés sur leur tête, et qui avaient coûté tant de sang et de travaux à la vertu de leurs ancêtres ? Dissipavit substantiam suam vivendo luxuriose. C'est ainsi, ô mon Dieu, que vous punissez les pécheurs par leurs passions mêmes, et que vous tracez, dans la décadence des choses humaines, et dans les malheurs et les révolutions sensibles des noms et des fortunes, le? supplices éternels que vous préparez aux âmes impures.
Mais, en troisième lieu, ce n'est pas seulement par la dissipation des biens de la nature et deb^gràce que ce vice honteux devient le supplice du pécheur impudique ; c'est principalement par les troubles, les remords, les agitations qu'il laisse au fond de son âme :
troisième caractère du vice dont nous parlons, et troisième circonstance des égarements du prodigue. Après qu'il eut tout dissipé, continue Jésus-Christ, il arriva une grande famine en ce pays là, et il commença lui-même à tomber en nécessité : Et ipse cœpit egere.
Voilà comme ce vice rend le pécheur insupportable à lui-même, insupportable par le fonds d'inquiétude qu'il laisse dans la conscience impure. Je sais que le trouble intérieur est la peine de tout péché qui tue l'âme, que le crime n'est jamais tranquille, et que la région de l'iniquité est toujours un triste théâtre de la faim et de la plus affreuse indigence : Facta est famés valida in regione illa. liais il y a, dans le vice dont je vous parle, je ne sais quoi de si opposé à l'excellence de la raison, à la dignité de notre nature, qui fait que le pécheur se reproche sans cesse à lui-même sa propre faiblesse, et qu'il rougit en secret de ne pouvoir secouer le joug qui l'accable. Tel est le caractère de ce vice, de laisser dans le cœur un fonds de tristesse qui le mine, qui le suit partout, qui répand une amertume secrète sur tous ses plaisirs '. Le charme fuit et s'envole; la conscience impure ne peut plus se fuir ellemême. Ou se lasse de ses troubles, et on u'a pas la force de les finir; on se dégoûte de soimême, et on n'ose changer ; on voudrait pouvoir fuir son propre cœur, et on se retrouve partout ; on envie la destinée de ces pécheurs endurcis qu'on voit tranquilles dans le crime, et on ne peut parvenir à cette affreuse tranquillité ; on essaie de secouer le joug de la foi, et on a d'abord plus d'horreur de cet essai que du crime même; enfin, les plai:-irs que l'on goûte ne sont que des instants rapides et fugitifs ; les remords cruels ' forment comme l'état durable et le fonds de toute la vie criminelle. Et ipse cœpit egere.
Insupportable, secondement, par les dégoûts, les jalousies, les fureurs, les contraintes, les frayeurs, les tristes événements inséparables de cette passion. On a tout à craindre du côté de la réputation et de la gloire ; il faut acheter le plaisir injuste au prix des mesures les plus
1 Cette passion ridicule et bizarre , mais opiniâtre , quelque force qu'il ait d'ailleurs, n'est-ce pas ce qui le dessèche, ce qui le mine , ce qui le fait misérablement et inutilement languir, et de quelque bon sens que Dieu l'ait pourvu, n'est-ce pas ce qui l'infatué , ce qui pousse sa raison à bout , ce qui le met dans l'impuissance de s'en aider î — Gocrdaioue. lUd., p. aC8.
1 Les remords cruels. MassiLou aune et recherche ces antiques épithètes, remords cruels, noirs soucis, noirs chagrins.
DEUXIEME VENDREDI : SUR L'ENFANT PRODIGUE
gênantes; ou si une seule Tient à manquer, tout est perdu. Il faut soutenir les discours publics et les murmures domestiques ; soutenir les caprices, les inégalités, les mépris, la perfidie peut-être de l'objet qui vous captive ; soutenir vos devoirs, vos bienséances, vos intérêts toujours incompatibles avec vos plaisirs ; se soutenir soi-même contre soi-même. Ali ! les commencements de la passion n'offrent rien que de riant et d'agréable ; les premiers pas que l'on fait dans la voie de l'iniquité, on ne marche que sur des fleurs. Les premières fureurs de ce vice surtout enivrent la raison, et ne lui laissent pas le loit-ir de sentir toute sa misère; les idées qu'on se fait alors de li passion sont encore nobles et flatteuses ; le langage répond aux idées ; on ne l'annonce mutuellement que par l'élévation il s sentiments, la bonté du cœur, la discrétion, l'honneur, la bonne foi, la distinction du mérite, la destinée des penchants : tout flatte encore alors la vanité '. Mais les suites, dit l'Esprit de Dieu, en sont toujours amères comme l'absinthe ; mais la passion un peu refroidie; mais le plaisir injuste approfondi ; mais les premiers égards affaiblis par la familiarité et le long usage; mais la vanité détrompée par tout ce que la passion a de plus honteux : ali 1 viennent les bruits désagréables, les murmures publics, les dissensions domestiques, des affaires ruinées, des établissements manques, les soupçons, les jalousies, les dégoûts, les infidélités, les fureurs. Que vous reste-t-il alors, âme infidèle, que des retours affreux sur vous-même, qu'un poids d'amertume sur voire cœur, qu'une honte secrète de votre faiblesse, que des regrets de n'avoir pas suivi des conseils plus sages, que des réflexions tristes sur tout ce que vous pouviez vous promettre de repos, de gloire, de bonheur dans le devoir et dans l'innocence? Et avezvous pu réussir jusques ici à vous calmer et à vous faire une conscience tranquille dans le crime ? Et ipse cœpit egere*.
