PRÉFACE
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Après avoir un moment pensé à publier ses sermons, après avoir même obtenu un privilège daté du 27 janvier 1700, Massillon s'ensevelit dansai gloire et dans les laborieuses occupations du ministère pastoral. Son Avent de 1G99, si justement admiré parle xvn' siècle finissant, ses Carêmes de 1 70 1 et de 1 704, prêches à Versailles avec un succès qui rappelait les immortels triomphes oratoires de Bossuet et de Bourdaloue , ses discours de toute sorte répandus à larges flots dans les églises de Paris et particulièrement à Saint-Paul, à Saint-Eustache, à Noire-Dame, à Saint-Magloire et à Saint-Jacques-de-la-Boucherie, n'avaient été imprimés que par fraude, sur des copies altérées et incomplètes, non-seulement sans la coopération de Massillon mais avec son désaveu formel. Son petit Carême lui-même , ce chef-d'œuvre de douce raison et d'onction pénétrante, rehaussé par le pur éclat d'un style accompli , ne devait jamais voir le jour, et restait dans les seules mémoires de la cour de 1718 comme un modèle parfait de grâce, de trisfesse chrétienne, de sentiments délicats. Cependant, en vieillissant, l'orateur, aux rares instants de loisir .pie lui laissait la charge épiscopale , plus lourde que jamais dans ce xvnie siècle qu agitoier t les funestes débats du jansénisme et que troublait l'incrédulité envahissante, r? touchait sans se lasser, dans sa solitude de Beaûregard , ses sermons , ses discours , ses conférences de Saint-Magloire, fruits d'un autre âge ; et il leur donnait ce caractère de pure harmonie, de pleine et sonore élocution, de correction sévère qui en font un des monuments impérissables de la langue française. C'était pourtant par amour désintéressé de l'art et de la perfection que ce grand évêque , courbé sous le faix de l'âge, des infirmités et du travail, s'épuisait ainsi à polir et à décorer le vase magnifique où il avait versé une liqueur d'une exquise limpidité et d'une vertu fortifiante ; car, dans son admirable testament , aujourd'hui conservé aux archives du Puy-de-Dôme, le noble vieillard, par un trait d'humilité digne d'une éternelle mémoire, rappelle que son intention n'est pas qu'on livre ses manuscrits à l'impression. « Nous léguons, dit-il, à l'aîné de nos neveux de l'Oratoire, qui est actuellement supérieur de leur maison à Clermont ', tous nos papiers manuscrits contenant nos sermons, conférences, oraisons funèbres, etc., etc., le conjurant de les f/u nier pour son usage , notre intention n'étant pas qu'il» soient jamais donnes au public, les soumettant néanmoins arec simplicité an jugement de C Eglise, dont nous ti'uvoru jamais prétendu qu'interpréter la doctrine. »
* Le P. Joseph Massillon.
,v PRÉFACE.
Cependant Joseph Massillon avait quitté l'Auvergne environ trois ans avant la mort de son illustre parent, à qui avaient justement déplu ses mêmes jansénistes ; et il eut une peine infinie à recueillir les manuscrits, héritage le plus précieux de son oncle. Une partie des lettres fut même enlevée et disparut. Retiré à la maison de l'Oratoire de la rue Saint-Honoré , le P. Joseph se décida, sur les instances des hommes de goût et de foi , à publier en 1 745 les oeuvres de l'éloquent prédicateur, si ardemment désirées par les lecteurs sérieux. Plus tard, forcé de quitter sa congrégation par suite de ses sentiments de plus en plus jansénistes, il chercha un refuge sur la paroisse Saint-Paul, autrefois témoin des glorieux succès de son oncle ; et il mourut dans sa pauvre retraite le 30 décembre 1780, âgé de soixanteseize ans. Jusqu'à la fin il mena une vie austère , mortifiée , toute d'opposition , écrivant en faveur de l'appel et gémissant amèrement sur le déclin du pur jansénisme. Que devinrent à sa mort les papiers