‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 21 sur 191 · FÊTE DE LA PURIFICATION : DES EXEMPLES DES GRANDS · texte numérisé non relu

FÊTE DE LA PURIFICATION : DES EXEMPLES DES GRANDS

hommes ués pour le malheur des autres hommes ! que de crimes naissent d'un seul crime ! Leurs larmes pourraient-elles jamais laver les campagnes teintes du sang de tant d'innocents ; et leur repentir tout seul peut-il désarmer la colère du ciel, tandis qu'il laisse encore après lui tant de troubles et de malheurs sur la terre ?

Sire, regardez toujours la guerre comme le plus grand fléau dont Dieu puisse affliger un empire ; cherchez à désarmer vos ennemis plutôt qu'à les vaincre ; Dieu ne vous a confié le glaive que pour la sûreté de vos peuples, et non pour le malheur de vos voisins. L'empire sur lequel le ciel vous a établi, est assez vaste; soyez plus jaloux d'en soulager les misères que d'en étendre les limites ; mettez plutôt votre gloire à réparer les malheurs des guerres passées qu'à en entreprendre de nouvelles ; rendez votre règne immortel par la félicité de vos peuples plus que par le nombre de vos conquêtes; ne mesurez pas sur votre puissance la justice de vos entreprises ; et n'oubliez jamais que dans les guerres les plus justes les victoires traînent toujours après elles autant de calamités pour un Etat que les plus sanglantes défaites *.

Mais si l'amour du plaisir l'emporte dans les souverains sur la gloire , hélas I tout sert à leurs passions, tout s'empresse pour en être les ministres, tout en facilite le succès, tout en réveille les désirs , tout prête des armes à la volupté *. Des sujets indignes la favorisent;

< Quoi donc ! Une fausse gloire , on vain titre de conquérant qu'un prince veut acquérir allume la guerre dans des pays immenses ! Ainsi un seul homme, donné au monde par la colère des dieux , en sacrifie brutalement tant d'autres à sa vanité : il faut que tout périsse, que tout nage dans le sang, que tout soit dévoré par les flammes, que ce qui échappe au fer et au feu ne poisse échapper a la faim encore plus cruelle, afin qu'un seul homme qui se joue de la nature humaine entière, trouve dans cette destruction générale son plaisir et sa gloire ! Quelle gloire monstrueuse! Peut-on trop abhorrer et trop mépriser des hommes qui ont tellement oublié l'humanité T Non , non , loin d'être des demi-dieux , ce ne sont pas même des hommes ; ils doivent être en exécration à tous les siècles dont ils ont cm être admirés. Oh ! que les rois doivent bien prendre garde aux guerres qu'ils entreprennent ! Elles doivent être justes : ce n'est pas assez, il faut qu'elles soient nécessaires pour le bien public. Le sang du peuple ne doit être versé que pour sauver ce même peuple dans les besoins extrêmes. Mais les conseils Batteurs, les fausses idées de gloire, les vaines jalousies, l'injuste avidité qui se couvre de beaux prétextes, enfin les engagements insensibles entraînent presque toujours les rois dans des guerres où ils se rendent malheureux, où ils hasardent tout sans nécessité, et où ils font autant de mal à leurs sujets qu'à leurs ennemis.

(Télémaque, liv. xvil.)

1 Comme l'a remarqué sir Herbert Croft dans son commentaire sur le Petit Carême , l'emploi répété du mot tout plaît à

les adulateurs lui donnent des litres d'honneur; des auteurs profanes la chantent et l'embellissent ; les arts s'épuisent pour en diversifier les plaisirs ; tous les talents destinés par l'auteur de la nature à servir à l'ordre et à la décoration de la société , ne servent plus qu'à celle du vice: tout devient les ministres, el par-là les complices de leurs passions injustes. Sire, qu'on est à plaindre clans la grandeur ! Les passions qui s'usent par le temps, s'y perpétuent par les ressources ; les dégoûts, toujours inséparables du désordre, y sont réveillés par la diversité des plaisirs; le tumulte seul, el l'agitation qui environne le Trône , eu bannit les réflexions, et ne laisse jamais un instant le souverain avec lui-même. Les Nathans eux mêmes ', les prophètes du Seigneur se taisen* et s'affaiblissent en l'approchant : tout lui met sans cesse sous l'œil sa gloire; tout lui parle de sa puissance , et personne n'ose lui montrer même de loin ses faiblesses *.

