‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 29 sur 191 · DEUX. DIM. : SUR LE RESPECT QUE LES GRANDS DOIVENT A LA RELIGION · texte numérisé non relu

DEUX. DIM. : SUR LE RESPECT QUE LES GRANDS DOIVENT A LA RELIGION

l'impie est presque toujours sans honneur; tôt ou tard il faut enfin que cet édifice d'orgueil et d'injuslice s'écroule. La honte et les malheurs vont succéder ici-bas à la gloire de ses succès; on le verra peut-être traîner une vieillesse triste et déshonorée ; il finira par l'ignominie; Dieu aura son tour, et la gloire de l'homme injuste ne descendra pas avec lui dans le tombeau.

Repassez sur les siècles qui nous ont précédés, comme disait autrefois un prince juif à ses enfants : Cogitate generationes singulas l, et vous verrez que le Seigneur a toujours soufflé sur les races orgueilleuses et en a fait sécher la racine *, que la prospérité des impies n'a jamais passé à leurs descendants , que les trônes euxmêmes et les successions royales ont manqué sous des princes fainéants et efféminés, et que l'histoire des crimes et des excès des grands est en même temps l'histoire de leurs malheurs et de leur décadence.

Mais enfin, Sire, en quoi les princes et les grands sont moins excusables lorsqu'ils abandonnent Dieu, c'est que d'ordinaire ils naissent avec des inclinations plus nobles et plus heureuses pour la vertu que le peuple.

J'étais encore enfant, disait le roi Salomon ; mais je me trouvais déjà les lumières d'un âge avancé ', et je sentais que je devais à ma naissance une âme bonne et des sentiments plus élevés que ceux des autres hommes : Puer mitent eram ingeniosus, et sortitus sum animam bonam *.

Le sang, l'éducation , l'histoire des ancêtres jettent * dans le cœur des grands et des princes des semences et comme une tradition naturelle de vertu. Le peuple, livré en naissant à un naturel brute et inculte , ne trouve en lui pour les devoirs sublimes de la foi que la pesanteur et la bassesse d'une nature laissée à elle-même : les bienséances inséparables du rang, et qui sont comme la première école de la vertu , ne gênent pas ses passions; l'éducation fortifie

le vice de la naissance ; les objets vils qui l'environnent lui abattent le cœur et les sentiments : il ne sent rien au-dessus de ce qu'il est ; né dans les sens et dans la boue, il s'élève difficilement au-dessus de lui-même '. Il y a dans les maximes de l'Evangile une noblesse et une élévation où les cœurs vils et rampants ne sauraient atteindre : la religion qui fait les grandes âmes ne paraît faite que pour elles ; et il faut être grand, ou le devenir, pour être chrétien.

Je n'ignore pas que la grâce supplée à la nature, que la chair et le sang ne donnent aucun droit au royaume de Dieu , que les premiers héros de la foi sortirent d'entre le peuple , que les vases de boue entre les mains de l'ouvrier souverain deviennent bientôt des vases de gloire et de magnificence ; et que tout chrétien est né grand , parce qu'il est né pour le ciel.

Mais une haute naissance nous prépare, pour ainsi dire, aux sentiments nobles et héroïques qu'exige la foi ; un sang plus pur s'élève plus aisément ; il en doit moins coûter de vaincre les passions à ceux qui sont nés pour remporter des victoires. Le mensonge et la duplicité entrent plus difficilement dans un cœur à qui la vérité ne saurait nuire , et qui n'a rien à craindre ni à espérer des hommes. L'espérance d'une fortune éclatante ne peut corrompre la probité de ceux qui ne voient plus de fortune au-dessus de la leur, et qui tiennent en leurs mains la fortune et la destinée publique ; le respect humain n'intimide et n'arrête pas la vertu des grands , eux que tout le monde fait gloire d'imiter, et dont les mœurs deviennent toujours la loi de la multitude. La bassesse de la débauche et de la dissolution trouve moins d'accès dans une âme que la naissance destine à de grandes choses; la règle et les devoirs sont moins étrangers à ceux qui sont établis pour maintenir l'ordre et la règle parmi les peuples. S'ils sont entourés de plus de pièges ,

» 1 Mach., n, 61.

* Le ciel même peut-il réparer le» ruines De cet arbre séché jusque dans ses racines.

Athalie, 1. i.

' Et déjà son esprit a devancé son âge.

Athalit, I, 2.

4 Sag., VHI, 19.

* Le manuscrit met jettent, mais les éditions de 1745 de Didot l'ainé et de Renouard portent jette. Croit s'est trompé en disant 4ue Renouard a imprimé jettent. Commentaire, page 121.

1 Pour contrebalancer ce passage évidemment outré de Massillon , il faut le rapprocher de l'admirable sermon de Bossuct sur Véminente dignité des pauvres dans P Eglise , tiré tout entier de la parole du Sauveur; Erunt novissimi primi, et primi novissimi. Le grand orateur, pleinement pénétré de l'Evangile , rappelle que dans les pauvres réside la majesté du royaume spirituel, et que Jésus-Christ lui-même a été pauvre et indigent. « Qu'on ne méprise plus la pauvreté, s'écrie-t-il , et qu'on ne la traite plus de roturière. Il est vrai qu'elle était la lie du peuple ; mais le Roi de gloire l'ayant épousée, il l'a ennoblie , et ensuite il accorde aux pauvres tous les privilèges de son empire. •

PETIT-CAREME.

ils trouvent en eux plus de freins et plus de ressources ; la nature toute seule a environné leur âme d'une garde d'honneur et de gloire ; enfin, les premiers penchants dans les grands sont pour la vertu ; et ils dégénèrent dès qu'ils les tournent au vice l. Ils doivent donc à la religion un respect de fidélité qui leur en fasse observer les maximes ; mais ils lui doivent encore un respect de zèle qui les rende défenseurs de sa doctrine et de sa vérité.

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