de Massillon ? Cet important trésor a-t-il été dispersé ? A-t-on jeté au vent ces feuilles d'une écriture si nette, si soignée, si largement tracée ? On eût aimé à consulter les manuscrits mêmes du maître , à voir les marques de la griffe du lion. Malheureusement, jusqu'ici les recherches ont été infructueuses, et rien n'a encore mis sur la voie. Aussi l'édition de 1745, procurée par les soins du P. Joseph, louée d'ailleurs par les Renouard et les Didot, qui plus tard en perfectionnèrent la correction typographique , tient-elle lieu de texte original, et c'est elle qui peut seule aujourd'hui faire autorité '. Seulement, grâce aux indications du P. Tabaraud, ancien membre de l'Oratoire, nous avons pu recourir à un manuscrit très-important du Petit-Carême que conserve la bibliothèque impériale. Ce manuscrit, suivant le P. Tabaraud, est celui-là même qui fut, en 1718, offert à Louis XV par le P. Massillon, à qui le maréchal de Ville roy avait exprimé le désir qu'éprouvait le jeune souverain de posséder ces instructions dont il avait été si délicieusement touché. Magnifiquement transcrit , non sans doute de la main de Massillon, mais du moins sous les yeux de l'illustre orateur, ce précieux document présente un texte d'une parfaite authenticité. La reliure, qui porte les armes de Louis XV, appartient, comme l'écriture, à la première partie du xvme siècle. C'est sur ce royal manuscrit que nous avons soigneusement revu notre édition du Petit- Carême. Avec le temps, quelques résultats utiles s'étaient déjà produits : on a découvert et publié des fragments, des lettres et des documents où se retrouve la signature et où se reconnaît le beau style de celui qui consola la vieillesse de Louis XIV et qui sourit à la jeunesse de Louis XV.
• M. de Sacy, dans ses ingénieuses et spirituelles Variétés, nous conseille bien de recourir aux manuscrits mêmes, comme a la source première et pure de tout mélange : « C'est sur les manuscrits, nous dit-il sageuie.il, que celte é lition (de 1745) a élé faite ; c esi a>ec les manuscrits un il faut la corriger. Ne se trmivera-W pas une bonne âme, un ami de la religion et des letti es. pour rendre ■ ! 9, " !'""-C',n,me l« s«rv"e que l'on a déjà rendu à Fa>cal , à l.a IMivèie et à plusieurs' autres de nos écrivains casï^, , bonn'-'5 am's b m" t0"l'S ,r""vées ; ql,c M- de sacï se ra>sure d"nc ; u,ais l»'1' '«»'* <l»e au moins où sont ces manuscrits l LTZt2 MC°"u ! J a' [Mllu;ure"se'M"1 "eu de le craindre, il ignore comme nous où sont ces précieux cahiers du
InTJrZl m .a! ' nousAal,l,reDd le P- '«"»" °e l'Oratoire, availpoursa.il, après de nombreuses et délicates retouche», copié goût sTdfflcie " IM"1 m 8erm0DS " SCS conféreaces> mellaut daus cel'e transcription tout le soin que réclamait son
PRÉFACE. v
Dans l'édition des OEimres complètes de Massillon que nous présentons aujourd'hui aux amis des lettres chrétiennes , nous avons cherché à obtenir un iexie exact et pur, en nous servant de l'édition de 1745 et en profitant des améliorations apportées par Renouard et par Didot. C'était justice , en effet , dans ce modeste travail de réviseur, de ne rien négliger pour reproduire sincèrement une parole dont la parfaite limpidité et la tendre délicatesse ne sauraient jamais être trop admirées. Et pourtant il est surprenant de voir combien, en dehors des trois belles éditions de 1 745, de Renouard et de Didot, on a montré d'insouciance en publiant les œuvres d'un écrivain qui ne recula devant aucun labeur pour donner à ses discours une grâce sévère, une élégance consommée et une irréprochable harmonie.
Nous avons voulu assurer à cette édition un mérite particulier en recueillant avec attention toutes les pièces éparses dans des publications rares ou dans des feuilles périodiques.