A l'étendue de l'autorité ajoutez encore une étendue d'éclat; ce n'est pas à leur nation seule que se borne l'impression et l'effet contagieux de leurs exemples. Les grands sont en spectacle à tout l'univers ; leurs actions passent de bouche en bouche , de province en province, de nation en nation : rien n'est privé dans leur vie; tout appartient au public : l'étranger, dans les cours les plus éloignées , a les yeux sur eux comme le citoyen : ils vont se faire des imitateurs jusqus dans les lieux où leur puissance leur forint' des ennemis : le monde entier se sent de leurs vertus ou de leurs vices : ils sont, si je l'oso dire, citoyens de l'univers ; au milieu de tous les peuples se passent des événements qui prennent leur source dans leurs exemples : ils sont chargés devant Dieu de la justice ou dis iniquités des nations ; et leurs vices ou leurs vertus ont des bornes encore plus étendues que celles de leur empire.

La France surtout qui depuis longtemps fixe tous les regards de l'Europe , est encore

Massillon ; et c'est un genre de beauté qu'il semble avoir emprunté de Fénelon. Malheureusement, après s'être ici servi cinq fois du mot tout avec élégance et avec justesse, il en abuse dans la période suivante : tous tes talents destinés..., tout lui sert..., tout lui jmrle , tout devient les ministres; cette dernière construction est évidemment incorrecte.

' II Rois, 12.

1 Ce beau et triste tableau d'un prince livré aux plaisirs, d'une cour abandonnée à la volupté, sans Nathan et sans mœurs, n'était malheureusement que trop prophétique ; et le vers du poète antique ne fut que trop réalisé :

Kegis ad exemplu tenus componitur orbis.

PETIT-CARÉME.

plus en spectacle qu'aucune autre nation. Les étrangers y viennent en foule étudier nos mœurs et les porter ensuite dans les contrées les plus éloignées : nous y voyons même les enfants des souverains s'éloigner des plaisirs et de la magnificence de leur cour, venir ici, comme des hommes privés, substituer à la langue et aux manières de leur nation la politesse de la nôtre ; et, comme le Trône a toujours leurs premiers regards , se former sur la sagesse et la modération ou sur l'orgueil et les excès du prince qui le remplit. Sire, montrez-leur un souverain qu'ils puissent imiter : que vos vertus et la sagesse de votre gouvernement les frappent encore plus que votre puissance ; qu'ils soient encore plus surpris de la justice de votre règne , que de la magnificence de votre cour. Ne leur montrez pas vos richesses, comme ce roi de Juda aux étrangers venus de Babylone ', montrez-leur votre amour pour vos sujets, et leur amour pour vous, qui est le véritable trésor des souverains. Soyez le modèle des bons rois; et, en faisant l'admiration des étrangers, vous ferez le bonheur de vos peuples *.

Mais ce n'est pas seulement aux hommes de leur siècle que les princes et les grands sont redevables : leurs exemples ont un caractère de perpétuité qui intéresse tous les siècles à venir.

Les vices ou les vertus des hommes du commun meurent d'ordinaire avec eux; leur mémoire périt avec leur personne : le jour de la Manifestation tout seul révélera leurs actions aux yeux de l'univers; mais, en attendant, leurs œuvres sont ensevelies et reposent sous l'obscurité du même tombeau que leurs cendres.

Mais les princes et les grands, Sire , sont de tous les siècles; leur vie liée avec les événements publics , passe avec eux d'âge en âge ; leurs passions, ou conservées dans des monuments publics, ou immortalisées dans nos histoires, ou chantées par une poésie lascive, iront encore préparer des pièges à la dernière postérité : le monde est encore plein d'écrits perni-

1 Ezéchias.

* On trouve ici l'écho de Fénelon et de Racine. Ces aimables génies veulent que la tendresse et les bénédictions des sujets soient les délices du souverain.

Quel plaisir de penser et de dire en moi-même :

Partout, en ce moment, on me bénit, on m'aime ;

Ou ne voit point le peuple à mon nom s'alarmer,

Le ciel dans tous leurs pleurs ne m'entend pas nommer.

Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage,

Je vois voler partout les cœure sur mon passage.

(Britannicus, iv,.l.)

cieux qui ont transmis jusqu'à nous les désordres des cours précédentes. Les dissolutions des grands ne meurent point; leurs exemples prêcheront encore le vice ou la vertu à nos plus reculés neveux ; et l'histoire de leurs mœurs aura la même durée que celle de leur siècle.

Que d'engagements heureux, Sire, leur état seul ne forme-t-il pas aux grands et aux rois pour la piété et pour la justice! S'ils y trouvent plus d'attraits pour le vice, que de puissants motifs n'y trouvent-ils pas aussi pour la vertu ! Quelle noble retenue ne doit pas accompagner des actions qui seront écrites en caractères ineffaçables dans le livre delà postérité 1 Quelle gloire mieux placée que de ne se point livrer à des vices et à des passions dont le souvenir souillera l'histoire de tous les temps et les hommes de tous les siècles 1 Quelle émulation plus louable que de laisser des exemples qui deviendront les titres les plus précieux de la monarchie et les monuments publics de la justice et de la vertu ! Enfin , quoi de plus grand que d'être né pour le bonheur même des siècles à venir ; de compter que nos exemples seuls formeront une succession de vertu et de crainte du Seigneur parmi les hommes; et que de nos cendres même il en renaîtra d'âge en âge des princes qui nous seront semblables ' !