Insupportable, troisièmement, par les nou-
1 Ce tableau, esquissé avec des traits si fins et si pars, représente bien l'élévation et la délicatesse qu'on prétendait conserver dans d'injustes affections. Les romans du xvii» siècle metienl une sorte de candeur et de nol lesse à la naissance de ces liaisons. Mais l'orateur détruit admirablement le charme de ces illusions pjr la peinture des tristes et habituelles suites de cet enivrement.
* Bnnrdaloue montre aussi a sa manière comment l'homme sensuel et voluptueux cherche vainement le calme et le repos, t^iutrens requiem et non intenit.
veaux désirs que ce vice allume sans cesse dans le cœur. Une passion naît des cendres d'une autre passion; un désir satisfait, fait naître un autre désir. On est dégoûté et on n'est pas rassasié. C'est le caractère de cette infortunée passion , dit l'Apôtre, d'être insatiable : Insatiabilis delicti. On ne sait plus se prescrire de bornes dans la honteuse volupté; les emportements les plus monstrueux ne peuvent encore satisfaire la fureur d'une âme impure; la débauche la plus immodérée laisse encore quelque chose à désirer au dérèglement des sens; on cherche avidement de nouveaux crimes dans le crime même ; on forme, comme le prodigue, des désirs plus honteux et qui vont encore plus loin que les aclions mêmes. Cup ébat implere ventretnde siliquis unas porci mnnducabant. Toute sorte de joug révolte et devient insupportable. La seule gène des réflexions, inséparable de la condition humaine , déplaît et fatigue. On va jusqu'à envier la condition des bêles : Cupiebat implere ventrem de siliquis quas porci manditcubant ; on trouve leur sort plus heureux que celui de l'homme, parce que rien ne traverse leur instinct brutal; que l'honneur, le devoir , les réflexions , les bienséances ne troublent jamais leurs plaisirs, et qu'un penchant aveugle est le seul devoir qui les conduit et la seule loi qui les guide. Cupiebat implere ventrem de siliquis quas porci mandu cabant. Mon Dieu 1 et un souhait si impie , si extravagant, si honteux à toute la nature, si sacrilège dans la bouche du chrétien surtout qui a Ihonneur d'être membre de votre Fils retentit tous les jours sur des théâtres infâmes et embellit même les expressions d'une poésie lascive. 0 mon peuple! dit le Seigneur, qui vous a donc enivré de ce vin de fornication? Qui a changé mon héritage en la retraite des esprits immondes , et livré Jérusalem à tous les excès des nations?
Insupportable, en quatrième lieu, si j'osais le dire ici, par les tristes suites du dérèglement qui fout presque toujours expier dans un corps chargé de douleurs , la honte des passions du premier âge , traîner des jours languissants et malheureux, et sentir tous les moments de la vie l'usage indigne qu'on eu a fait. Et ipse cœpit egere.
Enfin, il n'est pas de vice qui rende le pécheur plus vil et plus méprisable aux yeux des autres hommes : dernière circonstance
GRAND CAREME.