Puis, nous mettant à l'œuvre nous-même, nous avons demandé aux dépôts publics et aux cabinets particuliers des lettres et des documents inédits. Nous espérons que le dernier volume de notre édition réjouira les admirateurs de l'éloquence chrétienne , en leur apportant une lumière nouvelle sur un de ses plus glorieux représentants. On y verra, sous un jour plus vif, Massillon rayonnant de zèle, de dévouement, de charité tout évangélique. Ce résultat heureux de notre humble et patient travail sera d'autant plus opportun que le sage et bon Massillon a trouvé dans ces derniers temps des détracteurs, sinon des ennemis. Sa gloire a été ternie, sa vie si pure, si simple et si pastorale a été attaquée ; on a même un peu suspecté sa doctrine et sa foi. Nous serons à même de peindre en lui , au milieu d'un siècle corrompu, parmi un épiscopat parfois trop courtisan et trop peu régulier, un évêque tout appliqué à ses devoirs, très-assidu à la résidence, occupé, malgré ses infirmités, à visiter les humbles paroisses des montagnes, et surtout d'une charité vraiment inépuisable. Ce grand et pieux pasteur aimait ses curés, les consolait souvent de sa présence, cherchant les villages les plus reculés dans les gorges et dans les déserts, leur donnant des conseils empreints du plus profond christianisme. Dans sa carrière épiscopale, sa plus belle auréole fut, avec son exquise modestie , son incomparable dévouement aux pauvres et aux malades. Il leur légua, comme à ses héritiers naturels, la plus forte partie de ce qu'il possédait à sa mort. « Je nomme et institue, dit-il dans son testament, pour me succéder dans tous mes autres biens qui se trouveraient m'appartenir au jour de mon décès, mes héritiers universels, les pauvres du grand Hôtel-Dieu de cette ville de Clermont, à la charge d'accomplir et exécuter toutes les dispositions du présent testament ; tous ces biens appartenant en effet aux pauvres et à l'Eglise, nous leur rendons ce qui est à eux. » Cette charité persévérante jusqu'à la dernière heure, cette existence pleinement donnée à ses ouailles, cette vie sans bruit et sans éclat, cette humilité qui l'empêche de publier ses œuvres
vi PREFACE.
et qui les voue même à l'oubli, toutes ces vertus si sincèrement apostoliques ont un charme attendrissant et font chérir la simplicité de ce bon pasteur qui , loin de l'éclatante lumière qui brilla sur les fronts des Bossuet et des Fénelon, sut, dans sa retraite et au pied des hautes montagnes de l'Auvergne, goûter l'ombre, le silence, la discrète solitude et le travail désintéressé. Ce génie calme, un peu mélancolique, observateur pénétrant du monde moral, a continué, en le pacifiant, ce magnifique fleuve de l'éloquence chrétienne qui avait, avant lui, roulé ses flots avec plus de tumulte et d'impétuosité. Avec Massillon les vngues s'apaisent, et les rivages, moins austères et moins majestueux, n'effrayent plus le regard et ne troublent plus l'âme ; mais, en s'adoucissant ainsi, ils prennent une grâce triste qui touche le cœur et fait jaillir de ses plus intimes retraites une nouvelle source d'émotion et d'attendrissement religieux.
Appuyé sur le grand siècle, loué par-Louis XIV, un peu gâté peut-être par le souffle amollissant de la cour du Régent, Massillon accomplit pourtant une noble et parfaite carrière littéraire. A la grandeur incomparable de Bossuet et à la souveraine logique de Bourdaloue, il vient ajouter un don qui manquait encore à la chaire française et qui achève de la rendre unique, du moins dans les temps modernes. Par son élocution d'une fraîcheur enchanteresse , par son style coloré des plus tendres nuances, par la céleste sérénité de sa parole, Massillon présente le modèle de l'éloquence tempérée , légèrement touchée du rayon d'en-haut , comme scintillante de rosée et à peine éclose. Tandis que Bossuet a la chaleur ardente , les radieuses splendeurs ou les magnifiques tempêtes de l'été, et que Bourdaloue est chargé des savoureuses et utiles productions de l'automne, Massillon, venu pourtant le dernier, a toute la fleur et les suaves parfums du mois de mai. Quelle triomphante réunion que ces trois noms ! Que saurait-on lui opposer dans aucune nation, à moins de remonter à l'âge d'or du christianisme et aux siècles des Pères ? L'Eglise de France, qui a donné au monde catholique un Bossuet, un Massillon et un Bourdaloue, chez qui, de nos jours, s'est rallumée la flamme de la parole chrétienne sous le souffle d'un Lacordaire et d'un Ravignan soutenu par l'enthousiasme d'une généreuse jeunesse, a le droit d'être flère de la gloire de son enseignement sacré aussi bien que de son intarissable dévouement aux intérêts moraux et religieux. Elle répand partout les éclatants rayons de sa gloire littéraire ; et partout aussi elle verse à larges flots les dons d'une pure charité. Après s'être honorée par une incomparable éloquence, elle vient humblement offrir au Père commun des fidèles une soumission séculaire et un amour toujours croissant, le consolant par là des défections les plus inattendues et les plus douloureuses.