Telle est, Sire, la destinée des bons rois, et tel fut votre auguste bisaïeul, ce grand roi que nous vous proposerons toujours pour modèle. Hélas! illeseradetous les rois avenir. N'oubliez jamais ces derniers moments, où cet héroïque vieillard, comme aujourd'hui Siméon, vous tenant entre ses bras, vous baignant de ses larmes paternelles, et offrant au Dieu de ses pères ce reste précieux de sa race royale , quitta la vie avec joie, puisque ses yeux voyaient l'enfant miraculeux que Dieu réservait encore pour être le salut de la nation et la gloire d'Israël.

Sire, ne perdez jamais de'vue ce grand spectacle, ce père des rois, mourant et voyant revivre en vous seul l'espérance de toute sa postérité éteinte; recommandant votre enfance à la tendre et respectable dépositaire * de votre première éducation, laquelle en formant vos

1 11 faut respecter le texte du manuscrit et de l'édition de 1744. Mais on peut se demander si Massillon avait écrit de nos cendres mêmes il en renaîtra. M. Didot a imprimé nos cendres même, au lieu de mêmes que porte l'édition originale , le manuscrit porte même.

- La duchesse de Ventadour, gouvernante du roi.

PREMIER DIMANCHE : SUR LES TENTATIONS DES GRANDS

premières inclinations, et pour ainsi dire, vos premières paroles, fut sur le point de recueillir vos derniers soupirs; confiant le sacré dépôt de votre personne au pieux prince ' qui vous inspire des sentiments dignes de votre sang, à l'illustre maréchal *, qui a reçu, comme une vertu héréditaire, la science d'élever les rois *, et qui, devenu un des premiers sujets de l'Etat, vous apprendra à devenir le plus grand roi de votre siècle ; au prélat fidèle ', qui, après avoir gouverné sagement l'Eglise, lui formera en vous son plus zélé protecteur ; enfin , à toute la nation, dont vous êtes en même temps et le précieux pupille et le père.

Puissiez-vous, Sire, n'effacer jamais de votre souvenir les maximes de [la] sagesse * que ce grand prince vous laissa dans ses derniers moments, comme un héritage plus précieux que sa couronne 1

Il vous exhorta à soulager vos peuples : soyezen le père, et vous en serez doublement le maître.

Il vous inspira l'horreur de la guerre, et vous exhorta de ne pas suivre là-dessus son

1 Le doc du Maine , nommé par le testament de Louis XIV surintendant de l'éducation de son successeur. 1 Le maréchal de Villeroi , gouverneur de Louis XV.

* Le pire du maréchal de Villeroi avait été gouverneur de Louis XIV.

* L'ancien évéque de Fréjus, Fleury, précepteur do roi.

* Les maximes de sagesse. Ed. imprimées.

exemple : soyez un prince pacifique ; les conquêtes les plus glorieuses sont celles qui nous gagnent les cœurs.

Il vous avertit de craindre le Seigneur : marchez devant lui dans l'innocence; vous ne régnerez heureusement qu'autant que vous régnerez saintement '.

Sire, que les dernières paroles de ce grand roi, de ce patriarche de votre famille royale, soient comme celles du patriarche Jacob mourant, les prédictions de ce qui doit arriver un jour à sa race ; et puissent ses dernières instructions devenir la prophétie de votre règne*! Ainsi soit-il.

1 On comprendra mieux ces beaux conseils de Massillon en se rappelant le passage où l'auteur du Siècle de Louis XIV parle de la mort du grand roi : « Son successeur a toujours conservé écrites au chevet de son lit les paroles remarquables que ce monarque lui dit, en le tenant sur son lit entre ses bras. Ces paroles ne sont poiut telles qu'elles sont rapportées dans toutes les histoires. Les voiri fidèlement copiées : Vous allez bientôt être roi d'un grand royaume. Ce que je vous recommande le plus fortement , est de n'oublier jaynais tes obligations que vous avez à Dieu. Souvenez-vous que vous lui devez tout ce que vous êtes. Tâchez de conserver la paix avec vos voisins. J'ai trop aimé la guerre; ne m'imitez pas en cela, non plus que dans les trop grandes dépenses que fai faites. Prenez conseil en toutes choses , et cherc/iez à connaître le meilleur pour le suivre toujours. Soulagez vos peuples le plus tôt que vous le pourrez, et faites ce que j'ai eu le malheur de ne pouvoir faire moi-même. » Siècle de Louis XIV, ch. xxviii.

1 Cette péroraison est justement regardée comme une des plus touchantes qui existent.

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