SUR L ENFANT PRODIGUE
noria
On trouve quelques traits de eetle noble et touchante homélie dans l'édition de 1705 , su Sermon pour le samedi de la deuxième semaine de carême. Il serait utile de comparer à la première partie de ce discours le sermon de Bourdaloue sur timpureté. Ce qui fait ici le mérite particulier et le triomphe de Massillnn, c'est ce tact exquis, cette délicatesse timide, ce sentiment pur et contenu avec lequel il s'occupe du plus grossier des vices. On peut dire du style de Massillon, lorsqu'il parle de YHonnèteté des moeurs, ce qu'un fin moraliste disait de la pudeur : « Ce qu'est leur cristal aux fontaines, ce qu'est un verre a dos pastels, et leur vapeur aux paysages, la pudeur l'est l la beauté et à nos moindres agréments ».
11UHS*.
Division. — 1» Vexcis de la passion de l'impureté, marqué dans les égarements de f enfant prodigue ; 2» L'excès de la miséricorde de Dieu, dans les démarches du père de famille.
Première partie. — L'excès de la passion marqué dans les égarements de l'enfant prodigue.
1* Il n'est point de vice qui éloigne plus le pécheur de I>ieu ; il met comme un abîme entre Dieu et l'âme voluptueuse et ne laisse presque plus au pécheur d'espérance de retour. Voila pourquoi il est dit dans l'Evangile que le prodigue s'en alla d'abord dans un pays fort éloigné. En effet, il semble que dans les autres vices, le pécheur tient encore à Dieu par de faibles liens ; mais la passi' n honteuse dont je parle, déshonore le corps, éteint la raison, et rend insipides toutes les choses du ciel.
i' Il n'en est point qui laisse moins de ressources pour revenir à Dieu, quand ou s'en est éloigné. Le prodigue dissipa tout son bien en débauches, les biens de la grâce et les buns de ta nature. La perte de la grâce est le fruit ordinaire de tout péché qui
Mass. — Tome f.
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tue l'âme ; mais celui-ci va pins loin : il va tarir les dons de l'Esprit saint jusque dans leur source ; el la foi, es fondement de tous les dons, ne tarde pas d'être renversée dans le cœur du pécheur impudique, parce qu'il n'y a pas loin de la dissolution à l'impiété. Les biens de la nature sont pareillement dissipés : vous aviez reçu en naissant une âme si pudique ; vous étiez né doux, égal, accessible; vous aviez reçu en naissant des talents heureux ; depuis que ce feu impur est entré dans votre âme, on ne vous reconnaît plus, et l'on cherche tous les jours vous-même dans vous-même. Je ne parle pas ici des bien» de la fortune, qui viennent s'abimer dans ce gouffre.
3° Troisième caractère du vice honteux dont nous parlons : ce vice honteux devient le supplice du pécheur impudique. Après que l'enfant prodigue eut tout dissipé, il arriva une grande famine en ce pays- là, et il commença à tomber en nécessité. Ce vice rend le pécheur insupportable à lui-même : premièrement, par le fonds d'inquiétude qu'il lai.-se dans la conscience impure, qui fait que le pécheur se reproche sans cesse sa propre faiblesse, et qu'il rougit en secret de ne pouvoir secouer le joug qui l'accable. Secondement, par les dégoûts, les jalousies, les fureurs, les contraintes, les frayeurs, les tristes événements, inséparables de cette passion. Troisièmement, par les nouveaux désirs que ce vice allume sans cesse dan? le cœur. Quatrièmement, par les tristes suites du dérèglement, qui font presque toi jours expier dans un corps chargé de douleurs, la honte des passions du premier âge.
4° Dernier caractère de ce vice : il n'en est point qui rende le pécheur plus vil et plu» méprisable anx yeux des antres hommes. L'enfant prodigue tomba dans un avilissement qu'on ne peut lire sans horreur. En vain le monde a donné des noms spécieux à cette passion honteuse ; dans la vérité, c'est un avilissement qui déshonore l'homme et le chrétien ; c'est une tache qni flétrit les plus grandes actions ; c'est une bassesse, qui, loin de nous approcher des héros, nous confond avec les bêtes; et le monde, ce monde si corrompu, respectant néanmoins la pudeur, couvre d'une confusion éternelle ceux qui s'en écartent, et en tait le sujet de ses dérisions et de ses censures.