des excès du prodigue , et dernier caractère de cette passion. Il tomba dans un avilissement qu'on ne peut lire sans horreur ; il se mit au service d'un des habitants du pays ; il fut envoyé à sa maison des champs pour y garder des pourceaux ; et là il eût souhaité de se rassasier des glands que ces sales animaux mangeaient , et personne ne lui en donnait. Quelles images 1 et qu'elles sont propres à peindre toute la honte et toute l'indignité du vice dont nous parlons 1
Oui , mes Frères, en vain le monde a donné des noms spécieux à cette passion honteuse ; en vain un usage insensé et déplorable a tâché de l'ennoblir par la pompe des théâtres , par l'appareil des spectacles, par la délicatesse des sentiments et par tout l'art d'une poésie lascive ; en vain des écrivains profanes prostituent leurs plumes, leurs talents, à des apologies criminelles de ce vice; les louanges qu'on lui donne n'ont rien de plus réel que les scènes elles-mêmes où on les débite. Sur des théâtres fabuleux ', c'est la passion des héros, c'est la faiblesse des grandes âmes ; au sortir de là, c'està-dire dans la vérité et la réalité des choses, dans la conduite ordinaire de la vie, c'est un avilissement qui déshonore l'homme et le chrétien ; c'est une tache qui flétrit les plus grandes actions , et qui jette un nuage sur la
' Pascal, Bossuet, Massillon se «ont occupés des représentations théâtrales dans des temps bien différents, quoique fort rapprochés. Pascal voit avant tout la passion honnête et chaste peinte par Corneille, où domine l'ardeur des sacrifices. « L'on s'en va de la comédie, le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l'amour, l'âme et l'esprit si persuadés de son innocence, qu'on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher l'occasion de les faire naitre dans le cœur de quelqu'un pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que l'on a vus si bien dépeints dans les comédies». Lorsque la générosité des héros du théâtre s'affaiblit, lorsqu'un souffle plus tendre et plus amollissant pénètre la scène, Bossuet se plaignant moins de cette ardeur orgueilleuse de domination et de sacrifice, de ce désir de causer les mêmes effets qu'on voit représentés, montre que la comédie (•lieuse la pudeur, laisse de secrètes dispositions au mal, remue dangereusement les parties infimes du cœur humain. Cependant, Bossuet n'est guère plus indulgent pour Corneille que pour Racine et que pour Quinault. S'il fait voir Hacine renonçant publiquement aux tendresses de sa Bérénice, Quinault déplorant les séduisantes maximes de ses opéras, il montre aussi que le but des théâtres est toujours de flatter les passions, qu'on veut appeler délicates, mais dont le fard est vraiment grossier. Massillon dit à peu près la même chose ; quelques lignes plus liant, l'orateur avait parlé de tout l'abaissement du spectacle de son temps en rappelant avec indignation le souhait impie qu'on y formait de ressembler aux brutes. « Toute sorte de joug révolte et devient insupportable, la seule gène des réflexions inséparab!es de la condition humaine déplaît et fatigue ; on va jusqu'à envier la condition des bêtes... et un souhait si sacrilège, retentit tous les jours sur des théâtres infâmes ».
plus belle vie du monde; c'est une bassesse , qui, loin de nous approcher des héros, nous confond avec les bètes. Et en effet, vous qui vous eu faites , ce semble, honneur devant les hommes, voudriez-vous qu'on mît au grand jour toutes les faiblesses secrètes, toutes les indignités, toutes les démarches, tous les sentiments insensés, toutes les situations puériles où cette passion vous a conduit, que l'œil de Dieu a éclairées et que sa justice manifestera au jour de ses vengeances? Seriez- vous fort content de vous-même si cette partie de votre vie si cachée, si honteuse, si différente de celle qui paraît aux yeux des hommes, était publiée sur les toits, aussi connue que certaines actions d'éclat , qui vous ont peut-être attiré l'estime publique , et passait avec elles jusqu'à la dernière postérité ? 0 homme ! telle est votre destinée dans vos passions, de n'être jamais de bonne foi avec vous-même. Non , mes Frères, le monde lui-même , ce monde si corrompu , respecte la pudeur ; il couvre d'une confusion éternelle ceux qui s'en écartent; il en fait le sujet de ses dérisions et de ses censures ; il leur fait sentir, par des distinctions d'oubli et de mépris, l'indignité de leur conduite1; c'està-dire que, malgré le rang que vous tenez dans le monde, chacun vous dégrade dans son esprit; on vous dépouille de celte naissance, de ces titres', de cet éclat qui vous environne ; on ne voit de vous que vous-même, c'est-à-dire la honte de vos penchants; plus vous êtes élevé , plus on vous rabaisse, plus vos faiblesses passent de bouche en bouche, et peut-être de siècle en siècle dans les annales publiques ; et votre ignominie croît à proportion de votre gloire. Secundum gloriam ejus multiplicata est ignominia ejus '.
