‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 23 sur 191 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Sire, le premier écueil de notre innocence, c'est le plaisir. Les autres passions plus tardives ne se développent et ne mûrissent, pour ainsi dire, qu'avec la raison : celle-ci la prévient ; et nous nous trouvons corrompus, avant presque d'avoir pu connaître ce que nous sommes. Ce penchant infortuné qui souille tout le cours de la vie des hommes, prend toujours sa source dans les premières mœurs : c'est le premier trait empoisonné qui blesse l'âme ; c'est lui qui efface sa première beauté, et c'est de lui que coulent ensuite tous les autres vices.

Mais ce premier écueil de la vie humaine devient comme l'écueil privilégié de la vie des grands. Dans les autres hommes cette passion déplorable n'exerce jamais qu'à demi son empire : les obstacles la traversent ; la crainte des discours publics la retient ; l'amour de la fortune la partage.

Dans les princes et dans les grands, ou elle ne trouve point d'obstacle , ou les obstacles eux-mêmes, facilement écartés, l'enflamment et l'irritent. Hélas 1 quels obstacles a jamais trouvés là-dessus la volonté de ceux qui tiennent en leurs mains la fortune publique ! Les occasions préviennent presque leurs désirs ; leurs regards, si j'ose parler ainsi, trouvent partout des crimes qui les attendent ; l'indécence du siècle et l'avilissement des cours honore 2 même d'éloges publics les attraits qui

i Mattb., IV, 3. -> Ibid., C. - s lla.l., S, 3.

1 Les mots entre crochets ne sont point an manuscrit. * M. Didot écrit honorent.

PREMIER DIMANCHE : SUR LES TENTATIONS DES GRANDS

réussissent à les séduire : on rend des hommages indignes à l'effronterie la plus honteuse : un bonheur si honteux est regardé avec envie, au lieu de l'être avec exécration ; et l'adulation publique couvre l'infamie du crime public. Non, Sire, les princes, dès qu'ils se livrent au vice, ne connaissent plus d'autre frein que leur volonté ; et leurs passions ne trouvent pas plus de résistance que leurs ordres.

David veut jouir de son crime : l'élite de son armée est bientôt sacrifiée; et par là périt le seul témoin incommode à son incontinence *. Rien ne coûte et rien ne s'oppose aux passions des grands : ainsi la facilité des passions en devient un nouvel attrait ; devant eux toutes les voies du crime s'aplanissent, et tout ce qui plaît est bientôt possible.

La crainte du public est un autre frein pour la licence du commun des hommes. Quelque corrompues que soient nos mœurs, le vice n'a pas encore perdu parmi nous toute sa honte : il reste encore une sorte de pudeur publique qui nous force à le cacher ; et le monde luimême, qui semble s'en faire honneur, lui attache pourtant encore une espèce de flétrissure et d'opprobre. Il favorise les passions, et il impose pourtant des bienséances qui les gênent; il fait des leçons publiques du vice et de la volupté, et il exige pourtant le secret et une sorte de ménagement de ceux qui s'y livrent.

Mais les princes et les grands ont secoué ce joug : ils ne font pas assez de cas des hommes pour redouter leurs censures *. Les hommages publics qu'on leur rend les rassurent sur le mépris secret qu'on a pour eux : ils ne craignent pas un public qui les craint et qui les respecte ; et, à la honte du siècle, ils se flattent avec raison qu'on a pour leurs passions les mêmes égards que pour leur personne. La distance qu'il y a d'eux au peuple le leur montre dans un point de vue si éloigné qu'ils le regardent comme s'il n'était pas; ils méprisent des traits partis de si loin et qui ne sauraient venir jusqu'à eux, et presque toujours, devenus les seuls objets de la censure publique, ils sont les seuls qui l'ignorent.

Ainsi plus on est grand, Sire, plus on est redevable au public. L'élévation , qui blesse déjà l'orgueil de ceux qui nous sont soumis, les

1 Uri , mari de Dclhsabée.

1 Le mépris que les grands ont pour le peuple les rend indifférents snr les flatteries ou sur les louanges qu'ils en reçoivent, et tempère leur vanité. — La Bruyère, Des grands.

rend des censeurs plus sévères et plus éclairés de nos vices : il semble qu'ils veulent regagner p.ir les censures ce qu'ils perdent par la soumission ; ils se vengent de la servitude par la liberté des discours. Non, Sire, les grands se croient tout permis, et on ne pardonne rien aux grands; ils vivent comme s'ils n'avaient point de spectateurs, et cependant ils sont toit seuls comme le spectacle éternel du reste do la terre.

Enfin, l'ambition et l'amour de la fortune dans les autres hommes partage l'amour du plaisir. Les soins qu'elle exige sont autant de moments dérobés à la volupté ; le désir de parvenir suspend du moins des passions qui de tout lemps en ont été l'obstacle ; on ne saurait allier les mouvements sages et mesurés de l'ambition avec le loisir, l'oisiveté et presque toujours le dérangement et les extravagances du vice : en un mot, la débauche a toujours été l'écueil inévitable de l'élévation; et jusque s ici les plaisirs ont arrêté bien des espérances de fortune, et l'ont rarement avancée.

Mais les princes et les grands, qui n'ont plus rien à désirer du côté de la fortune , n'y trouvent rien aussi qui gêne leurs plaisirs. La naissance leur a tout donné ; ils n'ont plus qu'à jouir, pour ainsi dire , d'eux-mêmes. Leurs ancêtres ont travaillé pour eux; le plaisir devient l'unique soin qui les occupe : ils se rcpesent de leur élévation sur leurs titres ; tout le reste est pour les passions.

Aussi 1rs enfants des hommes illustres son! d'ordinaire les successeurs du rang et des honneurs de leurs pères , et ne le sont pas de leur gloire et de leurs vertus. L'élévation dont la naissance les met en possession, les empêcln toute seule de s'en rendre dignt s : héritiers d'un grand nom, il leur paraît inutile de s'en faini un à eux-mêmes; ils goûtent les fruits d'une gloire dont ils n'ont pas goûté l'amertume ; le sang et les travaux de leurs ancêtres deviennent le titre de leur mollesse et de leur oisiveté ; la nature a tout fait pour eux, elle ne laisse plus rien à faire au mérite ; et souvent l'époque glorieuse de l'élévation d'une race devient, un moment après elle-même, sous un indigne héritier, le signal de sa décade nce et de son opprobre '. Les exemples là-dessus sont de toutes les nations et de tous les siècles.

Salomon avait porté la gloire de son nom

1 Boileau, satire V», et Juvénal, satire VIIIe.

PETIT-CAREME.

jusqu'aux extrémités de la terre ; l'éclat et la magnificence de son règne avait surpassé celle de tous les rois d'Orient: un fils insensé1 devient le jouet de ses propres sujets, et voit dix tribus se choisir un nouveau maître 2. Les enfants de la gloire et de la magnificence sont rarement les enfants de la sagesse et de la vertu ; et il est presque plus rare de soutenir la gloire et les honneurs auxquels on succède que de les acquérir soi-même.

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