Deuxième partie. — Voyons, dans la conversion de l'enfant prodigue, le modèle et les consolations de sa pénitence.
1° Le premier caractère de sa passion avait été de mettre comme un abime entre lui el la grâce, par les ténèbres qu'elle avait répandues sur son esprit, par un dégoût affreux des choses du ciel, par l'asservissement des sens à l'empire de la volupté. La première démarche de sa pénitence éloigne tous ces obstacles. Premièrement, elle lui ouvre les yeux sur l'état honteux où la passion l'avait réduit ; elle le fait rentrer en lui-même, dit rEvângile. Secondement, son dégoût affreux pour les choses du ciel se change en un saint désir de la vertu et de la justice ; combien de serviteurs, dit-il, dans la maison de mon père ont du pain en abondance, et je suis ici à mourir de faim! Autrefois la seule idée de la règle et de la vertu le faisait frémirla seule vue de la maison du père de famille lui était insupportable ; il commence maintenant à envier la destinée de ses serviteurs, de ces âmes fidèles qui lui sont attachées. Troisièmement, il ne s'en tient pas à de simples souhaits d'imitation ; il ne renvoie pus à l'avenir ; il ne loue pas la vertu dans l'espérance d'en suivre un jour les règles saintes ; la véritable douleur parle moins et agit plus promplcmcnt. Je me lèverai, dit-il : Surgam ; j'ai un père tendre et miséricordieux, qui ne demande que le retour de son enfant ; j'irai dans sa maison sainte : Ibo ail palrem ; j'irai répandre à ses yeux toute l'amertume de mon âme, je lui dirai : Mon père, j'ai péché contre le ciel et devant vous.
2° Quel changement et quel exemple plein de consolation pour les pécheurs ! Il semble que Dieu veut être particulièrement le père des ingrats, le bienfaiteur des coupables, le Dieu des pécheurs, le consolateur des pénitents. En effet, les premières démarches de la pénitence de l'enfant prodigue sont suivies de mille consolations, au lieu que les fruits de l'iniquité avaient été pour lui amers comme de l'absinthe.
Premièrement, consolation du coté des facilités qu'il trouve dans la sainte entreprise de son changement. Le père de famille tperçoit son fils de loin et court an-devant de lui. Il faut peu de chose pour ébranler un pécheur dans ce conm ncement de sa carrière ; le démon même, plus attentif alors que jamais à ne pas se laisser enlever une proie qui lui échappe, n'offre à une âme touchée que des difficultés insurmontables dans sa nouvelle entreprise. Mais, que fait alors l'amour toujours attentif du père de famille ? il court vers son enfant ; il se hâte de le soutenir ; il le rassure contre ses frayeurs ; il rassemble mille circonstances qui lui facilitent toutes ses démarches ; il éloigne des occasions où sa faiblesse aurait pu échouer ; il renverse des projets qui l'auraient exposé à de nouveaux périls. Secondement, consolation du côté des douceurs secrètes qu'on trouve dans les premières démarches d'une nouvelle vie. Le père de famille ne se contente- pas de courir au-devant de son fils retrouve, il se jette à son cou, il l'embrasse, il le baise : Cecidit super co/lum ejus, et oscirfatus est eum : image tendre et consolante de la joie qne la conversion d'un seul pécheur cause dans le ciel, et des consolations secrètes que Dieu fait sentir à une âme, de ces premières démarches de son retour vers lui. Troisièmement, consolation du coté de la participation aux saints mystères, dont il avait si longtemps vécu privé par ses dérèglements. Le père de famille fait tuer le veau gras ; il appelle son fils retrouvé à ce festin céleste : Âdducile vilulum saginatum ; manducemus el epu/emur. Quelle douceur, après avoir vécu tant d'années éloigné de l'autel et des sacrifices, de se retrouver au pied de l'autel saint avec ses frères, nourri du même pain, soutenu de la même viande, attendant les mêmes promesses ! L'âme regrette -t-elle alors les plaisirs honteux dont la grâce vient de la dégoûter?
3° Enfin, l'enfant prodigue était tombé dans l'avilissement et dans le dernier mépris ; l'honneur et la gloire sont le dernier privilège de sa pénitence ; on le rétablit dans tous les droits dont il était déchu ; on le revêt d'une robe de dignité et d'innocence ; on lui donne même la préférence sur son aine ; c'est-à-dire, que la piété fait oublier ce que nos passions avaient ou d'insensé ou de méprisable ; on n'en rappelle le souvenir que pour donner plus de prix aui vertus qui leur ont succédé.