Mais l'âme désordonnée ne sent plus cette confusion ; elle ne sait plus rougir, dit l'Esprit Saint ; la naissance, le caractère, la dignité, le sexe, il n'est plus de frein pour une âme asservie à cette passion déplorable. Il faut se prêter aux suites de sa destinée. Mais on est d'un caractère sacré ; n'importe. Mais on est d'un rang où tout est remarqué ; on ne peut pas. Mais on porte un habit qui annonce la
1 Tout persuadé et tout convaincu qu'il est de sa folie, il ne peut la vaincre ni s'en défaire, d'autant plus malheureusement ensorcelé, pour ainsi dire, qu'il ne l'est qu'à ses dépens ; tandis que les autres, peu touchés de ce qu'il endure, ou en raillent, ou eu ont pitié. — Bourdaloue. Ibid., p. 368.
* Macc., l, 1, 42.
DEUXIEME VENDREDI : SUR L'ENFANT PRODIGUE
vertu, et qui inspire la retenue ; on ne se voit plus soi-même. Mais on est d'un sexe où le seul soupçon est une tache, et où tout le mérite est attaché à la pudeur ; on s'en fait un de l'impudence. Mais le public en murmure; la passion parle encore plus haut. Mais un époux éclale, et cette dissension domestique va bientôt devenir la nouvelle publique ; il n'y a plus dans le monde pour uue personne prévenue de cette malheureuse passion, que l'objet criminel qui l'inspire; tout le reste de la terre n'est compté pour rien : tout ce qui se passe dans le reste du monde, on ne le voit plus ; on ne voit plus, on ne vit plus que pour sa passion, et comme s'il n'y avait sur la terre que l'objet infortuné tout seul qui l'allume. Ouvrez les yeux, âme infidèle. Voyez tous les regards attentifs sur vous; vos [tassions devenues la fable publique; votre nom réveillant partout l'image de votre opprobre; voyez un instant le monde tel qu'il est à votre égard, et dans quelle situation vous êtes parmi les hommes. Et tnisit illwn in villam ut pascerct porcos.
Voilà, mes Frères, dans les égarements du pécheur de notre parabole, les suites funestes d'un vice que saint Paul défendait même autrefois aux chrétiens de nommer, et dont nous ne devrions jamais à plus forte raison venir vous entretenir dans le lieu saint, où l'Agneau sans tache s'immole sans cesse, et dans des chaires chrétiennes destinées à vous annoncer la loi chaste du Seigneur et les paroles de la vie éternelle '.
Hélas ! dans ces temps heureux où la chasteté avait encore ses martyrs, où les tyrans croyaient punir plus rigoureusement les vierges chrétiennes par la perle de cette vertu, que par la perte même de leur vie, la chaire chrétienne n'était destinée qu'a faire des éloges de la pudeur. Les premiers pasteurs, les Cyprien, les Ambroise, les Augustin n'étaient occupés qu'à encourager, devant l'assemblée des fidèles, les vierges innocentes, en leur exposant l'excellence et les avantages de leur état; et dans les monuments précieux de leur
1 0 prodige d'iniquité ! Faut-il que nous soyons obligés de faire retentir les églises des désordres de ce vice que saint Paul ne voulait pas qu'on mm. mit dans son temps, et que nous dégradions aussi notre ministère dans le temple où l'on immole l'A -in a h sans tache, et où l'on ne devrait s'assembler que pour exalter la gloire de taut de vierges, qui ont sacrifié leur vie à la pureté, et dont les cendres et les dépouilles reposent sous nos autels? —Ed. de 1703.
zèle et de leur science, qui sont venus jusqu'à nous, nous y trouvons bien plus d'éloges de la sainte virginité, que d'invectives contre les impudiques, les foruicateurs, les adultères, si rares alors parmi les fidèles.
Mais aujourd'hui, où ce vice a infecté tous les âges, tous les sexes et toutes les conditions ; aujourd'hui où il a effacé du christianisme ces premiers traits de pudeur, qui distinguaient nos pères des nations corrompues et perverses; aujourd'hui enfin, où la licence publique et la force des exemples entreprend de lui ôler môme ce qui lui reste encore de honteux : ah ! il faut que nous levions la voix ; que nous ne rougissions plus de vous interdire ce que vous vous faites presque gloire de vous permettre, et que nous vous disions avec la liberté sainte de notre ministère, que si quelqu'un souille et profane le temple de Dieu dans son propre corps, Dieu le perdra.
Telles sont les amertumes, l'indignité, la servitude, l'opprobre, les fureurs et les troubles que cette passion trahie après elle-même dès cette vie. Je ne dis rien des ardeurs éternelles ;ui lui sont destinées ; j'aime bien mieux vous en exposer les remèdes que les châtiments, et vous montrer dans le retour du prodigue vers le père de famille , les moyens, les motifs et l'image de votre pénitence.