‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 30 sur 191 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

La religion est la fin de tous les desseins de Dieu sur la terre : tout ce qu'il a fait ici-bas, il ne l'a fait que pour elle ; tout doit servir à l'agrandissement de ce royaume de Jésus-Christ. Les vertus et les vices, les grands et le peuple, les bons et les mauvais succès, l'abondance ou les calamités publiques, l'élévation ou la décadence des empires, tout enfin , dans l'ordre des conseils éternels, doit coopérer à la formation et à l'accroissement de celle sainte Jérusalem. Les tyrans l'ont purifiée par les persécutions ; les fidèles la perpétuent par la charité ; les incrédules et les libertins 2 l'éprouvent et l'affermissent par les scandales. Les justes sont les témoins de sa foi ; les pasteurs, les dépositaires de sa doctrine ; les princes et les puissants, les protecteurs de sa vérité.

Ce n'est pas assez pour eux d'obéir à ses lois; c'est le devoir de tout fidèle. La majesté de son culte, la sainteté de ses maximes , le dépôt de sa vérité doivent trouver une sûre protection dans leur autorité et dans leur zèle.

Je dis la majesté de son culte. Rien , Sire , n'honore plus la religion que de voir les grands et les princes confondus aux pieds des autels avec le reste des fidèles dans les devoirs communs et extérieurs de la foi. C'est à eux à opposer leurs hommages publics et respectueux dans le temple saint aux irrévérences et aux profanations publiques, et à venir montrer à la multitude combien il est indécent à des sujets de paraître sans pudeur et sans contrainte aux pieds du sanctuaire devant lequel les princes et les rois eux-mêmes s'anéantissent : ils doivent cet exemple aux peuples et ce respect à la majesté du culte saint. Hélas 1 ils regardent

•Connaissant les grands, Massillon sut leur présenter des motifs de devoir qui intéressaient particulièrement leur fierté et qui les ennoblissaient encore en les humiliant.

Journal des Savants, octobre 1759.

* C'est-à-dire les esprits loris.

comme une bienséance de leur rang d'autoriser par leur présence les plaisirs publics , et ils croiraient souvent se dégrader en paraissant à la tête des cantiques de joie et des solennités saintes de la religion ! Ils se font un intérêt d'Etat de donner du crédit par leur exemple aux amusements du théâtre et aux vains spectacles du siècle ' ; l'Eglise est-elle donc moins intéressée que leurs exemples en donnent aux spectacles sacrés et religieux de la foi ?

Les plaisirs publics n'ont pas besoin de protection. Hélas ! la corruption des hommes leur répond assez de la perpétuité de leur crédit et de leur durée : et s'ils sont nécessaires aux Etats, l'autorité n'a que faire de s'en mêler; de tous les besoins publics, c'est celui qui court moins de risque.

Mais les devoirs de la religion, qui ne trouvent rien pour eux dans nos cœurs, il faut que de grands exemples les soutiennent : le culte achève de s'avilir, dès que les princes et les grands le négligent. Dieu ne paraît plus si grand, si j'ose parler ainsi, dès qu'on ne compte (lue le peuple parmi ses adorateurs ; sa parole n'est plus écoutée ou perd tous les jours son autorité, dès qu'elle n'est plus destinée qu'à être le pain des pauvres et des petits. Les devoirs publics de la piété sont abandonnés; tout tombe et languit si la religion du prince et des grands ne le soutient et ne le ranime. C'est ici où l'intérêt du culte se trouve mêlé avec celui de l'Etat ; où il importe au souverain de maintenir et les dehors augustes de la religion et l'unité de sa doctrine qui soutiennent eux-mêmes le trône , et d'accoutumer ses sujets à rendre à Dieu et à l'Eglise le respect et la soumission qui leur sont dûs, de peur qu'ils ne les lui refusent ensuite à lui-même. Les troubles de l'Eglise ne sont jamais loin de ceux de l'Etat : on ne respecte guère le joug des puissances, quand on est parvenu à secouer le joug de la foi. Et l'hérésie a beau se laver de cet opprobre ; elle a partout allumé le feu de la sédition; elle est née dans la révolte : en ébranlant les fondements de la foi , elle a ébranlé les trônes et les empires ; et partout, en formant des sectateurs, elle a formé des rebelles. Elle a beau dire que les persécutions des princes lui mirent en main les armes d'une juste délense; l'Eglise n'opposa jamais aux persécutions que

1 On peut consulter le journal du marquis de Dangeau ponr l'année 1718. On y verra combien la cour fréquentait le théâtre durant l'hiver où fut prononcé le Petit-Carfyne.

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