Peregre profectus est in regionem longinquam, et ibi dissipavit sub- p0ur ]es pécheurs ; et, COmme je ITie DrODOSe
filantiam suam vivendo luxuriose. . ,,, . , .
Il s'en alla dans un pays étranger for, éloigné, ou il dissipa tout aUJ°Urd hui de VOUS en exposer toutes les Cir-
>on bien en excès et en débauches. Luc, xv, i3. constances, il me paraît nécessaire de \ous en
rapporter d'abord l'occasion.
La parabole du prodigue pénitent est un des Un grand nombre de publicains et de gens
traits de toute l'Ecriture des plus consolants de mauvaise vie, touchés des paroles de grâce
La parabole du prodigue pénitent est, mes Frères, le trait de aujourd'hui vous en entretenir, il me parait nécessaire de von»
toute l'Ecriture le plus consolant pour le pécheur. Et devant eu rapporter toutes les circonstances.
DEUXIÈME VENDREDI : SUR L'ENFANT PRODIGUE
et de salut qui sortaient de la bouche du Sauveur, avaient renoncé à leurs dérèglements, et paraissaient à sa suite parmi ses disciples. Ce médecin céleste, qui n'était venu que pour ceux qui avaient besoin d'être guéris, honorait leurs maisons de ses visites, leurs personnes de sa familiarité, leurs tables mêmes de sa présence. Tant de bonté ne tarda pas de l scandaliser l'orgueil des scribes et des pharisiens , car la fausse piété est toujours cruelle. Ils trouvent à redire à l'étroite liaison qu'a Jésus- Christ avec des pécheurs, et ne manquent pas de chercher, dans une ressemblance de mœurs, la raison de cette conduite. Ils le décrient dans l'esprit du peuple par l'endroit même qui aurait dû lui attirer davantage l'amour et le respect, et le font passer lui-même pour un pécheur et pour un homme de bonne chère.
A des reproches que l'envie toute seule formait, à une dureté si indigne de ceux qui se disaient les pasteurs du troupeau, et dont la fonction principale était d'offrir des sacrifices pour les pécheurs, Jésus-Christ ne répond que par trois paraboles, qui toutes, sous des images différentes, renferment le même sens et conduisent à la même vérité.
Tantôt il se représente sous l'image d'un pasteur, qui laisse là quatre -ving-dix- neuf brebis , et court après une seule qui s'est égarée ; tantôt sous la figure d'une femme ,
1 A ïamdaliser, 1764. De scandaliser, 1745, 1705 , et Renouard.
In grand nombre de publicains et de gens de mauvaise vie, touchés des paroles de grâce et de salut qui sortaient de la bouche du Sauveur, avaient renoucé à leurs dérèglements Et , pour donner plus de succès à ses discours, ce médecin céleste, qui ne veuait dans le monde que pour guérir ceux qui avaient besoin d'être guéris , honorait les pécheurs malades de sa conversation et de sa ramiliaiité, pour les convertir plus facilement. Tant de borné et de miséricorde de sa part ne tarda pas de scandaliser la fausse piété des scribes et des pharisiens; car la dévotion hypocrite est toujours cruelle et envieuse contre la véritable piété. Ils trouvent à redire a ses charitables entretiens et à celte familiarité ingénieuse que Jésus-Christ a avec les pécheur-, et dès lors ils ne manquent pas de chercher la raison de cette conduite. Ils décrient le Sauveur par l'endroit même qui aurait du le leur rendre plus aimable ; ils prennent occasion de le calomnier de ce qu'il cherche le salut des pécheurs dans les conversations qu'il a avec eux, et le font passer lui et ses disciples pour des gens de bonne chère, qui vont jusque chez les publicains cheicher de bons repas.
A nne dureté si indigne de ceux qui sont les chefs et les modèles de la tempérance et de la fiuga lié, Jésus-Christ répond par trois mystérieuses paraboles . qui toutes sont des images différentes, qui conduisent au même sens et se réduisent an même terme.
Tantôt il se représente sous la figure d'un pasteur qui, ayant en garde uni brebis dont l'une s'est égarée, laisse avec joie les iMXunle-neul autres, pour aller chercher la centième, et après l'avoir trouvée U charge sur ses épaules et la rapport* au
qui semble faire peu de cas des neuf pièces d'argent qui lui restent, et cherche la dixième qu'elle a perdue , avec des soins et des inquiétudes que rien ne peut égaler ; enfin , sous le symbole d'un père de famille, lequel, ayant comme perdu le plus jeune de ses fils, que la licence et les égarements de l'âge avaient fait errer longtemps dans des contrées étrangères, est transporté de joie à son retour, et lui donne des marques de sa tendresse qu'il n'avait jamais données à son aîné , jusque-là demeuré fidèle. Le but de toutes ces paraboles est de faire comprendre aux pharisiens que la conversion d'un seul pécheur cause plus de joie dans le ciel que la persévérance d'un trèsgrand nombre de justes , et que les mêmes désordres qui avaient irrité Dieu contre nous, excitent sa clémence et sa pitié, dès qu'il en voit un repentir sincère dans nos cœurs.
Or, pour nous laisser dans cette dernière parabole une idée plus vive de sa bonté envers les pécheurs, Jésus-Christ nous y rapporte en détail les excès et les égarements où l'âge et les passions avaient jeté l'enfant prodigue. Il nous le dépeint lié des chaînes d'un vice honteux ; et sur tous les autres vices, il choisit celui qui semble mettre de plus grands obstacles à sa grâce, et laisser à l'âme criminelle moins d'espérance de retour.
Pour entrer donc aujourd'hui dans les intentions du Sauveur, et animer les pécheurs
tronpean ; tantôt il se représente sous la figure d'une femme qui, ayant pour tout bien dix pièces d'argent dont elle a perdu nne , peu touchée des neuf autres pièces qui lui restent , les abandonne pour ne penser qu'à celle qu'elle a perdue, et ne la trouvant point assez tôt, elle renverse tout dans sa maison et la cherche avec des soins et des inquiétudes que rien ne peut égaler ; tantôt sous le symbole d'un père de famille, lequel, ayant perdu le plus jeune de ses deux (ils, que le libertinage avait fait égarer dans des contrées étrangères, après avoir demandé la portion de son bien, se trouve tout transporté de joie lorsqu'il le voit revenir à lui, et donne à cet enfant, jusqu'alors rebelle et libertin, des marques de tendresse qu'il refuse à son aine, jusquelà demeuré obéissant et fidèle. Le but de toutes ces paraboles était d'apprendre aux scribes et aux pharisiens que la conversion d'un seul pécheur pénitent cause plus de joie dans le ciel que le salut de nonante-ueuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence ; que le Sauveur ne rejette pas les pécheurs, quelque criminels qu'ils soient, quand de bonne foi ils reviennent à lui , mais qu'il les justifie, lorsqu'ils viennent se jeter à ses pieds par une sincère pénitence; et leur faire comprendre que les publicains et les femmes de mauvaise vie les précéderont dans le royaume des cieux.
Or, pour nous laisser une plus vive image de cette dernière parabole dans l'Evangile que je prêche , Jésus-Christ nous y raconte en détail les excès et les égarements où la vivacité de l'âge et la force des passions de notre prodigue l'avaient plongé. H nous le représente entraîné par les attraits et lie par les funeste» cuituei du vice bonteux, pour aoui prendre qu'il n'eit
GRAND-CARÉME.
qui m'écoutent à une sincère pénitence , par ces images vives et consolantes de la miséricorde de Dieu , je "vous exposerai dans la première partie de cette homélie toutes les circonstances des égarements du prodigue , et "vous y verrez jusqu'où va la force d'une passion honteuse dans le pécheur qui s'égare. Dans la dernière, je vous ferai remarquer toutes les démarches du père de famille en faveur de son fils retrouvé, et vous y admirerez avec consolation jusqu'où va la bonté de Dieu envers un pécheur qui revient.
L'excès de la passion dans les égarements de l'enfant prodigue. L'excès de la miséricorde de Dieu dans les démarches du père de famille.
Purifiez mes lèvres, ô mon Dieu, et tandis que je raconterai les excès d'un pécheur voluptueux, fournissez-moi des expressions qui ne blessent pas une vertu dont je viens aujourd'hui inspirer l'amour à ceux qui m'écoutent ; car le monde, qui ne connaît plus de retenue sur ce vice, en exige pourtant beaucoup de nous dans le langage qui le condamne. Implorons, etc. Ave, Maria.